3. Similitudes et disparités des religions séculières

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Comme je l’ai mentionné dans le précédent billet de ma série sur le libéralisme comme religion séculière, Marcel Gauchet accepte dans sa définition trois religions séculières au moins : le nazisme, le communisme, et le fascisme. Lors d’un échange en particulier, et alors que j’essayais de lui montrer les points de convergence, il refusa catégoriquement que le libéralisme lui-même pût aussi être une religion séculière. Cela indique clairement que j’ai fait plus que suivre ses pas sans esprit critique, mais cela nécessite aussi des éclaircissements.

Prenons ce qui me paraît être le point le plus clivant du point de vue de Gauchet quant à l’impossibilité supposée pour le libéralisme d’être une religion séculière :

dans le principe, il ne saurait y avoir de religion séculière durable ; leur carrière normale est météorique.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie : III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 547

Le moins que l’on puisse dire, est que la trajectoire du libéralisme est loin d’être météorique. Il ressemble plutôt à un cours de bourse au long cours : alternance de hausses rapides et de baisses tout aussi rapides dessinant des cycles beaucoup plus longs de hausses et de baisses. En gros et sur le long terme tendance haussière jusqu’aux années 1930 puis déclinante depuis. Mais ces tendances très globales sont elles-mêmes très accidentées : hausse jusqu’en 1793 puis baisse jusqu’en 1815 environ, puis hausse culminant avec le libre-échange anglais au milieu du siècle, puis baisse avec la grande dépression de la fin du siècle et la montée du socialisme, marxiste en particulier, puis bref retour au sommet avec le début du 20ème siècle et les années folles (deux périodes fortement idéalisées par les épreuves qui suivirent), avant de sombrer durant les années 1930 sous une nouvelle grande dépression et une contestation politique sans précédent, de remonter à partir des années 1960 et de triompher jusqu’en 1990 avec la chute du bloc de l’est, puis de continuer à s’enfoncer toujours plus dans sa crise, tout particulièrement à partir de la fin des années 2000. Ce découpage est lui-même encore très grossier, car il ne tient pas compte des divergences spatiales, des chevauchements temporels, etc. mais il montre déjà très bien à quel point la trajectoire libérale est peu météorique.
Donnons un point de comparaison : Hitler, donc le nazisme, accède au pouvoir au début de 1933, il obtient les pleins pouvoirs rapidement et le troisième Reich est fondé la même année, le régime connait son apogée en 1942 (étendue maximale de territoires occupés), et capitule sans condition en mars 1945, sans retour au pouvoir à ce jour. Soit un règne de douze ans et toujours aucune résurgence explicite politiquement significative. À comparer avec les plus de deux siècles d’histoire du libéralisme, ses résurgences régulières, et ses retours au pouvoir effectifs. Clairement, le nazisme est météorique, pas le libéralisme.

Pourtant, cette possible objection de Gauchet (il ne m’a pas précisé les points précis de désaccord refusant simplement la discussion par un « non » hermétique, répété et inexpliqué lorsque je lui montrais les points communs entre libéralisme et religion séculière) n’est nullement suffisante. Reprenons attentivement : Gauchet nous explique que « dans le principe », la religion séculière resplendit et se consume aussi vite qu’une météorite, et range parmi ces religions séculières le nazisme, mais aussi le fascisme et le communisme. Or, si le nazisme a régné douze ans, le fascisme va jusqu’à vingt-trois ans, de 1922 à 1945 (en comptant la République de Salo, 1943 et vingt-et-un ans sinon), surtout, le communisme, ne serait-ce qu’en Russie, s’étale lui de 1917 à 1991 soit 74 années, plus si on considère que certains régimes communistes, à Cuba ou en Corée du Nord et très largement encore en Chine, sont encore actifs en 2013… On comprend que Gauchet ait la précaution de préciser « dans le principe », car le règne communiste au moins parait déjà nettement plus étiré dans sa pratique que le très météorique, en effet, nazisme. Pourquoi cette élasticité ? Ce sera notre fil conducteur pour comprendre les convergences et divergences, les points identiques et les points différents voire contradictoires entre les diverses religions séculières, libéralisme inclus.

Pourquoi le libéralisme ne peut pas s’exercer aussi implacablement ? Justement en raison de son rapport au pouvoir et à son exercice. Voici l’un des plus célèbres aphorismes libéraux, il est de Lord Acton, et c’est le célèbre libéral Hayek qui le reprend à son compte :

Tout pouvoir amène la corruption, le pouvoir absolu amène la corruption absolue.

von Hayek Friedrich August, La route de la servitude, Quadrige/Presses Universitaires de France, Paris, 1985 (1946), 176 p., p. 99

Il y a ici les deux éléments clés de la relation libérale au pouvoir. Le premier est connu : la méfiance, voire l’opposition acharnée au pouvoir, pour la simple raison qu’il est le pouvoir. Pourtant, tous les pouvoirs n’amènent pas la corruption, et un Charles de Gaulle est assurément moins porteur de corruption que l’actuelle cinquième République européiste, régionaliste, libre-échangiste, etc. c’est-à-dire au pouvoir très dilué conformément aux canons libéraux. À l’inverse, une société aussi individualiste et dénué de pouvoir que celle des pickpockets est-elle vraiment dépourvue de corruption ? Il est vrai que la proposition « seule le pouvoir corrompt. » n’est que rarement explicitement endossé par les libéraux (Implicitement, toutefois, la position selon laquelle éliminer le pouvoir suffirait à garder sous contrôle le problème de la corruption implique un large accord avec cet extrémisme.). Le deuxième élément est malheureusement beaucoup trop facilement oublié tant le premier l’occulte facilement chez les esprits peu attentifs : le pouvoir est conçu comme totalitaire par essence, car il serait intrinsèquement absolutiste, si ce n’est en pratique, alors comme objectif. Aussi surprenant cela soit-il, le libéralisme est une pensée autoritaire ; on ne coupe pas si facilement avec ce à quoi on s’oppose.
On comprend dès lors aisément l’inefficacité relative du libéralisme : Quand bien même il n’y aurait plus dans l’esprit de tous qu’une idée totalitaire du pouvoir, ce dernier est nécessairement moins efficace par la détestation dont il fait l’objet que par l’adulation qu’il connaît dans l’incarnation du chef nazi, le fameux Führerprinzip, dans celui du Duce légèrement moins parfait (le Grand Conseil du Fascisme a même pu voter la destitution de Benito Mussolini en 1943, au lieu que le nazisme finissant n’a pu négocier une transition que par « trahison individuelle » et non autorités constituées), et moins efficacement aussi que le communisme capable de tout accepter pour qu’advienne la révolution mais privilégiant une direction encore un peu plus collégiale (Kampuchéa, Politburo soviétique ou chinois) quoique les fondateurs fassent facilement des chefs suprêmes (Staline, Mao)…
Cette ambiguïté remonte au moins à Rousseau et sa « religion civile » comme il la qualifie lui-même. En effet, selon lui, l’homme est en adéquation avec lui-même lorsqu’il s’estime par amour de soi, typiquement dans la solitude de l’état de nature, et au contraire il perd l’harmonie lorsqu’il poursuit l’amour-propre artificiel de la société. Rousseau imagine avoir si bien réconcilié l’homme avec lui-même qu’il s’en remet aux mains de la majorité : Quelle que soit la décision majoritaire, la minorité ne peut envisager mieux que de se soumettre.

Il est extrêmement intéressant que les libéraux ne parvenant pas à faire sortir de l’individualisme la distinction du bien et du mal ainsi que de la nécessité pour chacun de poursuivre le bien, ces libéraux se tournent vers la transcendance jadis abhorrée et édictent « la règle de la loi ». C’est-à-dire qu’il existerait dorénavant un principe moral non-naturel, métaphysique, qu’on peut bafouer mais en déréglant l’harmonie, c’est-à-dire en perpétuant le mal, et qu’il convient en conséquence de respecter malgré la possibilité du contraire. C’est une loi sociale typiquement religieuse, très différente par exemple des lois du marché censées être aussi implacables que la gravitation, au autre loi naturelle… Mais cette transcendance sur mesure pour esprit libérale peut-elle exister et s’imposer simplement parce que les libéraux le souhaitent ? La transcendance, donc le religieux, peut-il être si aisément remodelé, décomposé, recomposé à volonté ? Comment est-il possible de promettre honnêtement rien de moins que l’harmonie ici-bas et ce au nom tant de la science que de l’émerveillement révélé ?
L’aventure libérale se révèle beaucoup moins praticable que prévu, et ce pour des raisons nettement plus subtiles que celles des autres religions séculières.

En raison de son rapport particulier au pouvoir, la dynamique libérale procède par une alternance de deux phases. La première consiste à annihiler divers pouvoirs (et même contre-pouvoir, cf la loi Le Chapelier, probablement la plus emblématique de toutes), ceci dans l’espoir que la « liberté » va « spontanément » générer un ordre meilleur. Lorsque le vide ainsi créé laisse place à la déception, le retour à l’ordre est d’autant plus implacable que la liberté, toujours mal comprise, a déçu et est rejetée. Face aux défis à affronter, Danton tonne « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace » et réclame le Comité de Salut Public, clé-de-voûte de la Terreur. Plus tard, Marx se radicalisera contre le vide libérale et mettra en germe le totalitarisme communiste1. Encore plus tard, fascisme et nazisme proposent une nouvelle servitude face à l’incurie libérale et à la menace communiste. Et là aussi, nombre d’ex-libéraux, pacifistes etc. se convertissent au fascisme2. Gauchet constate aussi cette aspiration à un pouvoir fort créée par le libéralisme :

Il y aurait eu une pression totalitaire latente sans les totalitarismes, tellement ce dessein d’emprise totale répondait aux multiples urgences suscitées par la crise du libéralisme. Rendre le politique coextensif au social, assurer la présence de la société entière auprès du pouvoir, donner plein droit de cité à l’explication scientifique du devenir, ce n’est pas seulement remédier aux insuffisances criantes du gouvernement représentatif ; c’est par la même occasion remettre l’économie à sa place, restituer aux acteurs une carte praticable de leur monde et leur permettre de se sentir membres d’un corps collectif. C’est, en un mot, établir — ou rétablir — cette société digne de ce nom que la société disloquée, éparpillée, atomisée qu’est la société libérale ne peut en aucun cas prétendre être. […] Un individu déraciné, condamné à la déréliction d’une vie vaine, hors de ce cadre d’une vie avec et pour les autres qui seule, pour finir, vaut d’être vécue.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie : III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 531, 533

L’alternance est d’autant plus redoutable que le paradoxe fondateur du libéralisme continue de jouer encore plus intensément à cette occasion : ceux qui sont restés au libéralisme d’origine voient dans ces développements la justification de leurs pires craintes à l’égard du pouvoir et deviennent encore plus phobiques à son égard, et les « ex- »libéraux les confirment d’autant plus qu’ils veulent rompre absolument avec leurs errements précédents et font de la surenchère. Le libéralisme n’ayant pas directement en lui-même de quoi exercer un pouvoir totalitaire, ni un pouvoir équilibré, il ne peut s’empêcher de générer cette « descendance illégitime » et forme avec elle un duo infernal. Chaque nouvel enfant illégitime, ou même simple insatisfaction face aux promesses libérales, requiert aux yeux libéraux une nouvelle amputation du sens collectif, jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucune solidarité, jusqu’à ce que chacun soit obligé de faire société avec tous les autres à lui tout seul, comme si c’était possible. Comme le formule Huguenin dans Résister au libéralisme : « Kymlicka ne réussit pas plus que Rawls à résoudre le paradoxe dont ce dernier voit bien qu’il est la pierre d’angle sur laquelle le libéralisme achoppe : comment imposer sa conception libérale sans trahir le libéralisme ? Comment, ne le faisant pas, ne pas le réduire à l’impuissance et à l’inconsistance ? ». La tentation autoritaire est déjà en germe dans le libéralisme, au nom de sa propre préservation, comme l’avoue Hayek au quotidien El Mercurio : « Parfois il est nécessaire pour un pays d’avoir, pour un temps, une forme ou une autre de pouvoir dictatorial. [...] Personnellement je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme. », et comme le constatait Polanyi quant à ses prédécesseurs :

À l’intérieur de l’Angleterre et au-dehors, de Macaulay à Mises, de Spencer à Sumner, il n’y eut pas un militant libéral qui manquât d’exprimer sa conviction que la démocratie du peuple mettait le capitalisme en danger.

