La récession est arrivée, à cause de l’orthodoxie

L’économiste français Jean-Luc Gréau, qui n’est pas néochartaliste mais est un esprit libre et critique que j’avais beaucoup apprécié en lisant son La Trahison des économistes (2008). Le forum démocratique nous fait partager (avant le site de Causeur visiblement !) la première partie de son dernier article : Avis de tempête.

Morceaux choisis, avec quelques liens ajoutés renvoyant à ce que j’expliquais moi-même :

Un chiffre, qui n’est pas affiché à la une, résume la situation : le commerce mondial qui s’accroissait à un rythme de près de 20% l’an à l’été 2011 subissait une décroissance de 3% à la fin du printemps 2012. Ce repli ne souffre pas de difficulté d’interprétation : les grandes zones économiques du monde réduisent leurs importations. Nous sommes donc en présence d’une nouvelle crise de la demande qui semble ne pas épargner les pays émergents qui avaient échappé à la récession il y a quatre ans.

[…]

L’Irlande qui affichait des comptes publics et extérieurs excédentaires en 2007 a basculé dans le gouffre financier qu’avaient creusé ses banquiers en folie : ceux-ci avaient acheté sur fonds d’emprunts d’innombrables actifs financiers et immobiliers, en Irlande et hors d’Irlande, des deux côtés de l’Atlantique. C’est un joueur ruiné par ses paris manqués que l’Europe a cru devoir secourir en 2010. Et l’on a, toute honte bue, mis sur les épaules des contribuables locaux le fardeau du passif ainsi accumulé par les banques. Le Portugal, en revanche, n’a commis d’autre crime que de supporter la contrainte d’un euro exagérément fort tout en s’imaginant que la monnaie unique, qui était un boulet, leur ouvrait une fois pour toutes les voies de la prospérité : c’est ainsi que les entreprises locales, stimulées par un optimisme irraisonné, sont passées au premier rang dans la zone euro sous le critère du taux d’endettement, égal en moyenne à seize fois leur « cash flow ».

[…]

Les gouvernements qui se résignent à pratiquer l’austérité, au risque de précipiter leurs pays dans la récession, puis dans la dépression, ont des circonstances atténuantes à faire valoir : les organismes supranationaux, Commission européenne, Fonds Monétaire International, Banque centrale européenne, qui échappent à la sanction des urnes, le leur réclament. De même, s’agissant des prêteurs du marché du crédit qui sanctionnent le dérapage des déficits publics. Mais tous ceux qui se sont érigés en juges de la conduite des États présentent un fonctionnement bizarre de leurs neurones économiques. Quand, à force de rigueur, les économies plongent dans une récession sans fin, quand les taux de chômage explosent, ils pratiquent ce qu’il faudrait appeler la double peine. Ils exigent de nouveaux plans de réajustement, de nouvelles coupes dans les dépenses, de nouveaux sacrifices fiscaux, sans lesquels le retour à la santé financière des États leur paraît hors d’atteinte. Or ces plans achèvent de détruire la confiance résiduelle des investisseurs et des consommateurs.

[…]

La baisse des salaires atteint ou dépasse 15% en Grèce, certes peu productive, mais aussi en Irlande, dont le solde commercial reste largement excédentaire. Ce taux est dépassé par le Portugal dont le salaire ouvrier a chuté à 10 euros de l’heure (moins du tiers du salaire correspondant en France ou en Allemagne), soit le montant observé en Slovaquie et au Brésil.

Le noir scénario de la crise européenne s’inscrit cependant dans un contexte mondial qui n’incite plus à prendre des paris optimistes. Les dirigeants économiques américains, les analystes locaux se lamentent de la « sluggish and jobless recovery », la reprise anémique et sans emplois, qui contredit leurs attentes. Les grands pays émergents, qui ont fait naître les plus grands espoirs de sortie de la crise « par le haut », donnent à leur tour de la bande.

[…]

L’Italie constitue la véritable énigme dans le paysage économique de la zone euro. Son économie, qui dispose de secteurs d’excellence, reste puissante. Ses comptes extérieurs sont moins dégradés que les nôtres, son budget est à l’équilibre, une fois que l’on a déduit les intérêts dus aux prêteurs. Deux facteurs portent atteinte au crédit du Trésor public de Rome. Premièrement, le poids d’une dette accumulée durant les années soixante-dix et quatre-vingt, contrairement à celle de l’Espagne, qui découle de la dépression économique récente : les sommes que l’État italien doit décaisser année après année, pour honorer ses échéances, l’empêchent de retrouver l’équilibre financier. Deuxièmement, l’impact des politiques de rigueur menées dans différents pays, qui portent atteinte à la capacité d’exporter des entreprises de la péninsule. Ce sont donc deux facteurs que le gouvernement italien ne peut infléchir. Or, Mario Monti, venu tenter de porter remède au discrédit de l’État italien, s’est engagé dans la même politique d’austérité que les autres pays dits « périphériques » au moment même où son économie vacillait. C’est ainsi qu’il a aidé celle-ci à entrer à son tour en récession.

