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Quand Milton Friedman était presque néochartaliste

Le Nobel d’économie 1976 Milton Friedman est surtout connu pour être la figure fondatrice du monétarisme (doctrine par laquelle le libéralisme est revenu au pouvoir monétaire), un libéral acharné, le propagandiste talentueux de Free to Choose, est un féroce adversaire du budget public et de l’inflation, quitte à s’accommoder du chômage. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Dans l’American Economic Review de juin 1948, il publia un article intitulé Une doctrine monétaire et fiscale pour la stabilité économique1 qui est une sorte de consensus autour de la finance fonctionnelle d’Abba Lerner. Florilège (l’emphase et la traduction sont de mon fait) :

Pendant la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, les problèmes du jour focalisaient les économistes sur l’allocation des ressources et, dans une moindre mesure, sur la croissance économique, et presque pas sur les fluctuations de court-terme à caractère cyclique. Depuis la Grande Dépression des années 1930, l’attention est inversée. Les économistes tendent dorénavant à se concentrer sur les mouvements cycliques, à agir et parler comme si n’importe quel amélioration, aussi minime soit-elle, pour le contrôle du cycle justifie n’importe quel sacrifice, aussi important soit-il, de l’efficacité à long terme. (…) Une conséquence de cette attitude est que l’attention consacrée à la possibilité de satisfaire aux deux catégories d’objectifs simultanément est inadéquate.

En construisant la doctrine monétaire est fiscale proposée dans cet article, je donne délibérément une considération première pour les objectifs de long-terme. (…)

La proposition extrêmement simple que ces objectifs de long-terme m’amènent à avancer ne contient aucun élément nouveau. Et même, au regard du nombre de propositions qui ont été faites pour altérer l’une ou l’autre des parties de la doctrine monétaire et fiscale actuelle, il est difficile de croire que quelque chose de complètement neuf peut être ajouté. La combinaison qui émerge de ces éléments fait un peu moins cliché ; cependant, aucune revendication d’originalité ne peut être faite pour autant. Comme il n’est peut-être pas surprenant après ce qui vient d’être dit, cette proposition est peut-être quelque chose comme le plus grand dénominateur commun de beaucoup de propositions différentes. (…)

Le montant absolu de dépenses, toutefois, variera selon le cycle automatiquement. Elles tendront à être élevées lorsque le chômage est élevé et faibles lorsque le chômage est faible. (…) La structure de la taxation ne doit pas varier en fonction des fluctuations cycliques, bien que la recette fiscale effective le fasse. (…) Le gouvernement ainsi tiendra deux budgets : le budget stable, dans laquelle tous les chiffres se rapportent au revenu hypothétique, et le budget effectif. Le principe d’équilibrer dépenses et recettes pour un revenu hypothétique donné se substituera au principe d’équilibre des recettes et dépenses effectives.

L’essence de cette quadruple proposition est d’utiliser l’adaptation automatique du budget public au flux de revenu pour compenser, au moins en partie, les changements dans la demande globale et pour changer la création monétaire de manière appropriée. (…)

Par la présente proposition, les dépenses gouvernementales seront financées entièrement soit par les recettes fiscales ou par la création de monnaie, c’est-à-dire, l’émission de titres ne portant pas d’intérêt au public. Le gouvernement n’émettra pas de titres portant intérêt auprès du public (…) Une autre raison parfois donnée pour émettre des titres portant intérêt est qu’en période de chômage il est moins déflationniste d’émettre ces titres que de lever des taxes. C’est vrai. Mais il est encore moins déflationniste d’émettre de la monnaie.

Les déficits et les surplus du budget gouvernemental seraient reflétés au dollar près dans les changements de la quantité de monnaie ; et réciproquement, la quantité de monnaie ne changera qu’en conséquence des déficits et des surplus. Un déficit signifie une augmentation de la quantité de monnaie ; un surplus, une réduction.
Les déficits et les surplus eux-mêmes deviennent des conséquences automatiques du niveau d’activité économique. (…)
La taille et les effets automatiquement produits par les changements du revenu national dépendent évidemment de l’étendue des activités que le gouvernement entreprend, puisque cela déterminera en retour l’ordre de grandeur général du budget public. Toutefois, un élément essentiel de cette proposition est que les activités entreprises par le gouvernement sont déterminées selon des fondements entièrement différents. (…)

Par cette proposition, la quantité globale de monnaie est automatiquement déterminée par les nécessités de la stabilité domestique. Il s’ensuit que des variations de la quantité de monnaie ne peuvent être également utilisées — comme ils le sont dans un étalon-or pleinement opérationnel — pour parvenir à l’équilibre du commerce internationale.  L’accord international qui semble être la contrepartie logique de la doctrine proposée est des taux changes flexibles, librement déterminées sur des marchés de changes étrangers, de préférence entièrement par des transactions privées. (…)