Polanyi Karl, La grande Transformation, Gallimard, Paris, 2009 (1944), 467 p., p. 309

Gauchet oppose trop facilement le totalitarisme et le libéralisme et ne voit pas assez que le second est le même que le premier, mais de manière latente, que le libéralisme se conçoit comme et n’est qu’un refoulement du totalitarisme. À la naïveté de l’harmonie par le pouvoir, les libéraux répondent par la naïveté de l’harmonie par l’absence de pouvoir, ce qui est encore une idolâtrie du pouvoir :

Ils voudraient l’immuable de l’ancienne forme religieuse ; ils ne peuvent s’en rapprocher qu’en lui tournant le dos, dans une escalade qui leur ouvre des horizons de plus en plus ambitieux. C’est pourquoi il est si important de dégager cette dynamique interne. Elle regarde leur nature dernière. La religiosité séculière n’existe qu’en acte. […]
« Qu’était-ce que la révolution d’Octobre, qu’est-ce même que le parti communiste, sinon un miracle ? Aucun menchevik ne comprendrait jamais ce qu’être membre du Parti signifiait. La caractéristique essentielle de ce parti c’est de n’être limité par aucune loi, mais d’être toujours prêt à reculer les limites du possible jusqu’à ce que rien ne devienne impossible. Pour un tel parti, un vrai bolchevik chassera volontiers de son esprit des idées auxquelles il croit depuis des années. »
Semblable fidélité inconditionnelle au « miracle » permanent dont le Parti est porteur constitue, remarquons-le, le renversement terme pour terme de ce que représente l’adhésion à un parti dans le cadre libéral démocratique. Elle repose alors sur le libre choix d’un programme, en fonction de sa plausibilité et de sa désirabilité, qui pousse à rejoindre ceux qui partagent les mêmes options et les mêmes espoirs, afin de participer avec eux à la compétition pour le pouvoir devant le corps électoral, sous l’aspect de la désignation temporaire des gouvernants. […]
Le totalitarisme est d’essence dynamique, contrairement, là aussi, à l’image trompeuse d’une domination immobile à force d’être totale. Il est exact qu’il lui est consubstantiel de se déployer en fonction de la figure d’une fin de l’histoire, d’un aboutissement suprême, d’une vérité dernière de la destinée humaine. Mais, en pratique, chaque pas prétendu en direction de cette stabilisation terminale repoussant son échéance, étant donnés les instruments utilisés, il ne connaît que la relance à répétition, les mobilisations renouvelées et la fuite en avant permanente. Il s’agit de masquer l’évanescence du but derrière la hausse des ambitions et l’intensité des efforts pour l’atteindre. Quand ultimement l’objectif est de recréer la conjonction religieuse avec soi par des moyens séculiers, il ne peut y avoir d’autre limite à la projection vers cet impossible que la catastrophe.

[…] Le régime qui construit le socialisme sous la houlette du parti de la classe ouvrière et en fonction de la toute-puissante de la théorie marxiste évoque de façon troublante le régime qui voulait unir le ciel et la terre par sa hiérarchie sacrée. On ne peut pas dire qu’il lui ressemble, puisqu’il en prend expressément le contrepied sur tous les points. Il n’empêche qu’il en reconduit l’économie profonde, tout en poursuivant des buts opposés — intime contradiction qui en fait un régime tératologique.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie : III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 182, 295, 309, 525

Keynes voyait assez bien qu’au contraire de sa médiocrité revendiquée, le libéralisme reproduit la même « économie » du religieux anti-religieux, du scientisme devant triompher pour maintenir l’espoir de résorption de la pauvreté et des inégalités, d’accroissement de la liberté, dont il revendique sa légitimité.

Or le capitalisme moderne est complètement irréligieux, sans cohésion interne, dénué de tout esprit de corps et souvent, bien que pas toujours, un simple agglomérat de possesseurs et d’acquéreurs. Un pareil système a besoin pour se maintenir, non seulement de réussir mais encore de triompher. Au XIXe siècle, il avait un certain idéal ; du moins formait-il un système homogène, et sûr de soi ; il n’était pas seulement triomphant, mais encore laissait entrevoir un accroissement sans fin de sa propre puissance.

Keynes John Maynard, Essais de persuasion, NRF Librairie Gallimard, 1933, p. 218

Effectivement, la logique négative suit nécessairement la trajectoire de la pyramide de Ponzi. Il lui faut toujours augmenter les victoires à obtenir pour repousser l’inévitable constat : le paradis promis justifiant tous ces sacrifices n’est toujours pas advenu, et à mesure que le mouvement se radicalise, la situation empire même. Gauchet commet l’erreur d’attribuer cette radicalisation nihiliste aux religions séculières non-libérales, et d’y mettre en opposition le libéralisme prétendument pragmatique et prosaïque. La chose est plus subtile : le libéralisme est seulement la forme la plus inefficace de suivre exactement le même mouvement. Voici un autre point commun l’attestant :

La religion séculaire est un Moloch qui peut dévorer jusqu’à ses propres desservants, tant les besoins de son auto-alimentation sont insatiables.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 416

Comment ne pas voir que le mythe du déficit zéro que les libéraux mettent en avant comme la garantie de la prospérité de l’entreprise privée. Combien de libéraux ont encore ces dernières années conspué la prétendue « couardise opportuniste » des politiciens qui auraient dû « promettre du sang et des larmes » à la Churchill pour réduire la dette publique ? Comme si l’opportunisme n’était pas une des « valeurs » centrales du libéralisme…

La résistante Simone Weil comprenait, comme Aristote et à l’inverse des libéraux, que l’humain est un animal politique et qu’il a besoin, pour épanouir toutes ses facultés, d’une société dans laquelle il s’inscrit, c’est-à-dire se nourrit et se dépasse, quitte à accepter une relatif degré d’obéissance : « Mille signes montrent que les hommes de notre époque étaient depuis longtemps affamés d’obéissance. Mais on en a profité pour leur donner l’esclavage. » (dans son Éloge de l’Enracinement). Cette évidence, si gênante pour tout partisan du libéralisme, est fatalement source de dénégation. Ici, Gauchet voit tout converger vers cette énigme, mais s’empêche de la résoudre, alors que c’est son rôle de le faire :

En effet, à un moment donné, les hommes ont pu se battre pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur liberté — non pas sous l’effet d’une méprise qui leur aurait fait prendre l’une pour l’autre – en pleine connaissance de cause, dans la ferme conviction que la servitude serait le vecteur de leur liberté. Tel est le nœud en lequel restera à tout jamais concentrée l’énigmatique signification du phénomène totalitaire.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 535

Trois petites citations pour finir et renforcer l’idée que le libéralisme est bien une religion séculière, au sens de Gauchet, et malgré les dénégations de Gauchet :

La première est que Marcel Gauchet lui-même recourt à la métaphore religieuse pour qualifier la nature de l’entreprise libérale.

Le conservatisme traditionaliste-réactionnaire est réduit au silence, pour ce qu’il en reste — si la Première Guerre mondiale a mis un terme à l’Ancien Régime, la seconde a dissipé jusqu’à son fantôme. Les libéraux de stricte observance sont réduits à l’état de secte insignifiante.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 559

L’une des deux excellentes pointes d’humour à connaître sur les religions énonce qu’« Une religion est une secte qui a réussi. », et l’on voit mal pourquoi la petite secte libérale une fois revenue au pouvoir ne serait pas une religion séculière. Le religieux n’était pas plus insignifiant avant qu’alors, vu son succès.

De plus, Gauchet est parfaitement capable de faire le lien entre croyance et idéologie, entre la foi en un horizon de religion séculière et l’idéologie qui lui sert de théologie :

Nous avons bénéficié, depuis lors, d’une sorte de vérification expérimentale a contrario de cette force architectonique de l’idée. Qu’elle vienne à défaillir, et le système qu’elle faisait tenir debout se décompose. On ne peut comprendre autrement les conditions stupéfiantes dans lesquelles s’est opérée la désagrégation du communisme soviétique, loin des scénarios imaginés par les meilleures analyses. C’est du dedans, par la tête, qu’il s’est insensiblement défait. Il n’a pas résisté à la vague de décroyance qui a sapé les bases du pensable et du croyable socialistes dans les années 1970. Si ossifié qu’était le discours officiel, si cynique qu’était devenu le fonctionnement de l’appareil, on s’aperçoit après coup que le régime ne devait sa consistance, en dernier ressort, qu’au semblant de plausibilité que conservait, aux yeux de ses propres maîtres, l’horizon dans lequel il prétendait s’inscrire — horizon qui alimentait chez les plus sincères l’espoir de le reformer.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 543-544

Enfin, Gauchet reconnait dans un autre ouvrage à quel point le socle humain et civilisationnel est immanquablement religieux, à quel point, finalement, le rationalisme issu des lumières est radicalement incapable de comprendre et de traiter la question de la foi.

Paradoxe : depuis deux siècles, la religion n’a cessé de perdre en poids relatif dans la vie de nos sociétés ; dans le même temps, elle n’a cessé de gagner en importance et en profondeur, aux yeux de ses théoriciens, quant à sa fonction au sein des sociétés. Plus nous nous dégageons de son emprise, plus elle nous paraît rétrospectivement avoir été au cœur du dispositif collectif. Et de fait, en l’occurrence, la réévaluation est étroitement tributaire des aléas d’un recul, comme si, en se retirant lentement, le religieux découvrait des fonds insoupçonnés.
Il a fallu d’abord revenir de l’optimisme militant des Lumières.

Gauchet Marcel, La démocratie contre elle-même, Gallimard, Paris, 2002, 385 p., p. 27

Quiconque croit pouvoir échapper à la croyance est décidément bien crédule.
Je crois que ce billet est déjà assez long. Les prochains seront consacrés à une tentative de définition de ce qu’est une attitude saine par rapport à cette question de la foi. Autant dire que leurs rédactions prendront beaucoup de temps. En plus, les vacances approchent…


Notes :

1. Cf sur cette question, en particulier, Senik André, Marx, les Juifs et les droits de l’homme: À l’origine de la catastrophe communiste, Denoël, 2011.

2. Cf par exemple Epstein Simon, Un paradoxe français, Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Albin Michel, 2008. À l’inverse, étonnamment, beaucoup de résistants de la première heure étaient des maurassiens, antisémites, et partisans d’un pouvoir plus fort du temps du libéralisme, mais pas aussi fort que le nazisme et pas pour n’importe quelle valeur, d’où leur entrée en résistance. Ce genre de paradoxe est totalement incompréhensible si on accepte la vision libérale binaire du pouvoir : soit annihilée soit omnipotente.

Ceux qui ignorent l’histoire sont condamnés à la répéter

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Très bon article de Wired, via Ars Technica, qui illustre très bien l’un de mes développements hélas non-enregistrés lors du dernier Monnaie Libre : les monnaies complémentaires, parce qu’elles redéveloppent une pensée monétaire de zéro, sont en train de redécouvrir les mêmes problèmes que les si décriées monnaies officielles, et par là-même leurs cheminements et évolutions. C’est ‘lune des grande force du néochartalisme à mes yeux que d’être justement la poursuite sur cette lancée, cette lente évolution par accumulation d’expériences historiques, plutôt que d’effacer le problème actuel par amnésie et de rebuter sur les mêmes obstacles que ces monnaies officielles qui sont loin d’être aussi mal intentionnées qu’on le croit parfois.

