Assouplissement quantitatif et inflation

Par le passé, je me suis contenté de mentionner que les assouplissements quantitatifs (quantitative easing en anglais) étaient inefficaces et qu’ils ne causaient « pas d’inflation notable, encore moins à faire rougir les années 1970 ». J’ai écrit vrai, mais assez vague, et j’aimerai que mes lecteurs comprennent mieux l’effet sur l’inflation causé par les assouplissements quantitatifs.

Voici un graphique illustrant plus précisément les effets sur les prix du passage des réserves excessives déposées par les banques à la Federal Reserve de 2 milliards de dollars en août 2008 à la bagatelle de 1 500 milliards de dollars environ à partir d’avril 2011 (maintenu jusqu’en avril 2012, la fin actuelle de la série de donnée). Le PIB américain est de 15 000 milliards de dollars en 2011 ; ces réserves excédentaires représentent donc 10 % du PIB. Pour rappel, le PIB est l’ensemble de la production d’un pays (consommation, plus formation brute de capital fixe, plus exportations nettes). De quoi faire bouger ce PIB, semble-t-il.

Introduisons le petit graphique sur lequel j’ai déchaîné mes neurones

Taux directeur de la Federal Reserve (rouge, %)
Indice des Prix à la Consommation américaine (bleu, % de croissance annuelle)
IPC américaine hors énergie et alimentation (orange, % de croissance annuelle)
Réserves excédentaires des banques chez la Fed (vert, milliards de dollars)

Tout d’abord, on a confirmation que l’inflation (bleu et orange) est restée aux alentours de 2,5~3 %, et ce malgré une impressionnante remontée en sortie de crise des subprimes, précédée d’une toute aussi impressionnante chute dans la déflation au cœur de cette crise .

Mais il y a plus intéressant. En bleu figure l’inflation générale. En orange figure l’inflation générale exceptée celle de la nourriture et de l’énergie. Bien que cette courbe orange inclut d’autres matières premières hautement spéculatives comme les métaux, à commencer par l’or, on peut voir l’effet de la financiarisation, de la spéculation, dans les beaucoup plus fortes variations de la courbe bleu par rapport à la courbe orange. En effet, les financiers ont investi les marchés des matières premières avec d’autant plus de détermination que celui de l’immobilier leur est devenu inhospitalier. Souvenez-vous, juste avant la crise sur le marché du pétrole, le baril de brent s’échangeait à 145 dollars en juillet 2008, puis, lorsque les banques eurent besoin d’argent pour éponger les pertes très mal anticipées des subprimes, le baril chuta à 36 dollars fin 2008 ! Les banques ont recommencé, et pas seulement sur le pétrole.

Or, cette reprise de l’inflation n’est pas du tout une reprise économique, saine et durable. J’avais très rapidement illustré par deux citations qu’en n’alimentant en monnaie que les seules banques, on transformait l’économie réelle en serve pour dettes. Faire payer plus cher et sans raison les produits de première nécessité est une variante sur ce thème : simplement parce que les particuliers n’ont pas sur ces marchés le pouvoir commercial des financiers, ils s’acquittent d’un surprix qui permet à ces financiers d’engranger de mirifiques bonus, bonus qui ne ruisselleront que faiblement dans leur consommation avant tout tournée vers le luxe. Ce système ne peut tenir qu’aussi longtemps que les particuliers eux-mêmes tiennent le coup, c’est-à-dire parviennent à préserver (voire augmenter) leur volume d’activité économique sur lesquelles les financiers prélèvent leurs gabelles nouvelles. Comme on peut le voir en toute fin de graphique, avec le retour progressif à la récession de l’économie mondial, la courbe bleue rejoint inexorablement la courbe orange : les financiers ne parviennent pas à extorquer des prix en hausse toujours plus forte que le reste de l’économie, ils s’effondrent avec la branche sur laquelle ils sont assis et qu’ils scient obstinément. Mais pourquoi se priveraient-ils ? Puisqu’ils sont juteusement rémunérés en cas de succès, et sauvés en cas d’échec. L’assouplissement quantitatif, c’est la garantie que s’il n’y a plus d’argent parce que la spéculation a raté, il y a immédiatement une nouvelle tournée. Mais à crédit, il faut la faire fructifier.

