« Il faut rendre la croissance » !

L’émission Les Experts du lundi 2 avril à 9 heures, présentée par Nicolas Doze sur BFM Business, fut l’occasion d’approfondir cet étrange mélange de génie et d’aveuglement pur et simple qu’est l’esprit humain. Le passage le plus marquant est le suivant (20’20 ») :

Dans mon analyse, il n’y a plus de bonne solution, pour une raison simple. Ça fait trente ans que, de façon folle, on a acheté de la croissance à crédit. C’est très bien, le crédit s’arrête il va falloir rendre la croissance. Comme tout crédit en fait.

Ce n’était donc qu’un rêve ! Toutes ces richesses, le minitel, les TGVs, Internet, les téléphones mobiles, une quantité prodigieuse de nourriture, des bâtiments, des tanks, etc., en bref tout ce que nous appelons richesse, tout ce qui constitue la croissance, tout cela n’était qu’un rêve ! Les banquiers ont été bien généreux de nous le prêter, mais vous avez abusé, maintenant il faut tout rendre. Comment cela ? Vous osez suggérer que ce sont les banquiers qui ont abusé en mettant en place un système où toute la monnaie ne semble être que du crédit, et vous trouvez qu’on a été assez généreux de les subir jusque-là ! Mais c’est scandaleux. Tout doit revenir aux banquiers, et avec intérêts (Allez, pour vous aider à payer les intérêts, on va vous accorder un nouveau prêt… avec intérêt bien sûr.). Vous devez comprendre que vous n’avez aucun droit sur la richesse que vous avez créée, qu’au plus, quand vous échangez entre vous, vous donnez du crédit qu’une banque a octroyé, et qu’il faut rembourser, et en plus payer les intérêts.

Je cesse de moquer cette idée absurde de « rendre la croissance » et redeviens sérieux. Tout de même, quelle absurdité ! La conclusion logique, naturelle voudrait-on dire serait, me semble-t-il, d’affirmer que la solution existe et qu’elle consiste à supprimer la création monétaire par crédit et à imposer l’émission monétaire pure et simple (c’est-à-dire de monnaie souveraine : qui n’oblige à aucun paiement futur, qui pourrait éventuellement payer simplement. Comme lorsque nous détenons des billets dans nos poches, et contrairement au crédit qu’il faut rembourser.). Fini le servage pour dette, c’est au système monétaire de se mettre au service de l’économie plutôt que l’inverse, c’est à la fiction de s’adapter à la réalité plutôt que l’inverse.

C’est Olivier Berruyer qui affirme la citation en exergue et cela rend la chose particulièrement intéressante. Comme on peut le constater tout au long de l’émission, il est le plus original des trois experts. Contrairement aux deux autres, il ne limite pas sa réflexion aux seuls agents économiques (microéconomie) mais s’intéresse aussi au résultat agrégé des actions de chacun (macroéconomie). Il ne se laisse pas démonter par le prétendu modèle Allemand cachant la nécessité du déficit par les exportations. Il n’est pas aigri, il est même le plus enthousiaste du plateau (toute proportion gardée, et ce malgré son pessimisme affiché). Il n’y a chez lui pas d’espoir mal caché d’un passage en force du fédéralisme européen à la faveur du désarroi actuel (« On avance même étrangement l’idée de « fédéralisme », alors que 17 États insolvables fédérés font seulement un énorme État insolvable. »). Il n’est pas sadique, mais au contraire dénonce le sacrifice des « non-compétitifs » comme étant un massacre des innocents. Etc. Alors pourquoi un individu aussi équilibré, intelligent, compétent et non-conformiste qu’Olivier Berruyer affirme une citation aussi idiote que celle-là ? Il tourne autour de la nécessité du déficit public, encore et encore, sans jamais la voir, comme ici :

Quel pays limite au maximum l’austérité et dépense ? Les États-Unis. Quels grand pays occidental a la croissance la plus forte ? Les États-Unis.

Par construction, la relance keynésienne marche très bien, évidemment.

Son vice est que, en effet, sans création de moteur de croissance pérenne (et il ne peut en avoir), c’est vain. Cela revient à vivre à crédit en pensant qu’on en payera jamais la facture… Et tout s’écroulera brutalement avec la fin des dépenses gargantuesques…

Non seulement l’exemple des États-Unis montre une fois de plus que ce n’est pas la « vertu » conforme à la stupidité libérale qui crée de la croissance et de la richesse, mais même, c’est au contraire la réduction de la dette qui entraîne grandes dépressions voire petites récessions (seconde partie du lien). On peut camoufler la création monétaire de l’État derrière le crédit, mais on ne peut pas le faire fonctionner comme un crédit.

