Archives de Tag: crise de 1929

Réminiscences, réminiscences, …

Je sais que je caricature et m’acharne quelque peu, mais je ne peux pas résister.

Dans le billet sur les vœux de Hollande, j’expliquais que Hollande décentralisait maintenant l’austérité sur les collectivités locales, et j’avais fait le rapprochement avec la République de Weimar agonisante qui avait chois la même « solution ».

Aujourd’hui, j’apprends que Hollande « préconise l’usage des « décrets » et des « ordonnances » pour faire « avancer les dossiers » ». Justement, voici une petite citation en rapport :

Pour beaucoup d’historiens, la reprise d’impôts refusés par le Reichstag dans un nouveau décret d’urgence marque la rupture avec le régime parlementaire et le début des cabinets présidentiels.

Baechler Christian, L’Allemagne de Weimar, 1919-1933, Fayard, Paris, 2007, 483 p., p. 315

Espérons que François Hollande ne s’aventure dans cette voie que suffisamment mollement pour que ce ne soit pas trop dommageable. En effet, il est extrêmement difficile de disqualifier les partis autoritaristes lorsqu’on ne jure plus soi-même que par le pouvoir d’un seul, la démocratie congédiée.

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Le déficit public et non la guerre mit fin à la Grande Dépression

Qu’on se rassure, je suis bien vivant. J’expliquerai dans un prochain billet les raisons de ma longue absence. En attendant, voici un billet qui, je l’espère, vous plaira.

Les libéraux n’aiment pas parler de la Grande Dépression : c’est en effet l’événement qui a imposé la mise en place de doctrines qui leur sont contraires, et ils ont dû longtemps faire profil bas. Avec leur retour en grâce, principalement durant les années 1970, ils se sont même mis à répandre divers mensonges qui leur rende la mémoire beaucoup plus confortable, comme la prétendu accession de Hitler par l’hyper-inflation de la République de Weimar. Mais c’est un point plus général que je voudrais éclaircir ici : leur allégation selon laquelle c’est l’économie de guerre qui a fait la croissance post-Grande Dépression, et qu’une économie ne peut pas croître de manière pérenne avec l’aide de déficits publics, qui ne causeraient qu’inflation et réductions de la croissance. Je reviendrais sur l’après-guerre, mais il est important de noter que dès l’entre-deux guerres, on pouvait réfuter cette affirmation, grâce au cas des États-Unis (l’Allemagne ne s’autorise le déficit public qu’en 1933, avec l’accession de Hitler au pouvoir). Voici un graphique rassemblant les variables clés par trimestre du prétendu « échec » du New Deal :

La production industrielle n’est pas toute la production domestique, mais on peut facilement vérifier que l’allure de la courbe est identique en comparant avec la série GDPCA. La série sur la production industrielle a deux avantages : elle exclut la finance, elle peut être étudiée par trimestre, contrairement à GDPCA, série annuelle.

On remarque d’abord la dramatique contraction économique à partir de la fin 1929 : entre leurs pics du troisième trimestre 1929 et leurs planchers, le niveau des prix chute de 27 %, et la production industrielle de 51 %. Cette période de trois ans et sept mois mérite sincèrement son nom de « grande dépression ». Elle a suivi un entre-deux-guerres composé de surplus budgétaires annuels, de récessions épisodiques (janvier 1920 à juillet 1921, mai 1923 à juillet 1924, octobre 1926 à novembre 1927), de croissance néanmoins (75 % de production industrielle en plus), d’euphorie spéculative par le crédit comme sur l’immobilier en Floride, avec aussi bien sûr les fameux marchés boursiers. Toutefois, l’instabilité du crédit fait que les gains sont tout simplement plus qu’effacés : la production depuis son pic en juillet 1929, redescend en juillet 1932 18 % en dessous de son plancher d’entre-deux-guerres (mars 1919). La magie du crédit s’est clairement évaporé. Pourtant, les techniques de production n’ont pas disparu, les usines n’ont pas subi de tremblement de terre, ouragan, inondation et autre à travers tout le pays, les employés sont toujours là, sauf qu’ils sont massivement au chômage (de 0,58 % de chômage au troisième trimestre 1929 à 25,37 % au deuxième trimestre 1933, série M0892AUSM156SNBR), etc. Quelle peut-être la solution face à ce qu’il faut bien appeler un échec du libre marché ?

