La manipulation des taux d’intérêt pour les nuls

Le problème d’une mauvaise compréhension macroéconomique, c’est qu’on se met à dire et préconiser n’importe quoi, même le pire. Il faudrait un nouvel opus dans la série Pour les Nuls aux Éditions First : La manipulation des taux d’intérêt pour les nuls. Car il est parfois navrant de constater que certains sont restés largement bloqués, dans leurs compréhensions des mécanismes monétaires, au temps de l’étalon de change or disparu en 1971.

Dans ce registre, un homme par ailleurs intelligent, Olivier Berruyer, premier blogueur économique français récidive :

il y a tout de même un clair rationnement des crédits, à un moment où les besoins ont fortement augmenté en raison de l’approfondissement de la Crise.

Au passage, cette situation est totalement incohérente avec l’évolution des taux interbancaires :

marché interbancaire zone euro

Nous avons déjà souligné cette marque d’une très probable fraude massive sur le dos des prêteurs dans ce billet : Libor : La plus grande manipulation financière de l’Histoire ?

Eh bien non, il n’y a strictement aucune incohérence entre une crise, entre autre interbancaire, et des taux bas. Allez, pour votre plaisir, votre dévoué serviteur vous fait une démonstration illustrée. Ça évitera aussi au sympathique et généralement très compétent Olivier Berruyer la si dangereuse tentation conspirationniste.

Taux Libor et « manipulation des taux »

Je n’expliquerai pas ce qu’est le taux Libor car Olivier l’a très bien fait, il suffit pour ce billet de savoir qu’il est un taux d’intérêt sur les prêts simples entre banques et qu’il est très important pour les marchés financiers.

Voici un graphique avec le même taux Libor à 3 mois choisi par Olivier en vert, les taux directeurs de la Federal Reserve en rouge, et les taux Libor à 1 mois et à 1 an pour bien montrer à quel point ça ne change rien :

Taux directeurs en rouge
Libor dollar à 1 mois en bleu
Libor dollar à 3 mois en vert
Libor dollar à 12 mois en orange.
entre vert et rouge, r2=0,99

C’est aussi simple que ça. Les taux Libor suivent servilement les taux directeurs de la banque centrale. Banque centrale qui manipule effectivement les taux, c’est son rôle officiel, proclamé et vanté. Voilà toute la conspiration. Pour ceux qui n’aiment que la preuve mathématique, le taux de corrélation entre les taux directeurs de la Fed et le taux Libor basé sur le dollar américain à 3 mois est de 0,99 ; à 1,00 ils sont parfaitement synchrone, à 0,00 ils n’ont strictement aucun rapport (et à -1,00 ils ont un rapport parfaitement inverse l’un à l’autre).

Pourquoi toutes ces similitudes et pourquoi ces menues divergences ?

Les similitudes sont simples à expliquer. Le taux Libor est le taux des prêts entre les banques : lorsque l’une d’elle veut se financer, une autre lui prête sa monnaie non-utilisée à un intérêt. Cet intérêt est le Libor. Sauf que la banque n’avait pas ce prêt pour seule option de financement. Par exemple, elle pouvait aussi revendre des bons du Trésor à la banque centrale, qui en revend elle-même dès que le taux de ces bons sont au-dessus de son objectif de taux directeur, et en achète dès qu’ils sont en-dessous. Bien évidemment, la banque en mal de financement se financera à moindre coût, donc préférera l’offre de la banque centrale si la banque prêteuse exige plus que le taux directeur, mais à l’inverse, ne se fera pas prier pour relever le taux qu’elle exige si la banque en mal de financement fait face à un taux directeur plus élevé que le taux exigé. Donc le taux Libor colle au taux directeur, parfois un peu en-dessous, parfois un peu au-dessus. C’est le but des taux directeurs que de diriger les autres taux, de leur donner une impulsion commune. Il n’y a rien de secret dans tout cela. Le mécanisme opère, crise ou non, et si les taux directeurs avoisinent zéro pendant longtemps, alors les taux Libor avoisinent zéro eux aussi pendant aussi longtemps. Tout simplement. La banque qui pense que son prêt vaut plus que le taux voisin du taux directeur ne trouve pas de demande, et ne prête donc pas, laissant le Libor à cet étiage voisin.

