L’euromasochisme (Jacques Sapir)

Dernier petit billet pour vous souhaiter à tous d’excellentes vacances, pour vous partager un très bon article de Jacques Sapir. Je vous en donne le graphique principal et l’essentiel du commentaire :

Le chômage en France sous Sarkozy/Hollande/UE.

On y voit très clairement trois périodes distinctes. Lors de la première, de mi-2008 jusqu’en avril 2010, la grave crise des subprimes provoque une flambée de chômage : 1 000 000 de demandeurs d’emplois supplémentaires inscrits à Pôle Emploi. Puis, jusqu’en avril 2011, les déficits publics sont parvenus à stabiliser complètement la situation. Comme à chaque fois chez les maniaques de l’austérité, c’est pour eux le signal d’une nouvelle saignée (afin de guérir le patient, naturellement, nous assure ces Diafoirus de l’économie). C’était exactement la même chose pour le Japon déjà en 1997 et ensuite, le scénario ne cesse de se répéter presque à l’identique. Résultat, dernière période qui se poursuit à ce jour, la France reprend un autre million de chômeurs…

Bonnes vacances à tous, bon repos et bonne préparation pour la suite.

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Où vont les QE : l’histoire secrète.

Traduction d’un billet de Cyniconomics du 3 juin dernier via un article de ZeroHedge. On y voit clairement la découverte presque complète de la passivité du crédit, longtemps clamée par les néochartalistes (cf Wray, 1998, p. 74-96, ou en français, Bersac, 2013, ch. 2.4). Je rappelle pour les néophytes que l’assouplissement quantitatif (quantitative easing en anglais) est un programme d’achat massif de crédits par la banque centrale. Bonne lecture à tous.

Nous ne comprenons pas complètement comment les programmes d’achats massifs d’actifs fonctionnent pour faciliter les conditions du marché.

Bill Dudley, président de la Fed de New York

Je ne pense pas qu’il y ait le moindre doute que l’assouplissement quantitatif a activé les riches et les réactifs. C’était un énorme cadeau… C’était délibéré dans le sens où nous espérions créer un large effet de richesse…1 J’espère que nous serons effectivement capable de dire finalement que l’effet de richesse fut plus également distribué.2 J’en doute.

Richard Fisher, président de la Fed de Dallas

Juste au moment où je pensais que tout allait bien, j’ai découvert que j’avais tort quand je pensais que j’avais raison, c’est toujours la même chose et c’est vraiment la honte, c’est tout.

Phil Collins du groupe Genesis

Parfois les résultats les plus intéressants sont ceux qu’on n’a pas vu venir.

Nous nous sommes récemment plongés dans les statistiques financières à la recherche de la destination finale des dollars des assouplissements quantitatifs (AQ).

Par exemple, nous nous sommes demandés qui se défont de leurs bons qui trouvent une nouvelle demeure dans le bilan de la Fed. Les courtiers passent parfois des bons directement du Trésor vers la Fed, mais achètent-ils les autres bons éligibles pour l’AQ principalement auprès des ménages, des fonds de pensions, des étrangers ou d’autres institutions financières ? Et aussi, les flux financiers peuvent-ils nous aider à estimer combien de dollars (s’il y en a) l’AQ ajoute aux achats ?

Nous ne nous attendions pas à des réponses claires, et nous avons été surpris de tomber sur ça :

Il va sans dire que ce graphique soulève un tas de questions, comme :

  • La Fed ne s’attendait-elle pas à compléter les autres types de crédits bancaires ?
  • Que pensent-ils de données suggérant qu’il n’a que remplacé les sources privées de crédits ?
  • Ont-ils d’autres explications pour les résultats du graphique ?

Malheureusement notre ligne directe avec l’immeuble de la Fed ne fonctionne pas cette semaine, ce qui nous a empêché de répondre à ces questions. Nous en sommes réduits à nos propres conclusions.

D’où vient « l’effet losange » ?

Notre principal apport est que les réserves surnuméraires créées par AQ ne sont pas tant une addition aux bilans bancaires qu’une substitution. L’hypothèse de l’addition est celle que nous entendons habituellement. Elle mène souvent à des commentaires confus, comme l’idée erronée que les banques « démultiplient » ou peuvent « prêter aux autres » les réserves. (Nous avons discutés ces sophismes ici.) Mais même sans les commentaires confus, l’hypothèse de l’addition ne tient tout simplement pas.

Selon les statistiques de flux financiers, il est plus juste de dire que les réserves surnuméraires de l’AQ remplacent simplement les autres formes d’expansions du bilan. C’est l’hypothèse de la substitution. Elle est cohérente avec le fait que les banques peuvent neutraliser les effets de l’AQ avec des produits dérivés et d’autres ajustement des portefeuilles. Elles peuvent réarranger l’exposition pour mimer un bilan de même taille et risque qui ne regorge pas de réserves. (Cf cette discussion connexe par le blogueur Tyler Durden.)

Voyez-vous même :

Votre banquier sait déjà combien de tranches de viande il veut dans son sandwich. Lorsque la Fed se pointe avec un gros paquet de la part de la logistique, ça lui épargne un trajet. Il fait toujours les mêmes sandwichs, mais ils sont garnis principalement par des banquiers centraux, et il les ajuste à son goût en variant les condiments.

Bon, l’ensemble est plus compliqué que cela, principalement parce que les réserves se déplacent entre les banques. Par exemple, les données montrent qu’un gros montant des réserves du QE s’accumule dans les bureaux américains de banques étrangères, où elles apparaissent être financées par des prêteurs étrangers. On peut penser ces réserves comme un moyen de recycler les déficits extérieurs américains dans des actifs en dollar US. En d’autres termes, l’AQ semble encourager les étrangers à échanger d’autres types d’actifs en dollar pour des réserves chez la Fed, confirmant l’hypothèse de substitution.

