Nouvelles directions dans la théorie monétaire : Un entretien avec Marc Lavoie (1ère partie)

Marc Lavoie est professeur au Département de Science Économique de l’Université d’Ottawa. Il est l’auteur de nombreux livre d’économie post-kéynésienne. Son dernier ouvrage « Monetary Economics » écrit avec feu Wynne Gogley, est maintenant disponible en version broché sur Amazon.

Entrevue conduite par Philip Pilkington.

Philip Pilkington : Monetary Economics prend très délibérément ses distances contre le paradigme néoclassique et en même temps se propose l’ambitieux objectif de produire des modèles concis et cohérents. Aussi, commençons par le commencement : Pourquoi vous et Godley avez ressenti le besoin de vous séparer aussi implacablement du paradigme néoclassique ? Que vous en arracher de manière aussi intransigeante comme proclamée dans l’introduction de votre livre me suggère que vous et Godley l’avez trouvé déficient au niveau le plus fondamental. Pourriez-vous expliquer pourquoi il en est ainsi ?

Marc Lavoie : Tout d’abord je dois souligner que Monetary Economics était au départ un projet initié par mon co-auteur Wynne Godley au début des années 1990. Déjà dans un document publié en 1993, et par là-même écrit beaucoup plus tôt, Wynne avait annoncé la préparation d’une monographie substantielle, en collaboration avec un collègue de Cambridge. Mais bien que Wynne Godley parvint à écrire des documents de travail pour son projet de livre, il n’avait écrit qu’un brouillon plutôt squelettique du livre lui-même quand je l’ai rencontré pour la première fois à la fin de 1999. Aussi doit-il être clair que l’esprit de ce livre vient de Wynne, et qu’on pourrait dire que son corps vient de moi !

Ayant traité d’économie concrètement, par sa position au Trésor britannique jusqu’en 1970, Wynne fut convaincu que la science macroéconomique dominante n’avait tout simplement aucun sens, que ce soit le monétarisme ou le modèle keynésien standard IS/LM d’alors ; en fait il ne pouvait pas comprendre qu’une personne raisonnable, avant tout bourrage de crâne par des cours de science économique dominante, pouvait accorder la moindre crédibilité aux manuels et aux sophistiqués modèles de l’économie orthodoxe. Aussi est-il clair que Wynne souhaitait se séparer de la science économique néoclassique, et recommencer de zéro, ce qu’il fit dans une certaine mesure déjà lorsque Wynne et son collègue Francis Cripps écrivirent un livre profondément original publié en 1983, Macroeconomics. Ce livre fut écrit parce que Wynne devint convaincu que les keynésiens de toutes sortes perdaient leur guerre contre Milton Friedman et les monétaristes, parce que les keynésiens ne savient répondre que des réponses très alambiquées à des questions aussi simples que : « D’où vient l’argent ? Où va-t-il ? Comment le flux des revenus s’organisent avec la masse de monnaie ? Comment une nouvelle production est financée ? »

Notre livre Monetary Economics essaie également de fournir des réponses adéquates à ces questions. Nous nous sommes tourmentés pendant longtemps entre essayer d’engager un dialogue constructif avec nos collègues orthodoxes et d’autre part cibler un public non-orthodoxe, ou peut-être essayer d’atteindre les deux buts. À la fin, nous conclûmes qu’il était très difficile de plaire aux deux publics [NdT : Ô que oui.], et nous avons choisis de nous focaliser sur un public hétérodoxe. Dans tous les cas, j’ai passé l’essentiel de ma carrière académique à développer des vues alternatives et des modèles alternatifs de science économique — ce qui est maintenant appelé science économique hétérodoxe ; c’est la littérature que nous connaissons le mieux. Aussi nous avons fait de notre livre une contribution formelle à cette littérature plus spécifiquement comme contribution à la pensée économique post-keynésienne.

PP : Je sais que c’est une question un peu vague, mais qu’est-ce que vous et Wynne sentez être les plus fondamentales faiblesses de la théorie néoclassique/monétariste ? Dans votre livre vous magnifiez beaucoup le dynamisme et le changement, était-ce un point majeur de divorce avec l’orthodoxie ?

