Régulation : le prix des matières premières 1/2

Les néochartalistes sont de fervents régulateurs, pourtant ils ne sont pas connus pour cela. Il faut dire que la théorie monétaire est avant tout macroéconomique, donc le seul type de bulle dont elle s’occupe directement, c’est « celle de Minsky » : un surendettement généralisé par excès de confiance dans la prospérité d’alors, mutant en désendettement généralisé et potentiellement en dépression. Dès qu’on s’intéresse aux cas particuliers de bulles spéculatives (immobilier, matières premières, nouvelles technologies, voire même tulipes !), il faut compléter la régulation macroéconomique par des régulations spécifiques à chacun de ces sous-secteurs, chacun ayant ses particularités. Co-fondateur du néochartalisme, L. Randall Wray s’est intéressé à la spéculation sur les matières premières et j’y ai vu une bonne occasion de donner un aperçu de la relation du néochartalisme aux régulations, autre que la magistrale carrière de William Kurt Black. Wray s’appuie principalement sur les travaux de White et Masters, qu’il complète ; je mets tous ces documents en bas de page. Cette première partie veut prouver l’existence de bulles spéculatives sur ces marchés.

Je ne résiste pas au plaisir de citer les grands noms de la finance reconnaissant l’existence desdites bulles spéculatives :

Un ras-de-marée de flux financiers — En dépit du désastre économique les prix des matières premières ont enregistré de nouveaux records ces dernières semaines, largement emmenés par les flux d’investissements.

Citigroup, 7 avril 2008

Nous avons une bulle généralisée sur les matières premières parce qu’elles sont devenues une classe d’actifs que les institutions utilisent de manière accrue.

George Soros, 17 avril 2008

L’entrée de nouveaux investisseurs financiers ou spéculatifs sur les marchés mondiaux de matières premières alimente l’extrême envolée des prix.

Greenwich Associates, mai 2008
Goldman Sachs, 5 mai 2008

Nous avons expliqué récemment qu’une partie du dynamisme des prix au premier trimestre reflète des flux et investissements financiers dans le pétrole et d’autres matières premières … Notre étude indique que pour chaque 100 millions de dollars de flux entrants, les prix WTI s’accroissent de 1,6 % … Notre conclusion pour cette étude est que nous voyons là les ingrédients classiques d’une bulle sur actif.

Lehman Brothers, 29 mai 2008

Le pétrole est une énorme ruée, et elle va mal finir. Nous avons vu cela être joué des centaines de fois à travers les siècles, et c’est exactement la même chose. C’est tout simplement la nature d’un marché haussier bousculant tout sur son passage.

Paul Tudor Jones II
L’un des plus fameux et prospère traders de tous les temps selon l’édition de juin 2008 d’Institutional Investor d’Alpha Magazine

Nous avons de la spéculation sur beaucoup de matières premières et cela semble emporter les prix à la hausse … Les mouvements sont dominés par des acteurs suivistes qui prédisent les changements de prix de mercredi à vendredi sur la base des changements de prix de lundi à mercredi.

Dr. Robert Aliber
Professeur distingué à l’Université de Chicago et co-auteur de « Ruées, Paniques & Effondrements »
Article de Bloomberg le 13 juin 2008

Les matières premières suivent le cycle euphorique que nous avons également sur l’immobilier

Robert Schiller
Professeur distingué à Yale, auteur de l’« Exubérance irrationnelle »
Article du New York Times le 13 octobre 2008

C’est un marché qui retourne en gros vers le niveau des prix d’il y a un an environ, qu’il n’aurait sans doute dû jamais quitter … Nous avons gonflé une énorme bulle, l’avons étendu à des dimensions impressionnantes, et maintenant elle a éclaté et nous avons du chewing gum dans nos cheveux.