Plus encore, les réserves peuvent migrer depuis les banques les plus solides vers les banques les plus endettées qui essaient d’améliorer leur ratios de capitaux en diminuant les actifs pondérés selon leurs risques. Cela, aussi, génère probablement des substitutions dans les bilans financiers plutôt que des additions.

Les autres pratiques bancaires peuvent aussi expliquer en partie l’effet losange, mais nous ne pouvons pas tout savoir avec les données disponibles. Par exemple, il est impossible de déterminer combien les banques bénéficient de délits d’initiés pour l’AQ en achetant des bons juste avant que ne commence les achats d’actifs de la Fed (bien que nous envisageons des indices dans l’appendice, voire ci-dessus)

Bilan

Quelle que soit l’interprétation, notre graphqiue s’accorde bien avec les commentaires de Dudley et Fisher ci-dessus. Ils disent qu’il y a beaucoup de choses que la Fed ne comprend pas, et que l’AQ a peu d’objet autre que fournir un cadeau massif aux riches traders et investisseurs.

Revenons à notre question concernant la destination des dollars des AQ, la réponse est « pas loin ». Mis à part gonfler les prix des actifs et encourager quelques achats de luxe occasionnels, ils ne semblent pas s’échapper du secteur financier. Des liquidités qui auraient sinon été financées par des institutions privées sont à la place fournies par la Fed, et — comme l’aurait dit Phil Collins — c’est tout.

(Cliquez ici pour un appendice à cet article. De même, ne manquez pas nos recherches connexes, dont « Is This What a Credit Bubble Looks Like » et « 3 Underappreciated Indicators to Guide You Through a Debt-Saturated Economy ».)


Notes du traducteur :
1. L’effet de richesse est l’effet psychologique, lorsque la valeur de son épargne, au sens large, augmente, qui pousse à consommer plus, donc à générer plus d’activité économique. Exemple : si le prix de l’immobilier augmente, il est possible de contracter un prêt hypothécaire sur la valeur supplémentaire de cette maison pour consommer. Ou encore, si les actions montent, il est possible d’en vendre pour consommer. L’effet de richesse fut particulièrement mis en avant par Alan Greenspan à la tête de la Fed pendant la bulle internet, pour expliquer que l’économie croisse et fournisse des surplus budgétaires publics. Cette « panacée » est un fantasme financiariste.

2. Cf la théorie du ruissellement, trickle down economics en anglais. L’espoir largement vain qu’en enrichissant les riches, les pauvres récolteront plus que leurs miettes. Très en vogue sous Reagan, devenu toujours plus embarrassant pour les officiels depuis…

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Profiter de la crise : Pourquoi les capitalistes ne veulent pas d’une reprise, et ce que cela signifie pour les États-Unis

L’article Profiter de la crise : Pourquoi les capitalistes ne veulent pas d’une reprise, et ce que cela signifie pour les États-Unis, de Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler, est particulièrement intéressant, il est aussi extrêmement proche des conclusions de Michal Kalecki dans Aspects Politiques du Plein Emploi. Seul un soulèvement populaire, via les élections, nous sortira de cette folie. Je le traduis ici en intégralité.
[Édition du 12 mai : Cette traduction est maintenant disponible sur les archives de Nitzan et Bichler.]

Pourrait-il être vrai que les capitalistes préfèrent la crise à la croissance ? À première vue, l’idée semble totalement idiote. Selon le B-A-BA de l’économie, tout le monde aime la croissance, particulièrement les capitalistes. Profit et croissance vont la main dans la main. Quand les capitalistes profitent, l’investissement réel augmente et l’économie réelle prospère, et lorsque l’économie fuse les profits des capitalistes s’envolent. La croissance est la voie des capitalistes.

Vraiment ?

Quelles sont les motivations des capitalistes ?

La réponse dépend de ce qui motive les capitalistes. Les théories économiques convenues racontent que les capitalistes sont des créatures hédonistes. Comme tous les autres « agents économiques » — depuis les cadres pressés et les ouvriers laborieux jusqu’aux criminels actifs et aux bénéficiaires d’allocations – leur but ultime est l’utilité maximale. Afin d’atteindre ce but, ils ont besoin de maximiser leurs profits et intérêts ; et ce revenu — comme tous les autres revenus — dépend de la croissance économique. Conclusion : les capitalistes en quête d’utilité ont toutes les raisons d’adorer les expansions et de haïr les crises.

Mais, justement, les capitalistes sont-ils réellement motivés par l’utilité ? Est-il réaliste de croire que les grandes corporations américaines sont guidées par le plaisir hédoniste de leurs propriétaires — ou avons-nous besoin d’un autre point de départ ?

Essayons ceci : de nos jours, le premier objectif des capitalistes et entreprises principaux n’est pas l’utilité absolue mais le pouvoir relatif. Leur vrai objectif n’est pas de maximiser leur plaisir hédoniste, mais de « battre la moyenne. » Leur but ultime n’est pas de consommer plus de biens et de services (bien que ça arrive aussi), mais d’accroître leur pouvoir sur les autres. Et la mesure clé de ce pouvoir est leur proportion des revenus et des actifs.