Petit florilège de développements historiques parfois totalement explicitement revécus par leurs concepteurs de monnaies dérivées du fameux Bitcoin :

La liberté n’est pas nécessairement l’ordre spontané mais aussi bien l’anarchie :

« La bulle du Bitcoin était un jeu fascinant de chaises musicales s’étalant sur des mois — tout le monde savait que la musique s’arrêterait, mais personne ne voulait deviner quand ça le ferait alors qu’il y avait de l’argent facile à faire. En plus, des attaques par déni de service distribué ont été incroyablement efficace pour manipuler la valeur du Bitcoin. Fermer une vaste bourse de change comme Mt Gox, même pendant seulement quelques heures à chaque fois, peut causer suffisamment de fluctuations de prix pour que des hackers astucieux achètent bas et revende haut selon leurs propres caprices. »

Déjà, la tulipomanie nous l’enseignait dès le 17ème. On peut décrier l’efficacité de la régulation de l’État, mais cette inefficacité est largement due à cette même critique et aux dérégulations qu’elle a entraînées, et ce qui reste est visiblement encore difficile à égaler.

Le métallisme, c’est-à-dire la croyance que la monnaie n’était que du troc standardisé du contenu en métal précieux, a longtemps été le mythe monétaire libéral officiel. L’or se révélait chroniquement insuffisant pour financer l’économie et assurer la stabilité des prix et de l’endettement, d’où le bimétallisme : on adjoignait un autre métal voire plusieurs pour essayer d’avoir une pratique monétaire conforme à l’idéal. C’est justement dans la divergence entre le réel et ce qui était prévu qu’on en développe une nouvelle compréhension monétaire. De même, plusieurs Bitcoins essaient maintenant de se compléter :

« La plus importante des alternatives au Bitcoin, Litecoin fonctionne avec les mêmes principes fondamentaux. Cependant, il n’est pas positionné comme une alternative aux Bitcoins, mais comme une cryptodevise complémentaire — « l’argent de l’or Bitcoin ».

[…] Dans les termes les plus simples, la chaîne de blocs est un registre de chacune des transactions sur le réseau Bitcoin. Chaque transaction est publique, et la chaîne de blocs continue à croître puisqu’elle contient le registre de tout échange depuis les débuts de Bitcoin.

Cela donne quelques étranges conséquences — bien qu’il soit facile d’être anonyme, il est également très facile de tracer ces transactions anonymes. C’est ainsi que Sergio Lerner a déouvert que Satoshi Nakamoto (mystérieux inventeur du Bitcoin) a une fortune de 980 000 bitcoins, soit environ 85 millions d’euros. Mais si il/elle/ils est/sont trop peu soigneux pour dépenser cet argent, alors cela pourrait révéler son/leur identité.

Toutes les dix minutes environ, une nouvelle chaine de blocs est générée et disséminée à travers le réseau Bitcoin à chaque nœud, […]

C’est pourquoi Litecoin a un temps de réaction plus rapide (environ deux minutes et demi) que Bitcoin, et, avec quatre fois plus de pièces en circulation, il offre théoriquement des divisions plus fines pour permettre des transactions de petites valeurs.

Il utilise également une fonction de hachage — scrypt — supposée rendre le minage des litecoins plus réaliste pour les utilisateurs de bureau, à l’opposé de la fonction standard SHA256d utilisée par Bitcoin qui exige de plus en plus de temps et de puissance le temps passant. Miner tant des litecoins que des bitcoins au même moment n’est pas seulement possible, c’est explicitement encouragé par les développeurs de Litecoin. Sacoir si Litecoin est en conséquence plus ou moins sécurisé que le Bitcoin est passionnément débattu au sein de la communauté cryptomonétaire. »

Le temps travaille les limites de ces nouvelles monnaies comme ses prédécesseurs, et le plus probable est que la centralisation soit renforcée pour éviter un excès d’abus. Tout comme les diverses monnaies des banques privées ont été irrésistiblement affiliées partout à la puissance publique, les crises bancaires, du crédit, posant trop de difficultés sinon. La parité est aujourd’hui de 3 centimes de Bitcoin pour un Litecoin. Pour l’instant la spéculation semble ne pas s’être intéressé à ce nano-marché. Mais ce n’est pas le seul taux de change à surveiller puisqu’il y a d’autres monnaies complémentaires encore qui ont toutes leurs quelques adeptes, tout comme les banques privées à monnaies privées avaient leurs clients.

« Pièce Pair-à-Pair, ou PPCoin, se présente comme une amélioration du Bitcoin en changeant l’un des fondements de ce dernier, la preuve-d’accomplissement (proof-of-work).

Au-delà de l’amélioration de la sécurité — il est beaucoup plus difficile de voler des PPCoin que des Bitcoin de cette manière […]

Pour le Bitcoin, tout comme toutes ces pièces, la création de pièces est stable et prédéterminée, et le taux auquel elles sont générées décroît exponentiellement. Le coût de minage a maintenant tellement augmenté que les gens ne peuvent plus vraiment utiliser leurs tablettes, portables ou ordinateurs de bureau et doivent au contraire se reposer sur des circuits intégrés spécifiquement pour application (ASIC) pour le minage — de chères plateformes pétrolières dédiées qui coûtent des milliers de dollars, travaillant 24/7, simplement pour générer assez de bitcoins pour rentrer tout l’appareillage dans ses frais. […]

Une autre différence radicale est que, au contraire du Bitcoin, il n’y a aucune limite finale au nombre de PPCoins qui seront générés. Au contraire, […] une croissance régulière qui, selon ses développeurs, égale environ 1 % par an. […]

Actuellement, le PPCoin a un système de vérification centralisé pour vérifier les transactions, donc il n’est pas qualifié pour la décentralisation façon Bitcoin. Cela dit, les développeurs du PPCoin ont affirmé que ce n’était qu’une mesure temporaire requise pour que « le réseau mûrisse ». »

Nous retrouvons même Silvio Gesell (1862-1930) ! Un théoricien monétaire assimilé par le chartaliste Keynes, qui résolut le même problème de manière beaucoup plus élégante dans sa Théorie générale, et qui connait un regain de popularité avec le retour de ce problème, intrinsèque aux libéraux, de manque chronique de consommation/investissement dans l’économie pour employer toutes les ressources disponibles (en particulier les chômeurs).

« Le Freicoin est une alternative intéressante — avec un cadre philosophique différent — des autres cryptomonnaies. Elle a des surestaries (frais pour dépassement de délai) intégrées dans son fonctionnement. […]

Mark Friedenbach, un développeur de Freicoin dit à Wired.co.uk par courriel ce que ça signifie : Les surestaries « peuvent être imaginées comme faisant pourrir les freicoins, réduisant leur valeur de ~4,9 % par an. Maintenant, pour répondre à la question de pourquoi quelqu’un en voudrait, vous devez regarder l’économie dans son ensemble. Les surestaries incitent les consommateurs et les marchandes à dépenser ou investir des pièces dont ils n’ont pas besoin immédiatement, aussi vite que possible, augmentant le PIB. Plus encore, cet effet est continu avec peu d’ajustements saisonniers, donc on peut s’attendre à ce que les cycles soient plus courts en magnitude et en durée. Avec les surestaries, on épargne de l’argent en faisant des investissements sûrs plutôt qu’en laissant l’argent dormir dans les matelas. » […]

Il cite des exemples réellement vécus de surestaries comme le « miracle de Wörgl ». La proposition d’utiliser délibérément les surestaries, comme moyen de forcer la circulation de la monnaie et de stimuler l’économie, fut proposé en premier par l’économiste anarchiste Silvio Gesell. Le maire de la ville autrichienne de Wörgl instigua des titres provisoires de papier connus comme les « Freigeld » [NdT : argent libre en allemand] avec des surestaries en 1932 durant la Grande Dépression, et l’expérimentation mena à une hausse de l’emploi et du PIB locaux jusqu’à ce que la banque centrale autrichienne le stoppe en 1933.

Au-delà des surestaries, Friecoin fonctionne quasiment de la même manière que le cadre basique du Bitcoin — de nouveaux blocs toutes les dix minutes environ, avec les mêmes difficulté et fonction de hachage. Le total de pièces final sera toutefois plus élevé, à 100 millions. »

Au début donc, le Freicoin compense sa rareté en forçant son utilisation, par une suppression progressive de l’épargne. Il est obligatoire d’investir de manière « sure » nous précise l’article, ce qui fait inévitablement penser à la débâcle du système de retraite par capitalisation confié au petit génie de la finance. On frémit à l’idée d’interdire de fait les bas-de-laine, les vieux sont déjà si faciles à escroquer et les bulles spéculatives à créer…

L’article donne encore des exemples, avec les conflits quant à la légitimité de l’autorité régulatrice, ou les problèmes de son absence, ainsi qu’un certain nombre d’alternative qui n’ont tout simplement pas survécu, et qui hantent encore plus ou moins le cyberespace.

On pourrait faire exactement le même genre d’article sur les SELs.
Conclusion ? Comme le dit le proverbe, ceux qui ignorent l’histoire sont condamnés à la répéter. Mieux vaut construire à partir des leçons déjà si durement acquises plutôt qu’en jetant tous les brouillons précédents à la corbeille.

Monnaie Libre — Un bug dans le tableur ?

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L’émission n° 31 de Monnaie Libre a tiré la pelote depuis le fil de la rétractation générale des journalistes quant à leur soutien pour l’étude pro-austérité de Reinhart et Rogoff, jusqu’à la partialité des médias et les voies pour un changement concret des politiques publics. Bonne écoute.

Le billet cité dans l’émission de ce blog démolissant l’étude de Reinhart et Rogoff.

2. Racines de la religion séculière libérale

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Ce billet fait suite à celui intitulé Le libéralisme, une religion séculière ? et l’approfondit.

