5. Vers la symbiose ?

Il me faut conclure la série sur le libéralisme comme religion séculière. Comme le sujet nécessiterait énormément de recherches supplémentaires pour donner et un diagnostic et des propositions de solutions pleinement satisfaisante, ce billet donnera l’impression d’un bilan d’étape plutôt que d’une fin, mais la forme du blog se prête — je m’en rends de mieux en mieux compte avec l’expérience — assez mal à la recherche. Billet promis, biller dû.

Donc, nous n’échappons toujours pas vraiment à la religiosité. Que ce soit celle traditionnelle et « bien identifiée » ou cette étrange religiosité séculière, cette religion de néant, qui demeure l’un des angles morts de notre pensée. Comment donc éviter que notre religiosité « s’ignore pour telle, ou, mieux, se nie pour telle », comme l’a dit Gauchet ?

L’une des solutions proposées est d’éradiquer toute religiosité « une bonne fois pour toute », considérant que la religiosité est le problème, ou au moins qu’il n’y a aucune solution que la religiosité soit seule à apporter mais que certains problèmes ne puissent être éradiqués sans elle avec. Ce programme d’athéisme militant a sans cesse été renouvelé, mais jamais réalisé. Déjà, il y a deux siècles on pouvait le constater, et Alexis de Tocqueville, le plus universellement admiré des penseurs de la démocratie, nous écrivait :

En France, on attaqua avec une sorte de fureur la religion chrétienne, sans essayer même de mettre une autre religion à sa place. On travaillait ardemment et continûment à ôter des âmes la foi qui les avaient remplies, et on les laissa vides. Une multitude d’hommes s’enflammèrent dans cette ingrate entreprise. L’incrédulité absolue en matière de religion, qui est si contraire aux instincts naturels de l’homme et met son âme dans une assiette si douloureuse, parut attrayante à la foule. Ce qui n’avait produit jusque-là qu’une sorte de langueur maladive engendra cette fois le fanatisme et l’esprit de propagande.

de Tocqueville Alexis, L’ancien régime et la Révolution, Gallimard, Paris, 1967 , 378 p., p. 243-244

Car telle est en effet la terrible alternative de l’athéisme. Soit l’athée ne croit plus en rien et la manifestation en est évidemment la dépression, la « langueur maladive », l’« assiette si douloureuse », comme nous la qualifie Tocqueville. Soit l’athée croit en quelque chose, que ce soit la Plaisir, la Raison, le Communisme, ou tout autre chose, et il devient aussi incapable de se ressaisir en cas d’erreur que le plus obtus des croyants « traditionnels », et n’a plus cette instance supérieure qui lui dicte qu’il ne comprend pas tout, dont il sait qu’il peut lui révéler des surprises. Les religieux séculaires, ceux qui se leurraient sur le nihilisme de leur foi, ont infligé un démenti particulièrement sanglant à la thèse du religieux source de tous les fanatismes que nous ont légué les Lumières. Les totalitarismes ont fait passer les régimes passés pour des merveilles de retenue et de douceur. Le libéralisme ne s’en sort qu’à peine mieux : dénonçant convulsivement tout risque de sombrer dans un tel abîme, il inhibe toute initiative collective donc toute capacité à se ressaisir, à faire front contre de tels monstres historiques. À défaut d’en être à part entière, le libéralisme les suscite par la détresse dans laquelle il plonge et par la faiblesse de sa réponse. Ce sont des économies de guerres lourdement étatisées, des communautés fortement encadrées et suffisamment solidaires qui ont pu faire face, pas un « marché libre et spontané », et c’est encore le retour de l’État durant les Trente Glorieuses qui a évité que ce qui restait de démocratie n’aborde la lutte à mort avec le communisme dans les mêmes conditions que les années 1930.
L’actuel retour du libéralisme signe, justement, aussi le retour de ces dépressions majeures qui laissent comme collectivement impuissants, avec ce fantôme d’État insuffisant pour être autre chose qu’une impuissance publique mais suffisant pour nous remémorer que nous n’avons pas à rester atomisés et sans espoir.

