La politique du chien crevé

Il existe une expression populaire résumant très bien l’action politique telle qu’elle est devenue après le choix du chômage de masse : « La politique du chien crevé au fil de l’eau ». Elle rend assez bien l’aspect d’impuissance désespérée et désespérante que prend le politique. L’actualité donne régulièrement des exemples de cette impuissance consécutive et volontaire, comme le récent appel de Xavier Bertrand en faveur du chômage partiel. Quelle est l’idée derrière le chômage partiel ? Étaler la misère pour qu’il y en ait moins sur un espace particulier. C’est tout ce qui reste de la politique une fois que l’État a décidé d’entériner le chômage de masse et de donner l’exclusivité de la création de la richesse et de la monnaie au secteur privé.

Très concrètement, le chômage partiel consiste à distribuer le manque d’activité non en licenciant quelques personnes, mais en réduisant les horaires d’un plus grand nombre, afin que tous demeurent partiellement employés. Bien évidemment, le chômage partiel n’est pas rémunéré ; seule l’activé résiduelle l’est.

Est-ce une bonne idée ? Oui, si on insiste sur la nécessité de préserver un minimum vital à chacun, ainsi que l’avantage de garder des salariés formés, prêts à absorber toute augmentation de l’activité, plutôt que de devoir employer de nouveaux salariés inexpérimentés faute de pouvoir réembaucher les anciens. Non, si on insiste sur la nécessité de laisser le jeu du marché se faire, d’éliminer les emplois ne correspondant plus à une activité, et de laisser chacun se spécialiser dans les tâches qu’il accomplit le mieux et qui sont les plus désirées par les acheteurs.

Très schématiquement : les sociétés plus communautaires, comme l’Allemagne et le reste du continent, privilégient le chômage partiel ; les sociétés plus individualistes comme les États-Unis ou le Royaume-Uni préfèrent tout laisser reposer sur le marché. La France est un cas un peu particulier : pays très individualiste, elle refuse néanmoins la sacralisation du marché qui en découle normalement, et se retrouve très mal-à-l’aise quant à trouver une solution au chômage. Elle cherche à créer par la loi, c’est-à-dire par l’aspect collectif de la communauté, l’étalage qu’elle refuse au marché. Cet immobilisme se traduit par des salaires et une égalité plus résistants, mais un chômage flagrant : il n’est étalé ni par un accord de la communauté, ni par le jeu du marché faisant pression vers le bas.

Le vrai problème du chômage partiel est que c’est typiquement une fausse bonne idée, car répondant à un problème qu’il ne peut pas soigner, seulement pallier : l’insuffisance d’activité. Il est pourtant assez facile de concilier marché, plein emploi et stabilité des prix. Tant qu’on se refusera à mettre l’argent sur la table, alors on ne fera que dépouiller Pierre pour renflouer Paul, comme s’y contraint le système monétaire actuel. Reste donc à regarder le chien crevé dériver au fil de l’eau, voire à le touiller un peu du bout d’un bâton pour voir s’il peut encore mimer la vitalité.

Ce phénomène lui est si inhérent, que le Nobel d’économie Paul Krugman rapporte explicitement le constat qu’en dégage progressivement la communauté des économistes :

Beaucoup d’économistes pensent que les expériences américaine et européenne sont les deux faces d’un même problème. Pour une raison ou pour une autre, les employeurs sont de moins en moins enclins à payer les services de ceux qui n’ont rien d’exceptionnel à offrir. Aux États-Unis, où les indemnités de chômage sont assez maigres et ne durent pas très longtemps (vingt-six semaines), et où les chômeurs se retrouvent souvent sans assurance maladie, le travailleur n’a d’autre choix que d’accepter un emploi, quel que soit le salaire proposé. C’est ainsi que le marché américain de l’emploi est qualifié de « flexible » selon le bel euphémisme des documents officiels. En Europe, les diverses prestations sociales sont plus généreuses, ce qui permet aux travailleurs de refuser des offres qu’ils jugent inacceptables, alors que, de toute façon, un très grand nombre de règlements et restrictions rendent les employeurs moins disposés et même incapables d’offrir des emplois à faible salaire. Ainsi, les mêmes facteurs conduisent à une baisse des salaires pour les travailleurs les moins qualifiés aux États-Unis et au chômage pour la même catégorie de personnes en Europe. Le résultat global est le même des deux côtés de l’Atlantique : l’égalité économique plus ou moins grande que l’Occident avait fini par considérer comme un fait acquis depuis la guerre est en train de s’effacer de notre souvenir.

Krugman Paul, La mondialisation n’est pas coupable, la découverte, Paris, 1998 (1996), 218 p., p. 184

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2 réponses à “La politique du chien crevé

  1. « Schröder I (1998-2002) a réduit la précarité. Schröder II (2002-2005), face à un chômage endémique, a tenté ce que ses économistes préconisaient : flexibiliser. Le nombre d’heures travaillées en Allemagne n’a pas augmenté. Mais au lieu d’avoir une employée à temps plein, on en a eu trois à temps très partiel, pauvres. C’est un choix de société. Cette politique n’explique pas les performances de l’Allemagne exportatrice, mais elle explique un taux de chômage plus bas. »

    Philippe Askhenazy, directeur de recherche au CNRS, professeur à l’école d’économie de Paris

  2. « il ne faut pas fantasmer le modèle allemand, qui n’est pas sans limite. Le Marianne du 21 janvier est revenu sur son côté obscur. En introduction, il faut rappeler que la compétitivité du pays a été obtenue au prix d’une stagnation globale des salaires (le salaire moyen a baissé de 2,5 % de 2000 à 2010 ) qui camoufle de fortes inégalités, puisque les bas salaires (qui ne sont pas protégés par un SMIC) ont baissé, eux, de 20%. Et puis, la croissance n’a pas été forte sur la période.

    Bien sûr, le chômage allemand est plus faible, mais cela vient en partie de la démographie et il y a débat sur les chiffres, comme le rapporte le blog du débat sur le libre-échange. 15 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, plus qu’en France, avec l’explosion du nombre de travailleurs pauvres. Ceci est d’autant plus vrai que le temps partiel a explosé. Marianne souligne que le pays compte pas moins de 6,5 millions de « mini-jobers » avec des emplois à 400 euros pour 60 heures par mois… »

    Laurent Pinsolle, Vous avez dit modèle allemand? «Un excédent commercial, cela ne se mange pas», Marianne

    Le blog du débat sur le libre-échange.

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