Au programme : Jean-Luc Mélenchon

Nous poursuivons la série Au programme avec le candidat du Front de Gauche Jean-Luc Mélenchon, dont voici le programme.

Dans l’ensemble Mélenchon donne l’impression d’une Nathalie Arthaud hyper-revendicative, mais avec de la réflexion économique, ce qui est fortement bienvenue. Parmi ces revendications, le Smic à 1 700 euros brut (et même net pendant la législature, page 5), retraite à 60 ans à taux plein, etc. Certaines mesures sont plus originales comme celle consistant à limiter à 20 le rapport entre le salaire le plus élevé et celui le plus faible au sein d’une même entreprise. Elle illustre assez bien l’« esprit Mélenchon » : s’intéresser d’abord au résultat espéré, puis le décréter, plutôt que de partir depuis le fonctionnement effectif de l’économie pour à l’inverse tendre ensuite vers l’idéal. Les deux ont leurs forces et faiblesses, l’optique néochartaliste consiste à d’abord dresser l’état des possibles (par exemple en vérifiant les possibilités réelles du crédit, ou en comprenant les nécessités comptables de la croissance) et ensuite à avancer l’idéal en conséquence, l’idéal étant dans les deux cas une société où tous s’enrichissent et où une relative égalité facilite la cohésion d’ensemble.

Dans le cas particulier du ratio maximal de salaires, on pourrait croire à un désastre à la Nathalie Arthaud : pour pouvoir mener leur course à la rémunération la plus haute possible, l’entreprise délocaliserait par externalisation de toutes ses activités à faibles salaires (qui diminuerait donc encore), subdivisant encore plus le monde des entreprises en grandes multinationales exploitant de petites entreprises trop impuissantes pour faire autre chose que garder la tête hors de l’eau. Mais Mélenchon complète par une taxation des produits délocalisés et réimportés ce qui compense partiellement le problème (page 15). Partiellement parce que les entreprises étrangères pourront toujours laminer avec leurs salaires de misère la production nationale, et aussi parce que les entreprises peuvent se subdiviser entre deux entreprises françaises : l’une à forte valeurs ajouter, l’autre pour sortir les plus misérables de son ratio salarial. Que fera Mélenchon ? Il adossera le ratio non au salaire minimal d’une entreprise mais au Smic, par exemple ? Mélenchon se gausse de ceux qui préféreront partir plutôt que de limiter leur perspectives de rémunération. Mais il est rare que les motivations des personnes mêmes les plus bienfaisantes soient univoques : il est plus facile d’être nettement altruiste si, en plus, cela est personnellement profitable…

Pour le budget public, le même défaut partiellement compensé se retrouve. Mélenchon est très conservateur, il veut garder l’euro, les banques privés, le pseudo-financement du budget public par les banques etc. Mais il ne veut pas des conséquences aussi essaie-t-il de ménager à la fois les institutions de la libérale Union Européenne ainsi que son idéal antilibéral : pages 27-28, il dit vouloir combattre « le Pacte pour l’Euro+ et le « semestre européen » qui veulent imposer l’austérité à vie aux peuples et nier la souveraineté de leurs représentants. » et organiser « un référendum sur ces dispositions nouvelles et nous ferons campagne pour qu’elles soient rejetées » et prône même la « désobéissance » face à Bruxelles. Enfin, il veut financer des projets de relance, au niveau européen, de projets sociaux et environnementaux comme Éva Joly, par la BCE et la création monétaire pure (page 12). De là, plusieurs possibilités : soit il a l’accord européen, ce qui serait un tour de force, et parvient à répartir la chose de manière à ce que la France en profite suffisamment, alors il gagnerait son pari ; soit trop de pays reste suffisamment cramponnés au dogme de l’austérité et s’alarment de la naissance d’une « incontrôlable planche à billets », et il se retrouve isolé. Sachant que les gouvernements européens qui perdent les élections laissent la place à des gouvernements tout aussi austères voire plus, il est douteux que la campagne mélenchonnesque remporte un grand chelem européen, Allemagne incluse. Et alors, si en plus, revenu à la nation française, il renonce (ce qu’on suspectera puisqu’il refuse d’en brandir la menace avec détermination), alors il ressemblera comme deux gouttes d’eau à Sarkozy promettant d’éviter l’austérité et la récession qui en découle en 2008, puis faisant précisément cela avec une récession de retour juste au moment des élections…

Jusqu’où Mélenchon osera désobéir ? Son entêtement et sa verve plaident pour un jusqu’au-boutisme, son passé socialiste, sa ruminante hésitation pour quitter le PS après le référendum de 2005 et ses convictions internationalistes qui refusent un destin français plaident contre lui. Le côté brouillon de ses propositions, bien qu’elles soient autrement plus cohérente que celles de Nathalie Arthaud, pourrait bien suffire à faire pencher la balance du mauvais côté. Que fera-t-il de sa monomanie sur la lutte des classes ? Un blocage intellectuel ou une capacité à passer outre les conventions établies ?

Trop outrancier pour ne pas susciter la suspicion, trop réfléchi pour ne pas emporter quelques convictions, trop contradictoirement passionné pour être prévisible, Jean-Luc Mélenchon est le candidat le plus imprévisible qui m’ait été donné à étudier jusqu’ici (le huitième sur dix). En moyenne mais avec une grosse marge d’erreur, Mélenchon se situe quelque part entre Hollande et Le Pen d’un point de vue néochartaliste, mais avec la possibilité d’être meilleure qu’elle ou de talonner la lanterne rouge Arthaud.

2 Commentaires

Classé dans Élections Présidentielles de 2012

2 réponses à “Au programme : Jean-Luc Mélenchon

  1. tchoo

    Les élections sont passées. Les passions refroidissent.
    Plus je lis vos avis sur chacun des programmes économiques, plus j’ai l’impression que concernant Mélénchon, c’est surtout du bonhomme dont vous parlez.
    Vous ne semblez pas lui faire confiance (vous semblez plus indulgent pour Marine), et lui prêtez des supposées intentions (ou pas d’ailleurs) Vous semblez aussi accorder à son programme une radicalité toute relative, alors qu’il semblerait que entre celles de Marine, Dupont Aignan ou Cheminade ce soit la plus pragmatiquement réaliste.

    • N’oublie pas que Mélenchon a appelé à voter pour Hollande sans demander la moindre concession. Drôle de conviction. Je ne parviens effectivement pas à cerner la personnalité de Mélenchon et à savoir s’il est prêt à sacrifier les idoles qui font obstacles à ses projets (comme l’eurosystème) ou s’il se cabrera avant de sauter. Je crois qu’il a des aspirations profondes mais qu’il ne croit pas possibles, qu’il fait une sorte de baroud d’honneur. Encore une fois, j’ai du mal à le cerner.

      Je suis plutôt indulgent avec Mélenchon : avec Sarkozy ou Hollande j’explique très clairement que leurs promesses n’engagent que ceux qui y croient et qu’ils sont des libéraux de longues dates, certifiés par leurs nombreuses actions. On m’accusera difficilement de prêter indûment à Le Pen des convictions nationales. Je crois avoir été très honnêtes dans mes analyses.

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