Le non-multiplicateur monétaire

Tout le monde connait la rhétorique en faveur de l’assouplissement quantitatif, qui remonte au moins à Milton Friedman : la banque centrale achète des actifs sur le marché secondaire et les devises nationales ainsi laissées dans le circuit bancaire permettraient de solder toute une flopée de nouveaux crédits, donc de générer autant d’activités supplémentaires. Friedman est même relativement précis. Le multiple de crédits générés selon lui est fixe, quoiqu’il concède des « délais variables » autour de six mois pour que la chose se réalise. Cette théorie s’est trouvée prise en défaut à peu près partout, mais le plus bel exemple d’échec est sans doute la tentative d’application du remède Friedman par le Japon au début des années 2000, très bien analysé par un expert de la BRI. Depuis que les gouvernements à travers le monde rejoignent le Japon et essaient la même solution tout aussi en vain, nous disposons d’encore plus de confirmations, dont en voici une qui me parait assez spectaculaire :

Il s’agit du fameux multiplicateur monétaire tel que calculé par les équipes de recherches de la Federal Reserve Bank de Saint Louis. Toutes les deux semaines, ce multiplicateur donne le nombre moyen de dollars à crédit soldés avec un dollar américain officiel fourni par le Federal Reserve System. Plus le multiplicateur est élevé, plus il y a de crédits soldés avec peu de dollars ; plus le multiplicateur est faible, plus les crédits privés ne profitent pas des dollars disponibles pour solder leurs comptes. De plus, une courbe horizontal, ou oscillant légèrement autour d’un tel axe horizontal, confirmerait la thèse de Friedman, tandis qu’une courbe avec des tendances lourdes tant à la baisse qu’à la hausse infirme la thèse de Friedman.

Multiplicateur monétaire descendant inexorablement depuis plus de 3 jusqu'à moins de 1.

Non seulement des tendances de beaucoup plus que six mois se font sentir — comme la baisse de mi-1986 à début 1990 — mais plus encore, ce qui frappe le plus est l’effondrement abrupt de la courbe fin 2008. C’est le moment où la Fed renfloue à toute vitesse les banques de Wall Street. Or, le multiplicateur monétaire ne s’en est jamais relevé. Non seulement l’injection massive de dollars a fait chuter le multiplicateur monétaire, mais en plus il ne s’est relevé ni pendant ni après, même six mois plus tard, même plusieurs années plus tard. Pire encore, le multiplicateur monétaire est inférieur à 1. Il ne multiplie plus rien du tout, il divise même. Cela signifie que les banques ne soldent rien à crédit, qu’il leur suffit de payer cash. Il n’y a pas de crédits supplémentaires enfin possibles par cet assouplissement quantitatif. Sinon, on ne verrait pas cette chute sur la courbe : il y aurait eu toujours environ 1,5 dollars de crédits soldés pour chaque dollar injecté par la Fed et la courbe aurait poursuivi l’horizontale des années précédentes.

Conclusion, et quoi qu’en disent Bernanke et tous les autres, si reprise il y a aux États-Unis, ce n’est pas grâce à la Fed qui n’est pas motrice dans cette histoire. Ce sont les déficits publics qui font tout le travail, et ça explique aussi pourquoi l’austérité budgétaire déprime si facilement l’économie.

Note :

D’après les définitions fournies par la Réserve Fédérale de Saint Louis, l’essentiel du multiplicateur résulte des dépôts à vue des particuliers. Ces derniers ont donc confirmation que les dollars de la Fed ne ruissellent pas depuis Wall Street jusqu’à Main Street. La bonne nouvelle, c’est qu’en cas de ruée bancaire, il est possible pour le système de régler l’ardoise (mais à quelle banque restante et qu’arrivera-t-il aux dépôts non-immédiatement disponibles, plans d’épargnes et autres ?).

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30 Commentaires

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30 réponses à “Le non-multiplicateur monétaire

  1. Excellent !…

    Friedman a vraiment été une caution auto-justificatrice des diktats US établis sans apporter le moindre concept économique novateur… et je me demande comment les USA et/ou le FMI ont réussi à lui faire obtenir le prix Nobel…

    Heureusement qu’il est mort, sinon je pense qu’il faudrait le juger comme n’importe quel criminel de guerre ayant cautionné et participé à un génocide… Je me demande d’ailleurs, si entre Hitler, Staline et Friedman, finalement ce n’est pas ce dernier qui, au final, aura réussi à faire le plus de morts… au nom de ses "principes"…

    • N’exagérons rien quand même. Je réfère être au chômage dans nos pays qu’au Goulag par Staline ou à Treblinka avec le billet de train payé par Hitler.

      Mais il est vrai que Friedman en a beaucoup sur la conscience.

      Pour le Nobel, déjà le prix Nobel d’économie est en soi un coup fumant (il ne faisait pas partie du testament d’Alfred comme les autres), alors que ses récipiendaires soient douteux…

      • Tu penses vraiment que j’exagère…

        Fais le compte, depuis quasiment 50 ans que les théories monétaristes sévissent du nombre de famines, de coups d’état, de meurtres, de guerres, sans omettre les effets prédateurs à outrance… qui ont été perpétrés en son nom (et l’anticommunisme primaire qui en résulte) par les USA ; sans oublier que le désespoir, ça tue aussi.
        Alors, les effets de ces "théories" ne sont pas aussi immédiats que celles des goulags ou des camps de concentration, mais est-ce que Guantanamo (comme des centaines de camps dans le monde, où des gens sont détenus sans jugement) peut vraiment se targuer d’être dans une "logique" différente…

        C’est apparemment moi visible, moins immédiat, moins "violent", moins "proche" de nous… mais je suis sûr que si on faisait vraiment les comptes sur les effets dévastateurs de ces théories, je n’ai quasiment aucun doute que Friedman aurait probablement la "palme"…

  2. [publié avec l'accord de l'auteur pour que tout le monde en profite]
    Charles Braquet