ML : Eh bien, c’est une question plutôt vaste ! Les critiques de l’école néoclassique, et du monétarisme de Friedman, ont écrit des douzaines de livres et des centaines de pages sur ce sujet. Pour commencer, je suppose que Wynne s’opposait aux explications basiques de l’inflation par excès de demande, où l’excès de création monétaire génère une demande globale excessive et ainsi de l’inflation. Wynne pensait que la demande de monnaie est endogène [NdT : ici, on parle d’abord de la monnaie de crédit, et non de la monnaie souveraine, l’endogénéité de la monnaie est aussi appelée passivité du crédit.], entraînée par les nécessités de l’économie, principalement par le temps pris par le processus de production, qui implique des productions intermédiaires et des produits encore invendus, dont la production doit être financée à crédit. Wynne rejetait également l’explication orthodoxe de l’inflation parce que son travail sur la théorie de la fixation des prix le conduisit à croire que les prix étaient fondés sur le coût unitaire normal, avec aucune relation claire entre une plus forte production et ce prix unitaire normal, ni entre l’augmentation de la production et un enchérissement. Ainsi toute relation qui pourrait être trouvée entre les prix et la monnaie était probablement due à une causalité inversée. En effet, Wynne n’a jamais cru au concept du taux naturel de chômage, le NAIRU [NdT : cf le très complet L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité], ou la courbe de Phillips associée ; et les plus sophistiquées analyses et méta-analyses économétriques lui ont donné raison.

La causalité inversée affecte également le lien entre l’investissement et l’épargne : pour les keynésiens, l’investissement induit l’épargne, alors que dans l’optique néoclassique, l’épargne permet l’investissement. L’importance de trouver la causalité correcte est claire de nos jours : un auteur vraiment néoclassique arguerait que les ménages doivent épargner plus pour fournir aux entreprises les fonds nécessaires pour qu’elles investissent ; mais si les ménages réduisent leurs dépenses de consommation, les entreprises vendront moins, pourquoi voudraient-elles investir plus ? La macroéconomie néoclassique est essentiellement centrée sur l’offre ; c’est pour nous une faiblesse fondamentale : les économies capitalistes, le plus souvent, sont menées par la demande. Elles souffrent le plus souvent d’un manque de demande effective, non d’un manque de capacité ou un un manque de force de travail. Ainsi nous nous focalisons principalement sur les variables qui déterminent la demande globale. J’avais l’habitude de penser que seules les économies avancées avaient des capacités sous-utilisées ; mais ensuite j’ai lu un livre de 1983 par Lance Taylor, montrant les caractéristiques particulières des économies moins développées et comment elles devaient être modélisées : il défendait aussi l’hypothèse de capacités sous-utilisées !

Il est également vrai comme vous le pointez que dans notre livre nous soulignons la transition depuis la position de départ vers le nouvel équilibre — c’est-à-dire que nous allons au-delà des équilibres statiques comparés, au-delà de la comparaison entre l’état de départ et l’état d’arrivé du modèle. En partie, c’est parce que les résultats à court-terme peuvent être à l’opposé de l’impact à long-terme. Un exemple : dans un de nos modèles sophistiqués, le désir des ménages d’emprunter un plus grand pourcentage de leur revenu personnel a un impact favorable sur la consommation et le PIB à court-terme, mais ça a un impact négatif sur ces deux variables à long-terme. Nous faisons cela avec des simulations ; mais bien sûr, avec des mathématiques suffisamment attrayantes, vous pouvez également le montrer avec de l’algèbre, si le modèle n’est pas excessivement complexifié.

PP : C’est une réponse impressionnament succincte à une question très générale.

