Le vent salubre de la controverse

Superbe article d’Evans-Pritchard au Telegraph, dont le site Les crises d’Olivier Berruyer donne une traduction française. Même si beaucoup de confusion règne, on peut constater qu’à force de tâtonner dans l’obscurité et de s’énerver contre l’impuissance ambiante, nombre de vases sacrés sont renversés ; petit florilège :

« Nous sommes en très grave danger. Le monde est en dépression dans les Big Three, aux États-Unis, en Europe et au Japon, une mini-dépression que nous n’avons pas connue depuis les années 1930 », dit-il, parlant lors de la conférence de Lindau, où la moitié des Prix Nobel d’économie du monde sont rassemblés

Il est toujours bon d’entendre de hautes personnalités sortir des circonlocutions destinées au grand public pour avouer pleinement la vérité, sans la peur de déclencher un éventuel mouvement de panique, peur souvent simple prétexte à toutes les lâchetés.

Toutefois, le professeur Mundell, Nobel 1999, s’égare lorsqu’il cherche à défendre coûte que coûte l’eurosystème, et se fourvoie complètement en confondant les problèmes de la demande globale et de la compétitivité, impasse habituelle, mais se rattrape lorsqu’il évente le mythe de l’inflation des années 1970 due à une politique budgétaire et monétaire laxiste. :

« Nous sommes au milieu d’une crise très forte parce que rien n’a encore été fait pour convaincre les marchés qu’il y a eu un changement fondamental. Pour sauver l’Europe, il doit y avoir un mouvement dans la direction d’un gouvernement partagé. »

Il admet que ne sera pas facile. Alexander Hamilton a réussi à créer un pool de la dette américaine en 1792 (face à une résistance acharnée), arguant que les dettes des 13 états étaient modestes et avaient été principalement accumulées durant la guerre d’Indépendance. Ce fut donc un intérêt partagé. Les retraites grecques ne sont pas du même type. “Vous ne pouvez pas faire ça en Europe”, dit-il.

“Il y a un énorme problème dans cinq ou six pays de la zone euro. Mais la solution n’est pas la fin de l’euro, parce que cela créerait plus de problèmes que cela n’en résoudrait. Il y aurait une ruée énorme sur le système bancaire, et les pays ayant abandonné l’euro auraient encore à faire face à toutes leurs dettes. ”

Le Professeur Mundell a déclaré qu’il serait utile que la BCE abandonne son mandat relatif à la stabilité des prix puis qu’elle prenne des mesures proactives pour forcer la baisse de l’euro, à 1,30 US$. Cela entrainerait la baisse de l’euro du même montant par rapport au yuan chinois, et créerait un système global à 3 voix – ou DEI comme il l’appelle. (…) “La BCE devrait suivre une politique plus simple. Bien sûr, elle a un règlement strict pour se protéger contre l’inflation, mais ce règlement n’est pas bon. Je n’ai jamais cru que les banques centrales devaient avoir un ciblage de l’inflation rigide. Ce n’est pas une bonne chose de se stabiliser. Il n’y a rien dans la théorie économique pour étayer cette thèse. ” (…) Il a ajouté qu’il est insensé de resserrer la politique monétaire pendant une flambée du prix du pétrole “déflationniste” (comme la BCE l’a fait en 2008 et comme elle vient de le faire à nouveau). “C’est exactement la mauvaise chose à faire”.

En effet, l’inflation ainsi tolérée aurait largement érodé le bénéfice de l’oligopole du pétrole : au lieu de s’incliner lorsque les pétroliers dictent leur prix, on aurait fait jouer le fait que nous savons bien mieux tirer partie de cette énergie qu’eux-mêmes, et nous aurions effacé une partie de la valeur de l’augmentation du prix du pétrole simplement en augmentant nos propres prix. Mais cette inflation aurait également érodé les capitaux financiers, aussi il survint une coalition objective des rentiers : plutôt une économie en récession que de se voir supporter une partie du fardeau de l’ajustement, même si cela l’aurait allégé pour l’ensemble.

Sur le point de l’eurosystème innocente victime expiatoire de la prodigalité des États, Ambrose Evans-Pritchard lui porte magnifiquement la réplique :

Je suis d’accord pour dire qu’un euro faible aiderait à lever la périphérie de l’UEM hors des récifs, mais cela arrive très tard et ignore le cœur du problème, à savoir que les monnaies sont massivement alignées au sein de l’UEM. L’écart de compétitivité des coûts salariaux unitaires entre le Nord et le Sud a augmenté de 30 %. Le Professeur Mundell ne semble pas avoir d’autre réponse à cela qu’une déflation destructrice dans le bloc du Club Med et en Irlande. L’Espagne et l’Irlande n’ont jamais violé les limites de Maastricht sur les déficits. Les deux ont enregistré un excédent budgétaire important au cours du boom, lorsque la politique monétaire a été conservée pour aider à éviter à l’infirmière Allemagne une mini-crise. L’Italie est en excédent budgétaire primaire. L’Irlande est proche d’éliminer complètement sa dette publique.

Le vrai problème est que l’UEM a alimenté une bulle de crédit du secteur privé. Ce qui s’est avéré mortel.

Comme Jean-Claude Trichet de la BCE nous le rappelle constamment, les rapports dettes publiques / PIB en Europe sont inférieurs à ceux des États-Unis, du Royaume-Uni ou du Japon. Alors, pourquoi donc l’union monétaire souffre-t-elle d’une crise existentielle? Pourquoi la BCE devrait-elle intervenir pour faire cesser la spirale conduisant l’Italie et l’Espagne vers le défaut?

Le bouquet final, magnifique, nous est donné par Stiglitz, Nobel 2001, où il embroche la primauté de la stabilité de la monnaie, tant l’euro que son lointain ancêtre l’étalon-or, qui reproduisait le même état de fait où on traverse les frontières avec en définitive la même monnaie, et les souverains incapables de faire face aux fluctuations de leurs économies, cette fois à nouveau par Evans-Pritchard :

Joseph Stiglitz affirme que les événements vont de l’avant indépendamment des vœux pieux politiques. Le taux de croissance de 8 % de l’Argentine, après l’abandon de son ancrage au dollar en 2001, offre un exemple tentant pour les pays en manque de consentement populaire et démocratique pour l’austérité imposée par Berlin, si l’Allemagne n’abandonne pas l’euro la première. “Il y a une vie après le défaut, et une vie après avoir quitté un régime de change fixe”, a déclaré Stiglitz.

On pourrait aussi ajouter que l’éclatement de l’étalon-or était le préalable nécessaire à la reprise dans le début des années 1930, car il a cassé une spirale négative qui contraignait les économies en contraction à se contracter plus encore.

Poster un commentaire

Classé dans Paroles Tenues

Commenter

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s