3. La passivité du crédit

La formule « Les crédits font les dépôts . » est en vogue chez les dirigeants financiers libéraux aussi parce qu’elle suggère que c’est celui qui fait crédit qui maîtrise le volume de monnaie en circulation dans l’économie, qu’il est le gardien de la monnaie. Or, c’est faux.

Les diverses bulles spéculatives et la rapacité des banquiers auraient dû nous prouver que les financiers endettent toujours tout ce qu’ils peuvent. Mais visiblement, une petite explication supplémentaire est nécessaire. La principale crainte du banquier lorsqu’il songe à offrir un prêt est le risque de défaut : qu’il doive éponger une perte avec sa trésorerie plutôt que d’engranger un bénéfice. Il n’est pas contraint par ses dépôts. Ainsi aux États-Unis, le système très mal nommé Contemporaneous Reserve Accounting (Comptabilité Contemporaine des Réserves), est en fait un système différé de deux jours puisque la période de calcul des réserves requises s’achève le mercredi mais que la période de comptage des dépôts s’achève le lundi précédent1. C’est après coup seulement que la banque dispose des réserves suffisantes, où figurent les pièces et billets déposés par les particuliers bien sûr, mais aussi et surtout la monnaie de la banque centrale, appelée réserve, qui est comme une monnaie pour banque commerciale, que cette dernière doit se procurer soit auprès de la banque centrale, soit auprès d’une de ses consœurs, par un prêt portant intérêt, soit par le Trésor public, seul compte non-bancaire au sein de la banque centrale. Que le montant des réserves ne détermine pas le volume des crédits accordés est encore plus évident dans les cas de pays ayant abrogé tout minimum obligatoire de réserves, comme le Canada : Pourquoi alors les banques canadiennes n’ont pas développé des crédits à l’infini avec une hyperinflation, si c’était simplement l’obligation de réserves qui limitait son développement ?

Ce qui détermine le volume de crédit, c’est donc avant tout la combinaison d’un désir d’endettement du secteur privé et de sa bonne solvabilité selon les prêteurs, comme le confirme les experts de la Banque des Règlements internationaux, ainsi que la Federal Reserve. Si la banque centrale injecte dans les banques plus de réserves qu’il n’est requis, alors rien ne se passe : cet excès de réserve est placé en bon du trésor par exemple et réduit les taux de ces bons, ou pousse la banque central à en vendre plus pour maintenir ces taux. C’est ce qu’a redécouvert partiellement Ben Bernanke après ses Assouplissements Quantitatifs (Quantitative Easings) 1 et 2 : l’inflation n’est nullement sortie de son niveau coutumier depuis des décennies. Lorsque la Banque du Japon augmentait les réserves jusqu’à 15 % du PIB entre 2001 et 2005, et la base monétaire (c’est-à-dire réserves plus pièces et billets) montait jusqu’à 23 % du PIB, les prix continuèrent à baisser sans la moindre considération pour ces gesticulations de banquiers centraux.

C’est au fond très simple à comprendre : supposons que tout le monde suspecte tout le monde de s’être trop engagé financièrement et de faire bientôt défaut, chacun cherche donc à se constituer un matelas d’argent frais pour voir venir. Ceux qui acceptent d’emprunter sont moins nombreux et empruntent des sommes moindres. Les banquiers eux-mêmes, méfiants, ne prêtent qu’à taux plus élevés pour éponger les défauts plus nombreux que ces prêts occasionnent. Que se passe-t-il si on augmente le volume prêtable par les banques alors qu’elles n’en demandaient pas plus ? Rien, bien sûr : les crédits supplémentaires ne se réalisent pas ; au plus on peut espérer qu’une partie de l’argent échangé ainsi par la banque centrale parte en bonus pour trader, si les banquiers ne se soucient pas trop du remboursement… Ce qu’il faut pour que le crédit reprenne, c’est que tout ce petit monde retrouve une suffisamment bonne épargne pour voir venir et avoir à nouveau confiance. Mais seule la monnaie souveraine peut venir apurer les comptes ; la magie du crédit s’est évaporée.

Cette nécessité de la monnaie souveraine est à ce point vraie que le déficit publique est l’état normal des finances publiques : il faut un premier déficit pour que l’économie ait de la monnaie à faire circuler, il en faut d’autres pour financer la croissance de l’économie si on ne veut pas qu’elle soit entièrement due à l’endettement, et il en faut encore lorsque l’endettement est devenu trop élevé pour assainir les bilans. Voici le résumé par le professeur Wray du cas des États-Unis dans son billet Le budget fédéral n’est pas comme un budget de ménage :