    Bonjour Jean-Baptiste,
    J’ai découvert ton blog via les podcasts de Monnaie-Libre. Je suis très impressionné par ton travail et tes analyses. J’attends ton livre avec impatiente.
    Je voudrais ta confirmation sur un point qui m’aiderait à convaincre mon entourage:
    "On dit que" les banques calculent leur taux d’intérêt pour les crédits en additionnant le taux directeur de la banque centrale (par exemple 4%) et un petit surplus pour les frais de fonctionnement (par exemple 1%). Mais les banques on le droit de prêter jusqu’à 10 fois le montant de leur réserve, donc le taux d’intérêt des crédits ne devrait pas être 4+1=5% mais plutôt 4/10+1=1.4%
    Même si la banque se réserve la possibilité de ne prêter que 5 fois ses réserves, on arrive à 4/5+1=1.8%
    Cet argument toucherait plus mes proches que les arguments macro-économiques car il s’agit de ce qu’ils paient.
    Merci pour tes commentaires et précisions.
    Charles

    • Bonjour Charles,

      Merci pour tes compliments. N’hésite pas à poser ce genre de question en commentaire sur le site pour en faire profiter tout le monde.

      De deux choses l’une, soit le banquier a des euros cash en réserve, soit il reçoit en parallèle un paiement de la part de quelqu’un d’autre. Les deux permettent de financer un crédit à un client. Lorsqu’une banque a un crédit à solder, mais qu’elle n’a aucune des deux premières options, il lui faut rechercher un financement chez une consœur qui dispose de cash disponible (c’est-à-dire que ses crédits à elles sont déjà soldés avec le reste de son cash).
      Or, cette dernière ne prête pas son propre excédent à n’importe quel condition. Elle a au minimum 2 choix :
      1. « prêter » à la banque centrale à son taux plancher (typiquement la rémunération des dépôts en son sein), et la banque centrale « emprunte » des montants potentiellement illimitées.
      2. prêter à la consœur en déficit de financement. Évidemment, elle refusera cette seconde option si les intérêts obtenus sont moindres que ceux offerts par la banque centrale, et donc prêtera à la banque centrale plutôt qu’à la consœur.

      Or, toutes les banques prêteuses sont dans la même configuration. Donc toutes alignent leurs taux sur celui de la banque centrale. Du coup, l’emprunteuse ne peut pas jouer sur le crédit pour amoindrir le taux d’intérêt versé : qu’elle emprunte à une consœur pour solder ses comptes plutôt qu’à la banque centrale n’y change rien. Si elle prête, elle à un taux moindre que le taux interbancaire, alors en moyenne elle perd de l’argent. Par exemple, si elle prête à 2 % à un particulier pour acheter une voiture et que le concessionnaire a son compte en banque chez une consœur, mais qu’elle emprunte par ailleurs à 3 % à l’une de ses banques consœurs ou à la banque centrale parce que c’est le taux directeur, elle perd 1 % sur l’opération. À terme c’est la faillite bancaire. Même si elle a les euros disponibles pour l’acheteur de l’automobile sur son compte à la banque centrale, mieux vaut gagner 3 % en les y laissant plutôt qu’en prêtant à ce client…

      Donc, la réponse est : Le taux payé par le consommateur est a priori le taux directeur + la marge (coût de fonctionnement, profit, etc.).

      Voilà, j’espère que c’est clair pour vous maintenant.

      Cordialement,

      Jean-Baptiste

      • Merci pour ta réponse. Je n’ai pas fait encore complètement le tour de ton blog. Je ne sais pas quel est le meilleur endroit pour placer cette discussion. En tout cas ma question est sous license créative common :) Donc place cette discussion où tu le souhaites.

        Ta réponse ne me satisfait pas complètement car elle s’appuie sur le fait qu’un banquier ne prête que de l’argent préalablement existant. Or depuis quelques mois, j’ai cru comprendre que lorsque l’on vient prendre un crédit dans une banque, l’argent est créé ex-nihilo avec tout de même quelques règles à respecter comme une réserve minimum de 10% des sommes prêtées.

        Si les banquiers ne prêtent que du vrai argent préalablement existant et créé par la banque centrale, je suis d’accord avec ton raisonnement. Mais si un banquier prêtent de l’argent qu’il crée au moment du prêt alors il faut prendre en compte l’effet de levier "sommes prêtées/réserves" pour calculer la marge brute d’un prêt pour un banquier.

        Cordialement,
        Charles

  3. RST

    "Les banques ne créent pas d’argent"
    Ha non, ça ne va pas recopmmencer, on est pas chez Jorion ici. Bien sûr que les banques créent de la monnaie, celle que l’on utilise sur nos Compte en Banque

    Ca veut dire quoi "elles optimisent tellement les paiements qu’elles semblent le faire" ?

    • Dans le livre, je fais une distinction cruciale entre devise et monnaie. La devise, et je crois que c’est ce qu’il entend par « argent », c’est ce que les économiste appelle base monétaire (ou m0), c’est-à-dire, les pièces et billets, ainsi que les réserves détenus sur un compte de la banque centrale. La monnaie, c’est les devises plus certains crédits plus ou moins ressemblants (ce qui donne M1, M2, M3, M4). Les banques gréent du crédit, donc de la monnaie, mais sont rigoureusement incapables de créer des euros, dollars, yens, etc. Sinon, c’est du faux monnayage.

      La subtilité est absolument cruciale : une banque peut faire faillite en n’ayant pas assez habilement/prudemment joué avec le crédit. La banque centrale ne sera elle jamais à court d’euro. Seul le Trésor public du même État qui a institué la banque centrale est immunisé contre le risque de faillite de sa banque centrale. Pour la simple et excellente raison que la banque centrale doit son existence aux services payés par le Trésor (justice, police, législation, monopole légal sur la devise). L’économie a besoin d’un certain montant de devises données par le Trésor pour fonctionner, et non seulement empruntées auprès de la banque centrale.
      Plus on essaie de remplacer les devises par des crédits, plus la faillite est inévitable. Pour parler concrètement, plus on remplace les billets en euros par des chèques, plus il est certain que la « monnaie » dans nos poches fera défaut.