Pour bien préparer le sujet, il est également nécessaire de se mettre d’accord sur une définition de la religion et du religieux. En effet, la définition de Gauchet d’une religion séculière comme religion anti-religieuse est évidemment un paradoxe quant à la notion de religion. Si cette dernière est elle-même incomprise, il est impossible de comprendre ce qu’est une religion séculière et ce qu’elle implique, encore moins les spécificités d’une éventuelle religion séculière libérale. Malheureusement, la religion fait partie de ces phénomènes tout à la fois centraux et particulièrement rétifs à toute définition (comme la vie, l’amour, la vérité, la beauté, l’économie, le politique, etc.). Aussi j’en propose une définition à la fois suffisamment précise pour être substantielle et permettre d’avancer, et suffisamment vague pour être consensuelle :

Le religieux est « l’intuition fondamentale », c’est-à-dire le sens, à la fois sensation et signification, détenant la primauté dans la hiérarchie des certitudes. Bien sûr, l’expérience du religieux dépend donc aussi de nos diverses certitudes et de ce qui nous a été donné de sentir intensément ; mais contrairement aux apparences, l’extrême variabilité de l’expérience religieuse n’empêche pas une forte similarité des conséquences. Il est logique de qualifier le religieux d’irrationnel à condition de bien s’entendre sur cette épithète : Cette intuition n’est effectivement pas prouvée en raison et ce pour la raison simple qu’elle précède toute raison.
Le paradoxe suivant éclairera ce point. Supposons un rationaliste, il croit donc fermement que seule la raison est ultimement capable de nous guider dans le réel. Comment le sait-il ? Il répondra qu’il le vérifie si souvent et qu’il a déjà organisé sa vie avec tant de succès avec, qu’il en est certain. Nous lui reconnaîtrons volontiers la sincérité de ses impressions, mais comment le prouve-t-il ? Après tout, cela aussi devrait être prouvé par la raison sans quoi il serait en contradiction avec son primat de la raison. Là, de deux choses l’une, soit le rationaliste reconnaît que ce ne sont que des impressions, aussi intenses et fondatrices lui soient-elles, et n’est alors plus si rationaliste, soit il essaie de dénier l’évidence et tente d’expliquer que la raison explique tout (alors que l’essentiel reste à découvrir, comme la matière, vaguement comprise comme matière noire ou énergie noire dont nous ignorons énormément, ou l’apparition de l’univers avant le big bang, le fonctionnement du cerveau si grossièrement compris encore, la nature ultime de la mathématique, l’apparition de la vie, etc. sans compter qu’il faudrait encore pouvoir tout, je dis bien tout, vérifier pour éviter les mystifications des falsificateurs conscients ou non…), ou que la rationalisme est la garantie contre le mal (en vogue du temps ou le fanatisme était associé au religieux, par Voltaire, nombre des Lumières et une bonne part du dixneuvième siècle. L’ambition s’est effondrée avec le désenchantement par rapport au libéralisme cultivant la misère, les innombrables crimes du communisme, sans oublier les épisodes nazi et fascistes. Notons que Gauchet les qualifie tous de religions séculières sauf le libéralisme.) ou encore que l’adhésion ouverte à une foi entraîne nécessairement les pires choses (Les œuvres constructives d’esprits épris de religieux sont innombrables, en particulier dans le domaine caritatif. Notre propre histoire nationale en regorge, que ce soit les dominicains asséchant les marais et fertilisant les terres, etc.1 l’instruction gratuite aux plus démunis fut assurée notamment par l’ordre lasallien, le soin des malades par l’ordre des hospitalier du saint-esprit par exemple, etc. jusqu’à aujourd’hui le Secours Catholique. On peut en trouver facilement dans les autres religions aussi, par exemple ces services sociaux sont l’une des principales raisons de la popularité de l’association des frères musulmans au milieu d’États plus ou moins faillis.). Bref, même le rationaliste est bien obligé de reconnaître que la relativité subjective n’est pas que pour les autres. Une fois l’irrationnel acceptée, toutefois, la raison (du latin ratio, le rapport) a un outil avec lequel mettre en rapport un par un toutes les autres perceptions. Cette rationalisation d’une religiosité en une construction intellectuelle correspondante — théologique, juridique, rituelle, interprétative sous toute forme… — forme avec la religiosité qui est son socle ce qui est appelé une religion.
Il est une dernière chose à noter soigneusement : Deux intuitions religieuses s’excluent mutuellement. Non pas que je crois en l’inéluctabilité de la lutte de tous contre tous, loin de là. Prenons les deux extrêmes en terme de ressenti religieux afin d’éclairer le propos. D’une part, l’extase du mystique qui se sent « baigner dans le divin » l’espace de quelques instants, d’être mis en présence de ce qu’il sait par l’intuition la plus absolue du divin en personne et non d’une vague manifestation particulière. D’autre part, de la foule girardienne de rivaux mimétiques se déchaînant dans le sacrifice d’un bouc-émissaire, éprouvant la sensation collective que l’intensité du monde elle-même s’est déchaînée, réordonnée et les agrée enfin. Ces deux expériences, radicalement dissemblables, sont pourtant toutes deux du même registre de l’intuition fondamentale. Inutile de préciser combien les deux peuvent fonder des types radicalement différents de religion. Nettement plus subtil, les deux cohabitent dans à peu près toutes les religions, pourtant, et les deux y entrent en conflit. C’est-à-dire que se pose alors la question de savoir laquelle des deux intuitions doit dicter ce qu’elle doit faire à l’autre. C’est dans ces cas que le fondateur de la religion détient un rôle absolument primordial : il indique laquelle doit prévaloir et comment elle doit traiter la dissidence… Il est très certainement possible de concilier ces points de vues contradictoires, mais pas par une simple juxtaposition : seule une intuition encore plus intense et profonde peut, à mon avis, parvenir à donner sens à chacune, comme cas particuliers, et véritablement les concilier. Sinon, l’incompréhension demeure.

Donc, si mon intuition que le libéralisme est une religion séculière est correcte, il devrait se trouver chez les libéraux, même les plus farouchement athées, des signes d’un semblable sentiment d’être mis en présence d’une ineffable vérité première, de saisir enfin l’intuition fondamentale permettant de déchiffrer le monde. Et ce au point de rappeler de manière troublante l’expérience religieuse. Voici deux extraits dont je vous laisse juge :

L’École de la Liberté à Colorado Springs. En 1963, il avait donné une série de conférences dans l’école, ce qui était une entreprise très inhabituelle. Elle était dirigée par Robert Lefevre, un libertarien extrême, et un groupe de disciples et d’associés avec le même état d’esprit. Ils avaient construits leurs propres bâtiments, toutes des cabanes de rondins, utilisant des rondins de zones brûlées et ainsi complètement séchés par l’air. Ils se faisaient une fierté de leur indépendance du gouvernement, et se finançaient en faisant payer des frais pour de courtes leçons qu’ils tenaient sur la philosophie et la pratique de la liberté.
Milton logeait dans le pavillon principal, qui non seulement servait de principal lieu de réunion pour les gros groupes, mais était aussi la maison de Lefevre. Milton était enchanté par tout cela, et partagea cet enthousiasme avec moi quand il revint. Il essaya de le décrire avec des mots sans beaucoup de succès. Nous décidâmes que nous devions le voir. Lors d’un voyage ultérieur sur la Côte Est, nous fîmes une pause à Colorado Springs pour visiter l’École de la Liberté. J’étais enchantée dans le pavillon comme il l’avait été. […]
Janusz Korwin-Mikke, avec qui j’entretenais une correspondance, était actif avant la libération comme éditeur clandestin, sortant une traduction de Capitalisme et Liberté et La route de la servitude de Hayek, entre autre littérature libertarienne. Ultérieurement, il concourut pour la présidence avec un programme strictement libertarien. Lorsque nous étions à Varsovie, son Union pour une Politique Véritable logeait dans une ancienne habitation qui était littéralement un labyrinthe de bureaux, tous occupés par de jeunes gens travaillant activement à propager l’évangile libertarien.

Friedman Milton et Rose, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 171, 574

Pour moi, ce genre de passage est extrêmement significatif et dénote clairement une expérience de type religieux : ressourcement communautaire par l’expérience d’une intuition indescriptible mais profondément vivifiante, et dont le message est diffusé tel l’évangile… Il est beaucoup plus intéressant que ce soit dit par les Friedman, athées « fanatiquement anti-religieux » pour Milton plutôt qu’un Hayek encore assez ouvert à la religiosité. De la même manière que ce dernier, Tocqueville aussi reconnait volontiers l’humus religieux sur lequel pousse le libéralisme et que le libéralisme en général (en particulier tardif) nie au profit de l’utilitarisme :

Les Américains […] montrent complaisamment comment l’amour éclairé d’eux-mêmes les porte sans cesse à s’aider entre eux, et les dispose à sacrifier volontiers au bien de l’État une partie de leur temps et de leurs richesses. Je pense qu’en ceci il leur arrive souvent de ne point se rendre justice : car, on voit parfois aux États-Unis comme ailleurs, les citoyens s’abandonner aux élans désintéressés et irréfléchis qui sont naturels à l’homme ; mais les Américains n’avouent guère qu’ils cèdent à des mouvements de cette espèce ; ils aiment mieux faire honneur à leur philosophie qu’à eux-mêmes. […]
Si les citoyens, en devenant égaux, restaient ignorants et grossiers, il est difficile de prévoir jusqu’à quel stupide excès pourrait se porter leur égoïsme, et l’on ne saurait dire à l’avance dans quelles honteuses misères ils se plongeraient eux-mêmes, de peur de sacrifier quelque chose de leur bien-être à la prospérité de leurs semblables. […]
J’ai rencontré des chrétiens zélés qui s’oubliaient sans cesse afin de travailler avec plus d’ardeur au bonheur de tous, et je les ai entendu prétendre qu’ils n’agissaient ainsi que pour mériter les biens de l’autre monde ; mais je ne puis m’empêcher de penser qu’ils s’abusent eux-mêmes. Je les respecte trop pour les croire. […]
Je ne vois donc pas clairement pourquoi la doctrine de l’intérêt bien entendu écarterait les hommes des croyances religieuses, et il me semble, au contraire, que je démêle comment elle les en rapproche. […]
Ils pratiquent donc leur religion sans honte et sans faiblesse ; mais on voit d’ordinaire, jusqu’au milieu de leur zèle, je ne sais quoi de si tranquille, de si méthodique et de si calculé, qu’il semble que ce soit la raison bien plus que le cœur qui les conduit au pied des autels.
Non-seulement les Américains suivent leur religion par intérêt, ils place souvent dans ce monde l’intérêt qu’on peut avoir à la suivre. […]
Mais les prédicateurs américains reviennent sans cesse à la terre. Ils ne peuvent qu’à grand’peine en détacher leur regard. Pour mieux toucher leurs auditeurs, il leur font voir chaque jour comment les croyances religieuses favorisent la liberté de l’ordre public, et il est souvent difficile de savoir, en les écoutant, si l’objet principale de leur religion est d’obtenir l’éternelle félicité dans l’autre monde ou le bien-être en celui-ci.

de Tocqueville Alexis, De la démocratie en Amérique, tome II, Gallimard, Paris, 2008 (1840), 466 p., p. 175, 177, 179-180

Il se peut que, comme Tocqueville, nous hésitions à voir à l’œuvre l’absorption puis la négation de la religiosité par le libéralisme naissant, mais plutôt une sorte de compromis stable. Ce serait oublier que, même dans la très religieuse Amérique, le libéralisme triomphant se fait aussi aux dépens des anciennes solidarités, et il se montre redoutablement inefficace à cultiver une communauté de remplacement, ou dans le jargon libéral l’utilitarisme a de plus en plus de mal à être « bien compris ». En voici un exemple concret :

Il y a encore quelques décennies, la création d’emplois était l’une des ambitions premières d’une entreprise. Au conseil d’administration, le PDG insistait sur la nécessité de garder son personnel, au lieu d’augmenter les dividendes à court terme en mettant les gens dehors. Horrifiée par les licenciements collectifs dans l’entreprise familiale, Claire Giannini, fille du fondateur de la Bank of America, se souvenait du temps où « les cadres supérieurs acceptaient une diminution de salaire pour que les plus modestes puissent conserver leur emploi ». […]
C’est cet aspect collectif des entreprises qui se délabre. Il y a deux moyens légaux de gagner de l’argent : en augmentant les ventes ou en taillant dans les dépenses. La plupart du temps, ce sont les salaires qui coûtent le plus cher et la tentation est donc grande d’en faire la cible des réductions de coûts.

Ehrenreich Barbara, On achève bien les cadres : L’envers du rêve américain, Grasset, Paris, 2007 (2005), 344 p., p. 318 (Cf sur la question de la dissolution de la religiosité par l’utilitarisme ces passages en note.)