Je suppose puisque nous allons aborder cette question tôt ou tard, que le moment est pourquoi pas venu de le demander puisque vous le soulever. Vous venez de dire que vous et Godley utilisez, en fait, quand même la notion d’équilibre dans votre livre. Mais je crois comprendre que vous l’utilisez d’une manière différente de celle de la théorie néoclassique. J’en ai compris que votre version de l’équilibre ne doit pas être située dans la tradition walrasienne. Peut-être pouvez-vous expliquer comment vous et Godley utilisez la notion d’équilibre dans votre livre et comment cela contraste-t-il avec l’usage néoclassique/walrasien ?

ML : Dans la tradition néoclassique, le mécanisme d’équilibrage opère à travers les prix relatifs, par la loi de l’offre et de la demande. Les prix sont supposés refléter la rareté. Mais depuis la controverse des deux Cambridge, nous savons que ça n’est pas nécessairement le cas, et nous savons depuis le milieu des années 1970 et la découverte des conditions de Sonneschein-Mantel-Debreu que les plus sophistiqués modèles d’équilibre général walrasien ne peuvent démontrer l’accomplissement de l’équilibre par les changements de prix, ce qui signifie que les changements de prix ne peuvent pas en général remettre la demande en phase avec l’offre. En effet, comme tout le monde a pu le constater avec les récentes bulles du marché des actions et de l’immobilier, les prix en hausse dans les marchés financiers, où on aurait pu penser que la loi de l’offre et de la demande s’appliqueraient, peuvent générer des quantités demandées accrues – pas réduites.

Aussi cette manière de penser doit être abandonnée. Dans la tradition de Cambridge, les prix reflètent le coût unitaire, ou plus précisément le coût unitaire normal, c’est-à-dire les coûts unitaires estimés en opérant dans des circonstances normales (à des taux normaux d’utilisation des capacités à des ratios ciblés inventaires/ventes). Où se situera le taux de profit – la différence entre le prix et le coût unitaire normal – n’est pas facile à estimer, mais plusieurs post-keynésiens expliquent que c’est une fonction du taux de croissance des ventes de l’industrie. Ainsi les prix – sauf peut-être sur les marchés financiers et certains marchés de matières premières – ne cherchent pas à égaliser l’offre et la demande. Les prix sont au contraire le moyen d’obtenir des profits suffisants pour l’expansion. Les variations de la demande de production sont absorbées par les fluctuations dans les quantités ou les taux d’utilisation des capacités, comme il était argumenté par Keynes et les keynésiens.

L’autre mécanisme d’ajustement souligné par Wynne Godley sont les fluctuations des inventaires. Les stocks des inventaires fonctionnent comme des tampons qui absorbent les fluctuations de demande ou dans la production. Lorsque la demande diminue, une hausse de l’inventaire prend le relai, et non une baisse des prix. Une des notions clés que nous essayons de magnifier dans notre livre est que tous les secteurs incorporent un tampon. Dans le cas des entreprises, les inventaires sont des tampons évident. Du côté financier, la contrepartie aux fluctuations (non-désirées) du tampon sont le fluctuations des lignes de crédit contractées par les entreprises. C’est l’existence de ces tampons qui rend l’économie relativement stable.

Pour des gens comme nous, le solde de monnaie sur nos comptes courants bancaires sont notre principal tampon. Les fluctuations de notre revenu ou de nos dépenses de consommation. Dans le cas des banques, le principal tampon est le portefeuille d’actifs sûrs et liquides dont ils disposent, et qui peuvent être acquis ou vendus. Au niveau des banques individuelles, la gestion actif-passif agirait comme un tampon. Dans le cas d’un gouvernement, leur tampon est la quantité de titres du Trésor qu’ils ont émis. Dans le cas de la banque centrale, leur tampon est le montant de dette gouvernementale qu’elles détiennent (en Amérique du nord) ou le montant d’avances qu’elles donnent au système bancaire (en Europe continentale). Dans l’eurosystème, le tampon sont les soldes Target 2 crédités ou débités à la Banque Centrale Européenne, dont tout le monde parle tant à présent. L’équilibre, en un sens beaucoup plus faible que ne le comprendraient les néoclassiques, est achevé grâce à ces tampons. Les agents économiques réagissent ensuite plus ou moins fortement aux variations de ces tampons ou dans la mesure ou ces tampons sont éloignés de possibles objectifs. Un équilibre est atteint lorsque l’objectif de tampon est accompli.

