Une conspiration ?

Maintenant que mon lecteur a pris la mesure de la fausseté de l’impératif de l’équilibre budgétaire, la manne qu’elle représente pour les financiers et la soumission aveugle des politiques, mon lecteur est sans doute tenté d’y voir une vaste conspiration à l’œuvre. Je n’y crois pas, et ce billet explique pourquoi.

John Perkins fut employé par MAIN, une des entreprises privées créées par la CIA afin de surestimer les dettes nécessaires au développement économique des pays pauvres et de les enferrer dans une spirale d’endettement, tout en étant immunisées contre les audits du Congrès, puisque de droit privé. Son autobiographie, Confessions of an Economic Hit Man, est l’une des meilleures ventes du New York Times. Il y décrit des manipulations, des trahisons, des meurtres, des guerres, et voici ce qu’il affirme quant à l’explication conspirationniste :

Nous préférons croire au mythe que des millénaires d’évolution des sociétés humaines ont finalement parachevé le système économique idéal, plutôt que de faire face au fait que nous nous sommes simplement embarqués dans un concept faux que nous avons accepté comme parole d’évangile. Nous nous sommes convaincus que toute croissance économique profite à l’humanité, et que plus la croissance est forte, plus généralisés en sont les bénéfices. Finalement, nous nous sommes persuadés les uns les autres que le corollaire de ce concept est valide et moralement juste : que les gens excellant à alimenter les feux de la croissance économique doivent être exaltés et récompensés, tandis que ceux nés aux marges sont disponibles pour exploitation.

Ce concept et son corollaire sont utilisés pour justifier toute piraterie — licence est donnée de violer et piller et assassiner des gens innocents en Iran, Colombie, Irak, et ailleurs. Les TGE [Tueurs à gages économiques, Economic Hit Men, EHMs], chacals [jargon signifiant tueurs à gages classiques], et les armées fleurissent aussi longtemps que leurs activités peuvent être dépeintes comme générant de la croissance économique. Par la grâce des « sciences » biaisées de la prévision, de l’économétrie, des statistiques, si vous bombardez une ville et que vous la reconstruisez, les données montrent un énorme pic de croissance économique.
[…]
Ce serait fabuleux si nous pouvions tout blâmer sur le dos d’une conspiration, mais nous ne le pouvons pas. L’empire dépend de l’efficacité des grandes banques, des grandes sociétés, des gouvernements — la corporocratie – mais ce n’est pas une conspiration. La corporocratie est nous-mêmes – c’est nous qui la faisons advenir – ce qui, bien sûr, explique la plupart d’entre nous trouve difficile de se lever et de s’y opposer. Nous préférerions entrapercevoir des conspirateurs rôdant dans les ombres, parce que la plupart d’entre nous travaille pour une de ces grandes banques, ou gouvernements, ou de quelque façons nous sommes dépendants d’eux pour les biens et services qu’ils produisent et commercialisent.

PERKINS John, Confessions of an economic hit man, Plume, 2006, 303 p., p. 255-256

En bref : ce ne sont pas les conspirations qui font les idéologies, mais les idéologies qui font les conspirations, en retenant les mains des opposants à leur encontre ou en les déchaînant contre leurs adversaires, en suscitant l’espoir de ceux qui pourraient y coopérer et en assurant les cyniques que là réside le succès. Ou en le démontrant par l’absurde : s’il suffisait de conspirer pour contrôler ceux qui s’y refusent, jamais l’idéologie communiste n’aurait pu s’étoffer jusqu’à contrôler un tiers de l’humanité, jamais une fois en place, avec son État policier et ses services secrets omnipotents, elle n’aurait pu s’effondrer1.