Plus généralement, le lecteur régulier de ce blog a pu constater combien le libéralisme est incapable d’admettre de plein gré ne serait-ce que la nécessité du déficit public, et que Kalecki a superbement prédit le retour progressif à la dépression de nos économies. Et pourquoi s’occuperait-on de ces perdants du marché ? N’ont-ils pas qu’à négocier une activité pour s’en sortir en collaborant avec qui y est intéressé et veut bien contracter ? C’est ce que professe l’utilitarisme, qui est censé faire fonctionner l’austérité et qui échoue lamentablement. Un des problèmes est que l’« utilité » n’est pas évidente, et qu’il faut une construction civilisatrice commune entre les participants pour que les échanges fonctionnent décemment bien. En effet, la croyance, par exemple, que seul le fric compte donne le milieu mafieux de Gomorra (superbe film un peu à la façon d’un documentaire) et il peut être très difficile d’y échapper comme l’illustre le fameux Citizen Kane. Confronté au mystère de la part encore incomprise du réel, l’humain retourne spontanément aux intuitions fondamentales, et s’il n’avait adhéré qu’à une construction intellectuelle, elles peuvent à cette occasion s’ancrer en lui. Une sorte de quitte ou double : plutôt que de potentiellement tout remettre en cause, la structure intellectuelle est comme sacralisée. Voici deux auteurs manifestant la même analyse :

Ne s’attaquant pas à la question-clef, la liberté pour quoi faire ?, ne la formulant pas même, le libéralisme qui veut éviter l’écueil de la réaction, en ce qu’elle nie la liberté, est irrémédiablement attiré vers une sorte de religion démocratique qui érige celle-ci en un absolu individualiste et sacré, mesure de toute chose. Pris entre deux feux, le libéralisme n’est-il pas menacé de n’être plus rien ?

Huguenin François, Le conservatisme impossible : Libéraux et réactionnaires en France depuis 1789, La Table Ronde, Paris, 2006, 395 p., p. 215

Mais si les ouvriers étaient physiquement déshumanisés, les classes possédantes étaient moralement dégradées. L’unité traditionnelle d’une société chrétienne faisait place chez les gens cossus au refus de reconnaître leur responsabilité dans la situation où se trouvaient leurs semblables. Les « Deux Nations » prenaient forme. À l’ahurissement des esprits réfléchis, une richesse inouïe se trouvait être inséparable d’une pauvreté inouïe. Les savants proclamaient à l’unisson que l’on avait découvert une science qui ne laissait pas le moindre doute sur les lois qui gouvernaient le monde des hommes. Ce fut sous l’autorité de ces lois que la compassion fut ôtée des cœurs et qu’une détermination stoïque à renoncer à la solidarité humaine au nom du plus grand bonheur du plus grand nombre acquit la dignité d’une religion séculière. […] Rien d’extraordinaire si le libéralisme économique s’est transformé en une religion séculière dès que les grands périls de cette aventure sont devenus évidents.

Polanyi Karl, La grande Transformation, Gallimard, Paris, 2009 (1944), 467 p., p. 159, 204

Pour finir ce billet, une dernière citation de l’un des plus grands penseurs de l’économie de toute l’histoire humaine, ayant été élevé dans la stricte observance des thèses libérales avant que de progressivement prendre ses distances avec elles. La citation est tiré de son plus célèbre ouvrage, et se recoupe parfaitement avec ce qui fut dit auparavant.

« Si les idées essentielles relatives à la monnaie et à sa substance n’ont pas varié depuis les Croisades jusqu’au XVIIIe siècle, c’est qu’on se trouve en présence de notions fortement enracinées. Peut-être même ces notions ont-elles persisté après cette période de cinq cents ans, mais avec beaucoup moins de force que les idées de « fuite devant les biens réels ». Aucune époque autre que celle du laissez-faire n’a échappé à l’empire de ces idées. Seule l’extraordinaire ténacité de l’idée de laissez-faire a pu triompher pour un temps des croyances en cette matière de l’ « homme naturel ». Il n’a fallu rien moins que la foi absolue des doctrinaires du laissez-faire pour faire oublier la « fuite devant les biens réels, »… (qui) dans une économie monétaire est l’attitude la plus normale de l’ « homme naturel ». Le libre échange niait l’existence de facteurs qui paraissaient évidents ; il était voué à tomber en discrédit dans l’opinion de l’homme de la rue le jour où l’école du laissez-faire ne tiendrait plus les esprits enchaînés à son idéologie »
Il nous souvient du complexe d’irritation et de perplexité que ressentait Bonar Law devant les économistes, négateurs d’évidence. Il était profondément troublé de ne pouvoir s’expliquer leur attitude. L’empire de l’école classique fait irrésistiblement songer à celui de certaines religions, car il faut à une idée plus de pouvoir pour vaincre l’évidence que pour introduire le mystère et le surnaturel dans les notions habituelles des hommes.

Keynes John Maynard, théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1979 (1936), 382 p., p. 345-346

Ce billet fait partie d’un série consacrée à la question du libéralisme comme religion séculière. Je vous remercie de votre attention et vous préparerai le prochain billet avec plaisir. Nous y verrons beaucoup moins de citations accréditant la thèse du libéralisme comme religion séculière, et rentrerons enfin dans l’analyse des objections et des conséquences de cette nature du libéralisme, pour tous ceux qui souhaitent améliorer le fonctionnement actuel de notre monde.


Notes :

1.

l’Église Chrétienne créa l’économie occidentale. L’historien est en droit de considérer tous les développements économiques de la civilisation occidentale comme des sous-produits du mode de vie de l’Ordre Bénédictin. Lorsque saint Benoît édicta sa Règle, il imposa à ses moines une certaine quantité de travail, tant manuel qu’intellectuel : non pour le travail en soi, mais en considération de l’effet qu’il aurait sur l’équilibre de la vie spirituelle. Et c’est précisément parce que l’activité économique des Bénédictins n’était pas une fin en soi mais un moyen, tout contingent, tendant à une fin spirituelle, qu’elle fut une aussi extraordinaire réussite, économiquement et spirituellement. Les Bénédictins réussirent là où l’Empire Romain avait toujours échoué. Ils ranimèrent l’agriculture, en Italie d’abord, et ensuite dans cette Europe du Nord que les Romains n’avaient jamais réussi à conquérir ni à policer entièrement.

Toynbee Arnold, le christianisme et les autres religions du monde, Éditions universitaires, Paris, 1959 (1956), 131 p., p. 83-84

2.

Cet univers parfaitement instrumentalisé fonctionne assez bien. Tout marche : les choses se font dans les délais, les réservations s’effectuent, les commandes sont livrées à temps, les moquettes restent propres. Mais il y manque quelque chose. Max Weber décrivait la condition de l’homme moderne comme celle du « désenchantement », c’est-à-dire « dépouillée de ses dieux », dépourvue de mystère ou d’étrangeté. Selon Jackson Lears, les prémodernes levaient les yeux et voyaient le paradis ; aujourd’hui, les gens sont rationnels et ne voient plus que le ciel. À cela il faut ajouter que nos contemporains qui n’ont d’yeux que pour le monde des affaires ne regardent plus guère en l’air. Mais que penser alors de l’influence croissante du christianisme sur les affaires ? Va-t-elle rendre plus douce, plus aimable, plus réfléchie la société du business ? Ou est-ce la religion qui va devoir changer et se rapprocher de la McLean Bible Church, un univers d’où toute transcendance, toute beauté sont désormais absentes ? […]
Je regrette, mais je ne peux en entendre plus. J’ai subi le déjeuner de la Norcross Fellowship en tant qu’athée, mais là, dans la Mt. Paran Church of God, je découvre que je suis croyante : ce que je crois, c’est que si Dieu existe, s’il existe un être conscient qui crée le monde par sa pensée – un grand architecte à l’origine des galaxies et des météores, quelqu’un qui crée et fait disparaître les espèces – et si cet être devait se manifester, on ne « réseauterait » pas plus avec lui qu’on n’allumerait une cigarette au buisson ardent. François est un blasphémateur. Il a avili l’univers tel que je le connais.

Ehrenreich Barbara, On achève bien les cadres : L’envers du rêve américain, Grasset, Paris, 2007 (2005), 344 p., p. 195, 201

Décomposition d’une peau de banane (Reinhart et Rogoff)

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Dans les débats concernant les dettes publiques, il est impressionnant de constater toute l’ardeur mise à trouver n’importe quelle excuse factice au service de l’austérité. Nombre de personnes dont de très nombreux économistes, ne veulent tout simplement pas considérer que la dette publique souveraine elle-même soit absurde et factice. Il fut promis entre autres « calamités » que la crise économique déclencherait des défauts souverains facilement. Puis que les taux d’intérêt monteraient partout jusqu’à devenir insoutenable, phénomène qui apparaît n’être qu’une spécificité de la périphérie de la zone euro. Aucune de ces excuses n’a fait plus de résistance qu’une peau de banane : gênante, mais tenant plus du gag que d’autres choses. Et encore celles présentées ci-dessus sont-elles les plus « sérieuses ».

Une autre de ces peaux de bananes, qui eut sa vogue ces trois dernières années, est le livre de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff This Time is Different. Heureusement que Reinhart et Rogoff (dorénavant R&R) nous promettent que cette fois-ci est différente, parce que vu le nombre de bombes nucléaires que les partisans de l’austérité nous ont annoncé sur la dette publique et qui se sont révéler n’être que des pétards mouillés, et vu les ravages de l’austérité, il est indispensable que cette fois soit différente pour que nous nous sacrifions encore pour ladite austérité, en effet.

En quoi est-ce différent ? Après une étude de nombreux pays depuis l’après-guerre, R&R nous promettent ni défaut souverain, ni hausse des taux d’intérêts sur la dette publique, mais une chute de la croissance. Une chute ? Quand ? De combien ? Et pourquoi ?
R&R répondent que la croissance est de 4,1 % par an en moyenne lorsque l’endettement du gouvernement central est contenu entre 0 et 30 % du PIB, 2,9 % de croissance pour un endettement entre 30 et 60 %, 3,4 % lorsqu’il est entre 60 et 90 % et -0,1 % lorsqu’il est supérieur à 90 %. L’étude serait sans équivoque nous assurent R&R : lorsque le seuil de 90 % d’endettement public par rapport au PIB est atteint, la croissance est un souvenir, et la production s’érode même lentement. Comme une attaque cardiaque terrassant celui qui s’est rajouté l’énième petit surplus de cholestérol, la fois de trop qui le tuera à terme s’il ne réagit pas.

Leurs travaux firent fureur parmi tous les partisans de l’austérité à court d’arguments, c’est-à-dire tous les partisans de l’austérité. Pourtant, leur étude semblait peu sérieuse depuis le début, et la chose n’a fait qu’empirer. D’abord, la corrélation entre croissance et endettement est floue : la croissance se situe d’abord à 4,1 % par an en moyenne, puis baisse à 2,9 % seulement, puis remonte à 3,4 % puis s’effondre à -0,1 %. Si le niveau d’endettement public empêchait progressivement la croissance, nous aurions dû constater une baisse plus régulière, et non une hausse intermédiaire. Comment savoir si la croissance ne remonte pas après 120 % d’endettement par rapport au PIB par exemple ? R&R n’ont pas étudié la question. Plus encore, une corrélation entre deux choses (le fait que deux choses surviennent en même temps) ne signifie pas que la première cause la seconde. Il se peut aussi que la seconde cause la première ou qu’une troisième cause les deux ou encore que les deux n’aient aucun rapport autre qu’une pure coïncidence…

En l’occurrence, est-ce le « poids » du niveau de la dette publique qui a réduit la croissance, ou au contraire la réduction de la croissance qui augmente le niveau d’endettement ? Premier indice : on n’a jamais pu démontrer comment en pratique la simple existence d’une dette publique qu’on fait rouler doit concrètement et immanquablement empêcher les uns et les autres de produire et de commercer ce qu’ils veulent. Deuxième indice : lorsque la croissance ralentit, typiquement en pleine crise économique, de volumineux déficits publics apparaissent et renflouent l’économie qui ne sait plus se financer à crédit autant qu’avant. Ces déficits sont de la dette publique supplémentaire, et ils permettent simplement au PIB de ne pas s’effondrer d’avantage et de repartir vite et fort. Dans l’intervalle, il y a donc clairement une augmentation du niveau d’endettement public avec une faible croissance. inversement, lorsque la croissance repart, les déficits se réduisent et le niveau d’endettement par rapport au PIB tend à se réduire, puisque le PIB augmente vite. Justement, le seuil de 90 % d’endettement par rapport au PIB a été franchi par nombre de pays aux alentour de la crise de 2008, c’est-à-dire en pleine période de dysfonctionnement économique dues à de mauvaises politiques publiques comme la dérégulation de la finance. Le déficit public étant l’une des dernières choses vivifiant la croissance, la vive recommandation de R&R de faire de l’austérité est donc désastreuse… On pourrait encore énoncer d’autres hypothèses, comme le fait qu’une économie, à mesure qu’elle se développe, a de plus en plus de mal à croître encore ; étant donné une tendance à une inexorable hausse du niveau d’endettement publique avec le temps, cela signifie que les pays arrivent à un niveau de faible croissance environ au même moment qu’ils arrivent à un niveau de fort endettement…

Reste à expliquer pourquoi la croissance s’effondre à -0,1 % une fois le seuil de 90 % du PIB d’endettement public dépassé. R&R ne fournissent pas de réponse et se bornent au constat. Le néochartaliste que je suis pense au Japon et à la panique qu’ils eurent face à leur endettement public — panique nourrie par R&R — et à l’austérité castratrice qu’ils s’infligèrent à chaque fois qu’ils eurent enfin un peu de croissance. D’autres se sont penchés plus attentivement sur la question, et l’explication est des plus embarrassante pour R&R.