Pourquoi restent-il des différences ? Pourquoi 0,99 plutôt que 1,00 ? Les deux marchés sont contigus, mais pas confondus. Il y a une petite latence, un petit délai de transmission entre les deux taux. On observe un taux Libor supérieur au taux directeur lorsque les banques sont prises de court et que la banque centrale doit réagir, comme lors du krach d’octobre 1987, ou lors de l’effondrement du crédit (« credit crunch ») de septembre 2008 à avril 2009, au plus fort de la crise des subprimes, avec un pic à 3 points en plus pour le Libor en octobre 2008 ! Mais aussitôt que la banque centrale comprend l’information et réagit, l’écart se réduit à nouveau…

D’autres raisons, toutes aussi mineures, interviennent dans ces petits décalages de taux, comme les différentes échéances : plus un prêt se fait à long terme, plus son taux d’intérêt tend malgré tout à être élevé. C’est pourquoi le Libor à 1 an (orange) est au-dessus du Libor à 3 mois (vert) qui est lui-même au-dessus du Libor à 1 mois (bleu), les taux directeurs fermant la marche car ils ont les échéances les plus courtes (jusqu’à une nuit voire immédiat).

Ensemble, toutes ces raisons comptent pour 0,01 (en bénéficiant de l’arrondi). Pas de quoi loger « une fraude massive ».

Tout cela devrait être parfaitement trivial pour tout économiste compétent. Si Olivier Berruyer se trompe si magistralement comme tant d’autres bien plus réputés encore, c’est parce qu’ils n’ont pas compris que le « le traitement par les manuels scolaires du mécanisme de transmission [du crédit doit] être rejeté ». En effet, le rationnement du crédit ne se fait pas par le haut, par la banque centrale, et redescendant ensuite vers le bas par le mécanisme du crédit. Au contraire, d’abord les banques contractent des crédits, et ensuite elles s’occupent de pouvoir les solder en trouvant les réserves nécessaires auprès de la banque centrale en dernier recourt. Comme le dit la Banque des Règlements Internationaux :

le niveau de réserves n’influe qu’à peine les décisions par les banques de prêter. Le montant de crédits en cours est déterminé par l’empressement des banques de fournir des prêts, fondée sur le compromis profitabilité/risque perçu, et par la demande pour ces prêts. La disponibilité globale des réserves ne contraint pas directement l’expansion du crédit. La raison est simple : comme expliqué dans la Section I, lors du graphique I – de loin le plus commun – afin d’éviter une volatilité extrême du taux d’intérêt, les banques centrales fournissent des réserves sur demande du système. Dans cette perspective, un minimum obligatoire de réserves, en fonction de leur rémunération, affecte le coût de l’intermédiation de ces prêts, mais ne contraint pas l’expansion du crédit quantitativement.

Si on ne comprend pas que le crédit est passif, suivant pour l’essentiel les fluctuations cycliques de l’économie réelle en les amplifiant, et si on se refuse à comprendre que les taux exigés sur ces crédits sont manipulés par les banques centrales, alors on se condamne à trouver des causes imaginaires, et même de sombres et redoutables conspirations ! « sur le dos des prêteurs » dit Berruyer, sauf que les prêteurs et les emprunteurs sont les mêmes et ne cessent d’échanger leurs places, sur le marché interbancaire !

Le temps où l’on se disputait l’or qu’on avait pu sortir des mines pour avoir de la monnaie est fini. Depuis 1971. Il faut arrêter de voir le crédit comme quelque chose de rare, qu’il faudrait se disputer âprement. Le crédit est aussi abondant que possible et que souhaitable. Ce qui est rare, c’est une demande solvable pour ces crédits, des emprunteurs solvables. Mais ça, seul le déficit public peut l’améliorer, et en s’obstinant à n’accorder de la monnaie à l’État qu’à crédit, et en plus à s’insurger dès qu’il en contracte un peu trop au goût si subjectif de certains qui ne jurent que par l’austérité, alors il ne faut pas s’étonner que la récession revienne…

Vite un nouveau manuel, et pour des nuls s’il vous plait !

PS : Olivier Berruyer m’a très poliment concédé ce point et a retiré la page quasi-conspirationniste de son site, ainsi que l’essentiel du passage cité au-dessus. Quelle rapidité !

PPS : Deuxième service ! Cette fois pour le LIBOR de la livre sterling, avec graphique naturellement.

20 Commentaires

Classé dans Compléments d'enquête, La planche à billets maîtrise les taux

20 réponses à “La manipulation des taux d’intérêt pour les nuls

  1. mais…tu veux dire que les banques centrales fixent les taux d’intérêts a la place des marchés?!?!

    J’ai déjà essayé de commenter sur différent points sur le site « les crises » mais mes commentaires ne sont pas publiés. Raison donnée par le bloguer: problème technique.
    Ça m’horripile de le voir poster les trucs nullissimes de GEAB, qui je le rappelle prévoyait il y a deux ans la faillite imminente (et l’explosion) des États-Unis et affirmait la suprématie de l’Euro zone (et que la Grèce ne ferait pas faillite…). Les mêmes conneries sont sur le site de Jorion et il censure si on lui dit qu’il est a coté de la plaque.