Tim Evans,
Analyste Énergie à Citigroup dans un rapport de recherche du 10 octobre 2008

M&W1 p. 13 et M&W3 p. 0

Ça, c’était pour montrer qu’il ne s’agit que d’un secret de polichinelle, n’en déplaise aux partisans de la perfection des marchés financiers (j’en ai croisé jusque sur ce blog, si si). Maintenant voyons l’étendu de cette bulle (qui a repris, et c’est à peu près la seule chose qui a repris depuis), ce qui prouve qu’il s’agit bien d’une bulle et le coût pour l’économie. Voici les extraits que j’ai jugé les plus pertinents :

L’Administration d’Information sur l’Énergie (dépendant du Ministère des États-Unis de l’Énergie) est chargé de développer des prévisions de l’offre et de la demande pour les États-Unis et pour le reste du monde. Lorsque l’offre excède la demande alors les stocks s’accroissent et inversement. Le graphique ci-dessous montre les prévisions mensuelles de l’AIÉ pour les stocks dans 12 mois. Ceci est leur estimation professionnelle de ce que seront l’offre et la demande au niveau mondial ces douze prochains mois.

Millions de barils par jour. Source: Energy Information Administration, U.S. Department of Energy “Short Term Energy Outlook”

Au premier trimestre de 2008, l’AIÉ prévoyait que l’offre excéderait la demande durant les douze prochains mois. En dépit de ce fait, les prix WTI du pétrole brut ont énormément augmenté. Les prix du pétrole ont continué leur ascension jusqu’en juillet, mois pendant lequel l’AIÉ prévoyait que la demande dépasserait l’offre (signe d’augmentation des prix). Une semaine plus tard le pétrole brut WTI commençait sa chute précipitée.

Il est important de noter que durant les six premiers mois de 2008, les stocks mondiaux effectifs de pétrole brut étaient essentiellement stables — ils ne changeaient pas. Donc, l’offre et la demande étaient en équilibre durant cette période. Clairement, l’offre et la demande ne peuvent expliquer la totalité de l’énorme hausse et chute des prix durant 2008. [M&W2 p. 1]

La plupart de ceux qui préfère l’explication par l’histoire de l’offre et la demande regardent le côté demande. En particulier, ce camp soutient que le rapide développement de la Chine et de l’Inde poussent la demande à la hausse d’une offre relativement inélastique, donc poussent les prix à la hausse (Gros 2008). Ajoutez des contraintes de production, et les prix peuvent monter rapidement. Bien que cette histoire soit alléchante, elle est également fausse. La croissance mondiale n’a pas été inhabituellement forte — l’expansion rapide chez certaines parties de l’Asie est compensée par les économies atones en Afrique et en Europe. Selon les estimations de la Banque Mondiale de la croissance du PIB réel, il n’y a rien d’inhabituel dans ce cycle de croissance économique, qui a commencé avec une croissance faible (moins de 2 %) en 2001 et a monté jusqu’à presque 4 % à son pic (Veneroso 2008a). Bien que cela puisse être considéré respectable, les pics des années 1980 étaient considérablement plus élevés, et ceux des années 1960 presque deux fois supérieurs.

Bien sûr toutes les croissances ne sont pas identiques, et il est concevable que la stratégie de développement de la Chine, en particulier, génère une forte consommation de pétrole et d’autres matières premières. Toutefois, les États-Unis sont également prodigues dans leur consommation de ces matières premières — ils sont très énergétiquement inefficaces (utilisant plus de pétrole par unité de PIB que tout autre pays développé), et aussi inefficaces dans leur utilisation des productions agricoles (leurs grains et leur soja vont dans le bétail — perdant 90 % de la valeur alimentaire — ou, de plus en plus, dans leurs voitures, plutôt que plus efficacement dans leur population). Mais alors même que l’économie américaine a considérablement ralenti l’année dernière [NdT : en 2007 donc], les prix sont restés fermes. Les Américains ont répondu à la montée des prix du pétrole de la manière qu’attendaient les économistes, avec une consommation chutant suffisamment pour compenser l’accroissement de la consommation chinoise de pétrole brut — cependant les prix du brut ont à peine répondu. Le graphique ci-dessous montre la consommation mondiale, chinoise et américaine de pétrole depuis 2001. Bien qu’il soit vrai que la demande chinoise s’accroissait rapidement au début de cette décennie, le taux de croissance a chuté avec la hausse des prix. La consommation américaine s’est stabilisé au milieu de la décennie, bien avant le pic des prix du pétrole.

