Ça commence à venir

Depuis toujours, les néochartalistes expliquent la nocivité de l’austérité, et ils sont les seuls à comprendre vraiment pourquoi, car eux seuls comprennent que c’est la dépense gouvernementale qui crée la monnaie souveraine au sens strict, et que la taxer ne fait que la détruire (cf par exemple les travaux de Kelton disciple de Wray, ou encore cette réflexion « de bon sens » sur l’inutilité des surplus budgétaires). Nous l’expliquons par les nécessités comptables des soldes sectoriels, et c’est un point de vue qui a été longuement élaboré dans toute la littérature néochartaliste, par exemple dans ce billet du professeur Mitchell.

Mais non, nos « élites » sont beaucoup plus futées que cela et savent comment retirer de l’argent du privé sans le mener à la récession. Comment ? Mystère, ils sont peu diserts et ne jettent guère que quelques pistes. Mais ils sont catégoriques, à l’instar de notre ex-ministre (de l’économie,) des finances (et de l’industrie) et présentement directrice du FMI Christine Lagarde :

[L’austérité permet de] rétablir la confiance et remettre l’économie sur le chemin de la croissance et de l’emploi

C’est la vieille théorie de l’équivalence ricardienne : prétendument, parce que l’État « doit se financer », il lui faudrait taxer à l’avenir pour rembourser les emprunts présents, et les citoyens anticipant ces futures taxes, ils thésauriseraient à l’avance pour payer ce montant à rembourser par l’État, annulant tout effet de relance budgétaire. Un vrai conte de fée (ou de sorcière).
Qui sont donc ces néochartalistes qui prétendent depuis le début que ce « remède » est à l’économie, ce que la saignée moyenâgeuse est à la médecine ? Des avant-gardistes visionnaires :

Ainsi, au deuxième trimestre, l’économie de la zone euro a enregistré sa plus forte contraction depuis trois ans. L’activité globale n’a cessé de s’y replier depuis le mois de septembre 2011 – à l’exception d’une légère progression au mois de janvier -, et la contraction s’est fortement accélérée au cours du deuxième trimestre. Le taux de repli moyen de l’activité globale pour le 2e trimestre affiche en effet son plus haut niveau depuis trois ans.

L’Allemagne n’est pas épargnée

Les néochartalistes prédisaient depuis toujours une récession, les autres le plus souvent se tâtaient et attendaient des signaux toujours plus évidents pour se prononcer, et nos élites restaient entêtées dans l’austérité. Nous voilà une énième fois fixés. Bonne nouvelle, ça fait progresser le débat qui, tout comme il fait son trou aux États-Unis, a déjà largement convaincu la base, plus pragmatique, et remontent les filières universitaires, comme ici :

La perspective d’une dégradation de leur note [dont l’importance est toute relative] paralyse les dirigeants européens en mal d’audace économique et qui voient en la surenchère des plans de rigueur, associés à une déréglementation sociale, leur seule planche de salut économique.
Le contentement immédiat des marchés prime sur toute stratégie de croissance à moyen ou long terme, et la sauvegarde du capital confiance que les agences de notation fondent en tel ou tel État membre de la zone euro les pousse à fermer les yeux sur les risques économiques et politiques, non moins réels, d’une restriction budgétaire accompagnée d’une déréglementation du marché du travail.
Dans un contexte où une récession chasse l’autre avant même que la croissance ait pu repartir, les enseignements de la crise de 2008 semblent oubliés. La surenchère des plans d’austérité en a rapidement éclipsé une autre : celle de l’automne 2008 où les chefs d’État et de gouvernement de la zone euro se répandaient en déclarations de bonne volonté sur les thèmes de la régulation des marchés financiers.
[…]
Devant l’échec de l’austérité européenne, l’Europe souhaiterait enfin s’engager sur les chemins de la croissance. Cependant, elle semble vouloir faire le choix d’une relance par la politique de l’offre [par opposition à la demande : on peut supposer que l’activité manque parce qu’on n’offre pas de la produire, ou alors parce qu’on en demande pas à l’acheter, parce qu’on rechigne à travailler, ou parce qu’on n’a pas l’argent pour la payer. L’opposition entre les deux est stérile : toutes deux peuvent être vraies tour à tour voire simultanément], fondé sur ces postulats que l’assainissement comptable de l’État et que la déréglementation du marché du travail sont les conditions sine qua non à la reprise d’une croissance durable.
Or la récession qui gagne l’Espagne et le Royaume-Uni montre que ces postulats ne fonctionnent pas. La précarité ne peut pas garantir une croissance forte. La rigueur est incompatible avec le redémarrage de l’activité économique.