      • A-J Holbecq

        D’accord sur les deux premiers paragraphes. Le graphique de St Louis FED montre bien que (aujourd’hui) la base monétaire aux USA (il n’en est pas de même dans tous les pays) est supérieure à M1 . … il faudrait également tenir compte de la répartition exacte de cette base monétaire ; les excédents ne sont notables que depuis 2008 ( http://research.stlouisfed.org/fred2/series/EXCRESNS ) et il s’agit simplement d’un "stockage" des banques commerciales "au cas où"… par contre la monnaie fiduciaire est en valeur quasi identique aux USA qu’en zone euro (1100 Md$) mais M1 est nettement plus faible (2500 Md$) ; il faudrait pour le bien comparer les bases monétaires à M2.

        Néanmoins écrire "Plus on essaie de remplacer les devises par des crédits, plus la faillite est inévitable." me semble une extrapolation hasardeuse tant la monnaie (bancaire) est une monnaie de confiance [et bien que je sois un ardent défenseur du "100% monnaie", disons donc plutôt pour rester dans vos définitions, du "100% devises" ;-) ]

        • S’il n’y a que la confiance dans la capacité du marché à bien gérer la chose pour rendre solide le crédit, alors gare aux bulles et autres disfonctionnements du marché. Cf subprimes, par ex.

      • RST

        Mouais, il me semble que c’est quand même un peu jouer sur les mots. Pour le grand public argent = monnaie = flouze = pognon = biffetons = ….
        Après, pour ceux qui cherchent à comprendre plus dans le détail, il y a 2 sortes de monnaie : la monnaie banque central que seule la BC peut créer (et pas l’Etat) et la monnaie que l’on peut qualifier de secondaire émise par les banques commerciales lorsqu’elles accordent des crédits et qui est, pour faire court, une promesse de monnaie banque centrale. Je ne vois pas bien l’intérêt d’introduire la notion de "devise" que je n’ai personnellement vu utiliser par personne.
        De toute manière, pour le grand public qui n’est pas au courant des subtilités, il faut maintenir cette constatation simple : les banques commerciales ont le pouvoir de créer la monnaie (l(argent, les biffetons, le pèze, le flouze, …)

        • Sauf que par « argent, les biffetons, le pèze, le flouze, » les gens pensent avant tout à billets et pièces. Et alors, c’est le contresens. Le terme Base Monétaire, ou M0 ou monnaie banque centrale a l’immense inconvénient d’être technico-technique dans l’esprit du public et d’être fortement lié à des théories que je combats. J’ai essayé de nettoyer « monnaie » pour l’expurger de tout crédit. Ça laisse les esprits très confus. J’espère que « devise » (comme dans devises étrangère, ou devise nationale) mettra tout le monde d’accord sans trop de difficultés.

          La priorité des priorités, pour voir clair dans ces empilements de dettes à tout va, c’est de ne pas perdre de vue la devise, car la devise ne fait pas défaut, contrairement au crédit. Sinon, il faut renoncer à juger de la stabilité du système.
          Une fois cela fait, il faut remonter à partir de ce fil d’Arianne à travers tout le dédale…

          C’est ce que fait le livre. J’ai relancé poliment l’éditeur aujourd’hui.

  4. A-J Holbecq

    Vu de l’angle du "petit banquier"
    (Sous une forme légèrement différente ce texte a été proposé à Paul Jorion pour insertion sur son blog: il l’a refusé, c’est son droit le plus strict : sans doute a t-il peur de devoir réécrire une bonne partie de son livre?)

    Il semble que Paul Jorion (dans "l’argent mode d’emploi") et d’autres ont mal compris le fonctionnement du système. Il est possible que les explications n’aient pas été assez claires, il est possible que certains se soient un peu « mélangé les pinceaux ». Et à partir de ces prémisses fausses qui ont été retenues dans la critique, se gausser de ceux qui défendent l’existence d’une possibilité « boule de neige » lors de la création de « monnaie dette » (monétisation de créances) par les banques commerciales devient évidemment facile.

    Pour Jorion (si j’ai réussi à suivre son raisonnement qui n’est évidemment pas le mien), si Casimir dépose 100 de monnaie scripturale sur son compte à sa banque (dépôt à vue), le système de réserves fractionnaires (disons de 10%) permettrait à sa banque de prêter 90 à Oscar en les retirant (sans le lui dire) des 100 de Casimir, qui, les déposant à sa propre banque pourrait ainsi prêter à Auguste 81 en les retirant du compte d’Oscar (toujours sans le dire), etc. (p.142 et suivantes). Chacun pense donc qu’il détient une certaine somme correspondante à ce que lui indique son relevé bancaire, alors qu’elle ne serait que de 10%, si l’on suit ce raisonnement.

    J’ignore d’où vient cette mauvaise compréhension qui part sur l’idée que les banquiers prêtent une partie des dépôts à vue de leurs clients et gardent 10% (ou tout autre montant) en « réserves fractionnaires »; ne serait-ce pas de la réflexion des banquiers qui considèrent que pour prêter il leur faut des ressources ou simplement une mauvaise compréhension comme celle de Jorion qui est celle de penser que les banques prêtent, lorsqu’elles font un crédit "ex nihilo", une partie de l’argent des déposants (comptes à vue), sans le leur dire, simplement parce qu’ils ont compris que "les banques prêtent une partie des dépôts" alors qu’ils auraient du lire (et comprendre) "les banques prêtent une partie du montant des dépôts" ?

    Plutôt que de répéter la démonstration qu’on trouve habituellement dans tous les livres d’économie, à savoir l’explication par étape en considérant d’abord que tout le système n’existe qu’au sein d’une seule banque, puis en introduisant deux banques avec des parts de marché différentes, puis pour finir en introduisant une banque centrale dans la démonstration, (banque centrale qui seule peut satisfaire à la demande de monnaie centrale, la plus connue étant la monnaie dite « fiduciaire »), essayons de nous mettre à la place du « petit » banquier, simple directeur d’agence.

    Dans son activité, ce banquier, trésorier d’agence, ne s’inquiète pas de savoir s’il crée de la monnaie ou pas : le banquier-trésorier va uniquement chercher à équilibrer ses comptes à la Banque Centrale (la « banque des banques »), par rapport aux autres banques. Si sa banque prête trop par rapport aux autres, c’est le système qui va la rappeler à l’ordre, car il faudra soit qu’il s’endette auprès des autres banques (et les lignes de crédit ne sont pas illimitées), soit qu’il mobilise des actifs sur le marché monétaire (et là non plus, son bilan n’est pas inépuisable….)

