Une illusion en or

Pour une minorité des débatteurs de la question monétaire, la cause est entendue : tous ces problèmes de dettes insolubles s’originent dans le funeste abandon de l’or (éventuellement de l’argent) comme fondement de la monnaie. Si l’État et les financiers avaient dû se fournir de l’or plutôt que de créer des dettes à partir de rien, rien de toute la tragédie actuelle ne serait advenu, assènent-ils.

À défaut d’avoir raison, les métallistes (c’est leur nom) aiguillonnent le débat et enrichissent une réflexion largement congelée chez les cercles dominants des économistes (on observe toutefois un frémissement avec la crise). Ainsi de la récente venue à Paris d’un spécialiste mondial de l’or, Antal Fekete, organisée par le Cercle Aristote et Pierre Jovanovic.

L’âge d’or qui n’avait jamais existé.

Stabilité. Les métallistes illustrent cette vertu par des exemples du type « la même quantité d’or permet d’acheter un beau costume aujourd’hui ou une toge pour un patricien romain au premier siècle ». Prospérité. L’étalon-or est la monnaie de la révolution industrielle. Évidence. Comment la monnaie pourrait-elle tirer sa valeur autre part que de quelque chose qui a déjà de la valeur ? Le métal précieux fait la préciosité de la monnaie.

Sauf que tout cela relève largement du mythe.

L’inflation est une chose d’autant plus délicate à mesurer que la distance temporelle s’agrandit. Peut-on mesurer le costume sans tenir compte du téléphone portable, du fait qu’il n’y pas que l’État et quelques aristocrates qui peuvent se payer des courriers, etc. ? Si on regarde le niveau général des prix, la tendance générale de l’étalon-or est à la déflation (baisse des prix), c’est-à-dire que les richesses produites tendent à croître plus vite que la quantité d’or en circulation. À l’inverse, comme au XVIème siècle, l’afflux d’or venant des colonies créent une forte inflation en Espagne et en Europe : l’économie réelle peine à croître au rythme de la découverte de l’or, avant de devoir à nouveau baisser ses prix lorsque les filons s’épuisent. Les prix étaient alors multipliés par 3 à 9 selon les marchandises et les pays. Les diverses variantes de systèmes fondés sur l’or sont si instables qu’elles entraient régulièrement en crise, obligeant les pays à retourner à une monnaie purement souveraine et remettre de l’ordre avant de renouer avec le prestige de l’or.

En fait de culmination de la prospérité, ce sont les Trente Glorieuses (environ 1945-1975) en Occident et au Japon qui sont la période culminante de croissance économique réelle la plus forte de toute l’histoire humaine. Or, il s’agit d’un système fondé sur l’or des plus abâtardis selon les métallistes, car les monnaies nationales étaient de papier, convertibles en dollar à taux de change fixes révisables, lui-même convertible en or (appelé étalon de change or). Les Trente Glorieuses étaient également une période de plein-emploi contrairement à l’étalon-or, et là aussi pour une raison simple : une fois le prix d’un bien fixé, le marché ajuste les prix et les quantités des autres biens selon ce premier, c’est-à-dire que si le bien or et le bien travail humain entrent en conflit, c’est au travail de l’homme de s’adapter, en baissant son salaire nominal ou en chômant. Au contraire le système keynésien des Trente Glorieuses, bien que toujours relié à l’or contrairement au vœu de Keynes, avait pour objectif premier le plein emploi et la croissance, plutôt que la stabilité des prix à prix d’or.

La fonction monétaire a sa propre valeur : on n’épargne pas parce que c’est de l’or, on épargne parce que la monnaie est acceptée comme moyen d’échange et peut être stockée en attendant. Toutes les périodes de guerres, crises ou ces quarante dernières années ont montré que l’or n’était que la cinquième roue du carrosse. Il suffit que le souverain décide d’accepter une monnaie comme moyen de paiement et de taxer dans cette monnaie pour que cette monnaie acquièrent de la valeur. Pire, la valeur de l’or et la valeur de la monnaie se parasitent mutuellement : celui qui veut épargner ne peut le faire qu’en or, donc il va renchérir le coût de production des orfèvres, des chimistes qui l’utilisent etc. simplement parce qu’il a un désir d’épargne, et inversement. De même les épargnants ont une « prime » si on trouve une nouvelle utilisation de l’or, ou une  pénalité » si on trouve comment l’économiser. Au Haut Moyen Âge, les places de change évaluaient les cours de changes des mêmes pièces d’or des différents souverains (donc à quantité fixe de métal) et les faisaient varier quotidiennement. Sans plus de respect pour l’« évidence » de la valeur que l’or seul conférerait à la monnaie.

De l’erreur à l’idéologie.

Tout cela est si vrai que des métallistes vont encore plus loin et expliquent que si l’or n’a jamais vraiment fonctionné, c’est parce qu’il n’a jamais vraiment été essayé. Position sans risque puisque l’or est impraticable : le souverain, ne peut, quand bien même il le voudrait, émettre des pièces en or à la valeur de la pépite d’or de même poids car il lui faut payer la frappe de la monnaie, et la différence de valeur s’accroit encore puisqu’il faut que le souverain ait un intérêt, le seigneuriage, à battre monnaie, sans quoi jamais lui et ses rivaux ne se seraient aussi âprement disputé le pouvoir de frapper monnaie. Qu’à cela ne tienne ! Il faut justement, nous disent les métallistes, que les billets valent une quantité d’or fixe et que tous les billets émis correspondent à la quantité d’or effectivement détenue dans les coffres de l’émetteur. Là nous aurions enfin l’âge d’or devenu réalité. Sauf que cela fut déjà tenté : par le Bank Charter Act de 1844, les britanniques tentèrent l’aventure : ce fut un échec avec à nouveau les crises de l’économie ne pouvant baisser ses prix aisément ni trouver de l’or à son rythme. Qu’à cela ne tienne ! Il faut aussi que les crédit soit couvert entièrement par de l’or, nous expliquent-ils… Bref, ce que ces métallistes expliquent (des libéraux de l’école autrichienne le plus souvent) c’est qu’il faut toujours moins de frappe de l’État, toujours moins de billets, de reconnaissances de dettes de toutes sortes, etc., toujours plus d’or jusqu’à un complet retour au troc, ce qui va à l’encontre de leur prétendu amour pour l’ordre spontané générant l’évolution de la monnaie (après tout, ce sont les banques, les financiers qui ont joué la plus grande part dans ce processus, les souverains comprenant rarement aussi bien ce qu’ils faisaient) et de leur prétention à expliquer la monnaie. Ils ne l’expliquent pas, ils l’éliminent.

Les libéraux, partisans des individus contre l’émergence de ce collectif semi-autonome qu’est l’État, ne comprennent pas la monnaie qui est créature de la souveraineté, partant, l’erreur de penser la monnaie sans l’État tend à devenir l’idéologie du marché sans monnaie, de pur troc, illusion sous-tendant toutes les robinsonnades (comme les appelaient Marx) libérales sur le fonctionnement du marché.

Obliger l’État à convertir sa monnaie en or, c’est l’obliger à une contrainte contre-productive, car plutôt que de gérer sa monnaie pour le plein emploi et la prospérité, il s’inhibera pour ne pas risquer la banqueroute dont il s’est imposé artificiellement la possibilité.

1 commentaire

Classé dans En vrac

Une réponse à “Une illusion en or

  1. Pingback: Quand Milton Friedman était presque néochartaliste « Frapper monnaie

Commenter

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s