À cause de ce changement de contexte, les taux d’intérêt de la Fed n’ont plus de prise sur le niveau des prix : De 1980 à septembre 2008, la corrélation entre les taux directeurs de la Fed et de le niveau des prix est de 0,75, c’est-à-dire que les deux suivent très largement les mêmes évolutions. D’octobre 2008 à avril 2012, la même corrélation chute à -0,03, c’est-à-dire que les deux évolutions n’ont quasiment plus aucun rapport. Le sauvetage des banques et de l’économie par les déficits publics sont concomitants, et on observe un coefficient de corrélation maximal — +0,93~0,95 ! — à partir de novembre/décembre 2008 jusqu’à avril 2012 entre les réserves excédentaires et les niveaux des prix, tant général qu’excluant l’alimentaire et l’énergie. En revanche, sitôt la panique passée, et les mauvais réflexes revenant en force (c’est-à-dire la manie de l’austérité), les coefficients chutent : de juin 2011 à avril 2012, ils enfoncent tous les planchers, à -0,72 pour celui entre les réserves excédentaires et le niveau des prix, et -0,79 entre entre ces réserves et l’IPC hors alimentaire et énergie. Une corrélation isolée ne vaut pas preuve de rapport de causalité entre deux série : un cas isolé peut être un simple hasard, et c’est la cas ici, sinon, . Pour savoir quels sont les rapports entre les réserves et le crédits donc le volume d’activité, voire les travaux beaucoup plus fouillés de la Fed ou ceux de la BRI qui toutes deux concluent qu’elles sont passives et suivent au contraire les possibilités de crédit : en clair, lorsque les financiers peuvent endetter l’activité économique, ils le font et se débrouillent toujours pour les réserves, mais lorsque l’activité économique n’est plus assez fiable, les réserves n’y changent rien et le crédit se tarit.

Qu’en est-il non pas du niveau des prix ou des réserves, mais de leurs croissances respectives ? Si on regarde non comment la monnaie injectée structure l’économie, mais comment elle regonfle sur le coup l’économie réelle avant de se perdre dans les livres de comptes Ponzi de la finance si éloignés du réel ? Chaque injection ayant sur l’économie réelle l’empreinte d’un souvenir sur la mémoire du poisson rouge…

Bien que les réserves ne créent pas de crédit, elles assurent aux banques qu’elles pourront solder leur paris les plus risqués en leur fournissant un matelas pour amortir l’éventuelle échec du pari, et ça, ça se voit bien dans les coefficients, jusqu’en avril 2012 : le coefficient entre la croissance annuelle des réserves d’une part et l’inflation générale (spéculative incluse) annuelle d’autre part devient positive à 0,52 lorsque débute l’année 2010 et que les injections de réserves sont moins massives (croissance à « seulement » deux chiffres), il monte jusqu’à 0,9 en fin d’année et ne quitte plus cet étiage (courbes verte et bleue qui se suivent après la dernière colonne grise). Il ne quitte plus cet étiage jusqu’en avril 2012 ! Voilà l’économie relancée semble-t-il. Le coefficient entre la croissance annuelle des réserves excédentaires et l’économie hors énergie et alimentation, c’est-à-dire hors pans entiers de la spéculation la plus effrénée, se maintient à 0,9 pendant l’année 2010, mais devient définitivement négatif dès avril 2011, chute jusqu’à -0,9 dès juin et ne remonte pas au dessus de -0,4 ensuite : dès 2011, les injections de réserves ne remontent pas les prix de l’économie réelle. Autrement dit, les financiers profitent de la manne de Bernanke pour spéculer et assurer leurs arrières, mais financer une économie de plus en plus risquée à cause de l’austérité et avec un chance faible de gain piteux, très peu pour eux d’autant plus qu’elle paie ses matières premières et son énergie plus chères. L’assouplissement quantitatif ne sauve que les banquiers.

En conclusion d’un de mes premiers billets sur les assouplissements quantitatifs, je concluais par deux citations montrant qu’à défaut d’un effondrement véritable du système monétaire, ces actions aboutissent à généraliser le servage pour dette à l’exception des quelques uns fournissant le luxe de la caste des banquiers, détenteurs de la création monétaire de droit libéral si ce n’est divin. Cette première conclusion me sera très utile lorsque je publierai la seconde partie d’Une intox à jet continu, car les méandres du fonctionnement actuel de l’euro sont particulièrement alambiqués.

PS : J’ai toujours hésité à mettre des graphiques, des coefficients de corrélations, et autres joujoux technicistes dans mes billets, et j’ai peur de m’être un peu emporté ici. Merci de m’écrire votre sentiment en commentaire.