Le marché indique tout seul la marche à suivre et force le budget fédéral à quitter ses « sains surplus assurant l’avenir » en faveur de déficits publics, à la plus grande peur des dirigeants. Hoover tente laborieusement de faire passer l’austérité fiscale, et y parvient très largement fin 1932, ce qui brise nette la timide reprise de la production industrielle au quatrième trimestre 1932. Retour à de plus amples déficits. Sur ce, Roosevelt est élu, qui promettait lui aussi l’équilibre budgétaire, et en est tout près au troisième trimestre de 1933 ; la production industrielle rechute encore lourdement au trimestre suivant. Ensuite, voici les fameux mais encore timides déficits publics du New Deal avec une croisade : redonner du travail au plus de monde possible. Grands travaux tous azimuts, augmentation des commandes publiques, agences publics employant les chômeurs fortement augmentées ou crées, etc. mais en limitant les budgets. Inquiet du financement des déficits, Roosevelt détend la contrainte de l’or qui servait de guide à Hoover, en diminuant la quantité d’or promise par dollar de 41 % ; les déficits oscillent à un étiage élevé : entre 500 et 1 000 millions de dollars (c’était alors beaucoup). La production industrielle cahote un peu mais remonte. Avec le Deuxième New Deal décidé en 1935, les mesures prises sont sans équivoque et le déficit public aussi : presque 2 500 millions de dollars au deuxième trimestre 1936. La production industrielle n’hésite plus et remonte en ligne droite, dépassant son pic de 1929. Le chômage est en-dessous de 12 % les trois premiers trimestres de 1937. Puis, à partir de la mi-1937, les faucons de l’austérité reprennent la main, et sont décidés des déficits réduits. La production industrielle replonge, le chômage dépasse 19 % mi-1938, les prix se remettent à baisser. Retour aux déficits publics, mais cette fois la guerre est inévitable, les États-Unis deviennent de fait l’arsenal des démocraties avant d’entre directement en guerre, et effectivement, la production industrielle dépasse à nouveau son pic de 1929 pour s’envoler après un dernier accroc (concomitant à une réduction du déficit naturellement), parce qu’ensuite plus personne n’ose s’opposer aux déficits publics qui crèvent le plancher. Les prix connaissent alors une forte inflation, mais n’ont toujours pas retrouvé leur niveau de 1929 lors de l’entrée en guerre. Le chômage atteint 1,26 % au deuxième trimestre 1942.

Remarquons aussi que la Federal Reserve fut impuissante durant tout le processus : confrontée à un retrait d’or massif, elle augmente son taux directeur en pleine dépression, après avoir tenté de stimuler le crédit par des baisses. Ensuite, elle maintient son taux ou l’abaisse encore, laissant transparente la corrélation entre les déficits publics et la production industrielle. Il faudra attendre les généreux déficits publics d’après-guerre pour que l’économie soit suffisamment riche pour se permettre d’être sensible au crédit et donc aux variations de son taux d’intérêt.

La conclusion s’impose : Une fois la bulle du crédit épuisé, la monnaie promise par ce crédit reprend tous ses droits et devient l’aiguillon incontesté de l’activité. Ce n’est pas la prétendue inaptitude des déficits publics à relancer l’activité qui serait prouvée par les années Roosevelt, et que seul la guerre aurait relancé l’économie. Au contraire, les déficits publics avaient relancé l’économie bien avant, et l’industrie avait retrouvé son pic avant que ne viennent les commandes d’armement. C’est tout à l’inverse la manie libérale de ligoter l’État dans un corset budgétaire qui a permis aux commandes d’armement de prétendre aussi au titre de fin de la Grande Dépression. Il est symptomatique que les libéraux préfèrent très souvent dire de l’industrie qu’elle n’a retrouvé son niveau de 1929 qu’alors, en éludant tous les développements entre les deux. Si les libéraux avaient fait ce qu’ils prétendent faire — démystifier l’économie pour donner à tous les clés de la prospérité — alors Hoover n’aurait pas été si entêté, ni Roosevelt si hésitant, et la Grande Dépression aurait été bien moindre.