Petit à petit, on reparcourt le cheminement intellectuel qui avait amené à Keynes et sa relance budgétaire (contrairement aux désastreux plans façon Lagarde de Laval, et surtout de Brüning celui qui a propulsé Hitler au pouvoir), puis de Abba Lerner qui comprit que le déficit qui renfloue le privé pendant la récession est le même que celui qui finance la croissance lorsque le privé retrouve ses couleurs. L’auteur précédemment cité n’en est pas encore là et il ajoute :

Naturellement, la réduction des déficits budgétaires à moyen terme est indispensable. Les États ne peuvent conserver indéfiniment des taux d’endettement élevés au point que la charge de la dette se hisse parmi leurs premiers postes de dépenses budgétaires. Mais la réduction des déficits ne peut être mise en œuvre efficacement que dans un contexte de croissance solide et stable.

Alors, Michal Kalecki, et même Milton Friedman comprenaient la nécessité du déficit suivant librement les besoins de l’économie, plutôt qu’une analogie complètement hors de propos avec un budget de ménage. Bref, comprendre le chartalisme, qu’un émetteur de la monnaie ne fonctionne pas comme un utilisateur de cette monnaie, chose qu’Adam Smith avait comprise en passant, bien qu’il n’ait pas été suivi sur ce point.

C’est fou ce qu’on apprend vite ! Voici un passage à méditer de Keynes sur la manie de l’austérité chez l’élite :

Dans l’Économie Ricardienne, qui est à la base de tout ce qui a été enseigné depuis plus d’un siècle, l’idée qu’on a le droit de négliger la fonction de la demande globale est fondamentale. À vrai dire, la thèse de Ricardo que la demande effective* ne peut être insuffisante avait vivement été combattue par Malthus, mais sans succès. Car faute d’expliquer (si ce n’est par les faits d’observation courante) comment et pourquoi la demande effective pouvait être insuffisante, Malthus n’est pas parvenu à fournir une thèse capable de remplacer celle qu’il attaquait ; et Ricardo conquit l’Angleterre aussi complètement que la Sainte Inquisition avait conquis l’Espagne. Non seulement sa théorie fut acceptée par la Cité, les hommes d’État et l’Université, mais toute controverse s’arrêta, l’autre conception tomba dans l’oubli le plus complet et cessa même d’être discutée. La grande énigme de la demande effective, à laquelle Malthus s’était attaqué, disparut de la littérature économique. On ne la trouve même pas mentionnée une seule fois dans toute l’œuvre de Marshall, d’Edgeworth et du professeur Pigou, qui ont donné à la théorie classique sa forme la plus accomplie. Elle n’a pu survivre qu’à la dérobée, sous le manteau et dans la pénombre de Karl Marx, de Silvio Gesell et du Major Douglas.
Une victoire aussi décisive que celle de Ricardo a quelque chose de singulier et de mystérieux. Elle ne peut s’expliquer que par un ensemble de sympathies entre sa doctrine et le milieu où elle a été lancée. Le fait qu’elle aboutissait à des conclusions tout à fait différentes de celles qu’attendait le public profane ajoutait, semble-t-il, à son prestige intellectuel. Que son enseignement, appliqué aux faits, fût austère et souvent désagréable lui conférait de la grandeur morale. Qu’elle fût apte à supporter une superstructure logique, vaste et cohérente, lui donnait de l’éclat. Qu’elle présentât beaucoup d’injustices sociales et de cruautés apparentes comme des incidents inévitables dans la marche du progrès, et les efforts destinés à modifier cet état de choses comme de nature à faire en définitive plus de mal que de bien, la recommandait à l’autorité. Qu’elle fournît certaines justifications aux libres activités du capitalisme individuel, lui valait l’appui des forces sociales dominantes groupées derrière l’autorité.
Jusqu’à une date récente la doctrine elle-même n’a jamais été contestée par les économistes orthodoxes, mais son inaptitude remarquable à servir à la prédiction scientifique a fini par diminuer grandement le prestige de ses adeptes. Car depuis Malthus les économistes professionnels paraissent avoir été insensibles au désaccord entre les conclusions de leur théorie et les faits d’observation. Le public au contraire n’a pas manqué de relever ce désaccord et c’est ce qui explique sa répugnance croissante à accorder aux économistes le tribut de respect qu’il alloue aux autres catégories de savants dont les conclusions théoriques sont confirmées par l’expérience, chaque fois qu’elles sont appliquées aux faits.
Quant au fameux optimisme de la théorie économique traditionnelle, optimisme en raison duquel on a fini par considérer les économistes comme des Candide, qui, ayant abandonné le monde pour cultiver leur jardin, enseignent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles pourvu qu’on le laisse aller tout seul, il a pour origine, selon nous, la méconnaissance de l’obstacle qui peut être opposé à la prospérité par l’insuffisance de la demande effective. Dans une société qui fonctionnerait conformément aux postulats classiques, il y aurait évidemment une tendance naturelle à un emploi optimum des ressources productives. Il se peut que la théorie classique décrive la manière dont nous aimerions que notre économie se comportât. Mais supposer qu’elle se comporte réellement ainsi, c’est supposer toutes les difficultés résolues.