S’il en est ainsi au point de rendre le système raisonnablement efficace, l’amélioration tendra à être cumulative, puisque l’expérience de fluctuations atténuées amènera des habitudes de prédiction de la part tant des hommes d’affaires que des consommateurs qui rendraient rationnels pour eux d’agir de manière à atténuer encore plus les fluctuations. Cet heureux résultat ne surviendra, toutefois, que si le système proposé fonctionne raisonnablement bien sans une telle aide ; aussi, de mon point de vue, cette proposition, et toutes les autres par la même occasion, devraient être jugées avant tout sur leurs effets directs, pas sur leurs effets indirects stimulant une atmosphère psychologique favorable à la stabilité. (…)

La proposition a bien sûr ses dangers. Le contrôle explicite de la quantité de monnaie par le gouvernement et l’explicite création de monnaie pour financer les déficits effectifs du gouvernement peuvent établir une atmosphère favorable à l’action irresponsable des gouvernements et à l’inflation. Le principe d’un budget équilibré pourrait ne pas être suffisamment fort pour contrer ces tendances. Ce danger pourrait bien être plus grand pour cette proposition que pour d’autres, cependant d’une certaine manière il est commun à la plupart des propositions pour mitiger les fluctuations cycliques. Cela ne peut être empêché vraisemblablement qu’en s’engageant dans une direction totalement différente, c’est-à-dire, vers une monnaie entièrement métallique, l’élimination de tout contrôle gouvernemental, et le re-couronnement du principe du budget effectif en équilibre. (…)

Une proposition telle que la présente, qui ne s’occupe pas de la politique immédiate mais de réforme structurelle ne doit pas être précipitée vers le public à moins et jusqu’à ce qu’elle ait résisté au test de la critique professionnelle. C’est dans cet esprit que le présent article est publié.

Ces simples extraits sont éloquents à plusieurs points de vue :

  1. La finance fonctionnelle d’Abba Lerner, qui est un peu le squelette du néochartalisme, était alors si bien ancrée dans la pensée des économistes que Milton Friedman la qualifie non de proposition révolutionnaire, mais de « plus grand dénominateur commun ».
  2. L’erreur qui a consisté pour les libéraux d’avant 1919 à se focaliser sur quelques problèmes intéressants mais limités pendant que le reste devenait hors de contrôle fut répétée par les keynésiens qui absolutisèrent la relance et le plein emploi, avant d’être répétée par les néolibéraux qui ne jurent plus que par la stabilité des prix.
  3. Frapper monnaie n’est nullement un acte absolument catastrophique, et c’est pour des raisons politiques, par procès d’intention contre le gouvernement qu’il préfèrerait le faire fonctionner selon le mythe pré-analytique du budget à l’équilibre. C’est même pour cette raison que Milton Friedman se montre favorable à l’or. Laisser le gouvernement frapper monnaie, imprimer des billets, des « titres ne portant pas intérêts au public », n’est pas une impossibilité technique, mais un tabou libéral et un choix antipolitique.
  4. Bien que Milton Friedman défende une variation du schème d’Abba Lerner, il semble le faire avant tout pour le mettre en doute auprès de ses lecteurs, et j’ai coupé de longues digressions sur les conjectures qu’il enchaîne quant à la fiabilité et la préférabilité de sa proposition. Le final est plus explicite : il désavoue sa proposition à demi-mots et appelle ses confrères à taire la chose jusqu’à ce qu’il soit décidé de son opportunité politique…
  5. Ceux qui ont peur d’avouer le statut d’émetteur de la monnaie intrinsèque au souverain, ont peur de la chose, partant, seront facilement retournés. Si Milton Friedman appelle à ce que la création monétaire ne se fasse que pour le déficit, c’est qu’il veut cacher qu’il n’a pas besoin, logiquement, de taxer pour financer tout le reste. Il suffit de retarder la taxe après la dépense, pour que cette dernière devienne un déficit créateur de monnaie et la taxation une simple destruction. Une fois le verrou du tabou de la planche à billet éliminé, il est évident que la fonction du budget est avant tout celle de stabilisation économique, et indirectement seulement, de financement des dépenses (du déplacement des ressources réelles en faveur de l’État)…
  6. La politique d’austérité prétendant ramener la croissance parce qu’elle ramènerait la confiance est absurde : c’est l’effet intrinsèque qui amorce l’effet psychologique cumulatif, et non l’inverse. C’est la relance qui crée la confiance alimentant cette relance, et non l’hypothétique confiance donnée par l’équilibre du budget public à grand renfort d’austérité s’abattant sur ceux qui doivent retrouver confiance qui leur permettent de participer à la relance.