7 Commentaires

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7 réponses à “Assouplissement quantitatif et inflation

  1. « PS : J’ai toujours hésité à mettre des graphiques, des coefficients de corrélations, et autres joujoux technicistes dans mes billets, et j’ai peur de m’être un peu emporté ici. Merci de m’écrire votre sentiment en commentaire. »

    Moi je trouve que c’est une excellente idée d’utiliser les outils statistiques, ils donnent un éclairage critique des graphiques, mais je crois que ça demande une petite réflexion sur le nombre de chiffres avec lequel on énonce les résultats. La précision inutile affaiblit la précision pertinente, pour paraphraser l’esprit des lois.

    Hubert Reeves a trouvé une solution pour ses textes techniques qu’il destine à un large public. Il écrit de façon à ce qu’on puisse s’adapter. Il propose un parcours de lecture « piste verte » pour les moins calés, « piste bleue » pour ceux qui sont un peu plus forts et « piste rouge » pour les spécialistes. De cette façon tout le monde peut lire ses écrits. Avec tes textes, tu dois pouvoir t’en tirer avec deux pistes.

  2. Kaldor et Kalecki étaient de grands bidouilleurs de chiffres, cela n’a pu que donner plus de force à leurs idées… Pas sûr qu’un déluge numérique et autres joyeusetés d’économètre soient pertinents un blog qui se veut être (ou en tout cas qui m’apparaît comme étant) une introduction à la galaxie néochartaliste. Mais soyons honnêtes, il vous reste suffisamment de marge avant d’atteindre un quelconque point de saturation!

  3. yoananda

    Le graphique ne s’affiche pas pour moi.

    Question : l’inflation c’est quoi ? pouvez vous le rappeler ? je croyais que c’était le panier de la ménagère … ?
    Parce que si c’est le cas, dire qu’il n’y a pas d’inflation, alors que le loyer/prêt hypothécaire augmente et fait partie des dépenses contraintes est fallacieux.
    Pouvez vous faire un rappel sur IPC, inflation, déflation (de quoi par rapport a quoi), inflation core, etc…

    Question : de ce que j’en ai compris, au final, le QE c’est comme un prêt sur gages. On vous prête de la monnaie en échange de votre montre. Bon la, ce n’est pas une montre, c’est les dépôts des banques, mais c’est un peu la même chose.

    Quelle est la conséquence que la FED rachète les bons du trésor et fasse baisser les taux ?
    Quels sont les actifs, les collatéraux au final pour tous ces empilements de dettes ?

    • C’est ce fichier https://frappermonnaie.files.wordpress.com/2012/05/taux-directeur-inflation-et-recc81serves-excecc81dentaires.png
      Il s’affiche parfaitement chez tous ceux que je connais. Quel navigateur web utilisez-vous ? Un bug passager dans la connexion ? Je suis perplexe.

      Inflation http://fr.wikipedia.org/wiki/Inflation
      En court :
      Inflation : augmentation des prix pour les mêmes biens et services.
      Déflation : baisse des prix pour les mêmes biens et services.
      IPC : Indice des Prix à la Consommation, la mesure la plus commune de mesure de l’inflation : on crée une sorte de panier type des ménagères, et on fait des relevés de prix chez les commerçants.
      cœur de l’inflation : inflation hors prix de l’énergie et des matières premières : comment les prix évoluent sans mauvaises récoltes, ou trop bonnes récoltes, sans prix spéculatif de l’énergie ou découvertes de filon de matières premières, comment l’industrie se débrouille : baisse-t-elle ses prix, les augmente-t-elle ?

      La conséquence de la baisse des taux, c’est que les rares qui hésitaient à emprunter peuvent se dire que ça devient à portée de leur bourse. Mais pour tous ceux qui reçoivent des intérêts, ça signifie qu’ils reçoivent moins.

      Pour les collatéraux, comme les dettes dégénèrent en Ponzi (comme Madoff), les banques centrales se montrent de moins en moins regardantes et acceptent de plus en plus tout et n’importe quoi avec des décotes très probablement trop légères. Il faudrait plus de monnaie souveraine/bon du Trésor, la seule chose vraiment fiable, mais par l’austérité, on rationne absurdement leur approvisionnement.

  4. Pingback: Régulation : le prix des matières premières 1/2 « Frapper monnaie

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