PP : Je suppose que ce vers quoi je m’avance est un peu plus fondamental maintenant. Mon sentiment – et je pense que ce fut montré dans un très célèbre article de Spiro Latsis étudiant d’Imre Lakatos – est que la pensée économique néoclassique ne laisse pas de place significative aux agences. Tout le monde fait ce qu’il est supposé faire dans ce modèle. Vous voyez, vous êtes supposé consommer selon votre utilité marginale et vous êtes supposé investir selon la productivité marginale. Mais ces modèles de vous et Godley sont ouverts, n’est-ce pas ? Je crois que c’est cela qui m’intéresse. C’est le fait que vous avez construit des modèles cohérents qui demeurent néanmoins ouverts et ne reposent pas sur une sorte de, eh bien, « métaphysique », comme Robinson l’aurait appelé… Peut-être pourriez-vous en dire quelques mots ?

ML : Il y a en effet une distinction à la mode chez les méthodologistes en économie, entre les systèmes ouverts et fermés, avec l’argument que les systèmes ouverts laissent de la place pour les agences, alors que les modèles à systèmes fermés non. Je ne me sens pas à l’aise avec cette distinction. Si j’étais économiste néoclassique, j’argumenterais que les résultats accomplis par un modèle basé sur l’utilité marginale dépendent des éléments inclus dans la fonction d’utilité ; et certaines personnes pourraient dire que nos modèles comptablement cohérents [stock-flow consistent] sont, par construction, des modèles fermés. Je me sens plus à l’aise face à l’argument  que nos modèles comptablement cohérents sont des systèmes d’ensemble, qui peuvent être ajustés pour prendre en compte différents cadres institutionnels, et qui sont fondés sur des hypothèses réalistes, avec des variables qui sont liées à des choses réelles.

En un sens, je suis d’accord avec ce que vous avez dit : l’investissement ne dépend pas de la productivité du capital ; il dépend des ventes, des taux d’utilisation des capacités, de la rentabilité, de l’apparition de nouveaux produits, et d’autres éléments, dont l’optimisme des entrepreneurs.

PP : En fait, cela m’amène à une citation de Geoff Harcourt que vous mettez dans l’introduction de votre livre. Vous citez Harcourt en disant que les anciens post-keynésiens, comme Joan Robinson, ont essayé de regarder l’économie en la segmentant et en en examinant chacune des parties séparément. Harcourt poursuit en disant que c’est cette approche que Robinson et d’autres ont estimée être un échec. Vous venez justement de dire que vos modèles dans votre livre sont des « systèmes d’ensemble ». Est-ce alors la solution aux problèmes soulevés par des approches post-keynésiennes ? Si c’est le cas, pourriez-vous esquisser les différences entre les deux approches ?

ML : Oui, je dirai que l’approche par système d’ensemble pourrait être la plus importante contribution de notre livre à la littérature post-keynésienne, et possiblement à la science économique en général. J’ai argué en quelques occasions que le Saint Graal de la pensée macroéconomique est d’intégrer l’analyse du côté réel de l’économie (production, revenu, emploi, investissement, etc.) avec le côté monétaire (crédit, dette, actifs financiers, le financement de l’activité, la conduite des banques et des autres institutions).

Lorsque j’étais étudiant en troisième cycle à Paris, tous mes enseignants parlaient de l’intégration de la sphère monétaire dans l’économie réelle ; toutefois personne ne savait comment s’y prendre. Redécouvrir les travaux de Wynne Godley en 1996, en particulier son document de travail de 1996 au Levy Institute où cette intégration était accomplie fut une vraie révélation pour moi, et je me souviens raconter à mon collègue de toujours Mario Seccareccia alors, que c’était ce que nous aurions dû faire. Dans les chapitres les plus sophistiqués Wynne et moi analysons le flux de production et de revenu, nous lions cela avec le flux de crédit et de création monétaire surgissant du secteur bancaire, et nous lions cela au stock de capital, au stock de richesse financière et au stock de dette des ménages, entreprises et gouvernement.