Plus proche de nous, Sartre constatait avec dépit que « nous sommes tous catholiques » encore après la guerre. Et parmi les contemporains, nous pouvons citer Michel Onfray, avec sont Traité d’athéologie, où il nous explique que les religions et en particuliers les monothéismes sont la source du mal, et que l’athéisme nous en libérera même s’il est encore à définir, le Traité d’athéologie invoquant qu’advienne enfin un traité d’athéologie. Un vœu pieux manifestement.

L’éradication de toute religiosité en l’humain est donc exclue, tout comme sa dissimulation, qui pose trop de problèmes aussi nous l’avons vu.

Une autre alternative consisterait à un retour inconditionnel du religieux. La fameuse « sainte ignorance » comme l’appelle judicieusement Olivier Roy. Ce n’est évidemment pas moi qui vais prôner un tel dédain pour la raison. Ce blog montre plus que suffisamment à quel point j’aime bien compléter mes intuitions par des élaborations rationnelles s’enchaînant solidement à partir des faits. Surtout, la « sainte ignorance » ne s’est pas révélée très praticable au cours des millénaires. Manifestement, si dieu s’ingère dans nos vies, ce n’est pas au point de nous dispenser de toute responsabilité organisationnelle, loin de là. Donc, il faut pour se guider, de toute façon, s’aider de la raison. Je croirais à la vanité absolue de la raison le jour où les croyants n’auront besoin ni de théologiens, ni de juristes ni de quoi que ce soit de formel généré ou entretenu par leurs volontés.

De ce deux impossibilités résultent la seule voie praticable : il faut veiller et nourrir sa religiosité pour être capable de s’émerveiller, de croire qu’on a pu saisir quelque chose d’essentiellement vrai et bon et qu’on peut en conséquence agir et poursuivre un but avec un sain espoir de bonheur. Plutôt que d’errer en vain. Et ceci tout en sachant confronter les choses les unes contre les autres afin de traquer l’erreur et le dévoiement, d’empêcher le désastre de survenir ou de s’installer à partir de nos élans. La condition indispensable d’une telle symbiose est évidemment de reconnaître, sans tricher, ce qui ressort du sentiment religieux, de la croyance, de ce qui ressort de la démonstration univoque. Par exemple, sans mentir sur le caractère rationnel ou non de tel aspect d’une démonstration, sans désirer une chose au point d’en décréter la réalité, toujours avec une parfaite lucidité sur les choses. Une gageure, assurément.

C’était donc mon dernier billet sur le libéralisme comme religion séculière. Du moins avant très longtemps. Ce qui en rassurera beaucoup sans doute.

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7 Commentaires

Classé dans Religion séculière

7 réponses à “5. Vers la symbiose ?

  1. C’est la fin de certaines croyances.

    C’est la fin de certaines religiosités.

    C’est la fin de certaines illusions.

    C’est la fin de certains dogmes.

    Lundi 22 juillet 2013 : Eurostat publie les chiffres de la dette publique du premier trimestre 2013.

    La Grèce, l’Italie, le Portugal, l’Irlande, la Belgique, la France, l’Espagne, le Royaume-Uni, Chypre sont en faillite.

    La dette publique de ces Etats atteint des sommes inimaginables.

    La dette publique de ces Etats est hors de contrôle.

    Les soi-disant « plans de sauvetage » de l’Union Européenne, de la BCE et du FMI sont un échec total.

    En Europe, plus personne ne contrôle quoi que ce soit.

    La question est donc :

    « QUAND vont avoir lieu ces défauts de paiement ? »

    1- Médaille d’or : Grèce. Dette publique de 305,291 milliards d’euros, soit 160,5 % du PIB.

    2- Médaille d’argent : Italie. Dette publique de 2034,763 milliards d’euros, soit 130,3 % du PIB.

    3- Médaille de bronze : Portugal. Dette publique de 208,284 milliards d’euros, soit 127,2 % du PIB.

    4- Irlande : dette publique de 204,054 milliards d’euros, soit 125,1 % du PIB.