Thomas Herndon, Michael Ash et Robert Pollin (dorénavant HAP) ont tenté de refaire l’étude de R&R et de l’approfondir. Problème, ils ne trouvent pas les mêmes résultats. Ils obtiennent alors de R&R leurs propres documents de travail, et recommencent. Dans une nouvelle étude encore mieux retravaillée et revérifiée, HAP découvrent que les méthodes statistiques sont douteuses (19 années chez l’un pèsent autant que 4 années chez l’autre) mais les résultats coïncident souvent, et le passage au-delà de 60 % d’endettement est même conforté puisque le taux de croissance moyen passe de 3,1 à 3,2 % au lieu de 2,9 à 3,4 %, sauf que… la croissance après 90 % n’est plus de -0,1 % mais de 2,2 %. Une baisse substantielle de 1 point de pourcentage avec encore une net croissance, au lieu d’une chute de 3,5 points et un arrêt nette de la croissance ! Pour arriver à ce résultat, HAP ont simplement rentré dans les calculs des données sources bizarrement omises dans les calculs de R&R, telles que des années de très fortes croissances de la Nouvelle-Zélande alors qu’elle avait plus de 90 % de son PIB d’endettement public. Seule l’année d’une récession de 7,6 % du PIB était jusque-là incluse. À elle seule, cette erreur baissait de 0,3 point la croissance mondiale moyenne au-delà de 90 % d’endettement public par rapport au PIB. Plus encore, la croissance ne baisse que très régulièrement : avec un niveau d’endettement entre 90 et 120 % à 2,4 % en moyenne et encore 1,6 % de croissance au-delà de 120 %. Ça porte à réflexion — Qu’arrive-t-il aux pays pour que leur endettement s’accroisse tout aussi inexorablement que leur croissance baisse ? — mais l’effet Jour du Jugement (fin du monde avec l’enfer pour les pêcheurs et le paradis pour les vertueux) devant faire trembler les foules de peur s’évapore : au pire, l’effet est très graduel et laisse le temps de la réflexion.

Depuis c’est la curée.

Reinhart et Rogoff ont d’abord essayé un temps de dévier les flammes en prétextant une bogue du logiciel Excel, comme dans cet article intitulé : « Reinhart, Rogoff et l’erreur d’Excel qui a changé l’histoire ». Pauvre R&R : l’austérité dont tout le monde constate les méfaits et à laquelle ils ont tant contribué serait due à une bogue d’un logiciel, dont R&R seraient naturellement les premières victimes. D’ailleurs, promis juré, jamais ils n’avaient vraiment défendu l’austérité, ils étaient mal interprétés tout au plus. D’autres, comme le Nobel d’économie Krugman ont flairé l’excuse encore plus bidon dès le début. Puis HAP se sont diffusés encore mieux et c’est la débâcle pour R&R.

Dans l’article « Oubliez Excel : C’était la plus énorme erreur de Reinhart et Rogoff », en plus de montrer ce que valait l’excuse du coupable Excel, fait le lien avec une étude d’Arindrajit Dube sur l’interprétation par R&R de leur travail :

À gauche, pour un niveau d’endettement public par rapport au PIB, la croissance durant les trois années suivantes. À droite, pour un niveau d’endettement public par rapport au PIB, la croissance durant les trois années précédentes. En moyenne.

Clairement, le niveau d’endettement indique nettement plus quelle était la croissance plutôt que ce qu’elle sera : passé le cap de 60 % du PIB, la courbe ne décroit que faiblement pour la croissance à venir et reste indécise (zone entre pointillés large), tandis qu’elle s’enfonce rapidement pour la croissance passée avec une bonne certitude (zone entre pointillés restreinte). Mieux encore, l’article ressort les déclarations embarrassantes de R&R du temps où ils appelaient effectivement à l’austérité avec leur « étude » à l’appui :

Ceux qui ne sont toujours pas convaincus que des niveaux de dettes à la hausse sont un risque pour la croissance devraient se demander pourquoi, historiquement, les niveaux de dettes de plus de 90 pour cent du PIB sont relativement rares et pourquoi ceux excédant 120 pour cent sont extrêmement rares […]. Est-ce parce que des générations de politiciens ont échoué à comprendre qu’ils auraient pu continuer à dépenser sans risque ? Ou est-ce parce que, plus probablement, à un certain niveau, même les économies avancées heurtent un plafond où la pression des coûts d’emprunt à la hausse force les politiques à accroître les taxes et à diminuer l’investissement public […] nous trouvons que de très hauts niveaux de dette supérieur à 90 % du PIB sont un poids séculaire sur la croissance économique qui dure souvent pendant deux décennies ou plus… […] Le poids sur la croissance vient le plus probablement du besoin inéluctable d’accroître les taxes, aussi bien que d’une baisse des dépenses d’investissement.

Les « plus probablement » dénotent très bien le biais idéologique pro-austérité de R&R qui fausse leur recherche, au cas ou d’autres indices seraient nécessaires. Et encore plus le raisonnement circulaire : Pourquoi faut-il de l’austérité ? Parce que sinon la dette publique s’accroît et que cette dernière pèse sur la croissance. Pourquoi la dette publique pèse-t-elle sur la croissance ? Parce qu’elle nécessite de l’austérité.
Du coup, et en logique ni meilleure ni pire que celle de R&R et des autres clones pro-austérité, si on refuse toute austérité anti-croissance, il n’y aurait plus besoin d’austérité pour éviter de ralentir cette croissance. Nettement plus enthousiasmant, non ? C’est ce que le néochartalisme explique à qui veut l’entendre. Malheureusement, dans les cercles officiels, le cercle vicieux est la base de toutes les politiques, et le cercle vertueux (le même en sens contraire) est exclu a priori du débat. C’est encore largement l’omerta.

Et les cadavres continuent de remonter à la surface. Voici par exemple la démystification de R&R par Paul Krugman, avec ce graphique concernant les croissance et niveaux de dettes du G7 :

Krugman souligne que seule l’Italie et le Japon suggèrent substantiellement la relation affirmée par R&R, et que ces deux pays ont d’abord vu leur croissance s’effondrer et seulement ensuite leur niveau de dette s’emballer. Ce qui m’a intéressé sont les cas allemand et français : jusqu’en 2007 et malgré des niveaux d’endettement très faibles, la croissance a chuté aussi très brutalement. Le cas britannique est aussi très parlant : pour n’importe quel niveau de dette, on trouve à peu près n’importe quel niveau de croissance, il n’y a pas de rapport.

Il serait plus que temps que ces personnes abandonnent l’obsession de l’austérité et comprennent que la dette publique n’a pour taux d’intérêt que ce que la banque centrale en décide.

1. Le libéralisme, une religion séculière ?

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Ce billet est le premier d’une série étudiant le rapport entre libéralisme et religion séculière.

Je sais. Le sujet est particulièrement complexe, et encore plus sensible que la création monétaire. Ce qui en dit long. Mais le sujet est tout simplement trop important et trop central face aux problèmes que nous connaissons actuellement pour être paresseusement ou lâchement abandonné. Dans le livre, j’effleure la question en montrant que le libéralisme procède non pas d’une découverte scientifique de la vérité qu’il voudrait voir reconnue par tous, mais d’un émerveillement pour le marché, d’une « révélation » de la liberté dont il se charge ensuite de démontrer le bien-fondé ainsi que d’y rallier le plus grand nombre. Hayek en particulier revendique le terme de « foi » et il est frappant de constater à quel point les raisonnements libéraux s’apparentent beaucoup plus à une théologie découlant d’un dogme, à une vraie idéologie, qu’à une observation empirique du réel et à la simple formulation de ses constats.
Bien sûr, les quelques éléments de réflexions qui seront mis sur la table durant ce billet seront critiquables, on jugera que je vais trop vite en besogne, que mes éléments ne sont pas forcément représentatifs, etc. J’écoute volontiers toutes ces critiques, pour peu qu’elles soient constructives. Je suis le premier à désirer corriger mes éventuellement maladroits balbutiements.

La toute première étape consiste à se doter d’une définition suffisamment précise de ce qu’est une « religion séculière » afin d’éviter le piège grossier consistant à simplement calquer la définition de la chose selon ce qu’on voudrait voir qualifier ainsi (Sinon c’est le grand n’importe quoi : le maoïsme est un mouvement de libération ou de Gaulle est un fasciste.). De préférence, cette définition doit être reconnue par des autorités intellectuelles respectées, afin que cette définition soit facilement compréhensible et acceptée. Pour ma part, je choisis de me ranger à ce qu’en dit Marcel Gauchet l’auteur du célèbre Désenchantement du monde :

Religion séculière il y a, dans la rigueur de l’expression, quand la religiosité intrinsèque du but est soustraite à la conscience des acteurs, qui sont naïvement convaincus de poursuivre un projet de nature purement laïque ou séculière, voire d’essence antireligieuse. Une religion séculière est une religion qui, consubstantiellement, s’ignore pour telle, ou, mieux, se nie pour telle. La définition la plus brève qu’on puisse en proposer est celle d’anti-religion religieuse.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 108

Bien. Voici maintenant quelques éléments qui correspondent manifestement à cette définition :

Jusqu’à peu avant ma bar mitzvah, j’étais fanatiquement religieux, cherchant à me conformer dans chaque détail aux exigences compliquées, alimentaires ou autres, du Judaïsme Orthodoxe. […]
À l’âge de douze ans environ, j’ai décidé qu’il n’y avait aucune base valide à mes convictions religieuses ou aux rigides habitudes que je suivais, et j’ai basculé dans l’agnosticisme total. J’effectuais la cérémonie de la bar mitzvah pour mes parents — qui, je peux le dire, n’ont jamais été aussi rigides que je le fus et faisaient preuve d’une grande tolérance tant pour ma rigidité première que pour mon basculement subséquent. Rose a souvent remarqué que je devins fanatiquement anti-religieux, citant la difficulté qu’elle a eu de me persuader d’accepter une cérémonie religieuse de mariage par amour pour nos parents. […]
Homer m’a le premier introduit à ce qui s’appelait déjà la vue de Chicago. Comme son mentor, Frank Knight, un produit du Midwest rural, il mettait en grande emphase la liberté individuelle, était cynique et sceptique quant aux tentatives d’interférer avec l’exercice de la liberté individuelle au nom de la planification sociale ou de valeurs collectives, cependant il n’était nullement un nihiliste. Cela m’a toujours semblé paradoxal que Frank Knight, et dans une moindre mesure Homer — et je crois que les autres disent la même chose que moi — qu’ils pouvaient tout à la fois être tellement cyniques, réalistes, négatifs quant aux effets de mesures réformatrices et simultanément de si ardents avocats des « bonnes » mesures réformatrices. […]
Les histoires sur Knight abondent. Il réagit à ses débuts dans une famille religieuse fondamentaliste en devenant religieusement antireligieux par la suite.