Notons que les capitalistes n’ont pas le choix sur ce point. « Battre la moyenne » n’est pas une préférence subjective mais une règle intangible, dictée et imposée par le nature conflictuelle du système. Le capitalisme jette les capitalistes contre les autres groupes dans la société — ainsi que les uns contre les autres. Et dans cette luttes aux nombreuses facettes pour un plus grand pouvoir, l’étalon de mesure est toujours relatif. Les capitalistes — et les entreprises à travers lesquels ils opèrent — sont contraintes et conditionnés à accumuler différentiellement ; à augmenter non leur utilité personnelle mais leurs gains relatifs. Qu’ils soient des propriétaires privés comme Warren Buffet ou des investisseurs institutionnels comme Bill Gross, ils cherchent tous non à performer mais à sur-performer — et leur surperformance signifie re-distribution. Les capitalistes qui battent la moyenne redistribuent le revenu et les actifs en leur faveur ; cette redistribution augmente leur part du gâteau ; et une plus grosse part du gâteau signifie plus de pouvoir emmagasiné contre les autres. En dernière analyse, les capitalistes accumulent non un plaisir hédoniste mais un pouvoir différentiel.

Maintenant, si vous regardez les capitalistes avec les lunettes du pouvoir relatif, la notion qu’ils devraient adorer la croissance et aspirer à une reprise n’est plus aussi évidente. En fait, l’exact opposé semble être vrai. Pour que n’importe quel groupe augmente sa part relative de pouvoir dans une société, ce groupe doit être capable de saboter stratégiquement les autres dans cette société. Cette règle dérive de la logique même des relations de pouvoir. Elle signifie que les capitalistes, cherchant à augmenter leur revenu-relatif-comprendre-pouvoir, doivent menacer ou miner le reste de la société. Et l’une des armes clés qu’ils utilisent dans cette lutte pour le pouvoir — parfois consciemment, mais habituellement par défaut — est le chômage.

Le chômage affecte la redistribution

Le chômage affecte la redistribution principalement par son impact sur les prix et salaires relatifs. Si un chômage accru cause une diminution du ratio prix par unité de salaire, les capitalistes sont distancés dans la lutte pour la redistribution, et cette retraite est certaine de les rendre désireux d’une reprise. Mais si l’opposé s’avère vrai — c’est-à-dire si un chômage accru aide à augmenter le ratio prix/salaire — les capitalistes auront une bonne raison d’adorer la crise et de s’accorder la stagnation.

En principe, les deux scénarios sont possibles. Mais comme la figure 1 le montre, aux États-Unis le deuxième prévaut : le chômage redistribue le revenu systématiquement en faveur des capitalistes. Le graphique oppose la part des profits avant impôt et les intérêts nets du revenu domestique d’une part avec le taux de chômage de l’autre (les deux séries sont lissées par une moyenne mobile sur cinq années). Notons que le taux de chômage est retardé de trois ans, dans le sens où chaque observation montre la situation prévalant trois ans plus tôt.

Ce graphique ne convient pas aux idées reçues. La science économique dominante nous raconte que les deux séries devraient être inversement corrélées ; que la part des capitalistes devraient s’accroître avec l’expansion lorsque le chômage diminue et baisser en récession lorsque le chômage augmente. Mais ce n’est pas le cas aux États-Unis. Dans ce pays, la corrélation est positive, et non négative. La part des capitalistes bouge contracycliquement : elle augmente lors des récessions et baisse lors des expansions — exactement l’opposé de ce que les conventions économiques nous auraient amené à croire. Les maths sont simples : pour chaque augmentation de 1 % du chômage, les capitalistes peuvent s’attendre à ce que leur part du revenu trois ans plus tard bondisse de 0,8 %. Il va sans dire que cette équation est une très mauvaise nouvelle pour la plupart des Américains — précisément parce qu’elle est une si bonne nouvelle pour les capitalistes du pays.

Remarquablement, la corrélation positive montrée dans la figure 1 ne tient pas seulement durant le cycle de court-terme, mais aussi à long terme. Durant l’expansion des années 1940, lorsque le chômage était très faible, les capitalistes s’approprièrent une part relativement faible du revenu domestique. Mais aussitôt que l’expansion faiblit, la croissance décélérait et la stagnation commençait à s’insinuer, la part du capital commença à partir à la hausse. Le pic du pouvoir du capital, mesuré par sa part du revenu global, survint au début des années 1990, lorsque le chômage était à son plus haut d’après-guerre. La globalisation néolibérale qui s’ensuivit apporta un chômage plus faible et une plus petite part pour le capital, mais pas pour longtemps. À la fin des années 2000, la tendance s’est à nouveau renversée, avec le chômage qui s’élève en tandem avec l’augmentation de la part distributive du capital. Regardant l’avenir, les capitalistes ont des raisons de demeurer ravis par la crise : avec des taux de chômage à nouveau proche des sommets d’après-guerre, leur part du revenu a plus de place pour augmenter dans les années à venir.

Le pouvoir des capitalistes peut aussi être examiné du point de vue du notoire 1 % supérieur. La plupart des commentateurs souligne les problèmes « sociaux » et « politiques » créés par la richesse disproportionnée de ce groupe, mais cette emphase met le monde sur la tête. La redistribution n’est pas un malheureux effet secondaire de la croissance et de la stagnation, mais la principale force qui les conduit.

La figure 2 montre la relation sur un siècle entre la part du revenu du 1 % supérieur et la croissance annuelle de l’emploi américain (les deux séries sont lissées par des moyennes mobiles de dix années). Comme le montre clairement le graphique, les gains distributifs de ce groupe ne sont pas stimulés par la croissance, mais par la stagnation. La relation globale est clairement négative. Lorsque la stagnation prend place et la croissance de l’emploi décélère, la part du revenu du 1 % supérieur augmente en réalité — et inversement durant une expansion prolongée.

