Le choix du chômage de masse

Lors de l’immédiat après-guerre, le plein emploi était un impératif politique : face au communisme et au traumatisme de la Grande Dépression ainsi que des totalitarismes, le désespoir des peuples n’était plus jugée négligeable. Pourtant, progressivement, le chômage de masse va retrouver son hégémonie, parallèlement à la remontée en puissance du libéralisme.

Le plus gros du travail de réhabilitation du chômage fut accompli par les économistes eux-mêmes, dont de nombreuses personnes se revendiquant largement de Keynes (même les libéraux comme Hayek et Friedman citeront un article posthume de Keynes pour imposer leurs vues). La pensée keynésienne se défendit d’autant plus mal que son auteur était mort dès 1946.

Un ouvrage retrace très bien cette évolution doctrinale : Full Employment Abandoned : Shifting Sands and Policy Failures (Le Plein Emploi Abandonné : Sables Mouvants et Échecs des Politiques) des auteurs néochartalistes William Mitchell, professeur d’économie à l’Université de Newcastle en Australie et Joan Muysken, à l’Université de Maastricht. En résumé, le déroulement idéologique du libéralisme s’est répété en accéléré à partir d’un corps universitaire moulé dans le libéralisme bien que bousculé par Keynes. L’attention a progressivement rebasculé depuis les comportements des agrégats macroéconomiques vers les interactions microéconomiques des individus. La philosophie libérale est individualiste, fort logiquement, elle mène à l’individualisme méthodologique, c’est-à-dire à la reconstruction de tous les phénomènes à partir des individus seulement, et fort logiquement encore, on s’est mis à chercher des réponses microéconomiques aux problèmes.

Tout d’abord, ce fut le sacre de l’inflation, le marché serait imbattable au point que, si on essaie d’assurer le plein-emploi, le marché n’est leurré qu’un temps et préfère augmenter ses prix plutôt que de baisser la rémunération de ceux qui sont sortis du chômage. Cette relation s’est progressivement renforcée, et culmine avec Milton Friedman : le marché adapte ses prévisions à l’inflation qu’il prévoit, et l’État doit toujours accélérer l’inflation pour assurer le plein emploi. Ultimement, c’est l’hyperinflation, la monnaie ne vaut plus rien, tout le monde s’en débarrasse, l’économie n’est plus capable d’anticiper les conséquences de ses actions. Autrement dit : le chômage est un mal nécessaire au fonctionnement de l’économie de marché. Ce n’est pas grave ! s’enthousiasment les libéraux : elle est la plus capable de produire de la richesse et d’offrir des opportunités ; le chômage et la pauvreté se résorberont tout seul pour peu qu’on la laisse faire. Pour parachever l’édifice, Friedman va réhabiliter une vieille arlésienne libérale : l’activisme du crédit privé, la possibilité pour se dernier de relancer la machine économique plutôt que de simplement l’amplifier en en profitant. Un crédit privé souverain, en quelques sortes. Sauf que les libéraux l’ont toujours essayé et ont toujours dû constater la même leçon : ça ne fonctionne pas. C’est précisément l’unité de décision du souverain qui le rend souverain ; le marché souverain est une aporie.

Ce n’est pas un joli conte pour néophyte, malgré les inévitables simplifications que j’ai dû faire pour expliquer aussi simplement et rapidement ce phénomène complexe. Milton Friedman (Nobel d’économie 1976) déclare de manière parfaitement explicite ce basculement :

Je ne crois pas que la situation politique soit désespérée. En matière politique, on est en voie de revenir sur l’idée que le chômage est plus grave que l’inflation. M. Tanaka vient de tomber au Japon à cause de l’inflation. La même chose est arrivée un peu plus tôt à M. Heath en Grande-Bretagne, toujours à cause de l’inflation. Les hommes politiques vont finir par se rendre compte que l’inflation n’est pas le moyen de se maintenir au pouvoir. Lorsqu’on en sera vraiment convaincu et que la majorité de la population en sera consciente, nous pourrons arrêter le désastre et sortir de cette ronde infernale. Nous arrêterons l’inflation, nous remettrons le gouvernement à sa place et nous rétablirons l’ordre qui veut que les citoyens soient maîtres du gouvernement, et non l’inverse.