KEYNES John Maynard, théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1979 (1936), 382 p., p. 56-57

9 Commentaires

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9 réponses à “Ça commence à venir

  1. Pour fonctionner, les machines comportent toujours un régulateur, sinon ce sont des explosifs. On ne s’en rend pas toujours compte, comme par exemple dans un four. On apporte de la chaleur ce qui fait monter la température, mais au fur et à mesure que la température monte, le four dissipe de plus en plus de chaleur, si bien que sa température se stabilise. Dans les systèmes un peu plus sophistiqués, on se fixe un point de fonctionnement, on apporte l’énergie pour y parvenir, on compare le point de fonctionnement avec le point choisi et dès qu’on l’approche on utilise diverses stratégies (PID par exemple) pour réguler l’apport d’énergie et approcher le point de consigne au mieux. Dans tous les cas on dispose d’un moyen d’injection d’énergie et d’un second moyen de dissipation de façon à éviter des accumulations non souhaitées qui pourraient rendre le système explosif. Pas très difficile de faire le parallèle avec le chartalisme. Injection de monnaie, taxation pour la dissipation.

    Il se trouve qu’une autre façon de procéder conduit à un résultat très voisin, il s’agit du système de monnaie fondante de Silvio Gesell. Un adepte de cette approche a même développé une néothéorie basée sur le SMT (Signe Monétaire marqué par le Temps), Il s’agit de Johannes Finck qui a écrit un bouquin sur ce sujet il y a environ un an ou deux. Si vous voulez, je peux vous donner son mail et je crois que vous pourrez obtenir son bouquin dans lequel vous devrez retrouver bon nombre des éléments qui fondent le Chartalisme.

    • Il y a beaucoup plus simple, administrativement, et connu et reconnu pour obtenir une monnaie fondante : l’inflation.

      • oui, mais l’inflation ne se commande pas directement, elle est à la confluence de 3 termes (excès de monnaie, mais pas seulement, rareté des matières et emploi -cf NAIRU) alors que la fonte peut être programmée et ne toucher que la régulation de la monnaie.

      • johannes finckh

        Merci à Michel Martin de soutenir mon point de vue. Effectivement, et malgré les énormes liquidité fabriquées ex nihilo par toutes les banques centrales, il n’y pas ou très peu d’inflation présentement, ni au japon, ni aux USA, ni en GB, ni en zone euro.
        Cela pourrait se produire cependant, cela serait difficilement contrôlable ensuite, et, surtout, cela pousserait les taux d’intérêt fortement à la hausse, et cela étoufferait instantanément toute reprise et provoquerait de violentes faillites en série.
        La monnaie dite « fondante obtiendrait une stabilisation de l’économie sans inflation.
        Car la « fonte » veut bien dire ce qu’elle veut dire: une diminution programmée de la masse circulante en effacement de la valeur faciale des billets, et ceux-là devront et seront remplacés au même rythme par la banque centrale.
        Résultat: disparition des taux monétaires et stabilité absolue des prix avec une demande toujours soutenue.

        • Johannes,
          Disons que j’étais très curieux de ce que pourrait donner une confrontation d’arguments entre un néochartaliste et votre conception d’une monnaie fondante (SMT), parce qu’en général vous vous trouvez face à des positions monétaires qui ne tiennent pas compte de l’ensemble des impératifs des systèmes régulés (cf un bref rappel ci-dessus de quelques notions élémentaires de ce qu’est un système régulé).
          Je trouverais intéressant que le débat que vous avez eu par mail. De mon point de vue, ce qui compte c’est qu’on puisse s’orienter vers un outillage monétaire régulé qui soit le plus efficace possible pour que l’emploi ne soit pas la variable d’ajustement. Je voudrais souligner qu’il me semble difficile d’ignorer le lien qui existe entre la monnaie et la propriété, puisque des échanges incessants s’opèrent entre le patrimoine et la monnaie.

  2. Si on déplaçait massivement les contributions provenant du travail vers les citoyens, sans en réduire le montant, est-ce que notre économie s’en trouverait améliorée? Il me semble que oui, parce que nous n’affecterions pas l’effet stabilisateur lié à la redistribution tout en facilitant la création et l’entretien d’emplois.
    Je défends ce point de vue ici:
    http://solidariteliberale.hautetfort.com/archive/2011/07/18/pouvoir-se-serrer-les-coudes-permet-d-envisager-d-avoir-a-se.html

    • En général, je suis favorable à l’imposition unique, à taux unique, parfois appelé flat tax, parce que ça réduit les distorsions de prix et l’administration (dont l’administration associée : conseillers fiscaux, etc.). Mais l’effet sur l’économie est assez marginal…

  3. Pingback: « de plus en plus d’économistes » « Frapper monnaie

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