    1 – Au niveau d’une banque prise isolément, les deux positions suivantes correspondent à l’expérience du banquier :
    a) il crée des dépôts en achetant (en monétisant) une créance (une reconnaissance de dette) et en payant cet achat de créance par une inscription immédiate du montant au crédit du compte à vue du client, lequel pourra utiliser ce compte pour régler ses dépenses.
    b) il a besoin de dépôts pour le financer car il va devoir financer son déficit de trésorerie vis à vis des autres banques.

    Donc le banquier isolé n’a pas le sentiment qu’il peut créer de la monnaie avec son stylo, parce qu’il faudra bien qu’il "finance" le prêt qu’il a accordé.

    2 – Au niveau du système bancaire dans son ensemble, toutes les banques prêtent (elles font toutes le point "1.a" ci-dessus), et vont donc (pas forcément consciemment) se refinancer les unes les autres.

    Prenons un cas très simple où la monnaie n’est composée que de dépôts bancaires (pas de réserves obligatoires ni de demande de billets de la part de sa clientèle, la seule nécessité restant la compensation interbancaire) et où l’ensemble des dépôts des clients dans tout le réseau bancaire est de 100 000.

    Supposons une toute petite banque A qui fait 1% de part de marché de l’ensemble des dépôts toutes banques confondues. Les dépôts de ses clients sont donc de 1 000 et la part de marché des autres banques prises dans leur ensemble est donc de 99% de l’ensemble des dépôts, ce qui représente un total de 99 000

    Supposons que cette banque A augmente ses crédits (et donc – instantanément – ses dépôts à vue) de 100 (10%). Elle va devoir financer 99 (la quasi totalité) qui part vers les autres banques (les fuites), puisque 99% des comptes à vue sont détenus par des clients dans les autres banques (toutes choses égales par ailleurs).

    Mais, heureusement, les autres banques vont aussi prêter (si elles ne le faisaient pas, elles perdraient une partie de leur clientèle qui irait vers la banque prêteuse et donc des dépôts), c’est-à-dire créer des dépôts et subir des sorties qui vont aller vers les autres banques.

    Supposons donc que les autres banques augmentent leurs crédits/dépôts à vue de 10% également, c’est-à-dire de 9 900. Elles vont subir globalement une fuite de 1% de 9 900 vers la banque A soit 99.

    La banque A reçoit donc ces 99 sous forme de dépôts, lesquels vont "financer" le crédit qu’elle a consenti, mais on comprend bien que le crédit qu’elle a fait précède les dépôts.

    Donc, le système bancaire dans son ensemble aura créé 10 000 de monnaie de crédit, mais chaque banquier-trésorier aura eu le sentiment qu’il les a financés par des dépôts venant des autres banques et qu’il a ainsi mobilisé de l’épargne préexistante. Ainsi, le témoin extérieur de cette opération aura l’impression que ce sont les dépôts à vue qui sont prêtés, alors qu’il s’agit de création monétaire par le crédit, créant ces dépôts.

    Dans ce qui précède la simplification est patente. Un réseau bancaire (« une banque »), lorsqu’il monétise des créances, est tenu de disposer :
    a) Dans son bilan, de sensiblement 8% (qui peut descendre à 4%) des crédits en cours sous forme de capitaux propres pondérés formant une « base de capital » (ratio Mac Donough dans le cadre des règles de Bâle II). Il n’y a évidemment pas de dépôt de ces 8% en banque centrale, mais ce sont ces besoins de 8% de fonds propres qui expliquent l’idée que les banques peuvent créer 12,5 fois la monnaie qu’elles détiennent.
    b) d’une certaine quantité de monnaie centrale correspondant à ce que l’on nomme « fuites », et qui correspond 1) à la demande de monnaie fiduciaire par le secteur non bancaire, 2) aux réserves obligatoires – montant bloqué en Banque Centrale – et correspondant à 2% des dépôts (dépôts à vue, dépôts à terme d’une durée inférieure ou égale à deux ans, dépôts remboursables avec un préavis inférieur ou égal à deux ans, titres de créances d’une durée initiale inférieure ou égale à deux ans), 3) aux besoins de compensation qui se produisent dans les cas montrés ci-dessus.

    S’il est connu que l’ensemble des réseaux bancaires (puisque les compensations entre les banques s’annulent), peut émettre une quantité limitée de monnaie scripturale (reconnaissances de dettes), à partir d’une quantité donnée de monnaie centrale qu’il détient ou qu’il peut se procurer. Ce coefficient multiplicateur est connu de tous les économistes et il est égal à 1 / [X + Z (1 – X)] (avec X le coefficient de préférence pour les billets et Z celui des réserves obligatoires).

    Un exemple avec X=13% des dépôts et Z=2% des crédits donne ce multiplicateur théorique (encore faut-il la demande ou la faiblesse d’une épargne préalable proposée sur le marché) à 6,7842.

    Néanmoins, dans un document récent (6 mai 2009), Patrick Artus a confirmé que les banques n’utilisaient pas totalement ce pouvoir de création monétaire : « Une porosité entre base monétaire et masse monétaire est le multiplicateur monétaire. Or, il s’est effondré. Alors que les banques européennes génèrent habituellement 4800 euros à partir de 1000 euros de monnaie banque centrale, leur capacité de création monétaire est tombée à 3500 euros depuis Lehman. »

    Pour finir n’oublions pas de préciser que lorsqu’un emprunteur rembourse, à sa banque, le capital emprunté (et dépensé), sa banque efface sa reconnaissance de dette : la monnaie est ainsi détruite (nous ne parlons pas ici des intérêts). En effet la création de monnaie scripturale par un réseau bancaire est stricto sensu l’inscription simultanée du montant du crédit sur le compte de l’emprunteur qui va ainsi pouvoir payer ses fournisseurs, parallèlement à l’inscription de la dette (je préfère dire « la garantie »), à l’actif du bilan de la banque. Inversement, le remboursement du prêt équivaut à la suppression simultanée de l’inscription à l’actif et du montant équivalent sur le compte de l’emprunteur (qui avait donc dû le rendre créditeur du même montant) : il n’y a pas de transfert du capital remboursé de la part de l’emprunteur vers la banque.