À une brève exception près, le gouvernement fédéral a été endetté chaque année depuis 1776. En janvier 1835, pour la première et seule fois de toute l’histoire des U.S.A., la dette publique fut éliminée, et un surplus budgétaire fut maintenu les deux années suivantes pour accumuler ce que le Secrétaire au Trésor Levi Woodbury appela « un fond pour faire face aux futurs déficits. » En 1837 l’économie s’effondra en une grande dépression qui mit le budget en déficit, et le gouvernement a toujours été endetté depuis. Depuis 1776 il y eut exactement sept périodes de surplus budgétaires substantiels avec une réduction significative de la dette. De 1817 à 1821 la dette nationale baissa de 29 % ; de 1823 à 1836 elle fut éliminée (les efforts de Jackson) ; de 1852 à 1857 elle chuta de 59 %, de 1867 à 1873 de 27 %, de 1880 à 1893 de plus de 50 %, et de 1920 à 1930 d’environ un tiers. Bien sûr, la dernière fois que nous avions un surplus budgétaire était durant les années Clinton. Je ne connais pas de ménage qui fut capable d’avoir un budget en déficit pendant approximativement 190 des 230 et quelques dernières années, et d’accumuler des dettes virtuellement sans limite depuis 1837.

Les États-Unis ont également connu six périodes de dépression. Les dépressions commencèrent en 1819, 1837, 1857, 1873, 1893, et 1929. (Ne remarquez-vous rien ? Jetez un œil aux dates listées au-dessus.) À l’exception des surplus de Clinton, chaque réduction significative de la dette en cours fut suivie d’une dépression, et chaque dépression fut précédée par une réduction de dette significative. Le surplus de Clinton fut suivies par la récession de Bush, une euphorie spéculative, et maintenant l’effondrement dans lequel nous nous trouvons. Le jury délibère encore pour savoir si nous pourrions réussir à en faire une nouvelle grande dépression. Bien qu’on ne puisse jamais éluder la possibilité d’une coïncidence, sept surplus suivis par six dépressions et demi (avec encore quelque possibilité pour en faire la parfaite septième) devrait hausser quelques sourcils. Et, au passage, nos moins graves récessions ont presque toujours été précédées par des réductions du budget fédéral. Je ne connais aucun cas de dépression engendrée par un surplus du budget des ménages.

Légère erreur de L. Randall Wray : la réduction de la dette sous Clinton n’est pas significative. Malgré l’effet médiatique qu’elle eut, la réduction de l’endettement de l’État fut minime comparée à celles précédant les six dépressions des États-Unis : seulement 1,97 % de baisse du montant de la dette entre son pic sous Clinton au premier octobre 1999 et son plancher au premier octobre 2000, les trois autres baisses de son mandats ne dépassant pas les 0,4 %, et son mandat finissant sur une hausse au dernier trimestre et une hausse totale de 36,5 %. Il y a un peu de marge de manœuvre possible par l’endettement privé comme l’explique en détail le billet Un suspens insoutenable : si le surplus budgétaire est suffisamment faible, il y a possibilité pour le crédit de pallier par un surcroît d’endettement l’effet récessif du surplus, et ce malgré l’efficacité très limitée du crédit pour contrer les cycles économiques.

Le budget de l’État doit d’abord financer ce que les utilisateurs de cette monnaie souveraine vont ensuite pouvoir épargner en toute sérénité ; éventuellement contracter des dettes dessus. Que ça plaise ou non. Mais il y a une autre source d’épargne qu’il nous faut maintenant examiner : le commerce extérieur.

2. Le crédit-monnaie < Série Les Bases > 4. Le commerce extérieur


Note :

1 WRAY Larry Randall, Understanding Modern Money, Edward Elgar, Cheltenham, 2003 (1998), x + 198 p., p. 103

15 Commentaires

Classé dans Les Bases

15 réponses à “3. La passivité du crédit

  1. Pingback: Quand l’équilibre du budget public n’était évidemment qu’un préjugé « Frapper monnaie

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  3. Flo

    Il n’y aurait pas une coquille dans le deuxième paragraphe avec la phrase lapidaire
    « Il n’est pas contraint par ses dépôts. » ?

    Je pense que vous avez plutôt voulu dire « Il n’est pas contraint pas ses réserves », non ?

    • Les dépôts de cash comptent comme réserves. Pour les autres dépôts, par exemple en chèque, ils deviennent des réserves lorsque la banque recevant ces dépôts exige d’être payée en monnaie banque centrale (réserve également) pour ce chèque par la banque de l’émetteur du chèque.

      • Flo

        Certes mais en tout état de cause les banques possèdent toujours moins de réserves que de dépôts, les deux ne sont pas équivalents.
        Or dans la suite de l’article, il n’est plus question de dépôts mais de réserves, d’où mon état de dubitation.

        S’il y a une chose qui me paraît sûr, c’est que lorsqu’une banque accorde un crédit au delà de ses fonds propres, elle doit elle-même emprunter sous la forme de comptes en dépôt (cela peut initialement être celui du client recevant crédit) de préférence ou sous d’autres formes (obligations, marché interbancaire, banque centrale).
        A mon sens les dépôts ou autres emprunts ne seraient plus une limitation pour le volume des crédits de la banque seulement si la banque centrale acceptait sans condition de jouer au « prêteur de dernier ressort ». Or ce rôle n’est pas destiné à devenir un mode de fonctionnement normal et ce mécanisme dépend de la qualité des actifs que la banque peut apporter en garantie.
        Ainsi je pense que le tarrissement des dépôts et autres formes d’emprunts de marché peuvent bien devenir une limitation pour l’extension des crédits d’une banque.

