Rocard touche le point sensible : l’autoritarisme libéral

C’est l’un des secrets les plus inavouables du libéralisme. Le libéralisme, partisan inconditionnel de la liberté, est tiraillé entre deux évolutions inconciliables : L’une veut que tout soit admis au nom de la liberté — c’est la racine sceptique et relativiste du libéralisme. Il ne fut que lentement reconnu que l’absolutisme de la majorité et des institutions démocratiques, telles que Rousseau les proclamait, peuvent aussi être un vecteur de despotisme. L’URSS avait une Constitution très démocratique et s’en vantait beaucoup, simplement l’appareil de terreur politique visant à empêcher l’émergence d’un oligopole de ploutocrates est un remède encore pire que le mal pour s’assurer de la direction prise par le système formel. L’autre évolution veut que seul ce qui est fait selon la stricte conformité de ce qu’ils ont défini comme étant la liberté soit permis, mais alors on ne voit plus ce qui fait société, question que le libéralisme prétendait résoudre : c’est l’exemple de l’entrepreneur plus ou moins voyou, qui, devenu commercialement suffisamment fort et abusant de ce pouvoir pour se verser des rémunérations déconnecté de tout résultat économique, corrompre les régulateurs, etc. s’exclame, pris sur le fait, « qu’à sa place on aurait fait pareil », en somme qu’il n’y avait qu’à se précipiter avant lui pour nuire tout autant au reste de la société. C’est la racine pragmatique et opportuniste du libéralisme.

Tocqueville notait déjà dans L’Ancien Régime et la Révolution (chapitres 3 et 12) l’accommodement au despotisme de la branche pragmatique et opportuniste du libéralisme, des architectes du marché :

Les économistes ont eu moins d’éclat dans l’histoire que les philosophes ; moins qu’eux ils ont contribué peut-être à la Révolution ; je crois pourtant que c’est surtout dans leurs écrits qu’on peut le mieux étudier son vrai naturel. Les philosophes ne sont guère sortis des idées très générales et très abstraites en matière de gouvernement ; les économistes, sans se séparer des théories, sont cependant descendus plus près des faits. Les uns ont dit ce qu’on pouvait imaginer, les autres ont indiqué parfois ce qu’il y avait à faire. Toutes les institutions que la Révolution devait abolir sans retour ont été l’objet particulier de leurs attaques ; aucune n’a trouvé grâce à leurs yeux. Toutes celles, au contraire, qui peuvent passer pour son œuvre propre ont été annoncées par eux à l’avance et préconisées avec ardeur ; on en citerait à peine une seule dont le germe n’ait été déposé dans quelques uns de leurs écrits ; on trouve en eux tout ce qu’il y a de substantielle en elle.
(…) Ce sont pourtant en général, des hommes de mœurs douces et tranquilles, des gens de bien, d’honnêtes magistrats, d’habiles administrateurs ; mais le génie particulier à leur œuvre les entraîne.
Le passé est pour les économistes l’objet d’un mépris sans bornes. « La nation est gouvernée depuis des siècles par de faux principes ; tout semble y avoir été fait au hasard », dit Letronne. Partant de cette idée, ils se mettent à l’œuvre ; il n’y a pas d’institution si vieille et qui paraissent si bien fondée dans notre histoire dont ils ne demandent l’abolition, pour peu qu’elle les incommode et nuise à la symétrie de leurs plans. L’un d’eux propose d’effacer à la fois toutes les anciennes divisions territoriales et de changer tous les noms des provinces, quarante ans avant que l’Assemblée constituante ne l’exécute.
Ils ont déjà conçu la pensée de toutes les réformes sociales et administratives que la Révolution a faites, avant que l’idée des institutions libres ait commencé à se faire jour dans leur esprit. Ils sont, il est vrai, très favorables au libre échange des denrées, au laisser faire ou au laisser passer dans le commerce et dans l’industrie ; mais quant aux libertés politiques proprement dites, ils n’y songent point, et même quand elles se présentent par hasard à leur imagination, ils les repoussent d’abord. (…)
L’aisance seule exempte ; quand un cultivateur figure annuellement parmi les plus hauts imposés, ses fils ont le privilège d’être exempts de la milice : c’est ce qu’on appelle encourager l’agriculture. Les économistes, grands amateurs d’égalité en tout le reste, ne sont point choqués de ce privilège ; ils demandent seulement qu’on l’étende à d’autres cas ; c’est-à-dire que la charge des paysans les plus pauvres et les moins patronnés devienne plus lourde. « La médiocrité de la solde du soldat, dit l’un d’eux, la manière dont il est couché, habillé, nourri, son entière dépendance, rendraient trop cruel de prendre un autre homme qu’un homme du bas peuple. »

On y retrouve la « rationalisation » des structures administratives à base de regroupement de commune, de fusion au sein d’une Europe fédérale, etc. et surtout on y trouve la sacralisation du résultat du marché : le riche est à enrichir puisqu’il est riche selon le jugement du marché, et on peut laisser le pauvre s’appauvrir, il n’est bon qu’à ça puisqu’il est pauvre selon ce même marché. Seul le statut de riche âprement gagné sur le marché donne droit à leur reconnaissance, à être considéré comme un être humain à part entière.

Dans les théories des illuminés du marché, la baisse général des prix (dont les salaires) est une chose que le marché accomplit sans heurt, comme toujours, et qui permettrait de limiter la quantité de la monnaie sans dommage. Nombre de métallistes, de partisans de l’or sont ainsi convaincus qu’on peut rationner la monnaie dévolue à l’économie sans soucis particuliers. Or, c’est faux. Faire baisser les prix est un processus chaotique parce que chacun « défend son prix », ce qu’il croit avoir obtenu par ses efforts et qu’il n’est pas prêt à abandonner facilement, même en sachant qu’il n’est pas le seul à baisser ses prix ; chacun a payé avec un niveau de prix élevé et préfère que ce soit l’autre qui commence à vendre à un niveau plus bas. En général, on préfère baisser les quantités, donc créer du chômage. La seule dévaluation interne (autre nom de la baisse des prix généralisée) ayant réussit, c’est-à-dire ayant conservé les proportions des prix les uns aux autres, c’est l’Italie fasciste de Benito Mussolini en 1926. Une répression féroce avec interdiction des grèves et renflouement des banques furent nécessaires pour cela.

Ce n’est pas la première accointance du libéralisme avec l’autoritarisme, comme l’illustrent la Révolution sus-mentionnée, avec le Second Empire, mais aussi les fameux Chicago Boys de Pinochet, l’alliance du Parti Communiste Chinois avec le capitalisme le plus débridé et mondialisé, etc. Est-ce la fin ? L’ancien premier ministre Michel Rocard reconnait (via le forum démocratique), lui, la nécessité d’un pouvoir autoritaire pour forcer la réalité à rentrer dans une telle camisole de force idéologique :

Il n’est pas possible de gouverner ce peuple en lui disant qu’il va perdre 25 % de son revenu dans les dix ans si on tient à payer toutes les dettes. Personne ne le dit, mais il ne peut y avoir d’issue en Grèce qu’avec un pouvoir militaire.

L’union Européenne s’assoit sur les référendum et les contrôles démocratiques, comme pour le Traité de Lisbonne passant outre le référendum de 2005, ou plus récemment le Mécanisme Européen de Stabilité. Jusqu’où les libéraux dominant l’Europe glisseront-ils ? Emmanuel Todd intitulait un lire qu’il publiait en 2008 Après la démocratie

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