Abba Lerner avait approfondi la relance keynésienne en l’épurant par le chartalisme de Knapp et en donnant la finance fonctionnelle (le simple circuit monétaire dans la théorie néochartaliste). Après, le néochartalisme s’est constitué en enrichissant la finance fonctionnelle de la notion de stock-tampon, en l’appliquant au problème du chômage, et sous la forme de cette idée géniale : assurer la stabilité des prix par le plein emploi grâce à l’Employeur en Dernier Ressort.

PS : Après avoir lu ces premiers écrits de Friedman recommandant la planche à billet nécessaire pour financer les déficits eux-mêmes nécessaires à la stabilité économique, ce passage beaucoup plus tardif semble très hypocrite, pour ne pas dire une mystification malveillante bien qu’essayant peut-être de ne pas éliminer le nécessaire déficit public :

La loi telle qu’initialement proposée se consacrait entièrement à limiter la dépense gouvernementale. Elle ne requérait pas un budget équilibré. C’était notre point de vue que le plus important était de couper dans les dépenses gouvernementales, quelle que soit le financement de celles-ci. Un prétendu déficit n’es qu’une forme déguisée et cachée de taxation, et par la-même une mauvaise forme de taxation. Le réel fardeau sur le public est que le gouvernement dépense (et ordonne à d’autres de dépenser), pas qu’une partie de ses dépenses soit financée par des taxes ostentatoires. Comme je l’ai répété de nombreuses fois, je préférerais un gouvernement dépensant 1 000 milliards de dollars avec un déficit de 500 milliards qu’un gouvernement dépensant 2 000 milliards de dollars sans déficit.

Friedman Milton, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 354-355


Note :
(1) Milton Friedman, A Monetary and Fiscal Framework for Economic Stability in The American Economic Review, juin 1948, vol. 38, n° 3

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Une illusion en or

Pour une minorité des débatteurs de la question monétaire, la cause est entendue : tous ces problèmes de dettes insolubles s’originent dans le funeste abandon de l’or (éventuellement de l’argent) comme fondement de la monnaie. Si l’État et les financiers avaient dû se fournir de l’or plutôt que de créer des dettes à partir de rien, rien de toute la tragédie actuelle ne serait advenu, assènent-ils.

À défaut d’avoir raison, les métallistes (c’est leur nom) aiguillonnent le débat et enrichissent une réflexion largement congelée chez les cercles dominants des économistes (on observe toutefois un frémissement avec la crise). Ainsi de la récente venue à Paris d’un spécialiste mondial de l’or, Antal Fekete, organisée par le Cercle Aristote et Pierre Jovanovic.

L’âge d’or qui n’avait jamais existé.

Stabilité. Les métallistes illustrent cette vertu par des exemples du type « la même quantité d’or permet d’acheter un beau costume aujourd’hui ou une toge pour un patricien romain au premier siècle ». Prospérité. L’étalon-or est la monnaie de la révolution industrielle. Évidence. Comment la monnaie pourrait-elle tirer sa valeur autre part que de quelque chose qui a déjà de la valeur ? Le métal précieux fait la préciosité de la monnaie.

Sauf que tout cela relève largement du mythe.

L’inflation est une chose d’autant plus délicate à mesurer que la distance temporelle s’agrandit. Peut-on mesurer le costume sans tenir compte du téléphone portable, du fait qu’il n’y pas que l’État et quelques aristocrates qui peuvent se payer des courriers, etc. ? Si on regarde le niveau général des prix, la tendance générale de l’étalon-or est à la déflation (baisse des prix), c’est-à-dire que les richesses produites tendent à croître plus vite que la quantité d’or en circulation. À l’inverse, comme au XVIème siècle, l’afflux d’or venant des colonies créent une forte inflation en Espagne et en Europe : l’économie réelle peine à croître au rythme de la découverte de l’or, avant de devoir à nouveau baisser ses prix lorsque les filons s’épuisent. Les prix étaient alors multipliés par 3 à 9 selon les marchandises et les pays. Les diverses variantes de systèmes fondés sur l’or sont si instables qu’elles entraient régulièrement en crise, obligeant les pays à retourner à une monnaie purement souveraine et remettre de l’ordre avant de renouer avec le prestige de l’or.