Friedman Milton, Rose, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 23, 32, 37

Rappelons que l’École de Chicago est l’équivalent de l’École de Manchester au dix-neuvième siècle : le donjon de la pensée libérale au sein de la forteresse qu’est son plus puissant pays le représentant sur la scène mondiale. Rappelons aussi que Milton Friedman est le nom aujourd’hui le plus célèbre de l’École de Chicago, celui l’incarnant le mieux aux yeux des spécialistes comme des profanes. C’est donc l’esprit du « saint des saints » libéral qui nous est brossé ici en passant.
Que les libéraux, ces instituteurs du cynisme utilitariste puissent être animés d’une ferveur religieuse, cela peut sembler très paradoxal et improbable. Mais la réalité est souvent très « paradoxale et improbable », et le couple Friedman est assurément bien mieux placé pour se prononcer que nos préjugés. C’est antireligiosité est extrêmement religieuse aussi pour s’affirmer positivement, et non simplement négativement contre ses adversaires :

ce qui se cache derrière la plupart des arguments contre le marché libre, c’est le manque de foi dans la liberté elle-même

Friedman Milton, capitalisme et liberté, Leduc.s, Paris, 2010 (1962), 316 p., p. 57

Il est aussi, à mon sens, indispensable d’aborder Hayek qui est central tant par sa stature au sein du libéralisme d’après-guerre que par son rapport particulier au religieux :

De telles règles morales pour l’action collective ne s’édifient que difficilement et très lentement. C’est sûrement ce qui en fait le prix. Parmi les rares principes de ce genre que nous ayons réussi à développer, le plus important est la liberté individuelle, qu’il est tout à fait approprié de considérer comme un principe moral d’action politique. Comme tout principe moral, il requiert d’être accepté comme une valeur en soi, comme un principe qui doit être respecté sans qu’on recherche les conséquences, bonnes ou non, de son application dans un cas concret. Nous n’atteindrons aucun des résultats souhaités, si nous ne l’acceptons comme une foi, ou comme un postulat, si solide que nulle considération d’opportunité ne saurait être admise pour le limiter.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 65-66

« Une foi, un postulat ». Une foi parce que le libéralisme est une religion, et un postulat parce qu’elle est anti-religieuse. Hayek est une exception, un vestige, et à mesure que le libéralisme s’affirme, la dénégation de son origine et de son essence religieuse prend le dessus et recouvre le tout. Hayek l’agnostique tardif est ainsi un point d’observation privilégié du rapport du libéralisme au religieux. Voici son propre constat :

le vrai libéralisme n’est pas en conflit avec la religion, et je ne puis que déplorer l’athéisme militant et foncièrement étranger au libéralisme qui a imprégné une bonne partie des libéraux du Continent au XIXe siècle. Que cette attitude ne relève pas de l’essence du libéralisme apparaît clairement dans le fait que les ancêtres du libéralisme, les anciens Whigs anglais, entretenaient des liens étroits avec une foi religieuse bien précise. Ce qui distingue en ce domaine le libéral du conservateur est que, si profondes soient ses convictions religieuses, le libéral ne se considérera jamais en droit de les imposer à autrui, et qu’à ses yeux le spirituel et le temporel sont des sphères différentes qu’il ne faut pas confondre.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 402

Ce que j’essaie de faire émerger à la conscience de mon lecteur est, au minimum, la conviction qu’il y a là une clé de lecture primordiale du libéralisme, une clé qu’il convient donc d’élucider. Aussi, j’espère l’avoir fait effleurer cette intuition qui ne s’est que très progressivement imposée à moi : que le libéralisme est aussi, avec ses propres particularités, une religion séculière.

C’est tout pour le moment. J’espère que ça vous a intéressé. N’hésitez surtout pas — le répéterai-je assez ? — à critiquer ce billet, il en a besoin. Vu la difficulté du sujet et l’aide que m’a apporté ce blog et ses lecteurs pour mieux comprendre et vulgariser le néochartalisme, j’accepte le plus volontiers du monde qu’une question encore plus difficile mérite d’être retravaillée.

À (pour)suivre.

De l’art de ne pas comprendre

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Lors d’une conférence de presse le 4 avril 2013, le président de la Banque Centrale Européenne Mario Draghi nous a gratifié d’un numéro très travaillé de contorsionnisme. J’enf ournis ici de substantiels extraits commentés qui illustrent très bien l’impasse purement idéologique du libéralisme en général et de l’euro en particulier.

Le résultat pour le PIB réel du quatrième trimestre de 2012 fut faible, la deuxième estimation d’Eurostat indiquant une contraction de 0,6 % d’un trimestre sur l’autre. Ce déclin est largement du à une baisse de la demande domestique mais reflète aussi une chute des exportations. Les données récentes et les indicateurs confirment que la faiblesse économique s’est étendu jusqu’au début de l’année. […] le rythme sous-jacent de croissance de M3 s’est modéré à 3,1 % en février, contre 3,5 % en janvier. Le taux annuel de croissance de l’agrégat monétaire restreint, M1, s’est accru à 7,0 % en février, depuis 6,6 % en janvier. Au même moment, les dépôts des IMF (Institutions Monétaires et Financières) de nombre de pays sous tension s’est encore renforcé en février. […] Le taux annuel de croissance des prêts (ajusté par rapport aux ventes de prêts et à la titrisation) aux entreprises non-financières et aux ménages demeurent largement inchangés en février, à -1,4 % et 0,4 % respectivement. […] Notre politique monétaire demeurera accommodante — n’oubliez pas que l’EONIA, le taux d’intérêt à très court-terme, se tient à environ 7 points de base, ou à 6 points de base maintenant [Ndt : c'est-à-dire 0,06 %], ce qui est presque zéro.

Le constat est donc clair : En bas, l’économie s’enfonce lentement dans la récession, et la haute finance en haut décélère. Une réaction est nécessaire. Draghi commence tout de suite à doucher les enthousiasmes.

Un autre point est qu’on doit toujours être conscient de ce que la BCE peut faire et ne peut pas faire. Nous ne pouvons pas remplacer le capital manquant dans le système bancaire. C’est très clair. Nous ne pouvons pas compenser le manque d’action des gouvernements — par exemple, dans certains pays la plus puissante mesure de stimulation que le gouvernement puisse entreprendre est de payer ses arriérés, ce qui dans certains cas totalisent plusieurs points de pourcentage. La BCE ne peut pas remplacer les gouvernements sur ce front […]

Sur l’autre point concernant le peu d’entrain à soutenir l’économie, laissez-moi mentionner ce qui a été, à notre sens, le plus puissant instrument de politique monétaire jusqu’à ce jour : les OMT [NdT : Outright Monetary Transactions, achats de dettes souveraines sur le marché secondaire]. Avec les OMT, les taux d’intérêts sur une obligation à dix ans est descendue de 7,39 % à 4,87 % aujourd’hui pour l’Espagne, et de 6,45 % à 4,52 % pour l’Italie, et en Allemagne, les taux d’intérêts sur le Bund à dix ans sont réellement montés de 1,25 % à 1,46 % avant que l’incertitude actuelle ne les abaisse à nouveau. Ainsi, l’impact monétaire des OMT a été très puissant, non seulement sur les obligations souveraines mais aussi sur les écarts d’intérêts sur les obligations d’entreprises. Avant les OMT, les écarts sur les obligations d’entreprises en euro notées BBB étaient de 216 points de base pour les entreprises non-financières et ils sont maintenant de 140 points de base. Pour les compagnies financières, ils étaient de 637 points de base avant les OMT et sont maintenant de 250 points de base. Les prix des actions montèrent de 20-30 % en moyenne . La volatilité s’est diminué d’environ 30 %. Et les autres nouvelles encourageantes des marchés financiers sont que la base des dépôts continue de se renforcer également dans les pays sous tension. L’autre chose qui indique une réduction de la fragmentation est que la dispersion du taux de croissance des dépôts — la dispersion entre les pays ou déviation standard — diminue et est en vérité moitié moindre qu’avant les OMT. Vous pouvez donc voir que tout cela a certainement donné beaucoup de soutien à l’économie de la zone euro.

L’expérimentation est donc claire. L’économie ne parvient plus à s’endetter, elle a besoin d’épargner par le déficit public, en particulier le déficit public déjà promis mais toujours pas versé, et calmer l’austérité et en particulier son instigateur psychologique — le marché de la dette souveraine — est la solution au problème. Nous pourrions donc nous attendre à ce que la BCE s’arrange pour que les banques financent facilement les États, voire à ce que les États soient financés directement par l’eurosystème. Il n’en est rien :

Aussi je pense que nous continuerons à réfléchir à ces problèmes avec une perspective à 360 dégrés. Nous continuerons à étudier les diverses possibilités d’agir, mais vous devez toujours garder à l’esprit que tant notre arrangement institutionnel que notre expérience des autres pays nous dit que nous avons à penser longuement avant de venir avec quelque chose que soit utile, faisable, et cohérent avec notre mandat. […] nous voyions positivement toute mesure coupant les liens entre les souverains et les banques

Mario Draghi nous répète qu’il veut envisager toutes les solutions. Il est évident que le problème de l’euro est la perspective de défaut qu’il fait peser sur les États, l’arrogance que s’arrogent les banques de pouvoir potentiellement le mettre en faillite. Mais au moment de resserrer les liens distendus entre banques et États et de rendre le financement de l’État plus automatique, il choisit exactement le contraire, c’est-à-dire de couper les ponts entre les États et les banques, après avoir obligé les États à se financer en passant par l’intermédiaire des banques (interdiction du financement direct par les banques centrales, pourtant organes des États). Belle ouverture d’esprit à 360 degrés, en effet. Rappelons que cette contrainte interdisant à l’État le financement direct par la devise qu’il crée est manifestement aussi absurde que l’or du temps de l’étalon-or : La « sécurité » consiste en un danger qu’on se crée de toutes pièces, et une fois que l’État bute quelque peu sur cette contrainte, l’économie est déstabilisée ni plus ni moins longtemps qu’on ne s’en est pas débarrassé… Comparé aux Américains, aux Britanniques, au Japonais, et à environ tous les pays du monde, notre situation a au contraire l’air nettement moins sécurisée, si on prend comme référence les défauts de paiements des États ou la sécurité des dépôts. Le plan de l’euro a dû être pensé à 360 degrés lui aussi.

Les échecs s’amoncelant, plus personne n’est dupe, et la discussion de sourd finit par ressembler à un théâtre d’ombres :

Question : Retournons à la situation économique pour un moment, il semble que la reprise est reportée encore et toujours. on dit aux gens que la situation va s’améliorer mais elle ne fait qu’empirer. Ma question serait : il y a-t-il quelque chose de faux, probablement, dans votre modélisation de la situation économique. Sous-estimons nous les multiplicatuers fiscaux ou les autres facteurs qui sont probablement devenus mauvais. […]

Question : C’était seulement pour savoir si votre indication d’un retour à des outils plus conventionnels indiquait que vous êtes à court d’options effectives sur les fronts alternatifs, à un moment où la perspective macroéconomique se détériore ?

Draghi : Ce n’est pas ce que j’ai dit. Nous songeons à des mesures tant standards que non-standards sous tous les angles.

