La lenteur de la circulation de la monnaie

Suite au billet sur le non-multiplicateur monétaire, à un autre élément fondamental dans la théorie monétariste (dans sa version ciblage d’inflation pour être précis, il semble que la Fed et la Banque d’Angleterre se dirigent vers le market monetarism, encore une autre version, tandis que la BCE se dirige vers le néant) qui est censée présider pour le meilleur à nos destinés. Petit rappel :

Friedman a tenté, et largement réussi, de réhabiliter la théorie quantitative de la monnaie, qui remonterait jusqu’à Copernic, et qui est résumé par l’équation suivante, beaucoup plus tardive et due à Irving Fischer :

M.V = P.T

Avec M, la quantité de monnaie (dont de nombreux crédits) en circulation, P le niveau général des prix, T le nombre de transactions effectuées par l’économie et V, la vitesse de circulation de la monnaie. Cette équation nous dit que sont égaux les deux produits suivants : d’une part, le nombre de transactions multiplié par la valeur moyenne de ces transactions, et d’autre part, la masse des moyens de paiements (cash ou différés voire compensés via le crédit) multiplié par leur « vitesse de circulation ».
Ainsi définie, la relation ne peut pas être prise en défaut. Pas plus que si l’on décide de (sur)nommer quelque chose d’une certaine manière. Sauf que, de même qu’un surnom peut se perdre à force de ne se rattacher à rien de vivace, de même c’est à partir du moment où on essaie d’utiliser cette équation que les choses se gâtent.

P et T sont encore aisément traitables : il suffit de calculer la somme de toutes les ventes pour avoir le même produit P.T. En statistique habituelle, P.T s’appelle le PIB.

M et V sont beaucoup plus problématiques. Le multiplicateur monétaire M n’est pas fiable, comme nous l’avons vu, car il peut varier au point de ne plus rien multiplier. Il est simplement plaqué sur le réel, mais le réel en-dessous est trop mouvant pour que M puisse être parfaitement contrôlé par la banque centrale. En particulier, si le désir de faire de nouveaux crédits n’est plus là, alors il ne sert à rien de rajouter de la « base monétaire » (des devises nationales, du liquide, en clair) à ces crédits imaginaires.

Un problème d’autant plus épineux que le contrôle de la masse monétaire est nécessaire pour pouvoir compenser V. Petite citation de M. Friedman sur l’incapacité de V à stabiliser une crise monétaire :

la vitesse tend à augmenter durant la phase d’expansion du cycle et à baisser durant la phase de contraction.

Friedman Milton, Schwartz Anna Jacobson, The Great Contraction, Princeton University Press, 1965 (1963), 150 p., p. 6

Ou pour le dire simplement : la vitesse de circulation de la monnaie ne stabilise pas l’économie mais au contraire amplifie ses mouvements, tant à la baisse qu’à la hausse. Autrement dit, selon les monétaristes eux-mêmes, il est d’autant plus nécessaire de maîtriser la masse monétaire que la vitesse de la monnaie ne fera qu’amplifier le problème.

Voici les séries utilisées pour calculer « la vitesse de la monnaie » :

Agrégats Monétaires et PIB aux États-Unis

Le calcul de la vitesse de la monnaie est très simple et consiste à diviser le PIB par l’agrégat monétaire considéré. On peut voir en effet le PIB comme une somme de transactions réalisables plus ou moins à crédit. Bien que la Fed de St Louis ne fournisse pas de vitesse de la monnaie pour la base monétaire, je l’ai calculé avec la même méthode qu’elle utilise pour les autres :

Vitesse de la Monnaie aux États-Unis

Plusieurs observations : Plus on s’approche de ce que la banque centrale contrôle (la base monétaire), plus le lien entre PIB et l’agrégat est volatile, au point que le ratio varie de 1 à presque 4 pour la vitesse de la base monétaire (courbe accidentée). À l’inverse, plus on s’éloigne de ce que la banque centrale contrôle, en faveur d’un agrégat exhaustif de tous les crédits possibles, plus la tendance globale est stable, comme la vitesse de M2 qui varie de 1 à 1,4 seulement (courbe très lisse et horizontale). Ces faits confortent la thèse affirmant que la banque centrale accommode l’économie et la module beaucoup plus qu’elle ne la dirige.