  2. On comprend bien l’honnêteté de cette analyse.

    Cependant cette analyse est purement CAUSALE. Elle ne remet pas en cause les axiomes (le dogme) fondamental qui gouverne CE SYSTEME MONETAIRE particulier et rien que celui là.

    Or quantité d’autres systèmes monétaires sont POSSIBLES, qui ne se basent pas sur des points d’émission centralisés pour émettre la monnaie, droit de propriété sur des biens non–prédéfinis, mais légaux, au sein des NATIONS QUI L’ADOPTENT.

    Exemples : le WIR, Le Chiemgauer, Bitcoin, OpenUDC, Ripple.

    Comment donc s’intéresser à des analyses causales d’un système aussi peu enviable que celui-ci, quand la question de repenser la perspective du code monétaire lui-même ne se pose nulle part ?

    On se croirait sur les réflexions du XIXème siècle sur la physique qui, au grand dam de l’étudiant Albert Einstein faisaient fi des travaux de Michelson Morley Maxwell Riemann…

    Est-ce sérieux véritablement ?

    Voir la Théorie Relative de la Monnaie pour changer d’air un peu !

    http://www.creationmonetaire.info/2011/06/theorie-relative-de-la-monnaie-20.html

    • Je suis pour un certain nombre de réformes, à commencer par la suppression des bons du Trésor et la création monétaire, le plein emploi ainsi que la stabilité des prix reposant officiellement sur les stabilisateurs automatiques. Voici un article qui vous intéressera particulièrement, ainsi que ceux sur l’Employeur en Dernier Ressort. Le bitcoin est démoli dans cet article.

      Mais ce n’est pas parce qu’on souhaite une alternative que l’ignorance du présent système deviendrait une bonne chose. Donc je reste fier de ce billet. Quant à la Théorie Relative de la Monnaie, je l’ai déjà un peu étudié, et je lui reproche de prendre ses modélisations mathématiques trop au sérieux. Les modélisations mathématiques très poussées en économie sont rarement les plus fiables, au contraire, et je préfère la rusticité à toute épreuve des équilibres sectoriels.

      Bonne journée et oui, je suis très sérieux :)

      • Si je suis ce blog c’est bien parce que j’y trouve une réflexion très intéressante :) J’ai d’ailleurs trouvé l’article sus-cité parlant de Bitcoin et la création monétaire étatique tout à fait pertinent.

        D’ailleurs la TRM réfute aussi le Bitcoin ! Mais pas pour des raisons d’efficacité fondamentalement (même si l’efficacité pourrait être un critère ce n’est pas le fondement de la réfutation).

        Pour la TRM ce qui est essentiel n’a rien à voir avec quelque modélisation mathématique que ce soit. Je suis certain qu’au vu de la profondeur des réflexion de ce blog, les fondements de la TRM ne peuvent qu’attirer l’attention de l’auteur. Mais il convient d’en prendre conscience plus clairement.

        Sur les fondements, plus importants que quelque mathématisation que ce soit, il convient de comprendre ceci : http://www.creationmonetaire.info/2011/09/philosophie-politique.html

        Le reste est causal, donc sans aucune importance relative !

  3. Record de fréquentation quotidien explosé !
    Merci beaucoup à tous. :)

  4. Tant que 99% des gens auront une représentation de type théorie des fonds prêtables en tête, la compréhension des mécanismes monétaires et des dynamiques banques ne sera à la portée que d’une extrême minorité. Le reste continuera de se jeter avec passion sur les analyses sublimes du GEAB…

  5. L’Eurogroupe est la réunion mensuelle (et informelle) des ministres des Finances des États membres de la zone euro, en vue d’y coordonner leur politique économique.

    Mercredi 23 mai 2012 :

    L’Eurogroupe appelé à étudier un abandon de l’euro en Grèce.

    Le comité de préparation de l’Eurogroupe a demandé aux gouvernements de la zone euro de préparer chacun de leur côté un plan d’urgence dans l’éventualité d’un abandon de la monnaie unique par la Grèce, a-t-on appris mercredi de deux responsables européens.

    Cette initiative a été approuvée lundi au cours d’une téléconférence du groupe de travail chargé de préparer les réunions mensuelles des ministres des Finances de la zone euro. Les membres du groupe de travail constituent aussi le conseil d’administration du FESF, le Fonds européen de stabilité financière.