Croissance en %.
Noir : Chine
Rouge : Monde
Bleu : États-Unis


[…]

Richard Eckaus du MIT (2008) nous donne également l’explication de la hausse des prix du pétrole par l’instabilité politique au Moyen Orient. Rien de significatif n’est survenu dans la région ; en effet, les tensions entre Israël et la Syrie s’étaient légèrement détendues. Bien que l’Iran avait fait la une, elle n’avait jamais menacé de réduire sa production, et avait même annoncé des plans pour l’accroître d’un milliards de barils par jour. La dépréciation du dollar est souvent pointée comme un facteur causant ces hausses de prix, les producteurs essayant de maintenir leur pouvoir d’achat de leur revenus en dollar. Cependant le dollar a baissé de 10 % seulement contre l’euro entre 2004 et mi-2008, alors que les prix du pétrole quadruplaient. [LRW p. 12-14]

Selon le Comité Régulier du Cycle Économique du Bureau National de Recherche Économique [NdT : l’équivalent américain de l’Insee], les États-Unis sont officiellement entrés en récession en décembre 2007. La production réelle a connu son pic au quatrième trimestre de 2007, et a commencé à diminuer dès le début de 2008, entamant une récession économique.

Étant donné cet environnement économique, les prix auraient dû baiser plutôt qu’augmenter. Qu’est-ce qui peut expliquer que les prix aient augmenté d’un surréaliste 60 % — de 90 $ le baril en janvier à un pic de 147 $ le baril en juillet — alors que l’économie de la plus grande puissance économique et plus grand consommateur d’énergie du monde s’enfonçait dans une récession ?

Clairement, les prix du pétrole ne réagissaient pas comme l’attendaient les manuels d’économie. Quelque chose d’autre conduisait le prix du pétrole brut à augmenter.

Presque toutes les explications professées par les théoriciens niant la bulle de l’énorme hausse du pétrole à la première moitié de 2008 se sont concentrés sur l’offre et la demande de pétrole. Mais nous avons maintenant des données solides qui prouvent que l’offre mondiale de pétrole augmentait alors que la demande mondiale de pétrole diminuait lors de la première moitié de 2008.

Millions de barils par jour. Source : Energy Information Administration, U.S. Department of Energy, “World Oil Balance 2004-2008,” 13 janvier 2009

L’Administration d’Information sur l’Énergie (dépendant du Ministère des États-Unis de l’Énergie) a publié les chiffres de l’offre et de la demande mondiales de pétrole. Ces chiffres (graphiques ci-dessus et ci-dessous) montrent que la production mondiale de pétrole a augmenté au premier trimestre de 2008 et à nouveau au second trimestre de 2008. Simultanément, la consommation de pétrole a diminué au premier trimestre de 2008 et encore au second trimestre de 2008.

Millions de barils par jour. Source: Energy Information Administration, U.S. Department of Energy, “World Oil Balance 2004-2008,” 13 janvier 2009.

Il était plus facile de théoriser que le prix du pétrole était une fonction de l’offre et de la demande lorsqu’aucun chiffre ni de l’offre ni de la demande n’étaient disponibles. Mais maintenant que l’AIÉ a publié ces chiffres, nous savons qu’ils ne peuvent pas expliquer la hausse des prix. Les prix du pétrole durant la première moitié de 2008 ont défié la récession, défié la loi de l’offre et de la demande et défié la gravité avec leur hausse météorique.

L’effondrement des prix du pétrole révèle que le pétrole était une bulle

L’effondrement récent des prix du pétrole depuis 147 $ jusqu’à 33 $ en moins de 6 mois est la plus forte preuve que les prix du pétrole étaient grossièrement gonflés à leur pic. Jamais auparavant nous n’avons vu une chute de 100 $ des prix du pétrole. Jamais dans toute l’histoire nous avons vu une chute de 75 % des prix du pétrole sur une aussi coutre période de temps. […] nous comparons la bulle du pétrole avec l’une des plus fameuses bulles de toute l’histoire : la bulle internet de 1998-2000. Comme vous pouvez le voir, la bulle du pétrole s’est gonflée de presque autant que la bulle internet et s’est effondrée beaucoup plus violemment.