Historiquement, cette relation négative peut être divisée en trois périodes distinctes, indiquées par la ligne en pointillée dessinée librement à travers la série de la croissance de l’emploi. La première période est, du tournant du vingtième siècle jusqu’aux années 1930, les dénommées Années Folles [NdT : « Gilded Age » c'est-à-dire Années Dorées]. L’inégalité des revenus s’accroît et la croissance de l’emploi s’effondre.

La seconde période, de la Grande Dépression jusqu’au début des années 1980, est marquée par l’État providence keynésien. De plus fortes taxation et dépenses publiques rendent la distribution plus égale, tandis que la croissance de l’emploi accélère. Notons la massive accélération de la croissance de l’emploi durant la Seconde Guerre Mondiale et sa décélération suivante apportée par la démobilisation d’après-guerre. À l’évidence ces épisodes mouvementés n’avaient aucun rapport avec l’inégalité des revenus, mais ils n’ont pas altéré la tendance globale à la hausse.

La troisième période, du début des années 1980 jusqu’à nos jours, est marquée par le néolibéralisme. Durant cette période, le monétarisme assume le commandement, les inégalités s’élèvent et la croissance de l’emploi s’effondre. Le taux d’emploi actuel oscille autour de zéro tandis que le 1 % supérieur s’approprie 20 pour cent de tout le revenu — similaire au nombre enregistré lors de la Grande Dépression.

Alors que signifie ces faits pour l’Amérique ?

Premièrement, ils rendent apparents les lignes rouges. Le vieux slogan « Ce qui est bon pour GM [NdT : General Motors] est bon pour l’Amérique » sonne maintenant creux. Les capitalistes cherchent non l’utilité à travers la consommation mais le pouvoir à travers la redistribution. Et ils atteignent leur but non en augmentant l’investissement et en alimentant la croissance, mais en permettant au chômage d’augmenter et aux emplois de devenir rares. Clairement, nous ne sommes pas « tous dans le même bateau ». Il y a une lutte distributionnelle pour le pouvoir, et cette lutte n’est pas un problème simplement « sociologique ». Elle est le centre de notre économie politique, et nous avons besoin d’un nouveau cadre conceptuel pour le comprendre.

Deuxièmement, la politique macroéconomique, nouvelle comme ancienne, ne peut compenser les conséquences globales de cette lutte distributionnelle. Et de loin. Jusqu’à la fin des années 1970, le déficit budgétaire était faible, cependant l’Amérique croissait. Et pourquoi ? Parce que la taxation progressive, les paiements de transferts [NdT : allocations, subventions, …] et les programmes sociaux rendaient la distribution du revenu beaucoup moins inégale. Dès le début des années 1980, la relation s’est inversée. Alors que le déficit budgétaire gonflait et que les taux d’intérêts baissèrent, la croissance économique décélérait. De nouvelles méthodes de redistribution ont causé une croissance de la part du 1 % supérieur, faisant de la stagnation la nouvelle norme.

Troisièmement, et finalement, Washington ne peut plus se cacher dans les buissons. D’un côté, la concentration du revenu et des actifs de l’Amérique, stimulée par de vastes sauvetages post-crise et un assouplissement quantitatif massif, est maintenant à des niveaux records. D’un autre côté, le chômage de long-terme demeure à des records d’après-guerre tandis que la croissance de l’emploi est au point mort. Un jour, cette situation finira par s’inverser. La seule question est si elle sera renversée par une nouvelle trajectoire politique ou à travers la calamité d’une crise systémique.

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La Grèce, modèle de la technocratie européenne

La dernière nouvelle nous venant de Grèce est la goutte d’eau faisant déborder le vase de tous ceux qui voudraient encore croire en l’euro et en la construction européenne. Le Guardian nous apprennent que le gouvernement grec n’est parvenu à dégager un excédent primaire que par… un trucage des chiffres par la Commission européenne.

Très bref rappel des épisodes précédents. Les déficits publics son indispensables par exemple pour renflouer un secteur bancaire ayant pour la énième fois lamentablement échoué à fournir à l’économie une épargne stable, pérenne. Parmi ces innombrables pays, la Grèce, petit pays qu’il est plus facile de maltraiter lorsque la réalité ne cadre pas avec la mythologie. L’austérité, comme d’habitude, lamine la croissance, ce qui en période de récession signifie une plongée dans la dépression. Normalement, le pays souverain engagé dans ce mauvais pas décide de réduire l’austérité et/ou de dévaluer pour refiler la nécessité du déficit public aux pays étrangers. Mais pas la Grèce est entré dans ce sac de nœuds gordiens politiques qu’est l’euro, et ce grâce aux trucages des comptes — déjà — par Goldman Sachs (et qui en profité pour parier contre la santé de la Grèce) avec à la tête du service interne concerné Mario Draghi — re-déjà — l’actuel président de la BCE. Or, en zone euro, la banque centrale doit répondre à tous les États membres, donc à aucun, c’était l’un des buts de l’euro : ne pas pouvoir échapper à l’austérité budgétaire. La troïka (Commission européenne, BCE, FMI) exige toujours plus d’austérité, en expliquant que ça devrait finir par fonctionner. Devant les exigences imposées aux Grecs, le premier ministre d’alors Papandréou annonce un référendum fin 2011 sur cette nouvelle déferlante d’austérité (sous pression d’un retour de la dictature militaire ?). Mais, l’Union Européenne, à travers sa Commission et sa Banque Centrale, refusent que leur mirifique plan de sauvetage soit soumis à appréciation des manants qui en paieront le prix. La technocratie a concocté « la seule alternative possible », laisser les béotiens en discuter aussi serait impie ! Les sacrifices du peuple grec sont colossaux, leur pays est sinistré avec un quart du PIB perdu de 2008 à 2013 ; tout s’arrête petit à petit, comme le système de santé. Toujours faire confiance aux experts !