    Outre la confirmation de deux responsables européens, Reuters a pu consulter une note de travail rédigée par un Etat membre qui détaille notamment le coût potentiel, pour chaque pays de la zone euro, d’une sortie de la Grèce du bloc.

    Ce document estime que si un tel scénario devait se produire, un « divorce à l’amiable » devrait être recherché, et qu’un soutien de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI) pourrait accompagner Athènes dans sa sortie de la monnaie unique.

    « Pour l’heure, rien n’a encore été préparé au niveau de la zone euro, de crainte que cela s’ébruite », a précisé l’un des responsables.

    Un deuxième responsable a confirmé l’existence de l’accord conclu lundi.

    Les Bourses européennes sont en net repli à mi-séance, alors qu’une sortie grecque de la monnaie unique n’est plus considéré comme un tabou et que les investisseurs redoutent qu’aucune solution concrète pour stimuler la croissance n’émerge du sommet européen informel prévu dans la soirée.

    http://fr.reuters.com/article/businessNews/idFRPAE84M06820120523

  6. Vos théories économiques rencontrent en effet de bons succès. Comme nous tous, vous exprimez légitime un besoin de reconnaissance (lire Hegel si cette piste vous intéresse). Chacun de nous a besoin que l’autre le « calcule », c’est à dire lui fasse une place en tant qu’être humain (C’est ça le contrat social synonyme de contrat humain). Pour ce qui est de la recherche de distinction et de lutte pour accroître votre capital…symbolique au sein du champ économique, vous entrez parfaitement bien dans les modèles décrits par Bourdieu dans sa théorie des champs. Si vous avez une minute, vous pouvez consulter le livre très abordable (pour les nuls) d’interview de Bourdieu « questions de sociologie », vous ne manquerez pas d’y trouver votre portrait.
    Si je vous ai, ne serait-ce qu’un peu, convaincu de vous la péter un peu moins, surtout sur le dos des autres (je pense en particulier à Olivier), j’aurais réussi à orienter votre action (au demeurant très compétente) dans la consolidation du contrat social plutôt que dans celui de sa fragilisation (ce qui ne manquera pas de vous revenir en boomerang, ça ne rate pas)
    Contratsocialement vôtre

    • Merci beaucoup, je vais voir ça…

      PS : Il n’empêche que ça a marché, j’ai explosé mon records de fréquentation en corrigeant Olivier Berruyer, très amicalement, reconnaissez-le.

      • Oui, c’est vrai, je n’aurais de toutes façon pas passé une minute à vous « faire la morale » si j’avais eu le moindre doute sur vos capacités d’écoute et d’humour.
        Cordialement

        • J’ai lu les quelques pages sur les champs, je n’avais hélas que trop peu de temps pour le reste. Ma conclusion est l’inverse de la vôtre ?! Le cadre de pensée qui soutient le jeu libérale étant à la source du problème, on ne peut que renverser ce cadre si on veut vraiment résoudre les problèmes inhérents au libéralisme cf https://frappermonnaie.wordpress.com/tag/liberalisme/

          C’est aussi ce qu’écrivait Stiglitz, le Nobel d’économie, dans Le triomphe de la cupidité.

          Peut-être y a-t-il une phrase ou autre en particulier qui vous a fait tiquer ?

  7. Envoyez-moi un mail qu’on discute à part pour ne pas polluer votre blog avec ce sujet qui n’a rien d’économique.

  8. Pingback: La preuve en image « Frapper monnaie

  9. Pingback: Une intox à jet continu 2/2 « Frapper monnaie

  10. Pingback: Hystérie sur le LIBOR « Frapper monnaie

  11. Martini

    Dommage… pour le Libor et la les paranos de la conspiration vous étiez à côté de la plaque !

    • Non, les deux point de vue se complètent. Le libor reste « qu’une goutte d’eau dans l’océan, une toute petite nuisance parmi toutes celles de la finance » https://frappermonnaie.wordpress.com/2012/08/30/wray-le-quotidien-frauduleux-des-financiers/ car le prêt du particulier ne se ressent pas de cette manipulation du Libor. C’est peu comparé à la politique de taux zéro, à la spéculation sur matières premières, etc. Mais pour ceux qui ont souscris des produits complexes dérivé de variations libor, etc., là oui, ça commence à être important, pour le reste ce sont les financiers qui se pigeonnent entre eux (comme en se sortant de l’indice libor).

      Je ne vois donc pas de contradictions. Simplement, je conçois aisément que ça puisse être la goutte d’eau qui fait déborder le vase, pour ceux qui désespèrent de réguler la finance…

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