Voilà un billet qui illustre une autre partie du fameux article de Kalecki. C’est tout autre chose que la théorie complètement ad hoc du déficit public qui ne pourrait rien relancer, sauf en cas de guerre, sans qu’on sache comment la guerre rendrait exceptionnellement ce déficit efficace.

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L’État, bouc-émissaire de la dette privée

En lisant le tout dernier MMP du professeur L. R. Wray, j’ai découvert ce superbe graphique qu’il faut absolument que je partage avec les lecteurs francophones :

La chose est on ne peut plus parlante, et je n’ai plus qu’à souligner les évidences :

Ce n’est pas le crédit public qui étouffe l’activité économique, mais l’écrasant crédit privé. Il représente en effet 400 % du PIB américain, loin devant le crédit public n’en représentant que 100 %, voire 450 % contre 50 % si on considère que les Entreprises Sponsorisées par le Gouvernement (GSE) telles Freddie Mac et Fannie Mae ont pour objet de soutenir l’activité privée en le délestant d’une part importante de son passif. Or, l’antienne libérale est que l’État, trop gourmand, doit se serrer la ceinture pour que le secteur privé fasse monts et merveilles en retrouvant la confiance

Un second enseignement est que le précédent pic d’endettement est survenu lors de la crise de 1929, et que la crise des années 1930 a consisté à la résorber, non à la relancer. Lorsque la situation est enfin pleinement rétablie (plein emploi, stabilité), c’est-à-dire avec la Seconde Guerre mondiale, le passif public augmente plus vite que le passif privé ne diminue ! Elle s’étale jusqu’en 1960~1970, c’est-à-dire la période où la part de passif public était la plus forte dans le passif national.

Le dernier enseignement est que l’augmentation des crises financières, tant en fréquence qu’en intensité ne peut pas faire mystère : elle est due à une économie dégénérant en machine Ponzi depuis au moins Reagan. La finance Ponzi, selon la typologie donnée par Hyman P. Minsky est le cas où il faut augmenter le passif pour pouvoir payer le passif1. C’est bien le cas.

L’Espagne, l’Irlande ou l’Islande étaient présentées avant crise comme des parangons de vertus libérales : faible endettement public, forte croissance, déréglementation, etc. Aujourd’hui ces pays sont dans des conditions dramatiques et on découvre la source de la performance : des bulles financières à commencer par le grand classique de la bulle immobilière, laissant les secteurs privés ruinés et luttant pour parvenir à réduire leur endettement, comme dans les années 1930…


Note :
(1) Minsky Hyman, Stabilizing an Unstable Economy, Yale University Press, New Haven et Londres, 1986, 353 p., p. 203 :

L’instabilité financière est liée à l’importance relative du revenu, du bilan comptable, et du portefeuille de flux de liquidité dans une économie. Les flux de liquidité entrants — salaires, rémunérations, et paiements pour les produits intermédiaires et finaux — sont la fondation sur laquelle reposent le portefeuille de flux de liquidité et le bilan. Si les revenus de liquidité réalisés et attendus sont suffisant pour satisfaire à tous les engagements de paiements sur les obligations au passif en cours pour un agent, alors l’agent sera de la finance couverte. Toutefois, les flux de liquidité depuis un agent peuvent être plus grands que la recette des revenus de manière à ce que la seule façon de les satisfaire est de rouler ou même d’accroître la dette ; les agents qui font rouler la dette sont engagés dans la finance spéculative et ceux qui accroissent la dette pour la payer sont engagés dans la finance Ponzi.

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