Les résultats sont d’énormes sacrifices pour aucune solution puisque déficit public il y a toujours. Que faire ? La Commission européenne, haut lieu concentrant les génies de la technique sociale et institutionnelle, annonce un surplus primaire du budget public grec de 2013 à hauteur de 1,5 milliards. Cela signifie-t-il que la Grèce est sortie d’affaire, qu’elle commence sa convalescence après plusieurs années d’hémorragie continue ? Non. Le solde primaire d’un budget public consiste à sommer toutes les recettes du budget publics, et à leur soustraire toutes ses dépenses sauf le versement des intérêts sur la dette publique préexistante. Il sert à mieux cerner d’où vient principalement les « fuites » du budget : est-ce le budget actuel qui est déséquilibré, ou est le fardeau des dettes passées qui pèsent trop sur lui ? Dans les deux cas, seul le résultat final importe, c’est-à-dire le solde budgétaire nominal. En effet, si les intérêts suffisent à dépasser le montant des recettes, cette dépense excédentaire est tout aussi génératrice de dettes supplémentaires que si elle provenait du budget voté par le parlement grec. Mais il y a tout de même un vague effet psychologique, l’idée que le chemin n’est certes pas accompli, mais qu’une étape est franchie. Le déficit nominal de 2013 est de 12,7 % selon Eurostat, le pire depuis 2010. Un déficit primaire, allégé du poids de l’énorme dette, est donc beaucoup plus présentable. Sauf qu’il pèse encore 8,7 % du PIB grec. Et la France qui a la plus grande peine à faire passer son déficit public nominal de 4,3 à 3 % de son PIB…
Restait la possibilité de faire bénéficier au déficit public grec d’un « traitement spécial » : en particulier, l’énième sauvetage de la finance grecque (il n’y a rien de pire que la récession permanente pour laminer un secteur bancaire), une dizaine de points de PIB à lui tout seul, a été soustrait au calcul.

Voilà assurément de quoi voir l’Union Européenne beaucoup plus en rose en cette campagne des élections européennes. Merci la Commission !

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La Banque d’Angleterre confirme la passivité du crédit

Après la Banque des Règlements Internationaux, après le Système de Réserve Fédérale américain, c’est au tour de la Banque d’Angleterre, la banque centrale du Royaume-Uni, d’affirmer la passivité du crédit dans un document de vulgarisation publié ce trimestre. Ce document n’est pas irréprochable, on sent qu’il est destiné à calmer les suspicions quant à la « planche à billet » de la part du public ainsi qu’à renforcer sa confiance dans l’institution, sa puissance et sa bienveillance. Au final, dormez braves gens, la banque centrale continue à gérer souverainement la monnaie pour le bien de tous, mais un certain nombre de faits sont reconnus…

Une autre erreur commune veut que les banques centrales déterminent la quantité des prêts et des dépôts dans l’économie en contrôlant la quantité de monnaie banque centrale — la dite approche du « multiplicateur monétaire.

Cf par exemple ce billet sur ce concept éculé et invalidé et qui n’en finit pas d’agoniser.

La contrainte ultime sur la création monétaire est la politique monétaire.

Ah, nous voilà rassurés. Tout est donc toujours sous contrôle…

Que ce soit à travers des dépôts ou d’autres créances, la banque doit s’assurer qu’elle attire et retient quelque fonds que ce soit afin de poursuivre l’expansion de ses prêts.

C’est un point déterminant. Le plus puissant contre la thèse de la banque privée « créatrice de la monnaie » : elle ne peut qu’optimiser les paiements en jouant les intermédiaires et en ne soldant que les différences entre ces personnes mises en contact. Autrement dit, la « monnaie » de crédit bancaire est totalement dépendante de la solvabilité, de la présence d’une autre « monnaie » (la devise de l’État, cf les Bases pour plus de développements sur ces points.) pour pouvoir faire fonctionner la sienne :

Les prêts des banques individuelles sont également limités par des considérations quant au risque de crédit.

Une dernière, très savoureuse :

L’Assouplissement Quantitatif (AQ) stimule les crédits sans directement mener à, ou requérir, un accroissement des prêts. Bien que la première partie de la théorie du multiplicateur monétaire est effectivement avérée lors d’un AQ — la politique monétaire détermine mécaniquement la quantité des réserves — les réserves nouvellement créées ne changent pas, en elles-mêmes, significativement les incitations des banques à créer des crédits en prêtant.

Remarquons qu’après avoir à nouveau tenté de sauver la crédibilité de l’assouplissement quantitatif qu’elle a abondamment pratiquée, la Banque d’Angleterre se contredit : D’abord elle affirme que cela stimule les crédits (broad money dans le texte originel), ensuite elle affirme que cela ne peut en être une conséquence que marginalement au mieux, que l’AQ est inefficace « en lui-même » pour générer ces mêmes crédits (à nouveau broad money). Cela, on pouvait le savoir depuis le cas du Japon au moins comme l’a expliquée la BRI, et comme l’illustre leur graphique, où on retrouve broad money remarquablement étal tant l’AQ a besoin qu’autre chose fasse le travail pour laisser croire qu’il y est pour quelque chose « par lui-même ». De l’art de faire semblant… tout en rémunérant gracieusement des relations utiles.