Il n’y a aucune énigme dans le cas de l’Italie, car le déficit public est indispensable à la croissance, entre autre parce les exportations ne peuvent se substituer à un déficit public (au mieux, elles substituent un déficit public étranger à un national). Quant à l’incapacité de l’euro à faire fonctionner nos économies, Portugal, Italie, France ou autre, de manière optimale et résistante, les néochartalistes de la première heure l’ont prédit avant même sa mise en place, dès 1998 pour Wray.

Un autre grand nom du néochartalisme, William Mitchell, abonde dans le même sens :

le FMI a de nouveau fait la leçon au monde quant à la politique économique. Dans son Rapport sur la Stabilité Financière Globale (Global Financial Stability Report) et son Actualisation de la Perspective Économique Mondiale (World Economic Outlook Update) — tous deux publiés hier (16 juillet 2012) le FMI a diminué à nouveau la croissance prévue mais se cramponne au mythe que l’austérité est la voie de la solution et que les réductions de déficits en cours soutiennent pertinemment la croissance. Quelqu’un au FMI comprend-il la logique ? On ne peut à la fois admettre que la croissance chute en-deçà des précédentes prévisions et cependant affirmer que la politique ayant causé cet effondrement de la croissance soutient la croissance. […]

L’article de EUObserver du 16 juillet 2012 — le FMI dit à la zone euro d’actionner la planche à billets — est représentatif de la réaction médiatique aux derniers rapports du FMI, ce qui montre à quel point le FMI est devenu compromis. Je pourrais considérer la dernière Actualisation de la Perspective Économique Mondiale plus en détail demain. Mais l’objectif aujourd’hui est la croyance persistante que la politique monétaire importe.

[…]

La montée en popularité du Monétarisme et de son homologue la Nouvelle Économie Classique n’était pas fondée sur un rejet empirique de l’orthodoxie keynésienne, mais selon les mots d’Alan Blinder :

« … était au contraire un triomphe de la théorisation a priori sur l’empirisme, de l’élégance intellectuelle sur l’observation et, dans une certaine mesure, de l’idéologie conservatrice sur le libéralisme. Ce n’est pas, en un mot, une révolution scientifique kuhnienne. »

La Théorie Quantitative de la Monnaie (TQM) est écrite MV = PQ. Ce qui signifie que le stock de monnaie (M) fois la vitesse de la monnaie — le nombre d’échange de la monnaie par période ou vitesse de la monnaie (V) est égal au niveau des prix (P) fois la production réelle (Q). L’orthodoxie suppose que V est fixe (bien qu’empririquement il bouge en tout sens) et affirme que Q est toujours à plein emploi par la grâce des ajustements du marché libre.

Aussi, cette théorie dénie l’existence du chômage. Les plus raisonnables des économistes orthodoxes admettent que des déviations de court-terme par rapport aux prédictions de la Théorie Quantitative de la Monnaie peuvent peuvent survenir mais qu’à long-terme toutes les frictions génératrices de chômage disparaîtront et que le théorie s’appliquera.

En affirmant ainsi que V et Q sont fixes, il devient évident que des changements chez M causent des changements chez P — c’est l’affirmation monétariste de base qu’augmenter l’offre de monnaie est inflationniste. Ils disent qu’un excès de croissance monétaire crée une situation ou trop de monnaie pourchasse trop peu de biens et que le seul ajustement possible est nominal (c’est-à-dire de l’inflation).

Une des contributions de Keynes était de montrer que la Théorie Quantitative de la Monnaie ne pouvait être correcte. Il observait des changements du niveau des prix indépendants de mouvements de l’offre de monnaie (et inversement) ce qui a changé sa perception de la manière dont opère le système monétaire.

Plus encore, avec des taux élevés de sous-utilisation des capacités et de l’emploi à différentes périodes (dont maintenant) on ne peut que difficilement sérieusement confirmer que Q est fixe. Il y a toujours de la place pour des ajustements réels (c’est-à-dire accroître la production) pour égaler la croissance nominale de la demande agrégée. Ainsi lorsqu’un surcroît de crédit devient disponible et que des emprunteurs utilise les dépôts créés par les prêts pour acheter des biens et des services, il est probable que les entreprises avec des capacités en excès répondront par une production réelle accrue pour maintenir la part de marché.

Plus encore, comme je l’explique sur ce billet — Le multiplicateur monétaire et d’autres mythes et ces billetsConstruire des réserves bancaires n’augmente pas les crédits et Construire des réserves bancaires n’est pas inflationniste — la banque centrale ne peut pas contrôler l’offre de monnaie de toute façon.

Il est vrai, aussi stupéfiant que ce la puisse paraître, que les économistes orthodoxes n’admettent pas le chômage, au sens commun ! Pour eux, le marché a simplement fait son travail en laissant chacun choisir entre travailler et avoir du loisir. C’est leur concept du NAIRU.

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