        • Les réserves sont les pièces et billets émis additionnés à la monnaie banque centrale, qui est des crédits octroyés par la banque centrale, généralement contre des bons du trésor. On l’appelle la base monétaire. Dans l’esprit de la plupart des gens les pièces et billets (appelés M0) sont confondus avec les réserves, et les réserves sont obtenues par les banques sous forme de dépôts. C’est largement vrai, mais je préfère glisser vers le terme de réserve pour la précision technique et pour bien faire comprendre que les réserves, la banque centrale en crée à volonté. Que ce ne sont pas les dépôts qui font les crédits, mais les crédits qui suscitent des réserves sans que ces réserves ne soient des dépôts, chose que seul le Trésor public peut octroyer. J’ai de plus en plus envie de réécrire toute la série Les Bases, là aussi, je me rends compte que mes formulations sont moins habiles que je ne le pensais.

          Un crédit n’est pas un simple prêt. Un crédit est un prêt qui joue sur la mutualisation des paiements. Au lieu de simplement prêter la somme ou la recevoir, les banques additionnent les sommes dues et et ne se paient que les différence entre ce qui est à recevoir et ce qui est à donner. D’où le fait que les crédits, à commencer par les lignes de crédit que sont nos comptes en banques, dépassent très largement le montant effectif des réserves (la BCE impose un minimum de 2 % de réserve pour les dépôts). Là, c’est complet, je crois.

  4. Flo

    Merci pour la dernière reformulation, je crois que c’est complet et finalement il me semble que nous avons la même vision des mécanismes en jeu (c’est un sujet délicat les personnes venant avec des points de vue variés et un vocabulaire parfois imprécis, moi en premier).

    Cela ne m’empêche pas de ne pas partager les interprétations et conclusions sur « l’avantage » du déficit publique, mais nous aurons probablement d’en débattre en d’autres occasions …
    (je n’ai pas encore tout lu le matériel proposé sur ce site)

  5. grosrené

    « La formule « Les crédits font les dépôts . » est en vogue chez les dirigeants financiers libéraux aussi parce qu’elle suggère que c’est celui qui fait crédit qui maîtrise le volume de monnaie en circulation dans l’économie, qu’il est le gardien de la monnaie. Or, c’est faux. »

    Il me semblait avoir lu que cette formule (« Les crédits font les dépôts ») signifiait simplement que l’octroi d’un crédit créait la somme équivalente au passif du bilan de la banque, sous forme de dépôt au nom du débiteur.
    Autrement dit, c’est l’opération de création monétaire par les banques privées.
    (on devrait trouver ça sur ce site http://monnaie.wikispaces.com/Niveau+2)

    En fait, j’ai l’impression que vous décrivez un système où aucun acteur n’a de pouvoir réel sur le cours des choses : ni la banque centrale avec le niveau des réserves obligatoires, ni les prêteurs qui, comme les « lemmings » voudraient toujours avancer (prêter plus), ne sont arrêtés que par les murs (la conjoncture) et finissent toujours par tomber dans un précipice (les crises).

    Personne ne contrôle rien ? Et le taux d’intérêt de la BC dans tout ça ?

    En tout cas, bravo et merci pour cet excellent blog, où j’apprends plein de choses.

    ps. Par contre, je trouve que le passage sur le Contemporaneous Reserve Accounting n’est pas très clair.

    • Ce qui redonne le contrôle, ce sont les stabilisateurs automatiques, cf Les Bases n° 6 notamment. C’est le budget contracyclique de l’État qui empêche l’économie de sombrer d’un équilibre de sous-emploi à un autre d’emploi encore moindre, pour reprendre les formulations de Keynes.

      Vous avez raison pour le « simplement », sauf que beaucoup de personnes croient que la monnaie est tout simplement créée ainsi, alors que ce n’est que du crédit bancaire, et qu’il faudra le solder par de la monnaie centrale ou mieux encore souveraine d’autant plus nombreuse qu’il faut renforcer la solidité des montages des financiers. Mais le système disperse la prise de décision dans la création monétaire si finement entre les particuliers, les financiers et les États, que tout semble un peu automatique, à condition que chacun joue bien sa partition, notamment en proscrivant l’austérité du déficit zéro.

      • grosrené

        Oui, je vous crois pour les stabilisateurs automatiques. Mais dans quelle mesure sont-ils utilisés aujourd’hui ?

        Si ce sont les seuls moyens de contrôle du volume monétaire, et que les acteurs du système se refusent à les utiliser (refus du déficit budgétaire par exemple) …

  6. Anonyme

    Bonjour,

    Je parcours votre site depuis quelques jours et je tenais à vous remercier pour la qualité de vos articles. Concernant « la BCE [qui] impose un minimum de 2 % de réserve pour les dépôts », je crois savoir que ce pourcentage est passé à 1% en date du 18 janvier 2012.

    Je vous souhaite une bonne continuation et retourne ce pas à la découverte de vos articles.

  7. johannes finckh

    cette analyse me semble correcte

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