Ils approchent de la solution

La nouvelle commence à se répandre sur internet : Jan in ‘t Veld, chef de l’analyse économique par modélisation, a publié un rapport sur les conséquences de l’austérité en Europe. Mes lecteurs savent ce que je pense de la modélisation économique : Elle n’est utile qu’à la marge est n’est qu’aussi bonne que ce qu’on met dedans, c’est-à-dire qu’elle est beaucoup plus l’accomplissement, le couronnement d’une analyse réussie qu’une méthode pour comprendre et analyser la réalité économique. Ce rapport tente de modéliser les effets des divers plans d’austérité sur la croissance des pays de la zone euro.

Je vous épargne les détails techniques et vais directement aux conclusions.

Les simulations présentées ici montrent que des effets de débordements de plusieurs consolidations simultanées dans tous les pays de la zone euro ont exacerbé la récession chez les pays vulnérables et sous programme. Tandis que les multiplicateurs d’impact sont entre 0,5 et 1, selon le degré d’ouverture, les débordements négatifs peuvent ajouter entre 1,5 et 2,5 spa aux effets négatifs sur la croissance.

Autrement dit, lorsqu’on enlevait un euro de budget public au nom de l’austérité, l’activité perdait en moyenne 0,5 euro à 1 euro directement, et en plus, elle réduisait l’activité des voisins de 1,5 à 2,5 euros en standard de pouvoir d’achat (pouvoir d’achat constant malgré les variations de prix en chaque pays). Ils approchent de la solution, au sein de la Commission européenne. En effet, tout néochartaliste sait que seul le déficit public finance en définit l’économie, mais qu’il y a deux moyens de pallier son manque : le crédit et le surplus extérieur, c’est-à-dire en soldant toujours plus de transactions par devise du déficit public, ou en les prenant à l’étranger. Jusqu’en 2008, les officiels nous vantaient le crédit bancaire. Jusqu’à maintenant, privés du crédit bancaire, ils s’étaient mis à vanter les surplus commerciaux, à l’allemande. Maintenant qu’ils sont bien obligés de « découvrir » que ça aussi ne peut au plus que pallier le manque de déficit public, mais certainement pas le guérir, il ne leur reste plus qu’à l’admettre et l’embrasser, ce déficit public ! Cette fois, ils semblent avoir compris, ils n’ont plus qu’à conclure.

L’impact sur le PIB serait beaucoup plus faible si la crédibilité était atteinte plus tôt, à l’opposé de l’apprentissage graduel dans ces scénarios, mais les effets seraient encore plus grands si les consolidations avaient été plus orientées vers des mesures sur les dépenses.

Espoirs douchés. Pour Jan in ‘t Veld, si l’austérité amène la récession, c’est qu’elle dépend de la crédibilité, c’est-à-dire des marchés. Or, la crédibilité, c’est la banque centrale qui seule peut s’en charger, aussi bien dans tous les pays souverains qu’au sein de la zone euro. Autre point : il est plus nocif encore pour la croissance de réduire les dépenses, dernière ressources des plus pauvres, que d’accroître les impôts, qui se traduira pour partie par moins de consommation et donc d’activité, mais aussi moins d’épargne. Un détail puisque l’austérité finira par éliminer toute activité, il suffit de taxer jusqu’à rembourser la dette publique pour cela.

La découverte de larges effets négatifs sur la production et de débordements négatifs substantiels n’implique évidemment pas que les consolidations fiscales auraient dû être évitées. Les pays fortement endettés font face à la pression des marchés financiers, ou dans certains cas, ont complètement perdu l’accès aux marchés, et un rythme plus lent de consolidation aurait pu créer des paniques générales de défauts souverains. De telles anticipations de défaut pourraient mener à des résultats de croissance pires que la consolidation elle-même (Corsetti et al. (2012), Roeger et in ‘t Veld (2013)).
La question cruciale est celle du rythme approprié pour les consolidations.

Espoirs déçus. Certes, certes, je joue la comédie, un peu voire beaucoup, et je savais que les libéraux ne manqueraient pas d’être fidèles à leurs désastres habituels. Toutefois, après avoir remarqué que la croissance disparaissait avec l’austérité, et que le rythme de l’austérité ne change à peu près rien, tout ce qu’ils concluent, c’est qu’il doit bien y avoir un bon moment dans tout cela pour appliquer leur austérité. Je leur réponds que n’importe quel moment peut être jugé bon pour de l’austérité, et que l’austérité se chargera de le rendre mauvais a posteriori.
Alors, il n’y a aucun espoir qu’ils ne comprennent sans prendre le temps de lire intégralement un ouvrage de néochartalisme ?

Les effets négatifs par débordement des consolidations dans les pays de surplus soulèvent la question de savoir si un stimulus temporaire des pays notés AAA pourrait aider le processus de rééquilibrage dans la zone euro. Bien que l’impact sur les balances courantes est modeste et qu’il n’est clairement pas un substitut à des réformes dans les pays en déficit, cela soutiendrait la croissance dans les pays du cœur et les débordements vers la périphérie faciliterait leur ajustement.

Ah si. Un petit espoir : la question de la relance fiscale n’est pas complètement oblitérée : Ce serait quand même bien de pouvoir en faire, se dit-on. Mais ce n’est vraiment qu’une suggestion finale, et non la fin du dogme de l’austérité comme le croient beaucoup. Chez les officiels, on se cramponne à la doctrine officielle, et on en reconnait pas son échec, au plus la ausi-impossibilité d’un mieux, n’en déplaise au journaliste de l’Humanité…

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7 Commentaires

Classé dans Compléments d'enquête

7 réponses à “Ils approchent de la solution

  1. Ils savent parfaitement que l’austérité ne fonctionne pas. Mais ils se demandent peut être comment éviter la guillotine et les fourches tout en continuant les politiques d’austérité?