Au contraire, Joan Robinson, dans son livre de 1956 The Accumulation of Capital, que je considère être l’un des plus formidables livres jamais écrits, se concentre sur la production et la technologie dans les deux premiers tiers du livre, et ne discute la monnaie et le crédit que lors des derniers chapitres (que personne ou presque ne lit, étant épuisé par la lecture des analyses complexes du choix technologique des chapitres précédents). Les deux ne sont pas intégrés. La plupart des post-keynésiens firent de même, traitant séparément de la production et de la distribution du revenu dans certains documents, et traitant de la monnaie endogène et les taux d’intérêt de l’autre. Effectivement, Wynne me disait souvent combien il regrettait que Nicholas Kaldor ne prit jamais le temps ou ne trouva jamais le temps de mettre ensemble, en une synthèse, toutes ses théories.

Maintenant, je ne déclare pas qu’on devrait toujours poursuivre une analyse à l’échelle de l’ensemble du système, ou que tout le monde devrait faire des analyses comptablement cohérentes. Mais certainement certains d’entre nous doivent s’y coller pour avoir la vision d’ensemble. Dans tous les cas, je dois souligner que d’autres auteurs dans le passé ont accompli d’une manière ou d’une autre cette approche à l’échelle de l’ensemble du système de l’économie post-keynésienne, en particulier Peter Skott (1989) et Alfred Eichner (1989) dans leurs livres. Plus récemment, Peter Flaschel et ses différents coauteurs ont écrit plusieurs livres animant cette approche d’ensemble, bien qu’ils reposent trop sur des hypothèses néoclassiques à mon goût, et Peter Skott revisite ses travaux précédents en faisant à nouveau une analyse d’ensemble.

PP : En fait, vous avez mentionné l’approche endogène de la monnaie. Concentrons-nous sur cela pour l’instant. Comme vous le savez il y a eu quelques controverses sur les blogs à propos de cette théorie. J’ai trouvé qu’une part effroyable du débat entre néoclassiques et post-keynésiens – du moins lorsqu’on en arrive à la théorie monétaire – est habituellement fondé sur l’adhésion ou non à la théorie endogène de la monnaie. Je ne vous demanderai pas les détails de la théorie parce qu’elle est déjà articulée suffisamment souvent sur la toile, mais pourquoi pensez-vous que les néoclassiques lui sont si hostiles ? Et pourquoi est-ce si important pour votre cadre théorique ?

ML : Ici je ne peux dire mieux que ce qu’Alain Parguez, un professeur remplaçant à Paris quand j’y étais arrivé étudiant en troisième cycle, a professé depuis toujours : les économistes néoclassiques se fondent sur le concept de rareté. Sans le concept de rareté, il n’y a aucune pensée économique néoclassique. En rendant le stock de monnaie exogène, le concept de rareté est recouvré, même lorsqu’on discute de création monétaire. Cela rend la théorisation possible pour les économistes orthodoxes. Ainsi il y a deux sortes d’économistes néoclassiques.

Premièrement, il y a ceux qui argumentent toujours conformément aux manuels scolaires, qu’il y a une quantité donnée de monnaie là, fermement liée au montant des réserves déterminé par une banque centrale responsable ; ils sont ceux que Basil Moore a appelé les « verticalistes », et ils ont clairement perdu le contact avec la réalité. Deuxièmement, il y a des auteurs néoclassiques qui reconnaissent que le processus de création monétaire dans les systèmes financiers modernes rend le stock de monnaie endogène, mais qui voudraient que la banque centrale se conduise d’une telle façon que le stock de monnaie serait exogène à nouveau. Une variante de la seconde vue est d’argumenter qu’il existe un taux d’intérêt naturel unique, déterminé par les forces côté offre de la productivité et de l’épargne, et que la banque centrale devrait définir son objectif de taux d’intérêt de telle manière que le taux d’intérêt effectif soit égal au taux d’intérêt naturel. Il n’y a aucune alternative pour une banque centrale autre qu’évaluer le taux naturel d’intérêt et d’agir en fonction.