    5- Belgique : dette publique de 394,220 milliards d’euros, soit 104,5 % du PIB.

    6- France : dette publique de 1870,294 milliards d’euros, soit 91,9 % du PIB.

    7- Espagne : dette publique de 922,828 milliards d’euros, soit 88,2 % du PIB.

    8- Royaume-Uni : dette publique de 1385,701 milliards de livres sterling, soit 88,2 % du PIB.

    9- Chypre : dette publique de 15,342 milliards d’euros, soit 86,9 % du PIB.

    http://epp.eurostat.ec.europa.eu/cache/ITY_PUBLIC/2-22072013-AP/FR/2-22072013-AP-FR.PDF

  2. Mardi 23 juillet 2013 :

    A propos des défauts de paiement des pays de la zone euro, Jean-Marc Vittori écrit :

    Réfléchir à l’effacement des dettes publiques.

    C’est intenable. En un an, la dette publique a augmenté de 450 milliards d’euros dans les pays de l’euro.

    [ ... ] 

    La deuxième manière est sans nul doute plus violente, mais elle va sans doute finir par s’imposer : c’est l’effacement d’une partie de la dette. En jargon, on parle de restructuration pour ne pas effrayer l’épargnant qui détient cette dette d’une manière ou d’une autre. La Grèce y est passée l’an dernier. Le Portugal, qui aura beaucoup de mal à lever les 15 milliards d’euros prévus sur les marchés l’an prochain, risque d’y aller. Les autorités européennes acceptent peu à peu la perspective de la restructuration, comme l’ont prouvé le plan grec de l’an dernier, l’intervention chypriote cette année, ou l’imputation des pertes des banques à leurs créanciers prévue dans le projet d’union bancaire. Le FMI, lui, a lancé en avril dernier un vaste chantier sur le sujet en soulignant que les restructurations ont souvent été par le passé trop faibles et trop tardives. Les propositions abondent : processus d’arbitrage, création d’une cour internationale de restructuration des dettes, allongement automatique des maturités des obligations émises par un Etat en cas d’assistance financière fournie par le Mécanisme européen de stabilité… La sortie de la crise européenne dépendra de notre capacité collective à gérer un effacement de dettes, puis ses conséquences économiques et sociales. Il est urgent d’y réfléchir.

    http://www.lesechos.fr/opinions/edito/0202911635059-reflechir-a-l-effacement-des-dettes-publiques-588695.php

    Les pays européens qui vont faire défaut sont les suivants :

    Grèce, Italie, Portugal, Irlande, Belgique, France, Espagne, Royaume-Uni, Chypre, et plus si affinités.

  3. L’éditorialiste du journal « LES ECHOS », Jean-Marc Vittori, vient de comprendre que plusieurs pays de la zone euro vont faire défaut.

    Et maintenant, dans le journal « LA TRIBUNE », c’est Patrick Artus.

    Ils commencent à comprendre.

    A propos des défauts de paiement des pays de la zone euro, Patrick Artus écrit :

    « Un défaut est inévitable pour les pays les plus vulnérables de la zone euro »

    La Tribune : Mais n’y a-t-il pas un danger d’une réaction en chaîne si l’un des pays de la zone euro fait défaut ?

    Patrick Artus : Le problème, c’est que l’on n’a pas mis en place les institutions nécessaires pour permettre d’éviter la contagion. Par exemple, si demain le Portugal fait défaut, nous n’avons rien pour empêcher les marchés d’attaquer les autres dettes européennes. Quant à l’OMT, il est inefficace parce qu’il ne peut être déclenché que si un pays demande à être placé sous programme d’aide. Il n’intervient qu’après le désastre, alors que ce mécanisme devrait être préventif. Mais il n’y a pas que cela. Il faut aussi prendre en compte le fait que les banques sont d’énormes détenteurs de dette publique. Pour qu’il y ait un défaut organisé, il faut prévoir avant une recapitalisation des banques. Or, le MES n’est pas prêt. Donc pour l’heure, un défaut signifierait automatiquement une crise bancaire.