    Je précise bien que nous avons parlé ici de la création de « monnaie » bancaire privée scripturale et non du second rôle des banques, celui de « circulateur d’épargne », comme l’écrit André Chaîneau : «L’étonnant est que pendant très longtemps – et peut-être même encore ! – la création monétaire a été ignorée comme élément des moyens de financement de l’économie ! En effet, la théorie limitait l’offre de fonds prêtables à n’être qu’une offre de ressources épargnées par les agents du secteur non bancaire, une offre qui ne débordait pas du cadre de ce secteur non bancaire. En conséquence, le secteur bancaire était ignoré! Mais le problème que les banques vont maintenant poser n’est évidemment pas celui de leur existence, mais celui de leur double fonction. Elles ne sont pas seulement les institutions créatrices de monnaie étudiées jusqu’à maintenant; elles sont également des institutions collectrices d’épargne. Aussi participent-elles au financement de l’économie non seulement en y injectant de la monnaie, mais également en y faisant circuler l’épargne.»

    Mais, d’où vient cette épargne préalable ? Qui l’a « fabriquée » à l’origine? Je vous laisse y réfléchir

    • Dans La trahison des économistes, Jean-Luc Gréau répond à juste titre :

      C’est la dette, et non l’épargne, qui est au fondement réel de l’expansion du capitalisme contemporain.

      Gréau Jean-Luc, La trahison des économistes, Gallimard, Paris, 2008, 248 p., p. 137

      En particulier la dette publique. Car l’État prend alors sur lui-même le Ponzi auquel il oblige via la banque centrale.

      La théorie des fonds prêtables est très trompeuse : La banque commerciale ne peut jouer à la multiplication des euros que si les gens ne dépensent pas leurs euros chez d’autres banques (via un fournisseur ou un prestataire ayant un compte chez une banque rivale) ni ne retirent de devises au-delà des 10 % de réserves. Ce n’est pas comme ça que fait une banque. En fait, à chaque fois qu’elle crée du crédit, elle l’adosse à un actif (prêt hypothécaire pour l’achat d’une maison, dépôt ou chèque à l’ordre dudit compte pour un compte courant, etc.) Si elle ne le fait pas, c’est la faillite : les chèques de ses clients ne sont pas échangeables contre des euros, les virements de ses clients aussi, etc.
      Mais il y a pire encore dans la théorie des fonds prêtables tels qu’utilisés actuellement : elle confond crédit et vitesse de circulation de la monnaie. Dans ton exemple, André-Jacques, on pourrait croire que tu parles non pu multiplicateur monétaire, mais du multiplicateur keynésien, vu depuis l’épargne plutôt que la consommation.

      De toute façon, la théorie des fonds prêtables n’est pas un guide digne de ce nom pour comprendre la création monétaire, parce que dans nos systèmes actuelles, les fonds prêtables par la banque centrale sont infinis, c’est la capacité d’emprunt qui est la limite. Les emprunts illimités de l’intrépide marché prêts à se lancer à l’infini ne sont qu’un mythe, le multiplicateur monétaire n’est pas la limite, comme le prouve le présent article notamment.

      Merci beaucoup, André Jacques, pour votre soutien auprès d’YM (il m’en a touché mots). J’espère qu’il donnera une suite favorable.

      Amicalement,

      JB

      • A-J Holbecq

        (j’essaye la balise "blockquote" sans être certain qu’elle permette sur ce blog, les citations .. merci de corriger si nécessaire.)

        La théorie des fonds prêtables est très trompeuse : La banque commerciale ne peut jouer à la multiplication des euros que si les gens ne dépensent pas leurs euros chez d’autres banques (via un fournisseur ou un prestataire ayant un compte chez une banque rivale) ni ne retirent de devises au-delà des 10 % de réserves.

        C’est tout à fait ce qu’explique l’exemple "vu du petit banquier" ci dessous . Keynes aurait dit (mais je n’ai pas retrouvé la citation) "il faut que les banques marchent au même pas"…
        C’est à dire qu’un décalage entre leurs parts respectives de crédit et de dépôts induit des déséquilibres pour celle qui serait à l’écart ( trop de crédits par rapport aux dépôts) et va l’emmener dans l’obligation de financer en monnaie centrale (qu’elle devra se procurer auprès de la BC ou sur le marché monétaire) ses écarts avec ses concurrentes

        Ce n’est pas comme ça que fait une banque. En fait, à chaque fois qu’elle crée du crédit, elle l’adosse à un actif (prêt hypothécaire pour l’achat d’une maison, dépôt ou chèque à l’ordre dudit compte pour un compte courant, etc.) Si elle ne le fait pas, c’est la faillite : les chèques de ses clients ne sont pas échangeables contre des euros, les virements de ses clients aussi, etc.

        Tout à fait d’accord; la théorie du multiplicateur n’explique pas l’inverse néanmoins.

        Mais il y a pire encore dans la théorie des fonds prêtables tels qu’utilisés actuellement : elle confond crédit et vitesse de circulation de la monnaie. Dans ton exemple, André-Jacques, on pourrait croire que tu parles non pu multiplicateur monétaire, mais du multiplicateur keynésien, vu depuis l’épargne plutôt que la consommation.