L’économie est florissante pour ceux qui sont en position d’en profiter

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L’un des principaux points de désaccords entre les libéraux de toutes sortes d’une part et les keynésiens de tous horizons d’autres part. Les premiers sont séduits et adhèrent massivement à la loi de Say, les seconds la dénoncent comme l’illusion à l’origine des dépressions économiques. Petit rappel.

La loi de Say, aussi appelée loi des débouchées, stipule quelque chose de très précis concernant la monnaie :

On ne devrait pas dire : La vente ne va pas, parce que l’argent est rare, mais parce que les autres produits le sont. Il y a toujours assez d’argent pour servir à la circulation et à l’échange réciproque des autres valeurs, lorsque ces valeurs existent réellement.

SAY Jean-Baptiste, Traité d’économie politique, Calmann-Lévy, 1803, 572 p., liv. 1, ch. 15

Autrement dit, il n’y a jamais de problèmes monétaires. Si vous comprenez le troc, vous comprenez la monnaie. Cette loi est résumée par la formule « la monnaie est un voile », c’est-à-dire quelque chose sans épaisseur et passif qu’il faut enlever pour découvrir tout ce qui se passe. Son argumentation est élaborée de la manière suivante : Lorsque la monnaie (l’or chez Say le métalliste) vient à manquer, les prix baissent pour que l’économie puisse fonctionner, et les gens se mettent à acheter les productions et services et la production est repartie. Un scénario idyllique.

Keynes et la plupart des keynésiens croient difficilement à ce scénario favorable. La raison en est donné par Keynes à travers le fameux paradoxe de l’épargne (paradox of thrift), l’une des plus célèbres généralisations fallacieuses : Si, pour une raison quelconque, les acteurs économiques souhaitent épargner tous ensemble, alors ils diminuent tous leur consommation, en espérant épargner la différence sur leur revenu. Mais la consommation de l’un est le revenu de l’autre, de sorte qu’ils baissent les revenus de tous. Alors, personne n’obtient la différence espérée entre sa consommation et son revenu. Les stratégies individuelles échouent ainsi à stimuler la production. Il y a alors un équilibre de sous-emploi : un marché n’évoluant pas ou très lentement, avec du chômage et d’autres capacités de production inutilisées.

Pour départager les deux thèses, il faut savoir si l’on est en mesure de profiter ou non de l’état de l’économie, si on la subit ou si on en profite. Par exemple, un employé à bas coût vivant des fin de mois difficiles ne peut pas acheter tout ce qu’il souhaiterait pour compenser les méventes et la baisse des prix. Il ne peut qu’encore plus difficilement acquérir de quoi fonder sa propre activité, ou investir de quelque manière que ce soit. À l’inverse, un ménage aisé peut estimer que le temps est venu d’acheter une résidence secondaire, de réorienter tel ou tel investissement dont il n’a pas besoin dans l’immédiat, etc. Au contraire, le précaire ne fera le plus souvent que subir sa baisse de salaire, sans recours, avec au mieux les prix qui s’alignent à la baisse.

Il existe en fait tout un maquis de causes d’inflation ou de déflation diverses et variées, et tous les cas de figures sont a priori possibles. Les dépressions économiques nous montrent clairement de quel côté la vérité penche. La société américaine est très inégalitaire. Voici les dernières nouvelles des capacités des uns et des autres à louvoyer à travers une économie en crise (pas pour tout le monde) :

« Au cas où vous l’auriez manqué, les États-Unis sont une société sauvagement inégale, et ça empire à chaque heure.

Pas la moindre surprise, mais certaines données peuvent vous écarquiller les yeux néanmoins. Laissez-moi vous présenter David Cay Johnston et quelques unes de ses analyses.

Les revenus ont cru entre 2009 et 2011. Formidable. Mais 149 % de cette croissance est allée au dix premiers pourcents des salariés. Oui. Plus que toute la hausse est allée à une petite minorité. Vous le saviez n’est-ce pas ?
Comment ? Parce que les revenus des autres ont en fait baissé.
Selon les données du Service interne des Revenus (IRS, fisc américain) ils vous faut un revenu supérieur à 110 651 $ pour faire partie des dix pour cent privilégiés. 366 623 $ et vous êtes dans le un pour cent le plus élevé.
Et ça vaut le coup de faire partie de ce un pour cent le plus riche : 81 % de tout revenu supplémentaire gagné depuis 2009 est allé à ce groupe chanceux.
C’est encore mieux si vous vous faufilez jusqu’au sommet du sommet. Le pour cent le plus riche du pour cent le plus riche — suivez-moi bien — est parvenu à s’en aller avec 39 % de toute la hausse des revenues à l’échelle de la nation.
Ce sont 15 837 ménages, si vous comptez. Parmi 158 400 000 ménages.

Là Johnston devient cruel :

Si vous êtes dans les 90 % du bas votre revenu brut moyen corrigé — AGI pour les fondus de fiscalité américaine — était de 30 437 $. Ça va dans la mauvaise direction, et c’est au plus faible, une fois corrigé de l’inflation, depuis 1966. Relisez-le. Maintenant pleurez.
Pour le mettre en contexte : en laissant l’inflation l’AGI des 90 % les plus fiables des contribuables américains s’est accru de précisément 59 $ depuis 1966. 59 *. Maintenant pleurez à nouveau.
Pour le remettre encore plus en contexte : la hausse de l’AGI moyen des 10 % les plus élevés s’accrut de 138 793 $, ou 84 %, pendant la même période. Dois-je le dire encore ? Pleurez !

Un dernier truc : Si nous représentons ces 59 $ supplémentaires que la majorité est parvenue à arracher comme une ligne d’un pouce, le gain reçu par les chanceux 10 % est une ligne de 163 pieds. Et la ligne des encore plus chanceux 1 % ? Eh bien, elle continue encore et encore. Pendant environ encore cinq miles entiers.

Bon assez pleuré.

Clairement quelque chose cloche dans le pays des opportunités.

Les dés sont pipés.

Est-ce un problème ?

Vous l’auriez parié. »

Pour ceux qui veulent en savoir plus et qui sont un peu anglophone, voici une excellente vidéo sur les inégalités, réelles, idealisées et perçues aux États-Unis qui vaut le petit détour.

Monnaie, État et légitimité

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Discussion organisée par Stéphane pour le n°29 de Monnaie Libre, au sujet de l’État, de sa légitimité et de la monnaie. Je dialogue sous l’arbitrage de Stéphane avec Gérard, « libéral de gauche ». Cela m’a rappelé le temps où j’étais sceptique, bluffé par Bastiat, et croyant voir la Terre Promise dans le libéralisme. Je me disais qu’il suffit que j’étudie bien cette pensée pour savoir enfin où j’en suis. En l’approfondissant toujours plus j’ai réalisé à quel point… le libéralisme est à la racine du mal. Il est possible de l’entendre en filigrane dans l’émission. Avis aux amateurs.

Faut-il un « printemps » français ?

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Nous savons que le sens démocratique de nos élites est à géométrie très variable. Le traité de Lisbonne passant outre le référendum de 2005 étant un excellent exemple, ainsi que la construction européenne en général.

Mais il y en a d’autres. Nous savions que le nombre de parrainages était une historie dont les tripatouillages permettaient de calibrer le « niveau de démocratie souhaité ». Un autre scandale entachant notre république est celui des comptes de campagne des présidentielles de 1995. Rappelons que le budget de campagne est fortement réglementé par la loi afin que l’argent soit au service de la conviction plutôt que l’inverse. Le conseil constitutionnel est chargé de vérifier la conformité des comptes de campagnes des candidats. La chose est d’importance, car, si un compte de campagne est invalidée, alors la candidature qu’il a servi est invalidée. Trois cas au moins furent litigieux en 1995 : les comptes de Chirac, Balladur et Cheminade. Ce dernier, peu connu, a déjà été mentionné sur ce site à l’occasion des présidentielles de 2012. je n’ai pas de sympathie particulière pour le personnage, notamment quand il prédit l’hyperinflation par assouplissement quantitatif, et ce en 2013 ! (il semble même rajouter sa propre confusion en terme de définition à la notion d’hyper-inflation déjà très confuse) Néanmoins, il est loin d’être le seul à avoir des difficultés à comprendre nos systèmes monétaires. Plus encore, avoir un adversaire ne justifie pas n’importe quel coup bas…

Depuis, les comptes troubles de Balladur et Chirac seront validés, parce que les deux sont jugés trop importants, que les condamner créerait trop de remous. Depuis, les remous se multiplient quand même. Ce sont d’abord les enquêtes des procureurs Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire sur le volet financier de l’attentat de Karachi (14 morts dont 11 Français, le 8 mai 2002). Mais aussi les remords de Jacques Robert, siégeant alors au conseil constitutionnel, qui soulage enfin sa conscience :

Nous n’étions pas très fier, expliquait-il. La raison d’Etat l’avait emporté sur le droit. Nous avons servi de caution à une belle entourloupe. […] Pour moi, commence-t-il, cela a été un déchirement intérieur. J’ai eu l’impression qu’on me prenait en otage dans une affaire politique. Nous avons présenté devant la nation des comptes réguliers alors que nous savions tous qu’ils étaient irréguliers : une tache sur l’indépendance du Conseil constitutionnel. L’institution s’est fait manœuvrer. S’il n’y avait eu que des professeurs de droit autour de la table, ils auraient tous annulé l’élection.

C’est le président du conseil, Roland Dumas, qui se charge de faire triompher le mensonge :

Il a immédiatement dit que si les comptes de Balladur et Chirac étaient irréguliers, il fallait les modifier, raconte Jacques Robert. L’idée qui s’est imposée, c’est que l’on ne pouvait pas provoquer une crise de régime pour une affaire financière.

Comment une communauté peut briser le pacte qui la lie sans sombrer dans le chaos ? En sacrifiant des boucs-émissaires.

La farce démocratique trouve alors son dindon. Il s’appelle Jacques Cheminade. L’ennemi de la finance, le candidat du groupuscule Nouvelle solidarité qui rêve de concilier le socialisme jaurésien, le christianisme social et le gaullisme de rupture. 0,27 % des voix. Les Sages trouvent dans ses comptes de campagne une petite anomalie. Ils estiment que 1,7 million de francs de prêts sans intérêts, offerts par des particuliers, sont des dons déguisés qui "constituent pour le candidat un avantage".

Comme si on ne pouvait faire des prêts d’amis, à 0 % d’intérêt. Comme si les autres candidats étaient déloyalement désavantagés de ne pas susciter autant de sympathie populaire (mais parfaitement légitimes à avoir des sympathies par rétrocommissions ploutocratiques, bien sûr). Jacques Robert ne fait pas mystère du rôle de bouc-émissaire de Jacques Cheminade dans cette histoire :

Pour montrer que nous étions indépendants, nous avons invalidé Jacques Cheminade, alors qu’il n’avait commis que de légères erreurs. Pour lui, nous n’avons eu aucun problème de conscience : il a eu tous ses biens hypothéqués.

Depuis, les évènements se poursuivent. Cheminade et son parti sont asphyxiés financièrement. Le dernier épisode en date est la saisie du remboursement de la campagne de Cheminade aux présidentielles de 2012, 170 000 euros sur les 249 000 de remboursement de frais de campagne.

De leur côté, Balladur et Chirac ne sont guère inquiétés. Et Jacques Chirac fait maintenant partie du Conseil Constitutionnel…

En France aussi, des chômeurs s’immolent par le feu. Le cocktail effondrement économique, dislocation sociale et corruption et lâchetés éhontées des élites, tout cela ensemble peut se révéler très explosif, en France aussi, même si la date de mise à feu est très difficile à prédire.

Les choses changent lentement depuis l’époque de La Fontaine :

Les Animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Ane vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

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