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Réponse ouverte à Ludovic Desmedt et Pierre Piégay

Les écrits français sur le néochartalisme sont excessivement rares (surtout si on en soustrait ma production personnelle), mais un professeur a attiré mon attention sur un ancien article de deux professeurs d’économie français, Ludovic Desmedt et Pierre Piégay : Monnaie, État et Production : apports et limites de l’approche néo-chartaliste.1 C’est un article assez décevant : une vraie recherche bibliographique fut menée, mais passe à côté de l’essentiel au profit d’illusions déjà assez datées (voire en particulier le prochain billet de ce blog). Ils s’appuient beaucoup sur Michel Aglietta et André Orléan qu’ils citent abondamment. Leur effort mérite néanmoins d’être salué d’une réponse argumentée.

la capacité d’émission des banques secondaires se voit extrêmement minorée par le système de monnayage fiscal décrit.

Préservons-nous de la caricature. Les néochartalistes ont toujours intégré le crédit privé dans leurs analyses et reconnu son importance. Il n’existe parmi les auteurs cités, et on peut ajouter ma propre personne, aucun partisan du 100 % monnaie ou 100 % réserves, c’est-à-dire de l’interdiction (quasi-)complète du crédit privé. Warren Mosler se borne à vouloir laisser le taux d’intérêt à zéro, sans soutien de la banque centrale pour le remonter. Et il est le seul à aller aussi (peu) loin ! Concernant mon propre cas, le chapitre 4.2.3 de mon livre plaide en ma faveur sans ambiguïté.
Alors pourquoi les néochartalistes donnent cette impression de dédain concernant le crédit privé ? Parce que, dans ce tournoi idéologique entre monnaie publique et monnaie privée, l’importance de la monnaie privée est exagérée au point de la faire passer pour un parfait substitut (et même de qualité supérieure) à la monnaie publique qui n’a cessé d’être délégitimée depuis ces dernières quatre décennies environ. Du coup, pour les hétérodoxes que sont les néochartalistes, même s’ils croient fermement à l’importance du crédit privé (quoique moins qu’à celle de la monnaie publique), mieux vaut concentrer leurs forces limitées à expliquer et restaurer la monnaie publique plutôt qu’à s’époumoner sur le point de large accord concernant le crédit privé ; sinon, la spécificité de leur message risquerait de passer inaperçu. Il suffit de mettre un néochartaliste en face d’un partisan du 100 % monnaie (par exemple Milton Friedman en 1948) pour obtenir l’illusion d’optique symétriquement inverse.

On doit d’ailleurs noter que l’État peut parfois avoir une responsabilité directe dans l’effondrement du système monétaire qu’il cherche à unifier. Lorsque les agents doutent de la capacité de la puissance publique à gérer convenablement ses émissions de monnaie, ils vont rechercher un moyen alternatif de conserver leur pouvoir d’achat (ce peut être une conversion en or, mais aussi en toute autre marchandise susceptible d’être acceptée par le plus grand nombre). Dans ce domaine, l’État ne se trouve donc nullement investi d’une puissance incontestable. […]
Cela ne signifie pas pour autant qu’il initie la procédure. Le rôle d’un dictionnaire est clair : il entérine l’utilisation de mots intégrés à une langue depuis quelque temps.

Jamais les néochartalistes n’ont argumenté que l’État pouvait gérer n’importe comment sa monnaie et que cette dernière n’en subirait jamais la moindre conséquence. La ligne néochartaliste a toujours été que la contrainte pour l’État sont les ressources réelles (mais pas de contrainte financière), qu’une économie en croissance requiert des déficits publics quasi-continus, qu’il n’y aura jamais à rembourser cette dette publique (Au contraire. Pour le pseudo-problème des marchés dictant leurs conditions à la dette publique, cf cette série de billets.) et qu’une devise souveraine décemment gérée devient immanquablement hégémonique sur le territoire de cette souveraineté. Un simple constat empirique permet de réaliser qu’effectivement, la devise choisie par un État souverain devient, dans l’immense majorité des cas, la monnaie de son territoire, par exemple le dollar US aux États-Unis, le dollar canadien au Canada, le yen au Japon, le won en Corée du Sud, le dollar australien en Australie, le dollar néozélandais en Nouvelle-Zélande, etc. On aurait pu croire que le petit pays délaisserait spontanément sa devise pour une voisine accédant à un plus large marché, mais non. Dès qu’une communauté suffisamment constituée et auto-déterminée (c’est-à-dire souveraine) se choisit une monnaie, elle devient hégémonique en son sein. Il est en effet plus facile d’adosser une communauté à une monnaie en obtenant son soutien institué (État) que sans elle et surtout contre elle. De fait, même lorsqu’une devise est trop mal gérée, c’est dans l’immense majorité des cas de ces quelques exceptions une autre devise étatique qui est choisie par la plupart de la communauté. C’est si vrai que Milton Friedman le concédait en 1992, lui qui s’était alors fait le champion de la thèse de la nocivité de la monnaie publique et des vertus du crédit privé :

Il faut des taux d’inflation très graves — des taux à deux chiffres élevés persistant pendant des années — pour que le public cesse d’utiliser une monnaie qui se déprécie aussi ouvertement. Et, quand ils ont perdu leur foi en la fiction, les individus n’ont pas recours au troc : ils adoptent une autre monnaie. […] Qui plus est, il arrive que les gens ne délaissent pas totalement les billets : ils se tournent parfois vers une monnaie de papier dont l’émission n’a pas été excessive.