FRIEDMAN Milton, Inflation et systèmes monétaires, Calamann-Lévy, Paris, 1985 (1974), 380 p., p. 63

Quant au chômage et à la stagnation, c’est un autre Nobel qui l’explicite, comme le relève, avec ironie, Friedman :

James Tobin [Nobel d’économie 1981], toujours un irréductible Keynésien, me fit un compliment empoisonné lorsque, dans sa contribution au volume Cross, il mentionna mon discours au président comme « très certainement l’article le plus influent jamais publié dans une revue d’économie. Son influence porte bien au-delà de la profession — par exemple, jusqu’aux gouvernements et banques centrales européens et japonais et jusqu’à The Economist et d’autres faiseurs d’opinion. L’Europe n’a jamais vraiment récupéré après ses récessions de 1974-75 et 1979-82, et maintenant l’intégralité du monde capitaliste démocratique stagne » — tout cela à cause de l’épouvantable influence de mon article !

Friedman Milton, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 231

C’est toujours le même problème : le marché n’est ni une production de bien ou de service préféré à d’autres (compétitif), ni de l’argent donné, mais la conjonction des deux. Que l’un vienne à manquer, et le marché s’évapore. Il n’était pas nécessaire de stranguler l’activité économique pour dompter l’inflation ; il suffisait de cibler directement ceux nécessitant une activité économique, plutôt que de faire de la relance budgétaire encore très indistincte. Mais le tabou qu’est l’État pour les libéraux les a empêché de voir des failles cruciales dans leurs raisonnements, ainsi que des opportunités formidables de réaliser la stabilité des prix par le plein emploi.

Depuis, l’impératif du chômage a muté pour se renforcer. De NaRU (Natural Rate of Unemployment, Taux Naturel de Chômage), il est devenu NAIRU (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployement, Taux de Chômage N’Accélérant pas l’Inflation) et il est le discret soubassement des politiques monétaires de la plupart des Banques Centrales occidentales, Fed et BCE en tête. Discret parce qu’il indique que le chômage n’est pas dû au manque d’alternative, mais à un choix politique délibéré, maintenant largement oublié voire occulté, tant il est gênant. En voici le démontage technique :

Modigliani attaqua fortement l’orthodoxie du NAIRU et concluait qu’« il n’y avait rien de conceptuellement inexacte [en cherchant à réduire le chômage et à atteindre l’équilibre mais] la confiance dans le NAIRU comme approche opérationnelle rencontrait de grands problèmes et impliquait de sérieux risques, en raison des énormes difficultés d’estimation et de traçage de u* [le NAIRU dans les équations du modèle] à travers le temps » (emphase tel qu’en l’original). Modigliani dit qu’en raison d’inévitables erreurs de calcul, de sérieuses erreurs de politique sont possibles et auront des résultats catastrophiques pour le chômage lorsque la politique monétaire est « entre les mains d’une Banque Centrale avec la structure et la mission de la Bundesbank ou de la BCE ». Il conclut que le chômage élevé en Europe depuis le milieu des années 1980 est « largement le résultat d’une politique monétaire pusillanime mal conseillée ».

MITCHELL William, MUYSKEN Joan, Full Employment abandoned, Edward Elgar, Cheltenham, 2008, X + 298 p., p. 88-89

5 Commentaires

Classé dans En vrac

5 réponses à “Le choix du chômage de masse

  1. Pingback: Quand Milton Friedman était presque néochartaliste « Frapper monnaie

  2. Pingback: « L’austérité est un masochisme » « Frapper monnaie

  3. Pingback: Pourquoi le libéralisme dégénère toujours « Frapper monnaie

  4. Pingback: L’autre dogme libéral « Frapper monnaie

  5. Pingback: 8. L’Employeur en Dernier Ressort « Frapper monnaie

Commenter

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s