    Business chiefs demand more austerity

    http://blogs.euobserver.com/cronin/2013/11/15/business-chiefs-demand-more-austerity/

    • Je crois surtout que nous avons droit à un monument d’arrogance : Il est tout simplement hors de question qu’ils ne soient pas les forces vives des nations et le centre de l’univers, donc c’est eux qui financent l’État et non l’inverse (en théorie), et l’État est un vulgaire ménage qui doit leur quémander un revenu comme n’importe quel salarié. Sauf qu’il ne faut pas tuer la poule aux œufs d’or qu’ils sont, contrairement à la plèbe, cela va sans dire.

      Dans leur esprit le monde est simple : eux créent de la valeur, leur mode d’action est le meilleur possible, et les autres se mesurent à leur aune…

      Sinon, cf Kalecki : http://frappermonnaie.wordpress.com/2012/04/07/aspects-politiques-du-plein-emploi-par-michal-kalecki/

  2. Pingback: Ils approchent de la solution | L'économ...

  3. A-J Holbecq

    Ce serait intéressant d’avoir un développement (votre avis en tant que néochartaliste, J-B) sur l’affirmation souvent entendue: "moins de dépenses publiques favorise la croissance"
    A l’occasion ..
    En tous cas, merci pour votre blog …

    • Cela s’appelle la théorie de l’éviction, dans l’économie orthodoxe : tout ce qui est financé par un achat public aurait été financé par un achat privé et l’évincerait en conséquence ; comme le public gaspillerait nécessairement tandis que le privé en ferait forcément un tellement meilleur usage, plus la part publique dans le PIB est importante, plus l’économie est inefficace, et à l’inverse, plus la part privée est élevée, plus le PIB est efficace. Comme le PIB est divisé soit en public soit en privé, et rien d’autre, une réduction des dépenses publiques est supposée « libérer » des ressources pour l’efficace privé et ainsi accroître la croissance. Réduire la « part soviétique » de l’économie, en quelque sorte.

      C’est une jolie théorie, fausse, mais jolie.

      En fait le privé démultiplie l’activité publique et est à peu près incapable de fonctionner avec ses légendaires vertus sans secteur public conséquent. Il suffit de constater que tous les pays riches, encore plus dans leurs périodes les plus prospères, fonctionnent avec un important État pour en avoir l’intuition. Ce qui se passe, c’est que l’État fait le gros œuvre, que ce soit en termes de mise en place des structures sociales de base (oui, monter une boîte avec des gens autour d’un projet c’est simple et efficace, du moins s’il y a un État derrière suffisamment reconnu et vaillant pour l’enregistrer et la faire valoir devant sa justice en cas de besoin…), mais même des politiques plus avancées comme la stratégie industrielle, ou de croissance, de santé, d’urbanisme, etc. (spontanément, le marché laissé à lui-même laisse filer les industries vers les stratèges comme aujourd’hui vers la Chine, ex. : panneaux solaires ; ou encore l’urbanisme qui devient laissé à lui-même une poignée de centres surdéveloppés et congestionnés façon méga-bidonville du tiers-monde, et une vaste ruralité délaissée, etc.). Comme tu souhaites l’avis d’un néochartaliste, je me concentrerai sur ce point particulier qu’est la monnaie, le champ d’études néochartalistes.

      Pour la monnaie, les choses sont très claires aussi : c’est la communauté, via l’État, qui peut se choisir une monnaie de compte universelle et la gérer. En effet, le privé est pro-cyclique : il lui faut proposer quelque chose d’intéressant pour faire affaire, c’est un cercle vertueux quand ça marche, et vicieux quand ça marche pas, ainsi du crédit, qui suppose de croire en son paiement futur, donc augmente les affaires quand il y en a, mais les diminue d’autant quand elles périclitent. Au contraire, la monnaie publique s’impose (dans tous les sens de l’expression) par un débit obligatoire (l’impôt, la taxe) qui rend l’actif (la devise permettant de s’en libérer) automatiquement désirable. Donc, l’État, au contraire du privé, peut à loisir émettre des actifs en période de récession, et à loisir hausser ses impôts et réduire ses dépenses en période d’expansion (Cf. les stabilisateurs automatiques). Voilà un inavouable secret pour les partisans du marché : sa légendaire stabilité a pour origine le secteur public auquel il s’adosse.

      Ceci dit, je ne suis pas favorable au tout public pour autant. Autant je suis favorable à garder ouverte l’option publique lorsque le privé se gâte, autant je suis favorable à garder l’option privée ouverte lorsque le public abuse. j’aime l’idée qu’on puisse tenter sa chance dans le privé lorsque le public ne sait pas prendre l’initiative par exemple.
      Quant à savoir quel nombre n en % du PIB est le bon volume de dépense public, je dirai que c’est vague : en dessous de 25 %, les stabilisateurs automatiques commencent à devenir faibles, c’est dangereux pour l’économie. Au-dessus de 75 %, le privé me paraît commencer à être trop anecdotique, il y a des valeurs d’indépendance qui sont aussi importantes que les valeurs de solidarité, et il faut un certain volume de population et d’importance sociale, notamment financière, dévolu à cela… Placez le curseur où vous le voudrez…

  4. Pingback: L’agonisante fiction de la dette publique | Frapper monnaie

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