L’impossible faillite : le Canada

Conformément à mon optique de marteler les évidences jusqu’à ce qu’elles pénètrent, j’ajoute un pays avec un graphique à la série des systèmes monétaires dont les institutions sont essentiellement conformes au néochartalisme : le Canada.

Thèse officielle martelée par des moyens de propagandes autrement plus puissants que ceux des néochartalistes : Pendant que la banque centrale régule les crédits en fixant les taux d’intérêts dans un monde parallèle, les banques et les Trésors publics se disputent âprement les rares fonds épargnés et qui désirent se placer. Naturellement les taux directeurs et les taux de cette « rare épargne » n’ont que peu de rapport. Pire, plus la situation est celle d’une crise économique, et plus la banque centrale abaisse ses taux directeurs tandis que les banques et les Trésors se battent encore plus âprement pour trouver de quoi payer leurs échéanciers. Celui qui perd son triple A est mort, tout le monde sait ça : c’est alors la spirale des taux montants, car, insolvables, les canards boiteux doivent emprunter plus cher pour couvrir leur risque accru de défaut, enchérissement qui accroît leur précarité, accroissement de leur précarité qui renchérit les taux etc., etc. Donc taux directeurs et taux d’intérêt de la dette publique évoluent en sens contraire, nous expliquent nos doctes économistes/experts dominants. C’est la dure loi de la jungle du marché, mais ainsi la société s’améliore. Et nos valeureux banquiers qui montrent l’exemple avec un numéro de haute voltige pour, graciles félins, toujours retomber sur de l’épargne à échéance.

J’ai déjà fait les États-Unis et le Japon : les courbes ne se superposent, moyennant quelques variations autour des taux directeurs ; soit tout l’inverse des prédictions orthodoxes. Les néochartalistes ont leur interprétation tirées de la connaissance des mécanismes institutionnels, mais, tout le monde sait ça, pour ces deux pays, « ça ne compte pas ». Ah bon, pourquoi ? Parce que, tout le monde sait ça, les États-Unis possède le dollar des États-Unis, monnaie réserve mondiale, acceptée par tous le monde, donc les étrangers, surtout les Chinois les financent, du coup ça marche pour eux. Quant au Japon, leur dette publique est, elle, achetée par les Japonais eux-mêmes, du coup ça marche pour eux aussi. Un mauvais esprit ferait remarquer à ces explications orthodoxes qu’on voit mal les étrangers ne pas s’inquiéter de la solvabilité américaine et faire monter ses taux simplement parce qu’ils sont étrangers, et dans le cas du Japon simplement parce qu’ils sont nationaux. Il y a entre l’investisseur étranger et l’investisseur national une distinction aussi crédible que celles des Inconnus entre le bon et le mauvais chasseur. Et il n’y a pas que les États-Unis et le Japon qui soient en contradiction : le Royaume-Uni aussi. « L’exception qui confirme la règle. » comme cette expression est souvent galvaudée.

Et pour le Canada, quels sont les faits ? Rejoignent-ils les exceptions qui seraient la règle selon le néochartalisme, ou confirment-ils enfin l’orthodoxie ? Voici le graphique :

Les taux interbancaire (jaune) et de la dette publique (vert) suivent les taux directeurs (bleu) définis par la banque centrale.

Et là « surprise », nous avons une infirmation de plus de l’orthodoxie, et une confirmation de plus du néochartalisme. La banque centrale peut créer des réserves, l’« épargne » dont parle l’orthodoxie, à volonté, et le fait au taux directeur qu’elle décide. Il n’y a aucune faillite possible du trésor canadien contre son gré. Ses prêteurs ne le tiennent nullement. À chaque fois que le Trésor, ou les banques commerciales veulent réemprunter, la banque centrale complète l’offre et la demande de prêt à son taux directeur, et non selon une quelconque hypothétique spirale de surendettement public. Un marché entre amis, tout autre que la jungle des prêts hypothécaires américains ou du surendettement par crédit à la consommation en France.