En fait de culmination de la prospérité, ce sont les Trente Glorieuses (environ 1945-1975) en Occident et au Japon qui sont la période culminante de croissance économique réelle la plus forte de toute l’histoire humaine. Or, il s’agit d’un système fondé sur l’or des plus abâtardis selon les métallistes, car les monnaies nationales étaient de papier, convertibles en dollar à taux de change fixes révisables, lui-même convertible en or (appelé étalon de change or). Les Trente Glorieuses étaient également une période de plein-emploi contrairement à l’étalon-or, et là aussi pour une raison simple : une fois le prix d’un bien fixé, le marché ajuste les prix et les quantités des autres biens selon ce premier, c’est-à-dire que si le bien or et le bien travail humain entrent en conflit, c’est au travail de l’homme de s’adapter, en baissant son salaire nominal ou en chômant. Au contraire le système keynésien des Trente Glorieuses, bien que toujours relié à l’or contrairement au vœu de Keynes, avait pour objectif premier le plein emploi et la croissance, plutôt que la stabilité des prix à prix d’or.

La fonction monétaire a sa propre valeur : on n’épargne pas parce que c’est de l’or, on épargne parce que la monnaie est acceptée comme moyen d’échange et peut être stockée en attendant. Toutes les périodes de guerres, crises ou ces quarante dernières années ont montré que l’or n’était que la cinquième roue du carrosse. Il suffit que le souverain décide d’accepter une monnaie comme moyen de paiement et de taxer dans cette monnaie pour que cette monnaie acquièrent de la valeur. Pire, la valeur de l’or et la valeur de la monnaie se parasitent mutuellement : celui qui veut épargner ne peut le faire qu’en or, donc il va renchérir le coût de production des orfèvres, des chimistes qui l’utilisent etc. simplement parce qu’il a un désir d’épargne, et inversement. De même les épargnants ont une « prime » si on trouve une nouvelle utilisation de l’or, ou une  pénalité » si on trouve comment l’économiser. Au Haut Moyen Âge, les places de change évaluaient les cours de changes des mêmes pièces d’or des différents souverains (donc à quantité fixe de métal) et les faisaient varier quotidiennement. Sans plus de respect pour l’« évidence » de la valeur que l’or seul conférerait à la monnaie.

De l’erreur à l’idéologie.

Tout cela est si vrai que des métallistes vont encore plus loin et expliquent que si l’or n’a jamais vraiment fonctionné, c’est parce qu’il n’a jamais vraiment été essayé. Position sans risque puisque l’or est impraticable : le souverain, ne peut, quand bien même il le voudrait, émettre des pièces en or à la valeur de la pépite d’or de même poids car il lui faut payer la frappe de la monnaie, et la différence de valeur s’accroit encore puisqu’il faut que le souverain ait un intérêt, le seigneuriage, à battre monnaie, sans quoi jamais lui et ses rivaux ne se seraient aussi âprement disputé le pouvoir de frapper monnaie. Qu’à cela ne tienne ! Il faut justement, nous disent les métallistes, que les billets valent une quantité d’or fixe et que tous les billets émis correspondent à la quantité d’or effectivement détenue dans les coffres de l’émetteur. Là nous aurions enfin l’âge d’or devenu réalité. Sauf que cela fut déjà tenté : par le Bank Charter Act de 1844, les britanniques tentèrent l’aventure : ce fut un échec avec à nouveau les crises de l’économie ne pouvant baisser ses prix aisément ni trouver de l’or à son rythme. Qu’à cela ne tienne ! Il faut aussi que les crédit soit couvert entièrement par de l’or, nous expliquent-ils… Bref, ce que ces métallistes expliquent (des libéraux de l’école autrichienne le plus souvent) c’est qu’il faut toujours moins de frappe de l’État, toujours moins de billets, de reconnaissances de dettes de toutes sortes, etc., toujours plus d’or jusqu’à un complet retour au troc, ce qui va à l’encontre de leur prétendu amour pour l’ordre spontané générant l’évolution de la monnaie (après tout, ce sont les banques, les financiers qui ont joué la plus grande part dans ce processus, les souverains comprenant rarement aussi bien ce qu’ils faisaient) et de leur prétention à expliquer la monnaie. Ils ne l’expliquent pas, ils l’éliminent.

Les libéraux, partisans des individus contre l’émergence de ce collectif semi-autonome qu’est l’État, ne comprennent pas la monnaie qui est créature de la souveraineté, partant, l’erreur de penser la monnaie sans l’État tend à devenir l’idéologie du marché sans monnaie, de pur troc, illusion sous-tendant toutes les robinsonnades (comme les appelaient Marx) libérales sur le fonctionnement du marché.

Obliger l’État à convertir sa monnaie en or, c’est l’obliger à une contrainte contre-productive, car plutôt que de gérer sa monnaie pour le plein emploi et la prospérité, il s’inhibera pour ne pas risquer la banqueroute dont il s’est imposé artificiellement la possibilité.

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