Alors ? Comment expliquer cet aveuglement ?

Un indice est la dernière phrase du passage : « comme tout crédit en fait ». L’esprit d’Olivier Berruyer sent l’ampleur du basculement qu’il s’apprête à faire, et se cabre, tétanisé par le vertige du vide glacial. « Revêtons nos préjugés, ils nous tiennent chaud » disait Barrès désabusé. Si tout repose sur le crédit, et que le crédit ne serait plus à rembourser mais à faire arbitrairement rouler (dans le cas du Trésor public), il semble ne plus y avoir de fondement ! Il y a un basculement de vision du monde à opérer, et Berruyer l’actuaire ressent quelque chose du Copernic effrayé à l’idée de sortir la Terre du centre du monde, et de comprendre qu’elle n’y a jamais été, et que tous ceux qui l’enseignaient avaient tort. Plutôt que de croire en un crédit qui correspond bien à la richesse, qui la suit, qui la colle, devenir néochartalisme implique de comprendre que ce sont deux choses pas plus reliée entre elle que deux planètes ne sont liées par la gravitation : plutôt que fermement tenues dans quelques sphères célestes bien imbriquées les unes dans les autres, elles sont deux éléments distincts flottants dans l’infini et mécaniquement mais lâchement reliés. Quand on a trop peur, on se met en positon fœtale, comme bien enveloppé au sein de sa mère ; l’infini effraie.

[Copernic] ne dit pas que l’Univers est infini dans l’espace. Il préfèrera, avec sa prudence habituelle, « laisser la questions aux philosophes ». Mais il renversa un courant de pensée inconscient en faisant graviter la Terre au lieu du Ciel. Tant que l’on imagina le Ciel en giration, on était amené automatiquement à le concevoir comme une sphère solide et finie : autrement, comment aurait-il tourné en bloc toutes les vingt-quatre heures ? Mais une fois la ronde quotidienne de la Terre, les astres pouvaient reculer indéfiniment ; il devenait arbitraire de les situer sur une sphère solide. Le Ciel n’avait plus de limites, l’infini entrouvrait sa gueule immense, et le libertin de Pascal, saisi d’agoraphobie cosmique, allait s’écrier cent ans plus tard : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » […]

Cela signifiait entre autres choses que l’intimité entre l’homme et Dieu devait cesser. L’homo sapiens avait vécu dans un univers enveloppé de divin comme en des entrailles maternelles ; on allait le chasser de ce sein. D’où le cri d’horreur de Pascal. […]

l’Univers aurait encore des dimensions raisonnables : seule rétrécirait la taille physique de l’homme. Mais cela ne diminuerait pas sa taille morale, « autrement le crocodile et l’éléphant seraient plus proches de Son cœur que l’homme parce qu’ils sont plus gros. À l’aide de cette pilule intellectuelle et d’autres semblables, nous pourront peut-être digérer cette monstrueuse bouchée ». En fait on n’a pas encore trouvé de pilule pour nous faire digérer l’infini. […]

Kepler lui-même fut effrayé par des affolantes perspectives qu’ouvrait la lunette de Galilée : « L’Infini est impensable, s’écriait-il, angoissé, l’Infini est inconcevable. »

Koestler Arthur, Les somnambules, Les belles lettres, Paris, 2010 (1959), 595 p., p. 214, 216, 364

La limitation de la création monétaire par l’État est vaine : l’étalon-or sautait lorsque la crise était trop forte (notamment lors des guerres) ; le crédit gonfle pour l’englober sans discontinuer et sans difficulté. Au mieux, l’or et le crédit effraient l’État qui fait alors de l’austérité à tort et à travers, je devrais donc dire au pire. La monnaie achète des pyramides comme des bulles de savons, de l’eau comme de la merde en boîte labellisée art contemporain ou un credit default swap sur la dette grecque. Et il n’y a vraiment pas plus de lien que cela, celui qui sacrifie, qui massacre les innocents comme le dit Berruyer, pour essayer de se rassurer quant à ce lien est criminel de manière indéniablement contre-productive. René Girard démontre qu’à l’origine de tout mythe des anciennes religions, il y a un meurtre fondateur. Le Nobel d’économie Paul Samuelson nous précise la nature du déficit zéro :