Je vais même plus loin dans l’anticonspirationnisme et pense très sincèrement que les conspirateurs eux-mêmes ne maîtrisent pas leurs conspirations, qu’ils en deviennent comme prisonniers. En effet, à mesure que l’aptitude au mensonge, la duplicité deviennent des qualités requises pour intégrer ces cercles, le cynisme ne peut plus faire l’objet de cynisme : tout élément moralement trop pur devient un danger, un témoin gênant pour les autres et doit être impitoyablement éliminé, ce qui laisse les loups entre eux. Puis, lorsqu’il faut se remettre d’accord sur une nouvelle base parce que l’ancienne est à bout de souffle, et qu’il faut accepter que certains de ses intérêts soient lésés ou au moins mal préservés, les loups ne peuvent plus s’entendre.

C’est ce qu’on constate actuellement : les financiers ont tout intérêt à ce que les États renflouent le secteur privé par de généreux déficits, afin de préserver la qualité de leurs bilans (gorgés de prêts à ce même secteur privé), mais ne peuvent s’empêcher de continuer à se solidariser seulement par l’hostilité contre l’État. De peur de se soumettre, ils préfèrent se démettre, et tout le monde avec.

C’est ce que Keynes contemplait déjà en son temps, quoique le cynisme échappe manifestement au grand économiste :

Sauver les apparences et afficher une respectabilité conventionnelle qui passe les possibilités humaines sont des nécessités de la profession de banquier. À s’y astreindre toute sa vie durant, on devient le plus romantique et le moins réaliste des hommes. Et cette conduite fait si bien partie de leur fonds de commerce que les banquiers ne souffrent pas que leur position soit contestée et qu’ils ne se permettent même pas de la contester eux-mêmes avant qu’il soit trop tard. En honnêtes citoyens qu’ils sont, les banquiers ressentent une véritable indignation en face des périls dont fourmillent l’univers mauvais dans lequel ils vivent. Oui, ils s’indignent quand les périls sont sur eux, mais ils ne les prévoient pas. Une conspiration de banquiers ! On en parle ; l’idée est absurde ! Si seulement il y en avait une, voilà ce que je souhaite ! En réalité, s’ils sont sauvés, ce sera, je gage, malgré eux.

Keynes John Maynard, Les effets de l’effondrement des prix sur le système bancaire in essais sur la monnaie et l’économie, Payot, Paris, 1978 (1931), 329 p., p. 78

En résumé : les « conspirateurs » sont beaucoup plus vraisemblablement devenus autistes par une dose énorme (létale ?) d’idéologie.


Note :

(1) Pour ceux qui tiennent à l’argument d’autorité, Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 543-544 :

Nous avons bénéficié, depuis lors, d’une sorte de vérification expérimentale a contrario de cette force architectonique de l’idée. Qu’elle vienne à défaillir, et le système qu’elle faisait tenir debout se décompose. On ne peut comprendre autrement les conditions stupéfiantes dans lesquelles s’est opérée la désagrégation du communisme soviétique, loin des scénarios imaginés par les meilleures analyses. C’est du dedans, par la tête, qu’il s’est insensiblement défait. Il n’a pas résisté à la vague de décroyance qui a sapé les bases du pensable et du croyable socialistes dans les années 1970. Si ossifié qu’était le discours officiel, si cynique qu’était devenu le fonctionnement de l’appareil, on s’aperçoit après coup que le régime ne devait sa consistance, en dernier ressort, qu’au semblant de plausibilité que conservait, aux yeux de ses propres maîtres, l’horizon dans lequel il prétendait s’inscrire — horizon qui alimentait chez les plus sincères l’espoir de le réformer.

4 Commentaires

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4 réponses à “Une conspiration ?

  1. idle

    Merci pour ce très joli cadre blog et son parfait contenu.

    un ex-maquettiste de presse, qui s’intéresse enfin, autant au contenu, qu’au contenant.

    Belles Fêtes de fin d’année.

  2. Pingback: Excellent article de Marianne « Pompidou et Giscard ont-ils instrumentalisé l’enrichissement des banques ? » « Frapper monnaie

  3. Pingback: Robert Mundell, le mauvais génie de l’euro « Frapper monnaie

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