Une autre observation est la frappante similitude entre la vitesse de la base monétaire et le multiplicateur monétaire. Dans les années 1980, les deux ratios oscillent à la baisse, puis diminuent avant un brutal effondrement avec la crise de 2008, et la massive injection de devises pour sauver les banques. Alors que chaque dollar pouvait solder jusqu’à 21 dollars de PIB à crédit, il n’y en a même plus 6 de soldés actuellement. La vitesse de M1 est très similaire aussi, quoique sa masse diminue l’amplitude du ratio et donc de ses variations.

La vitesse de M2 diffère nettement. Durant les années 1990, sensiblement plus de crédits pour le PIB sont soldés par dollar de crédit M2 détenu par les banques. Mais cette lente « accélération » des crédits M2 est stoppée par la récession de 2001, et stagne jusqu’au décrochage léger de 2008. Depuis, le ratio s’érode lentement, au point de finir sur son plus bas niveau historique actuellement. Donc, même pour les crédits M2, la banque centrale est confrontée à un problème de thésaurisation : les gens ont de moins en moins envie de risquer leurs économies dans le marché actuel, et préfèrent se constituer un matelas sécurisant. Pour financer la croissance des États-Unis, il faut financer d’abord financer ce désir d’épargne, sans quoi le PIB n’augmente pas. Nul mystère que dans ces conditions, les États-Unis soient capables de maintenir des déficits fédéraux records depuis l’après-guerre tout en ayant une inflation habituelle. (Une autre raison en est la persistance d’un déficit extérieur)

Remarquons pour finir que les concepts de multiplicateurs monétaires et de vitesse de circulation de la monnaie, si distincts dans les esprits monétaristes, se révèlent extrêmement proches tant dans leur traitement pratique, statistique, que dans leur comportement observé. Cela n’étonne nullement un esprit néochartaliste, qui voit le financement de l’économie avant tout assuré par la présence d’actifs nets (en clair, les devises données par un déficit public), et qui estime les crédits comme ne faisant essentiellement que profiter et amplifier la tendance créée par ces actifs nets, la banque centrale modulant seulement ces amplifications par ses taux directeurs. Le privé est toujours confronté au même problème : ses actifs ne sont pas nets, c’est-à-dire qu’ils sont créés avec un passif correspondant, et que la somme de ces opérations monétaires est toujours de zéro. Le privé ne résout pas un problème d’endettement, il le déplace. Ce qui ressemble le plus à un problème d’endettement est le paiement du crédit qui fait disparaître et le passif et l’actif, laissant intact le problème du financement…

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15 Commentaires

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15 réponses à “La lenteur de la circulation de la monnaie

  1. C’est pas mal du tout comme analyse !

    Maintenant qui donc est "le public" et ce "déficit" bien identifié se fait en faveur de qui et au détriment de qui ?

    Qu’en est-il des individus(t) et des individus(t+dt) ainsi placés dans le champ monétaire et économique ainsi identifié et analysé ?

    Qu’en est-il lorsque, au bout d’une espérance de vie ev=80 ans, les individus(t+ev) ont remplacé les individus(t) ? Lesquels ont bénéficié d’un "actif net" et lesquels n’en ont pas bénéficié ?

    Sans préciser ces points, sans préciser quels individus bénéficient ou ne bénéficient pas et comment, du "déficit" ainsi identifié, comment une telle analyse prétendrait-elle définir quelque réalité que ce soit, détachée de la vie des hommes ?

    S’agit-il d’une description physique qui ne dépendrait aucunement de l’analyse des individus pour être vraie ou bien d’une description relative à la somme des vies individuelles ?

    cf

    free software and free money http://blog.creationmonetaire.info/2013/07/rmll2013-free-software-and-free-money-la-video.html

    Définition d’une monnaie libre http://blog.creationmonetaire.info/2013/06/definition-dune-monnaie-libre.html

    Symétrie temporelle http://www.youtube.com/watch?v=yPWSfNW6QSw&list=PL0UDqLtXevvH1w83dlXvs7PmLKaJlFnMx

    • Tu changes de pseudonyme pour faire ta publicité, maintenant, Galuel ?

      • Non, c’est que ton site ne permet pas que je signe avec le mien. Il semble demander un compte wordpress centralisé. Or je n’ai pas une telle chose. Donc j’ai utilisé celui-là.

        • Avant tu utilisais le pseudonyme Galuel, et non atrescu.