FRIEDMAN Milton, La monnaie et ses pièges, Dunod, Paris, 1993 (1992), 270 p., p. 26

Précisons pour finir que les 3 principaux cas où la devise souveraine ne s’impose pas sont :

  1. Elle est trop peu émise (forte déflation), et la communauté cherche à faire fonctionner une activité économique par d’autres moyens, consacrant la quasi-totalité de la devise souveraine au paiement de l’impôt. Elle est presque incapable de satisfaire son besoin d’épargne en cette devise.
  2. Elle trop émise (forte inflation), et la communauté n’a aucune difficulté à satisfaire à ses obligations fiscales, au contraire ; son défi est de stocker la valeur à travers le temps, en précipitant ses achats de biens réels, ou en investissant dans d’autres monnaies.
  3. Deux devises souveraines sont décemment gérées, mais certains individus se sont spécialisés dans le commerce entre les deux et subissent donc la pression fiscale des deux souverainetés : ils jonglent avec les deux devises sans qu’une des deux ne parvienne à hégémonie.

Notons que ce dernier cas peut être très important s’il s’agit d’un micro-État commerçant quasi-exclusivement avec un beaucoup plus puissant État-voisin, et disposant d’un marché intérieur négligeable (par exemple la devise du Vatican avec la devise choisie par l’Italie).

On peut dire que la monnaie a une nature autoréférentielle : est monnaie, ce que tout le monde considère être une monnaie. C’est ce qu’exprime la propriété d’autoréalisation (…) : ce qui compte, c’est l’unanimité.

J’éprouve toujours un léger sentiment d’étrangeté lorsque j’entends des débatteurs ranger le système fiscal, ainsi que tout le système judiciaire, policier et pénitencier utilisé ensuite en cas de non-paiement des impôts, ranger tout cela, dis-je, dans la catégorie « détails périphériques facilement contrés, trop légers pour être considérés » et simultanément ranger la tautologie de la monnaie acceptée comme monnaie parce qu’elle est acceptée comme monnaie dans la catégorie « facteur implacable, force déterminant toutes les autres qui sont négligeables devant elle ». Le premier serait futile : la preuve, dans quelques rares cas, la communauté choisit une autre monnaie que celle de son État ; la seconde serait primordiale : l’État est quand même très chanceux que l’unanimité de la communauté se fasse comme par hasard sur celle qu’il a choisie dans l’immense majorité des cas. Mieux encore, lorsque l’État souverain change de devise, l’unanimité se porte docilement sur cette nouvelle devise, comme lors du passage au nouveau franc, à l’euro, aux devises post-soviétiques, etc.

Ce modèle nous dit que la monnaie ne procède ni du contrat, ni de l’État […] en aucun cas, il ne faudrait, à la manière de Georg Friedrich Knapp, aller plus loin et faire de la monnaie un simple instrument aux mains de l’appareil étatique. L’insuffisance de l’État est apparente lorsqu’il cherche à restaurer artificiellement la confiance monétaire sans y parvenir : même la promesse de la guillotine n’arrêta en rien le rejet massif de l’assignat

Les néochartalistes se sentent confortés dans leurs analyses par la précédente citation, eux qui ont toujours clamé que c’était la fiscalité qui est la clé étatique de la monnaie, et non le cours légal ni le cours forcé. Remarquons au passage que les néochartalistes font alors une analyse beaucoup plus économique, voire utilitariste même, de la monnaie que ne veulent ici l’admettre leurs critiques qui les ramènent à de purs juristes croyant que la loi ferait tout toute seule. Certes non, mais elle permet l’impôt qui a la double propriété essentielle de conférer une valeur à la monnaie libérant de ces impôts, et de réguler la masse de cette monnaie au sein de l’économie en la retirant de la circulation. Arrivé ici, le problème redevient économique. Mais seulement à partir d’ici.

Les assignats furent émis excessivement, et c’est l'(hyper-)inflation qui les tuèrent. Que la quantité d’émission soit la clé du destin d’une devise (avec, bien sûr, les aléas du souverain émetteur lui-même) et non qu’elle soit devise publique plutôt que crédit privé, c’est ce que Desmedt et Piégay disent par ailleurs :

la prohibition des espèces illicites, de même que celle des espèces étrangères, était illusoire tant que la monnaie locale demeurait insuffisante en quantité. […] En Avril 1764 l’Acte sur la monnaie ou Currency Act étendit à l’ensemble des colonies continentales l’interdiction d’émettre des billets de banque, à compter du 1er septembre. (…) L’on affirmait ainsi à la face des colonies le rôle prépondérant de la monnaie anglaise, au risque d’asphyxier une économie qui souffrait d’une disette de son encaisse métallique

Ce qui compte, c’est l’émission raisonnable de la devise souveraine ; une fois cela assuré, elle devient vite hégémonique par la préférence que lui confère sa capacité à payer les obligatoires impôts.

Rapidement, sur le lien une nation-une monnaie. Il est possible d’être plus précis : une souveraineté-une monnaie. L’approximation une nation égale une souveraineté n’est pas absolument extravagante mais effectivement imparfaite.

Le lien entre État et monnaie se voit donc légitimement questionné. De nombreuses expériences monétaires récentes aiguisent la sagacité des analystes. C’est notamment le cas de […] la création de l’euro dont l’indépendance de l’institution de régulation vis-à-vis du pouvoir politique est statutairement forte.

