L’impossible hégémonie du crédit

J’ai plusieurs fois résumé les arguments clés de l’impossibilité du crédit à se passer d’une monnaie souveraine, mais en un paragraphe voire en une phrase ; je l’ai également expliqué avec détails et graphique dans Pourquoi l’argent des banques centrales et devenu inefficace ?. Il est important de comprendre clairement pourquoi une société du crédit ne peut tout simplement pas advenir, malgré la marche forcée cornaquée par les financiers vers cet objectif.

Supposons une société où la seule monnaie est celle de crédit, c’est-à-dire que l’intégralité des sommes perçues est toujours redevable entièrement à échéance, et avec des intérêts (ou des frais de tenu de compte, etc. car celui qui accorde le crédit ne le fait jamais gratuitement). Or, comment le rembourser, si des dépenses imprévues s’imposent (soins médicaux, accident, etc.) ou si ses clients se font réticents (par exemple, lors de la première guerre du Golfe, la consommation française s’était réduite, dépression économique) ou changent de consommation brutalement (comme lors d’une catastrophe naturelle ou industrielle, en faveur de biens de première nécessité, de soins) ? Faute d’argent, c’est la faillite pour ceux qui ont contracté ces crédits. Pire ils doivent des intérêts, il faut donc de nouveaux crédits avant même la fin des anciens, simplement pour avoir de quoi payer les intérêts. Mais à son tour ces crédits sont à rembourser, avec les intérêts et les intérêts sur les intérêts qu’ils paient pour les crédits précédents, de sorte que pour ceux qui contractent des crédits, l’argent repart toujours plus vite qu’il ne vient et il leur faut sans cesse accélérer leur quête de crédits…

Un moyen de pallier le problème de l’échéancier fixe est d’accorder des dépôts à vue, puis de jouer sur la loi des grands nombres pour espérer qu’il y ai toujours suffisamment d’argent qui entre pour compenser l’argent qui sort (dans notre société de crédit, l’argent en pièce ou en billet n’est qu’une forme alternative de détention de la monnaie de crédit, qui sort l’actif du crédit pour le mettre dans les poches, mais qui ne change rien au fait qu’il faudra rendre le même montant à échéance). Sauf que c’est une illusion également : si lors de ses activités une banque est réputée enregistrer beaucoup de pertes sur ses crédits, alors c’est la ruée sur les guichets de la banque pour retirer ses dépôts, dépôts que la banque n’a plus. C’est même pour ça que l’État fut obligé partout à travers le monde de garantir les dépôts et de surveiller ce qu’en font les banques. Mais dans notre société de crédit, même l’État fonctionne à flux tendus, parce qu’il est lui aussi soumis au crédit, de sorte que sa garantie ne vaut plus grand chose : il ne pourra pas réunir les fonds nécessaires aux dédommagements des déposants. Les dépôts à vue rejettent à jamais l’échéance en la plaçant à n’importe quel moment ; dangereux montage.

Seul moyen restant dans le cadre de cette société du crédit : que ceux qui ont réussi à dégager une épargne sur ceux qui n’ont pu rembourser leurs crédits se mettent à sauver ces derniers en leur faisant crédit de cette épargne et en espérant qu’à échéance, ces derniers rembourseront enfin. Mais, si le mécanisme devient automatique, on perd la possibilité de la faillite, que les libéraux tiennent pour la seule véritable garantie d’une gestion économique saine. Effectivement, c’est une cavalerie, une pyramide de Ponzi qui est générée par un tel système : le risque n’a plus de sens, car il est une alternative entre de juteux profits et une perte sempiternellement différée par crédit. La société de crédit, pour sa survie, oscille donc de manière toujours plus intense entre cavalerie et faillites en cascade.

Les avances de la banque centrale n’y changent pas grand chose : elles signifient simplement que, dans la chaîne du crédit, les banques ne peuvent plus faire faillite, transférant leurs pertes à la banque centrale jusqu’à ce qu’elles dégagent un bénéfice de même montant (plus les intérêts). Mais alors, la banque centrale elle même est menacé de faire faillite, et ne sait plus comment refiler les pertes à d’autres. C’est pour cette raison que la Fed a récemment décidé de simplement mettre en attentes ses pertes (De manière assez drôle CNBC, la chaîne par et pour les financiers s’adressant au grand public a censuré son article sur le sujet). Chassez la nécessité d’un émetteur souverain surplombant tous les aléas parce que dispensé de la contrainte financière, et il revient au galop ! Extraits :

« La Fed peut-elle faire faillite ? La réponse à cette question était “oui”, mais est désormais “non”, affirme Raymond Stone, directeur général chez Stone & McCarthy à Princeton, dans le New Jersey. « Un changement de méthodologie comptable chez la banque centrale permettra à la Fed d’enregistrer des pertes, mêmes des pertes substantielles, sans éroder son capital. »

Ce changement consiste principalement à permettre à la Fed d’enregistrer les pertes des différentes banques régionales de réserves qui composent le système de la Fed en tant qu’engagements au Trésor plutôt que comme perte de son capital. Cela orientera simplement les futurs profits des opérations de la Fed vers cet engagement.

Il faut dire que la Fed a accepté de très nombreux milliards de crédits hypothécaires subprimes et dérivés dont la qualité est pire que douteuse, et qui, une fois parvenus à échéance lui causeront des pertes terribles. Cette capacité à encaisser des pertes, quels qu’en soit le motif, à pouvoir avancer l’argent et à pouvoir ne le reprendre que lorsque la situation est jugée favorable, c’est bien le concept de souveraineté monétaire que ce blog défend opiniâtrement comme la seule possibilité, saine d’esprit, humainement réalisable, dont il faut être conscient si on ne veut pas être le jouet torturé de la comptabilité. Concrètement, la Fed dit « Les pyramides de crédit me donnent mal au crâne. Dorénavant, j’imprime purement et simplement la monnaie. Si vous pouvez essayer de rendre la monnaie et préserver l’illusion du prêt, c’est tant mieux. Si vous ne pouvez pas, c’est déjà lâché dans la nature et tant pis. » ; le prêt n’est qu’une fiction. Notons que ce changement n’était pas nécessaire pour arriver à un tel résultat, il suffisait de faire rouler la dette en interne. Détail d’importance, avant cette mesure, les profits opérationnels de la Federal Reserve étaient reversés au Trésor. Ensuite le trésor fut obligé à trouver, en taxant ou à crédit, son financement. Aujourd’hui, les financiers se sont débarrassés de la nécessité de fournir au Trésor ces crédits puisqu’ils n’ont plus besoin de lui pour éponger les pertes : la Fed joue désormais ce rôle.

Mais les financiers peuvent-ils mettre l’État en défaut de paiement ? Cela signifierait que les juges, la police, les avocats, l’armée, etc. ne seraient instantanément plus payés et ne garantiraient donc plus l’ordre public indispensables aux si juteuses affaires des financiers. Ah, l’increvable souveraineté ! Et comment justifier auprès du peuple parfois rebelle que finalement, de la souveraineté monétaire il y aura toujours, mais que seuls les banquiers en seront bénis ? Les financiers ne se débarrasseront donc jamais du souverain ?

Exactement, jamais.

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