        Non, la vitesse de la circulation de la monnaie n’intervient que dans le multiplicateur keynésien, pas dans le multiplicateur monétaire. Mais il faut que nous soyons bien d’accord. Ce "multiplicateur monétaire" n’est qu’une des limites que subit une banque (il y a par exemple aussi l’obligation de détenir sensiblement 8% de fonds propres par rapport à ses crédits … on pourra donc dire dans ce cas que la banque ne peut créer (en crédits) plus de 12,5 fois ses fonds propres).
        Le "multiplicateur monétaire" est une méthode de calcul utilisé lorsque la banque est tenue par la quantité de monnaie centrale qu’elle peut obtenir; c’est – dans ce cas – la Banque Centrale qui a le robinet. Dans les années qui ont précédé, les banques commerciales ne s’occupaient pas trop de savoir si elles disposaient préalablement de cette monnaie centrale, mais elles accordaient les crédits demandés et la Banque Centrale était obligée de leur prêter la monnaie centrale dont elles avaient besoin ( demande de billets, réserves obligatoire, compensation) ce qui a fait utilisé le terme de "diviseur monétaire" (comme l’explique Bailly dans "économie monétaire et financière" : " l’initiative de la création relève donc ici clairement des banques commerciales mais nécessite une validation ultérieure par la banque centrale") qui est en fait simplement une relation causale inversée.

        De toute façon, la théorie des fonds prêtables n’est pas un guide digne de ce nom pour comprendre la création monétaire, parce que dans nos systèmes actuelles, les fonds prêtables par la banque centrale sont infinis, c’est la capacité d’emprunt qui est la limite. Les emprunts illimités de l’intrépide marché prêts à se lancer à l’infini ne sont qu’un mythe, le multiplicateur monétaire n’est pas la limite, comme le prouve le présent article notamment.

        Tout à fait d’accord que la capacité (ou la volonté) d’emprunts est la limite à la création monétaire bancaire mais l’explication par le multiplicateur monétaire (ou le diviseur) est celle qui permet de démontrer qu’in fine ce sont bien les banques commerciales qui créent (ex-nihilo) la monnaie secondaire électronique qui intervient aujourd’hui dans la majorité des transactions (sans oublier pour autant que cette monnaie secondaire est une dette de banque qui circule) et qu’il y a d’autres limites que celles correspondant à la demande des agents non bancaires.

        • Tout à fait d’accord; la théorie du multiplicateur n’explique pas l’inverse néanmoins.

          Ça fait tout de même une énorme différence par rapport à la présentation de « création monétaire ». Une fois compris cette nuance, il est évident que les banques n’ont strictement aucune chance de pallier un phénomène de surendettement. Donc, qu’il faille chercher ses devises de l’État autrement que par de nouveaux emprunts. En plus il y a un problème de qualité du crédit : plus le crédit est douteux, plus il devient trop hasardeux pour la banque centrale de le monétiser (elle doit dégager un profit, a priori).

          Conclusion : le grain de vérité de la thèse des banques créatrices de monnaie, c’est uniquement que les banques facilitent le déplacement des actifs par des chaînes de créances et qu’elles optimisent le nombre de transactions soldées par devises. C’est nettement moins puissant que d’être détentrices du pouvoir monétaire et rien de moins.

          il y a par exemple aussi l’obligation de détenir sensiblement 8% de fonds propres par rapport à ses crédits … on pourra donc dire dans ce cas que la banque ne peut créer (en crédits) plus de 12,5 fois ses fonds propres

          C’est un leurre. Les 8 % de fonds propres sont réunis ex post. Cf le fameux rapport de la BRI ou les détails du Cotemporaneous Reserves Accounting qui au contraire de son nom ne calcule les réserves que deux jours après coup, ou ces deux petites citations :

          actuellement [les banques centrales] ont abandonné le contrôle de la base [monétaire] en se tenant prêtes à fournir des réserves au système bancaire à volonté des banques.

          Friedman Milton, Memorandum, 1980, in Monetarist Economics, 1991, 188 p., p. 55

          Une banque centrale ne peut exercer qu’un contrôle indirect, et donc limité, sur l’ensemble des moyens de paiement en circulation. Son pouvoir est fondé principalement sur la menace de ne pas fournir d’encaisse lorsqu’il en est demandé. On considère néanmoins en même temps qu’il est de son devoir de ne jamais refuser d’en fournir lorsque c’est nécessaire. C’est ce problème qui, bien davantage que les effets généraux de sa politique sur les prix ou la valeur de la monnaie, préoccupe une banque centrale dans son activité quotidienne.

          von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 334

          Non, la vitesse de la circulation de la monnaie n’intervient que dans le multiplicateur keynésien, pas dans le multiplicateur monétaire.

          Le monétarisme se fonde sur l’équation MV=PT où V est la vitesse de la monnaie. Multiplicateur monétaire et vitesse de circulation de la monnaie y sont bien confondus.

          Bref, la théorie des fonds prêtable est une approche très décevante pour comprendre la monnaie. Elle était déjà plus sensée du temps de l’or. Malheureusement, elle continue à être enseignée volontiers aux étudiants. Notons aussi cette expression qui vient pour la première fois dans nos échanges : « monnaie secondaire ». Le point de vue néochartaliste consiste à traiter d’abord la monnaie « primaire », la devise, avant que de s’inquiéter des questions secondaires. Si l’État gère trop mal sa devise (par exemple par austérité maniaque), alors les banques ne pourront pas grand chose avec leurs petits crédits. Le pays entrera en récession et ce sera plié. Pire, les banques réduiront leurs crédits en conséquence et aggraveront ainsi la récession.

          Amicalement,
          JB

        • A-J Holbecq

          - La citation de Friedman n’a rien à voir avec les fonds propres; elle n’a trait qu’aux besoins de monnaie centrale du système bancaire (les "fuites" constituées de la demande de billets et des réserves obligatoires … il n’y a plus de besoins compensation si l’on considère le système bancaire dans son ensemble)
          - Tout à fait d’accord avec Hayek sur cette citation
          - MV=PT … Dominique Plihon:

          L’équation des échanges MV = PT, énoncée par l’économiste américain Fisher (1867-1947), est une évidence comptable : par définition, la valeur des transactions (c’est-à-dire les prix P multipliés par les quantités T, autrement dit une grandeur qui évolue comme la valeur de la production) est égale à la quantité d’unités monétaires (M, la masse monétaire) multipliée par le nombre moyen de paiements effectués par chaque unité.

          … on ne tire rien de cette équation en termes de multiplicateur monétaire. Par contre elle permet de montrer que le PIB peut augmenter à masse monétaire constante si la monnaie circule plus vite (et l’inverse) … pas grand intérêt selon moi !