7 Commentaires

Classé dans La planche à billets maîtrise les taux

7 réponses à “L’impossible faillite : le Canada

  1. Miguel

    D’où viennent les données? Pour la dette publique canadienne, votre courbe indique un taux stable à 0.2% en 2009 puis à peu près stable à 1% entre mi 2010 et 2012. Sur les différents taux indiqués par la Banque du Canada, je ne retrouve pas cette évolution:
    http://www.banqueducanada.ca/taux/taux-dinteret/rendements-des-obligations-recherche-dix-dernieres-annees/
    Je vois des taux long terme qui baissent en continu de 2007 (4.5%) à 2012 (2.5%).
    Et des taux court terme qui baissent brutalement de 2007 (4.5%) à début 2009 (1%), puis qui restent à peu près stables à 1% depuis 2009.
    Quel est donc le taux que vous indiquez?

    Par ailleurs, que voulez-vous démontrer au juste?
    Ce n’est pas précisément révolutionnaire que de constater que le taux fixé par la banque centrale est fidèlement suivi par les taux interbancaires, et plus ou moins suivi par les autres taux: c’est le but officiellement recherché.
    Le problème, c’est justement lorsque ce lien ne se fait plus, par exemple quand la BCE baisse ses taux, mais qu’ils augmentent pour la dette publique grecque, espagnole ou italienne.
    Pour le Canada, pays développé et richement doté en ressources naturelles, on ne voit pas bien pourquoi il susciterait une inquiétude particulière.

    • D’où viennent les données?

      Cf le texte sur le graphique, après « sources : ».

      Quel est donc le taux que vous indiquez?

      Fred nous donne finalement assez peu d’indication : il s’agit des bons du Trésor, donc de maturités ≤ 5 ans, généralement. Pour la France, ça va jusqu’à cinq ans. Sinon, Fred précise encore que ces données font partie des publications annuelles du Fonds Monétaire International, et que « d’autres informations seront diffusées quand elles seront disponibles ». Il s’agit très certainement d’une moyenne des différentes maturités de dette publique dont la maturité n’excède pas 5 ans et qui sont pondérées par le volume des émissions respectives de ces maturités…

      Par ailleurs, que voulez-vous démontrer au juste?
      Ce n’est pas précisément révolutionnaire que de constater que le taux fixé par la banque centrale est fidèlement suivi par les taux interbancaires, et plus ou moins suivi par les autres taux: c’est le but officiellement recherché.

      Effectivement ça ne devrait pas être révolutionnaire. Pourtant ça l’est. Cf le tabou de la création monétaire, avec tous les liens mis en illustration…

      C’est en occultant cette vérité pourtant très largement officielle qu’on parvient à imposer de contre-productifs plan d’austérité comme actuellement au Japon. Conclusion de ces vérités « évidentes et officielles : le déficit public est d’une parfaite innocuité financière : pas de grand défaut de paiement généralisé à l’horizon, pas de fonds privés drainés par ce déficit (au contraire), pas une énorme quantité de conneries répétées sur tous les tons et tous les médias. On peut se permettre de sortir d’une récession par déficit public, et nous ne sommes pas dans l’obligation de la transformer en dépression pour que « nos finances soient saines » prétendument.

      Voir aussi cet article sur le cas particulièrement tordu de la zone euro, dont l’analyse est poursuivi par ce petit article.

      En fait, ces vérités officielles sont si bien occultées dans leurs conséquences, que généralement :

      Ici je ne peux dire mieux que ce qu’Alain Parguez, un professeur remplaçant à Paris quand j’y étais arrivé étudiant en troisième cycle, a professé depuis toujours : les économistes néoclassiques se fondent sur le concept de rareté. Sans le concept de rareté, il n’y a aucune pensée économique néoclassique. En rendant le stock de monnaie exogène, le concept de rareté est recouvré, même lorsqu’on discute de création monétaire. Cela rend la théorisation possible pour les économistes orthodoxes. Ainsi il y a deux sortes d’économistes néoclassiques.