        • Avant(t-d) n’est pas le présent(t). Donc ce qui était hier n’est pas ce qui est aujourd’hui, et ce qui sera(t+d) n’est pas ce qui est(t). C’est pourquoi tout homme qui ne comprend pas le flux(t) a tendance à penser que le monde est figé, contredisant la Vérité qui est que le flux humain se renouvelle d’instant en instant, les vivants ayant entièrement remplacé les morts au bout d’une espérance de vie.

          Sachant cela, l’individu qui a compris le principe du flux(t) ne s’étonne absolument pas que G(t-dt)=Galuel alors que G(t)=atrescu et que G(t+dt)=Inconnu, et que donc il est impossible de baser la monnaie reflétant les valeurs inconnues sur autre chose que l’homme(t) et la Somme(t->t+ev) des Hommes(t).

          Ce faisant, il comprend qu’il n’y a de monnaie libre que de monnaie à Dividende Universel selon la TRM, et que tout autre discours consiste à nier le principe de relativité de toute valeur, et donc à nier les 4 libertés économiques.

        • J’ai revérifié et les règles pour pouvoir commenter sont toujours aussi libres que lorsque je les avais mis en place, il y a de nombreux mois de cela. Bizarre. Une bogue ?

        • Je devais avoir un compte Galuel Google, pas WordPress. Or j’ai quitté les silots privateurs, twitter inclu: http://blog.creationmonetaire.info/2013/03/movim-un-choix-ouvert-et-libre.html

        • Je viens de tester et j’ai trouvé le problème. Bizarrement (ce n’est pas un de mes réglages), lorsqu’une adresse électronique a été utilisé pour un compte wordpress, il n’est possible de la réutiliser qu’avec le compte en question.

          Mais tu peux mettre ton pseudonyme et site en lien les plus habituels sans soucis.

          J’espère que ça te redonnera ton calme. Cordialement,

          JBB

        • Je cite :

          J’espère que ça te redonnera ton calme. Cordialement,

          Etrange remarque…

          Encore eût-il fallu que l’eusse perdu à quelque moment que ce soit… Et que cela eusse pu avoir quelque rapport même lointain avec le Scmilblick.

          La TRM établit le champ différentiel local dJ(x,y,t) = d(MV-PT) = dMV + MdV – dPT – TdP qui établit dans son élément dMV la création LOCALE de monnaie dM. "Local" étant de façon irréductible la dimension liée à l’individu pendant une unité de temps dt, fondement sans lequel toute réflexion économique ne balaye que du vent.

          Aussi MV = PT n’est qu’une approximation vraie sous certaines conditions, alors que dJ(x,y,t) établit le champ différentiel, donc une mesure relativiste, donc absolument pas une Loi, ce qui n’a aucun sens, puisque l’homme est libre de jouer sur chacun des paramètres.

          Le discours portant sur l’adéquation entre mesures constatées et MV=PT ne sait pas ce qu’il fait. Souhaite-t-il établir l’égalité ? Souhaite-t-il corriger la réalité, bafouant les libertés d’autrui sous prétexte de "coller" à une affirmation ? Souhaite-t-il mesurer l’écart empirique avec l’équation ? Souhaite-t-il retrouver l’un de ces 4 paramètres en SUPPOSANT que cette équation aurait quelque réalité théorique ou empirique ?

          Ca n’a pas plus de sens que de postuler la Gravitation Universelle, puis de dire qu’étant donné l’avance du périhélie de Mercure, alors on corrigerait G en conséquence ce qui invaliderait la Loi pour toutes les autres planètes. Alors que la Loi qui décrit correctement ce phénomène doit être revue entièrement depuis ses fondements, puisque c’est la Relativité Générale et son champ relativiste différentiel qui la décrit la plus correctement parmi toutes.

          Je crois que seul Yoland Bresson a parfaitement intégré ce point qu’il décrit sous une forme proche dans "la valeur temps".

          Les autres approches ont ce biais fondamental qui réside dans le fait de ne jamais comprendre que les données macro-économiques ne sont que des intégrales résultantes de champ qui n’ont aucune validité fondamentale.

          Cela reviendrait in-fine à considérer des propriétés des entiers naturels sans jamais se référer aux axiomes qui en font l’existence, autrement dit à dire tout et n’importe quoi au gré des incohérences liées à l’incomplétude.

          Certains ne s’en privent pas. Et ils ont du mal à comprendre ce que fait l’homme. Comme par exemple créer sa propre monnaie quand visiblement celle que d’autres lui proposent ne remplit pas les conditions de liberté.