Je pense qu’il y a un élément de vérité dans l’opinion que la superstition assurant que le budget doit être équilibré en permanence, une fois éventée, enlève une des sécurités que toute société doit avoir contre les dépenses hors contrôle. Il doit y avoir une discipline dans l’allocation des ressources ou vous aurez un chaos anarchique et inefficace. Et une des fonctions d’une religion ancienne manière était d’effrayer les gens avec ce qui pourrait être vus comme des mythes afin de se comporter de la manière qu’une civilisation à long terme requiert. […] Maintenant j’en viens à croire que, si je puis paraphraser, apprenez la vérité et la vérité aidera à vous rendre libre et peut-être même efficient.

Blaug Mark, John Maynard Keynes : Life, Ideas, Legacy, St. Martin’s Press, New York, 1990, 95 p., p. 63– 64

Une citation à méditer.

Mais il fallait plus qu’un petit idéologue, ou esprit médiocre pour s’en rendre compte. Pour ne pas mettre cela sur le compte de la stupidité, du conformisme, de la paresse intellectuelle, du sadisme ou autre, il faut des personnalités plus intéressantes comme Olivier Berruyer.

Note :

Arthur Koestler a aussi écrit Le Zéro et l’Infini, sur l’URSS, où le zéro est l’individu et l’infini la machine totalitaire. Comme le conclut Berruyer, il faut équilibrer l’un par l’autre et réciproquement si on veut éviter les désillusions « Bref, un système équilibré entre le « Tout Égalité » qui a sombré en 1989, et le « Tout Liberté », que nous essayons désespérément de renflouer, en pure perte comme nous allons le voir… », mais il est manifestement à court d’idée quant au mécanisme d’équilibrage monétaire, il va jusqu’à appeler de ses vœux une monnaie internationale, donc très difficile à mettre en place, et prône le défaut de paiement sur la dette, l’interdiction des déficits hors récession et faire redescendre les pertes des financiers sur les personnes physiques (vous et moi), précisant bien ainsi ce qu’il appelle rendre la croissance. Sachant qu’en plus il veut limiter le crédit et la spéculation, une fois la croissance rendue, on n’est pas prêt d’en retrouver : il faudra à chaque fois une récession pour engranger de la monnaie finançant la croissance et soldant la limitée accumulation de crédits !

11 Commentaires

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11 réponses à “« Il faut rendre la croissance » !

  1. Voir aussi la genèse des Shadoks sur les autres raisons plus simples expliquant cette paralysie intellectuelle. Ou encore La délicate question du pouvoir sur les motifs puissants mais mal compris de la phobie libérale contre l’État.

  2. C’est difficile a comprendre pour certaine personne parce que la dette publique s’appelle « dette » justement, mais ce n’est pas de la « dette » au sens privée du terme, c’est de la monnaie.

    Cela demande effectivement une révolution copernicienne pour comprendre.
    Dette publique = masse monétaire.
    Destruction de la dette publique = destruction de la richesse privée.

    Je me demande aussi souvent pourquoi des gens intelligents, éduqués, etc…sont incapable de comprendre?

    Pour comprendre le deficit public et la creation monetaire:

    L’abc du déficit budgétaire – Première partie
    http://alienaeconomics.blogspot.com/2011/02/labc-du-deficit-budgetaire-premiere.html

    L’abc du déficit budgétaire – Deuxième partie
    http://alienaeconomics.blogspot.com/2011/02/labc-du-deficit-budgetaire-deuxieme.html

    L’abc du déficit budgétaire – Troisième partie
    http://alienaeconomics.blogspot.com/2011/02/labc-du-deficit-budgetaire-troisieme.html

  3. Pingback: Fascinante offensive à outrance « Frapper monnaie

  4. Excellent post dans toutes ses dimensions, réellement excellent !

    Je pense que l’auteur se retrouvera parfaitement dans la Théorie Relative de la Monnaie et une certaine approche de l’infini :) :

    http://www.creationmonetaire.info/2011/05/le-flux-lhomme-la-monnaie.html

    Car ce qui fait l’infini, n’est pas l’infini, mais l’expansion. Le flux. La somme des actes. C’est ce que nous avons conceptualisé sous le terme de « temps »…

    Et le temps est parfaitement imparfait : le temps est relatif.

  5. Pingback: La manipulation des taux d’intérêt pour les nuls « Frapper monnaie

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