    http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20130723trib000777111/patrick-artus-un-defaut-est-inevitable-pour-les-pays-les-plus-vulnerables-de-la-zone-euro.html

  4. Quoi de plus « naturel » pour des êtres humains, que la religion ou ses ersatz comme le libéralisme? Il me semble que ce qui est en jeu, c’est l’aptitude humaine à faire corps, à s’identifier à un groupe. Sans doute une caractéristique qui a contribué à notre espèce de gagner (momentanément) la rude bataille de la sélection. Toute action POUR un groupe, quel qu’il soit, engage son auteur et le fait basculer dans le parti-pris, ne serait-ce qu’un peu. C’est le point de départ. C’est observable à l’infini. Chacun de nous a besoin de se connecter à un groupe comme s’il s’agissait d’une centrale d’énergie psychique. Personne n’aime se sentir mis à l’écart, exclus.
    Je milite comme toi pour la prééminence des faits et de la raison sur l’idéologie ou le dogmatisme, mais je ne rêve pas d’un homme nouveau genre « homo raisonabilis » qui résoudrait cette question. Les moulins à vent, c’est pas mon truc. Par contre, je crois que le savoir faire en architectures organisationnelles et en procédures délibératives recèle un potentiel plus important pour faire une place plus importante à la régulation de nos choix basés sur l’information (informartion pris dans le sens initial de connaissance et reconnaissance des faits), ce qui suppose une protection particulière accordée à celui qui dit la « vérité » avec un petit v. Pour le moment, il n’y a guère que les entreprises qui se penchent sur ces questions d’organisation et de procédures de prises de décisions et seulement dans le but d’en tirer plus de la bête sous des aspects participatifs flatteurs.
    En conclusion, je crois que la façon dont tu poses cette question de la religion libérale est vaine et qu’elle présuppose un homme nouveau, ce qui constitue une impasse parce qu’on n’a pas d’autre choix que de faire avec les humains tels qu’ils sont, c’est à dire aptes et fortement enclins au parti-pris, qualité de cohésion et déficit de raison en même temps.

    • Pour tes vacances et pour illustrer mon propos de façon littéraire, tu peux lire un des livres de l’excellent observateur de l’être humain Jean Teulé « Mangez-le si vous voulez ». Formidable mise en scène du parti-pris au travers d’un lynchage immonde issu d’un malentendu.

  5. Merci pour votre tentative de combattre le liberalisme. Il y a des citations très intéressantes. Ma paresse me vous ferait seulement demander eventuellement votre argumentation en quelques points plus concentrés.

    Votre critique ne se confronte t-elle pas aussi à la difficulté de trouver la forme chimiquement pure du libéralisme. On trouve toujours plus libéral que celui qu’on arrivait à rencontrer avant… Souvent, pour ces purs, notre régime actuel n’a rien à voir avec leur espérances politiques et économiques. Il donnent l’impression de ne pouvoir jamais etre comblé.

    Malgré tout, si je devais retenir un élément fondamental du libéralisme, ce serait le refus de la dimension sociale de l’homme. Croire qu’il peut se libérer de tout lien. Le refus de repondre à la question de Dieu, « Où est ton frère Abel ? »

    Ce refus de la dimension sociale conduit à une horreur de la solidarité qui conduit souvent à l’absurdité.

    Derrière, il y a le mythe de l’autonomie personnelle que Girard ne cesse de condamner. Le libéral ne comprend pas le désir humain, sa capacité à construire des idoles. Il pense alors se sortir des conflits par l’idolatrie monétaire et une compréhension de la responsabilité limitée à son soi. (une idolatrie du soi, si on veut revenir à votre religion séculière)

    C’est une sorte de secte de « superman » qui ne comprennent pas pourquoi le reste de l’humanité ne cherche pas à leur ressembler. Ce qui fait leur arrogance, leur vanité et quelque fois leur dangerosité car ignorant les liens de domination qu’ils veulent tisser et brisant les structures empêchant l’indifférenciation et laissant place à la concurrence de tous contre tous:

    Il y a une mode sur internet du libéral catholique… Elle m’est aussi compréhensible que possible…

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