Au contraire, les post-keynésiens expliquent que soit le taux naturel d’intérêt n’existe pas, soit qu’il y en a une multiplicité. Avec vos mots, on peut dire que l’optique post-keynésienne est qu’une banque centrale a de la place pour les agences. J’expliquerai une fois encore que la demande agrégée importe et aura un impact sur la production potentielle, de manière à ce que le principe de rareté ne s’applique pas, même à long terme, et qu’ainsi le taux naturel d’intérêt n’est pas une construction utile, pas plus utile que le concept de taux naturel de chômage. Là maintenant, au milieu d’une crise, quel est le taux naturel ?!

PP : Intéressant. L’idée que la banque centrale doit fixer son taux d’intérêt en fonction du taux naturel m’a toujours frappé comme étant quelque part entre la divination et le mysticisme. Qu’importe, continuons avec la monnaie pour le moment. Dans le livre que vous et Godley écrivez que vous voulez « rendre à la monnaie ses attributs naturels ». Pourriez-vous expliquer ce que vous entendez par là et en quoi est-ce important ?

ML : Eh bien, comme dit précédemment, la version du manuel scolaire de la science économique néoclassique et même les modèles orthodoxes sophistiqués partent du principe que la monnaie est fixe et exogène. Notre vision est que la monnaie est un tampon.

Comme dit précédemment, les variations dans le revenu et les dépenses de consommation des ménages seront absorbées par les fluctuations des soldes de notre compte en banque ; on pourrait argumenter que ces fluctuations des soldes en monnaie des ménages seront exactement compensés par des fluctuations inverses des comptes en banques des entreprises ; mais il est également possible que les entreprises endettées auprès des banques utiliseront le procédé de ventes supplémentaires ou inattendues pour réduire leur soldes de passif auprès des banques, et ainsi ces fluctuations mèneront effectivement mèneront effectivement à des fluctuations dans le stock de monnaie. Aussi ce que nous professons est que la banque centrale ne peut pas contrôler le stock de monnaie, tandis qu’elle peut agir pour contrôler une gamme de taux d’intérêt.

Plus encore, parce que nous magnifions la cohérence comptable, nous soulignons le fait que la monnaie comme actif doit avoir une contrepartie au passif, quelque chose qui est difficile à maintenir si vous supposez que le stock de monnaie est une variable exogène.

Article original sur Naked Capitalism, traduit par mes soins. Vous pouvez trouver l’essentiel du système d’ensemble de Wynne Godley, un précurseur du néochartalisme, dans 4. Le commerce extérieur. Voici le lien vers la deuxième partie.

7 Commentaires

Classé dans Compléments d'enquête

7 réponses à “Nouvelles directions dans la théorie monétaire : Un entretien avec Marc Lavoie (1ère partie)

  1. Le rôle des tampons, mis en avant par Marc Lavoie, semble en effet très important. Les sous-systèmes des systèmes régulés utilisent aussi ce type de dispositif tampon pour obtenir des adaptations locales.
    La mise en place des flux tendus dans les entreprises a posé un très grand nombre de problèmes de stabilité conduisant à un coût à mettre en regard du coût de gestion des tampons.

  2. johannes finckh

    es auteurs connaissent-ils Silvio Gesell?
    En tant qu’hétérodoxe, il me semble incontournable

  3. Belle illustration de la résistance des prix face à l’adaptation par les quantités : les ventes immobilières chutent mais les prix stagnent…

    http://www.lefigaro.fr/immobilier/2012/06/27/05002-20120627ARTFIG00534-immobilier-les-ventes-chutent-mais-les-prix-resistent.php

  4. RST

    Merci pour cette traduction tout à fait passionnante (la deuxième partie m’a paru un peu plus « ardue »)
    Connaissez-vous ce texte de Marc Lavoie :
    http://www.boeckler.de/pdf/v_2011_10_27_lavoie.pdf
    J’envisage d’en faire une traduction

  5. Pingback: Un « post-chartalisme » ? « Frapper monnaie

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