      Premièrement, il y a ceux qui argumentent toujours conformément aux manuels scolaires, qu’il y a une quantité donnée de monnaie là, fermement liée au montant des réserves déterminé par une banque centrale responsable ; ils sont ceux que Basil Moore a appelé les « verticalistes », et ils ont clairement perdu le contact avec la réalité. Deuxièmement, il y a des auteurs néoclassiques qui reconnaissent que le processus de création monétaire dans les systèmes financiers modernes rend le stock de monnaie endogène, mais qui voudraient que la banque centrale se conduise d’une telle façon que le stock de monnaie serait exogène à nouveau. Une variante de la seconde vue est d’argumenter qu’il existe un taux d’intérêt naturel unique, déterminé par les forces côté offre de la productivité et de l’épargne, et que la banque centrale devrait définir son objectif de taux d’intérêt de telle manière que le taux d’intérêt effectif soit égal au taux d’intérêt naturel. Il n’y a aucune alternative pour une banque centrale autre qu’évaluer le taux naturel d’intérêt et d’agir en fonction.

      Au contraire, les post-keynésiens expliquent que soit le taux naturel d’intérêt n’existe pas, soit qu’il y en a une multiplicité. Avec vos mots, on peut dire que l’optique post-keynésienne est qu’une banque centrale a de la place pour les agences. J’expliquerai une fois encore que la demande agrégée importe et aura un impact sur la production potentielle, de manière à ce que le principe de rareté ne s’applique pas, même à long terme, et qu’ainsi le taux naturel d’intérêt n’est pas une construction utile, pas plus utile que le concept de taux naturel de chômage. Là maintenant, au milieu d’une crise, quel est le taux naturel ?!

      https://frappermonnaie.wordpress.com/2012/06/25/nouvelles-directions-dans-la-theorie-monetaire-un-entretien-avec-marc-lavoie-1ere-partie/

      • J’ajoute que je rencontre souvent exactement ces réactions de déni face à ces « vérités évidentes et officielles », comme si elles n’avaient pas été dites. Donc, je me constitue un stock de dix graphiques illustrant ce fait, afin de les montrer à quiconque voudraient en nier la réalité ou la protée. Et je reconstruirais mon argumentation de manière encore plus implacable par dessus.

        Cordialement,

        jbb

      • Miguel

        Merci.

        Pour l’origine des données, bien noté que c’est la banque fédérale de réserve de St-Louis, http://research.stlouisfed.org/fred2/graph/?id=INTGSTCAM193N , à partir de données FMI (dont le site est difficilement utilisable).

        J’ai trouvé l’explication sur le site de la Banque du Canada: c’est le taux des « bills » à 3 mois, qui est beaucoup plus bas que le taux des « bonds » à 3 mois. À cette heure, je ne connais pas la différence entre les bills et les bonds, mais c’est surement évident.

        Dans tous les cas, s’agissant de taux très courts, c’est normal qu’ils suivent bien les taux de la banque centrale: personne n’imagine que le Canada va faire faillite dans les 3 mois qui viennent.

        Les explications des banquiers et de leurs économistes et universitaires sont évidemment fausses. Elles partent toutes de postulats faux, tels que l’optimum auquel aboutit le libéralisme total, ou le comportement pragmatique et parfaitement informé de tous les acteurs économiques. Ils ont du mal à avouer que l’économie est un bateau ivre, où chacun spécule en se dirigeant à la boussole mais sans repère absolu: j’achète non pas parce que le prix me semble correct, mais parce qu’il a un peu baissé ou surtout parce que je crois qu’il va monter (et ceci, parce que je crois que les autres vont penser que ça doit monter). C’est la réalité, mais ça a un gros inconvénient, c’est que ça ne se met pas en équations.