Le contre-exemple donné de l’euro est particulièrement défavorable à la thèse d’une monnaie post-souveraineté, et qu’on sent là que l’article de Desmedt et Piégay date de 2007. Aujourd’hui, peu nombreux sont ceux qui vantent encore l’euro comme prouvant l’inutilité des États souverains, trésors publics en premier, dans la gestion d’une monnaie…

au milieu du XVe siècle (1442-72), pour financer ses guerres en Italie et en Orient, Venise fit frapper d’énormes quantités de monnaies noires destinées aux territoires de la Terreferme, monnaies que l’État lui-même refusait pour le paiement des droits et des impôts

Certes. Mais, qu’un système ne soit pas toujours mis complètement en place même s’il fonctionne remarquablement bien une fois en place, cela signifie-t-il que ce système soit faux ? Nullement. Quant à l’exemple donnée ailleurs de la Compagnie des Indes, il n’est pas nécessaire qu’elle soit l’ultime souverain pour pouvoir gérer la devise souveraine, une délégation de souveraineté peut suffire.

il apparaît que la production et la création des revenus précèdent les échanges et les autorise. […] Ainsi, nous devons considérer que le paiement des impôts suppose d’avoir obtenu un revenu préalablement

Exact. Et nous pouvons être encore plus précis : le paiement des impôts se faisant en la devise choisie par l’État, et l’État étant son seul émetteur par monopole légal (sinon, c’est là aussi puni par la loi comme faux-monnayage), ce revenu doit d’abord être une émission de devises par l’État. En pratique il s’agit d’un déficit public.

L’État peut néanmoins intervenir en tant que producteur. Lorsqu’il achète des biens et services, il dépense un revenu ; lorsqu’il produit les services collectifs estimés utiles socialement, il participe à la création des revenus.

De manière caractéristique, nous retrouvons ici une pensée de troc. Ressources réelles et ressources monétaires sont confondus, et la devise publique n’est plus qu’un ajout a posteriori. Ce que dénoncent pourtant les deux auteurs : « Cette démarche consiste à réintégrer a posteriori la monnaie dans l’analyse en supposant qu’elle ne modifie pas fondamentalement les mécanismes à l’œuvre. Se pose alors la question de la pertinence d’une analyse du fonctionnement du système économique qui ne fasse pas appel, dès l’origine, à la monnaie. »

[La banque centrale] demeure cependant essentielle au bon fonctionnement du système dans sa fonction de prêteur en dernier ressort.

Point significatif en passant, la crise des subprimes a illustré à maintes reprises que le prêteur en dernier ressort était finalement le trésor public et que la banque centrale préférait simplement avaliser la prise de risque politico-économique de son État en monétisant sa dette, et non directement celle de n’importe quelle banque même très en difficulté (justement parce que très en difficulté). Elle ne peut faire autrement, car elle ne peut détruire par défaut de paiement l’État qui la maintient en existence (monopole légal compris, mais aussi droit des contrats, etc.).

La création monétaire des banques est première et motrice ; la création de la monnaie centrale ou de la monnaie fiduciaire est seconde et induite.

Là réside certainement la racine du désaccord avec les deux auteurs. Rappelons que, contrairement à la devise publique qui acquiert de la valeur aussitôt que l’État décide de taxer en cette devise, le crédit privé nécessite d’être d’abord accepté par un tiers, d’être consenti par lui, pour pouvoir acquérir autant de valeur que le débiteur est capable d’honorer ce crédit comme promis (et la faillite n’est pas qu’une virtualité). Comme nous l’avons vu, pour peu que la devise souveraine soit bien gérée, tout le monde ou presque préfère fonctionner avec elle. Au contraire, le crédit privé, tentant par la facilité qu’il offre à chacun de payer selon ses souhaits, effraie par la perspective de n’être payé que selon la solvabilité du débiteur. Aussi le crédit est une paradoxale optimisation de la devise : plus on économise de ces devises par le crédit, plus la moindre petite insuffisance des devises pour solder ces crédits comme promis se traduit par un défaut de tous ces crédits, donc un défaut d’autant plus massif qu’il y avait de crédits. En résumé, avec le crédit, moins on utilise la devise, plus elle est indispensable.
Peut-elle être moteur ? À l’évidence non, et les banques centrales à travers le monde éreinte leurs taux directeurs jusqu’à zéro pour diminuer le besoin de déficits publics, tandis que les assouplissements quantitatifs ont prouvé maintes fois leur inefficacité, comme l’a démontré la BRI, mais aussi la Fed, et lors du prochain billet, la Banque d’Angleterre : le crédit privé est passif, quoique modulable par le taux directeur, et s’appuie sur la devise, vrai moteur financier de l’économie. D’ailleurs, il est pour le moins paradoxal que pour relancer le système financier il faille une recapitalisation d’urgence par le Trésor public, vilipendé d’habitude comme le poids mort de l’économie, et ce afin que le moteur cesse de caler…

La référence finale à Nicolas Oresme est ironique, car mon livre cite Mitchell-Innes, l’un des fondateurs du chartalisme, expliquant la désastreuse tentatives d’application des principes d’Oresme par le roi Charles V, pages 107-108.



Notes
1.
Publié dans les Cahiers d’économie politique, 2007/1 (n° 52), 206 p., p. 115-133, ISBN : 9782296036765. Version en ligne intégrale sur Cairn.

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Conférence du 26 mars 2014

Ma première conférence publique ! Une nouvelle catégorie est créée en conséquence.

Le 26 mars prochain, je ferai une conférence avec Christophe Delgery où je présenterai mon livre. Elle aura lieu le 26 mars 2014 au Conseil Régional d’Île-de-France, au 33, rue Barbet de Jouy dans le 7e arrondissement de Paris (Métro ligne 13, station Saint François-Xavier), de 19 à 21 heures. Elle est organisée par la jeune Nouvelle Voie Socialiste, les inscriptions sont ouvertes. Il y aura une session de débat et j’y dédicacerai également mon livre.

Logo de Nouvelle Voie Socialiste.

Logo de NVS.

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