          Par exemple la TRM a contrario, bien que visant les défauts du Bitcoin, n’a aucun mal à intégrer sa création par des individus, puisque c’est bien dM(x,y,t) qui est généré par l’homme et par personne d’autre.

          La TRM prédit son déploiement en tant que valeur, puis son effondrement futur du fait de son asymétrie, tout en n’y voyant que l’existence équivalente de toute autre valeur économique selon le même cycle.

          Il ne s’agit donc pas fondamentalement du problème du financement de "l’entreprise" ou du "privé" qui ne sont que des concepts vides de sens, séparant arbitrairement l’économie en pôles "publics", "privés", mais du soucis que l’homme a de pouvoir exercer ses 4 libertés économiques, donc du lien qu’une monnaie légitime établit avec tous les individus(t) et les individus(t+dt), ainsi qu’avec l’intégrale entre l’instant "t" et l’instant de renouvellement cyclique des hommes, au bout de 80 ans, d’une espérance de vie "t+ev".

          Lien qui, étant symétrique, ou non-symétrique établit le fondement d’une économie libre, ou non-libre, indépendamment de toute structure conceptuelle de second ordre qui s’appuierait sur les individus, les valeurs, les groupements d’individus ou les groupements de valeurs.

          La "vitesse" de la monnaie étant une quadrivitesse spatio-temporelle, c’est lorsque sa vitesse spatiale devient nulle, que sa vitesse temporelle (sa distribution individuelle) devient la force individuelle la plus marquée, du fait de l’équilibre des libertés individuelles dans l’espace-temps.

          Les valeurs étant parfaitement inexistantes par ailleurs puisque relatives.

  2. Encore un excellent article, merci.

    C’est vraiment agréable de se voir confirmer par des démonstrations argumentées, arithmétique et rationnelles, ce qu’on peut comprendre quand on décortique les idéologies qui ont prévalu à ces "théories"… et il se confirme que la "carte n’est jamais le territoire"…

  3. Anonyme

    pour radicaliser cette analyse juste, je rappelle que les agrégats monétaires inventés par les économistes de tout bord sont de la foutaise!
    Tout ce qui n’est pas "base monétaire" (à savoir M0 augmentée des avoirs détenus par les banques auprès de la banque centrale n’est tout simplement pas monnaie, et ne l’a jamais été, mais des avoirs monétaires, ce qui n’a aucunement le même statut.
    Alors toutes les constructions des économistes autour de ces agrégats sont à mettre à la poubelle sans reste!
    Ce qui reste, effectivement, c’est le ralentissement très important des transactions rapportées à l’unité de monnaie fiduciaire émise. Et cela est dû à la thésaurisation qui frappe, en volume et en valeur, désormais largement plus que 90% de la monnaie centrale émise. une monnaie devenue pour l’essentiel une "valeur refuge pour ceux s’en servent pour des coups spéculatifs.
    Si les banques centrales persistent à émettre une monnaie pour ne pas circuler dans une proportion supérieure à 90%, rien ne changera, sauf que ce taux s’approchera toujours davantage des 100%, sans les atteindre, car il suffit aux banques centrales d’en rajouter – aussi longtemps qu’il y aura du papier et de l’encre.
    Mais le système restera en crise irrémédiablement ainsi, même sans déclenchement d’hyperinflation, peu probable du fait que le phénomène est désormais mondial et sans véritable échappatoire sur une devise plus "crédible";
    Comme je l’ai souvent écrit, il suffirait d’émettre des billets nouveaux, frappés d’un "démurrage" (ou marquage par le temps) pour résoudre ce problème et pour redonner aux banques centrales les moyens d’une politique monétaire possible sans déflation ni inflation. Même en laissant les coupures actuelles en place, il suffit d’émettre les nouvelles exclusivement et qui circuleraient vite et bien pour que -via la thésaurisation ou un retour vers les banques centrales- toute cette gigantesque masse inerte disparaisse en peu de temps et sans dommage pour personne.
    Mais cela semble être trop"simple" pour les économistes qui brodent autour des "vêtements neuf de l’Empereur".

    • Ah enfin quelqu’un qui comprend et approuve mes réticences à qualifier le crédit de « monnaie » ! J’ai dû me rabattre sur le terme « devises » pour signifier la vraie monnaie, le M0/MB.

      Merci, je me sens moins seul.

      Pour le reste, Johannes Finck, la monnaie fondante demeure une solution très inélégante…

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