          Relativement d’accord avec votre dernier paragraphe, mais jusqu’à maintenant j’estime que l’explication de la réflexion du "petit banquier" ci dessus est le meilleur exemple pour faire comprendre ce que je considère toujours comme une création monétaire (monnaie secondaire ou bancaire) de la part des banques. Pour s’en convaincre il suffit de réfléchir à la capacité créatrice (de monnaie secondaire) dans un système à une seule banque commerciale, et où il n’y aurait besoin ni de billets et pièces (toute la monnaie serait scripturale) ni de réserves en monnaie centrale; cette banque pourrait monétiser toutes ses dépenses et s’approprier toutes les richesses de la zone monétaire dans laquelle elle évolue puisqu’il n’y aurait aucun moyen d’éviter de passer par ses écritures.

          Mais ceci dit, nous sommes d’accord sur l’approche néochartaliste du besoin d’émission monétaire centrale au bénéfice du Trésor et de la conséquence récessionniste de trop de timidité à cet égard.

          Amicalement

        • rien à voir avec les fonds propres; elle n’a trait qu’aux besoins de monnaie centrale du système bancaire

          Sauf que de notre point de vue, qui était le financement de l’économie, le déficit public sous forme de dette publique est une source majeure de fonds propres, et que la capacité de la banque centrale à trouver des crédits suffisamment sûrs (après décote) et de les échanger contre des devises « changent » ces crédits en fonds propres. Donc, le crédit, loin d’être l’essentiel de la monnaie et les devises l’accessoire, n’est digne d’être une monnaie que dans la mesure où… il y a des devises pour le soutenir. S’échiner à donner la prééminence monétaire aux banques, c’est dire à l’économie qu’il ne lui reste aucune source de financement (puisque nous arrivons à épuisement du crédit), et c’est affirmer que la promesse de payer 100 €, que le crédit de 100 € est une forme supérieure de monnaie à un billet de 100 €, que le chèque de 100 € qui peut être non-recouvrable est plus que le billet de 100 € qu’il promet.

          (les "fuites" constituées de la demande de billets et des réserves obligatoires … il n’y a plus de besoins compensation si l’on considère le système bancaire dans son ensemble)

          Il y a en plus au moins les versements au Trésor, un compte à la banque centrale, et non au sein d’une banque commerciale.

          Vous avez raison de dire que multiplicateur monétaire et vitesse de circulation sont deux notions bien distinctes. J’ai vérifié ce point et vous l’accorde. Je crois que je vais en faire un billet suite à celui-ci. Corrigez-moi si je me trompe, mais plus la vitesse de la monnaie est forte, plus le PIB fonctionne avec peu de monnaie (crédits ou devises), et plus la vitesse est faible, plus le Ponzi de la finance ne ruisselle pas jusqu’à l’économie réelle (même sous forme de salaires pour les traders etc.). N’est-ce pas ?

          Oui, nous sommes d’accord sur le besoin de déficits publics. Mais je ne comprends pas les réticences de ceux qui sont d’accord à admettre que le nom de monnaie revient de droit en premier aux devises. Pourqui expliquer la nécessité du déficit public en affirmant que « ce sont les banques qui créent la monnaie ». Une nostalgie pour les thèses orthodoxes par lesquelles ils sont entrés en matière ? Je ne sais pas.

          Amicalement,

          JB

        • A-J Holbecq

          On peut très bien dire que ce sont les banques (sous entendu "commerciales") qui créent la monnaie (sous entendu "secondaire") et proposer d’augmenter le déficit public car ceux qui le proposent savent très bien que le déficit est toujours financé en "monnaie centrale" (la Banque Centrale monétise des obligations de l’État et cette monnaie centrale est versé au compte du Trésor Public) . Les "adeptes" du 100% monnaie demandent comme Allais que toute croissance de la masse monétaire passe uniquement par cette création. Ils ajoutent qu’ils appellent "monnaie" les moyens de paiement totalement liquides (c-à-d immédiatement disponibles, qu’ils soient scripturaux ou en espèces) et épargne les moyens de paiement qui ne sont pas immédiatement disponibles, étant prêtés (ce qui explique la séparation demandée dans le système bancaire, entre banque de dépôts qui s’occupe uniquement de la gestion des liquidités et les banques de prêts, intermédiaires entre épargnants et emprunteurs … ce qui n’a rien à voir avec l’idée du Glass Steagall)

          Personnellement je comprends que vous décidiez d’appeler "devise" ce que la majorité des économistes (et les instances officielles) appellent "monnaie centrale/monnaie de base" (monetary base), et "crédit" ce qu’ils nomment monnaie de crédit (monnaie secondaire, monnaie bancaire, monnaie de second rang) … mais est ce que vous pensez que vous allez pouvoir vous faire comprendre plus facilement ? Je ne le crois pas.

          Il me semble que le néochartalisme gagnerait à dire " nous ne considérons comme monnaie que la monnaie centrale puisque la monnaie secondaire/bancaire n’est qu’une monnaie privée et n’a donc pas les attributs de garanties qu’offre la monnaie centrale" … nous ferions dans ce cas un pas l’un vers l’autre, car, je le maintiens, il n’y a pas un grand écart entre néochartalisme et 100% monnaie .

          Amicalement
          AJH

        • Mmmh. Trop de sous-entendus. D’expérience, les gens ont peur que les banques « n’aient plus assez d’épargne à prêter » et que tout s’effondre. (cf la fin de commentaire http://frappermonnaie.wordpress.com/2013/07/15/le-non-multiplicateur-monetaire/#comment-2296 ;)

          Pour moi, le 100 % monnaie (curieux que vous défendiez tant le crédit comme monnaie avec un nom pareil), c’est un néochartalisme plus extrêmement anti-crédit que Mosler lui-même (il abandonne les taux directeurs, mais veut bien autoriser le crédit). C’est plus extrême et moins souple que d’avoir les deux outils. Et il n’y a pas non plus de prise en compte des stabilisateurs automatiques (Allais défend une règle des k-pourcent de croissance par an de la masse monétaire mais sans multiplicateur monétaire). C’est un néochartalisme qui parait trop étroit à mon goût.