        Que le déficit public soit inoffensif par nature, c’est moins certain. Il n’est sans doute pas plus dangereux que l’endettement privé. À supposer que le déficit soit toujours financé par la création monétaire, ça peut sortir un pays d’une récession causée par la déflation, ou provoquer de l’inflation c’est-à-dire faire payer les détenteurs de monnaie (ce qui n’est pas forcément un mal). Mais au-delà d’un certain niveau, c’est-à-dire si l’État essaye d’en tirer plus de ressources que ce qui est produit sous forme monétaire, la monnaie créée ne trouve plus preneur et le pays tombe dans l’hyperinflation.

        • Je te recommande la page Les Bases pour avoir une vision très complète du néochartalisme. Dans un pays souverain (monopole d’émission monétaire à disposition, voir lien), la dette publique ne pose strictement aucun problème : jamais la banque centrale ne se permettra de paralyser le système bancaire dont elle a la charge pour mettre en défaut de paiement l’État qui l’a créée et pour lequel elle existe. Croire qu’une banque peut être trop grosse pour faire faillite, mais que l’État serait suffisamment petit n’a aucun sens.

          Pour les questions de l’inflation, voire d’hyperinflation, il ne faut pas croire qu’une somme de monnaie obtenue par le crédit privé (prêt d’une banque à un an) est plus ou moins inflationniste que cette somme obtenue par déficit public (dépense publique taxée dans un an). Voir la partie traitant de l’inflation pour comprendre comment elle est réellement gérée. Il est par construction impossible d’avoir une hyperinflation.

        • Miguel

          Eh bien, d’après ce que je comprends, les « bonds » du Canada sont des obligations (à court ou long terme) en dollars canadiens, alors que les « bills » du Canada sont des obligations (uniquement à court terme) exprimés en dollars américains. Donc les titres sur lesquels le gouvernement canadien bénéficie strictement du taux de la banque centrale, c’est des titres très courts et en monnaie étrangère.

          Ceci renvoie vers un point que vous semblez ignorer un peu vite: un pays peu être souverain à l’intérieur de ses frontières, mais si sa balance extérieure n’est pas équilibrée, il sera en difficulté. Actuellement, beaucoup de pays peuvent s’en inquiéter, qui pour les importations énergétiques, qui pour les importations de minerais métalliques, qui pour les importations alimentaires. Avant toute décision sur une création monétaire, il faut que le pays soit prêt à devenir autosuffisant (càd à équilibrer ses importations avec ses exportations, au besoin en limitant certaines importations, en développant des secteurs stratégiques, ou en taxant les exportations des biens particulièrement demandés à l’étranger).

          Je suis convaincu moi aussi que le crédit privé provoque autant d’inflation que le déficit public, mais il ne touche pas les mêmes secteurs. Le crédit privé va en grande partie vers l’immobilier, il fait donc exploser le prix de l’immobilier, mais celui-ci n’est quasiment pas pris en compte dans l’indice des prix. Le déficit public, lui, peut faire augmenter les prix de n’importe quel secteur. Pour le crédit privé, la limite ultime est la faillite bancaire, quand les emprunteurs n’ont plus de quoi payer, tandis que pour le déficit public, c’est l’étranglement des contribuables (si le déficit est emprunté sur les marchés) ou l’hyperinflation (si elle est payée par création monétaire ex-nihilo). Je parle bien du cas extrême: je veux dire par là que l’affirmation « le déficit public » ne pose aucun problème est peut-être vrai à l’instant t, mais que ce n’est pas vrai dans tous les cas ou sans limites.

        • Oui bien sûr, le déficit public n’est pas une panacée miracle. Mais il est souvent un ingrédient indispensable (croissance, reprise, désendettement, etc.) et les problèmes de constitutions de réserves étrangères ne se règlent pas mieux avec une économie atrophiée et anémiée par des (tentatives de) surplus budgétaires… Voir par exemple l’expérience islandaise : https://frappermonnaie.wordpress.com/2012/05/16/quelle-difference-un-president-peut-faire/

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