          Est-ce que le terme « devise » réglera les problèmes de pédagogie ? Je pense qu’il aidera mais ne fera pas tout loin s’en faut. J’ai même peur qu’en le lançant dans l’arène idéologique il finisse aussi éreinté que « monnaie ». Il m’est venu sur le tard, à mi-rédaction du manuscrit. « Devise » me semble encore préservé, aujourd’hui : Quand on dit devise aux gens, ils comprennent pièces et billets étrangers. Une fois qu’on leur a rappelé que la devise antionale est aussi une devise, il n’y a plus de difficulté. Réutiliser le mot « monnaie » restreint aux devises, et citer des personnes parlant de « monnaie » en un autre sens s’est révélé en pratique redoutablement contre-productif. Et les épithètes saccadent la lecture, comme banque (centrale/commerciale ?). Je verrai bien.

          Amicalement,

          JBB

        • A-J Holbecq

          C’est simplement que le terme "100% money" a été utilisé en premier par Fisher (1)… et je n’ai pas voulu ici compliquer le problème. Je reconnais qu’il n’est pas "parlant" et pour ma part j’essaye d’utiliser le terme "SMART" (Système Monétaire A Réserves Totales).

          Nous sommes d’accord que le SMART est un néochartalisme extrême (les banques commerciales ne peuvent plus faire de crédits nouveaux et ne sont plus que des intermédiaires entre épargnants et emprunteurs ), mais c’est le seul moyen de contrôler exactement le montant des moyens de paiements en les garantissant.
          C’est en plus un système très libéral: les taux d’intérêts sont déterminés uniquement par le "marché" (seul le Trésor Public – la collectivité – bénéficie à l’origine de monnaie nouvelle sans intérêts)

          Allais proposait une croissance de la masse monétaire (on parle ici des "liquidités" seulement,c-à-d l’équivalent des actuels DAV) de "inflation + croissance PIB escomptés" , mais un Gouvernement pourrait très utilement décider d’augmenter le financement du Trésor Public d’une manière plus importante, par exemple de l’équivalent du déficit en période de récession; l’important est d’éviter trop d’à-coups annuels.

          Amicalement

          (1) voir http://www.univ-orleans.fr/deg/GDRecomofi/Activ/diatkine_birmingham.pdf

  5. A-J Holbecq

    " De toute façon, la théorie des fonds prêtables n’est pas un guide digne de ce nom pour comprendre la création monétaire, parce que dans nos systèmes actuelles, les fonds prêtables par la banque centrale sont infinis, c’est la capacité d’emprunt qui est la limite. Les emprunts illimités de l’intrépide marché prêts à se lancer à l’infini ne sont qu’un mythe, le multiplicateur monétaire n’est pas la limite, comme le prouve le présent article notamment. "

    Tout à fait d’accord … on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif … pour le reste, j’y reviendrai demain ;-)

  6. Il y a bien création monétaire par les banques mais au niveau macro-économique, ce n’est pas techniquement de la "monnaie" (ou devise), c’est du crédit bancaire ou le "leverage" de la monnaie d’État.
    Cela n’a rien a voir avec la theorie neo-liberale (et jorionesque!) qui pretend que les banques pretent les depots bancaire.
    Money multiplier and other myths
    http://bilbo.economicoutlook.net/blog/?p=1623

    Un article de James K. Galbraith qui explique la phobie des déficits publics:

    "Pour les gens ordinaires, les déficits budgétaires publics, malgré leur mauvaise réputation, sont bien mieux que le crédit bancaire. Les déficits mettent la monnaie directement dans les poches des gens ordinaires. Ils possèdent cet argent de façon permanente, n’ont pas a le rembourser, et peuvent le dépenser comme ils le souhaitent. S’ils le souhaitent, ils peuvent le convertir en obligations du gouvernement qui rapportent des intérêts ou ils peuvent rembourser leurs dettes. Cela s’appelle une augmentation de "richesse financière nette". Ces dans l’intérêt des gens ordinaires, mais ce n’est pas dans l’intérêt des banques. Et cela, en terme simple, explique la phobie des déficits de Wall Street, des médias et des économistes de droite.
    Les banquiers n’aiment pas les déficits parce que cela entre en compétition avec le crédit bancaire comme source de croissance économique."

    In Defense of Deficits -James K. Galbraith
    http://www.thenation.com/article/defense-deficits

    Un article traduit (en entier) de Galbraith
    Pourquoi la Commission sur la Fiscalité ne sert pas le peuple Américain Par James K. Galbraith
    http://alienaeconomics.blogspot.com/2010/09/pourquoi-la-commission-sur-la-fiscalite.html

  7. Anonyme

    Le "multiplicateur" est une des foutaises des économistes que je dénonce depuis longtemps; holbecq ne comprend toujours rien à rien; Le "multiplicateur" serait tout au plus l’équivalent du nombre de transactions qu’une unité de monnaie peut opérér rapportées au temps qui passe. et comme nous sommes confrontés massivement à la trappe aux liquidités – au Japon depuis 1991, et dans le reste du monde depuis 2007- les banques centrales s’emploient tout juste à éviter des effondrements déflationnistes (du fait de la trappe), et c’est pourquoi elle finiront, y compris la BCE, par injecter toujours davantage de monnaie fraîche, même si celle-ci ne descend guère dans l’économie dit réelle.
    Nous sommes confrontés à une monnaie qui circule mal parce qu’elle est devnue trop souvent la valeur refuge ultime.
    Cette situation en théorie hyperinflationniste ne l’est pas, car aucun pays au monde ne présente plus de "monnaie refuge", comme cela était le cas dans le passé.
    Une redémarrage ne pourrait intervenir que si on émettait une monnaie nouvelle, marquée par le temps ou monnaie dite "fondante".

  8. S&P économiste en chef : Répétez après moi : les banques ne prêtent pas et en peuvent pas prêter leurs réserves…

    http://www.standardandpoors.com/spf/upload/Ratings_US/Repeat_After_Me_8_14_13.pdf

  9. Pingback: La nouvelle bulle théorique libérale : le market monetarism | Frapper monnaie

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