Bleu : prix du baril de brut WTI d’octobre 2006 à décembre 2008 (gauche)
Gris : NASDAQ 100 entre 1998 et 2000 (droite)

[M&W3 p. 1-3]

Le graphique ci-dessous place les « non-classables » parmi la catégorie des spéculateurs traditionnels et sépare les opérateurs de permutations [swap dealers] de la catégorie du commerce physique. Notez qu’au moment où le NYMEX déclara ses dénégations, la discussion se focalisait sur le graphique d’avril 2008. Si les opérateurs de permutations sont largement des spéculateurs, alors ils pourraient être ajoutés aux spéculateurs traditionnels, amenant le total d’avril à environ 70 % du marché des dérivés de matières premières. C’est un des fondements de la thèse de la domination de la spéculation.

Noir : Opérateurs de permutations (swap)
Bleu : Spéculateurs traditionnels (traders, fonds de gestion, non-classables)
Rouge : Commerçants physiques (producteurs, industriels, commerçants, autres)

Toutefois, selon le NYMEX, ce nombre est beaucoup trop élevé parce qu’il n’y a aucun fondement pour supposer qu’une large portion des non-classables et des opérateurs de permutations sont de la spéculation. Plus encore, le NYMEX (2008) a témoigné que la CFTC [NdT : Commission des Échanges de Dérivés de Matières Premières, Commodities Futures Trading Commission, agence de régulation américaine gouvernementale] entreprenait une révision de ses données qui démentirait l’assertion selon laquelle les spéculateurs dominent le marché en reclassifiant les participants du marché. Ironiquement, le 5 août, la CFTC avait bien publié une révision des données , qui a propulsé la proportion des contrats détenus par les spéculateurs traditionnels le 15 juillet d’un stupéfiant 25 pour cent, la portant à 48 % du marché, comme montré ci-dessus. En d’autres termes, la révision de la CFTC accomplit précisément l’opposé de ce qui était attendu par le NYMEX. Étant donné que cela exclut toujours les opérateurs de permutations, il n’y a guère de doute qu’une large majorité des positions sont détenues par des spéculateurs. Ce qui est choquant, c’est que cet ajustement résulte de la reclassification d’un seul trader, Vitol — qui contrôle 10 % de la totalité du marché des dérivés financiers du pétrole (Davis 2008b). Cela a fait sursauter les marchés, parce que non seulement elle a révélé que les spéculateurs dominaient, mais encore elle laisse entendre que les positions tenues par un seul trader peuvent bouger le marché. Ce trader particulier parait être un spéculateur traditionnel — un qui est tantôt acheteur tantôt vendeur à découvert — et non un spéculateur sur index détenant uniquement des positions acheteuses à découvert. Toutefois, ce n’est pas d’un grand réconfort, parce qu’avec des positions aussi larges, la manipulation du marché semble un possibilité bien réelle. [LRW p. 37-38]

Si nous cherchons à quantifier le coût direct pour les Américains de la bulle du pétrole, il est équitable de dire que chaque dollar payé au-delà de 90 $ le baril était une « taxe » inutile imposée par la spéculation excessive. Commençons par le fait que les Américains consomment 20 millions de barils de pétrole par jour. Si nous calculons le surcoût quotidien au-dessus de 90 $ et que nous le multiplions par ce nombre, nous pouvons trouver combien la bulle du pétrole a directement coûté aux Américains. Selon nos calculs, nous estimons le coût direct de la bulle pétrolière à 93 milliards de dollars. Le coût direct pour le monde entier était d’approximativement 393 milliards de dollars.

Si nous avions choisi une hypothèse moins modérée et plus réaliste considérant tout ce qui dépasse 75 $ le baril comme excessif, alors le coût total pour les États-Unis serait de 170 milliards pour la seule bulle pétrolière, avec un coût mondial de 724 milliards de dollars.

Concernant le gaz naturel, nous croyons que chaque centime au-delà de 9 $ par millier de pieds cubiques peut être attribué à la spéculation excessive. Le graphique ci-dessous montre que le gaz naturel s’est historiquement échangé à environ un dixième du prix du pétrole brut et que les deux matières premières ont connu une bulle en 2008. Selon nos calculs, nous avons modérément estimé le coût direct de la bulle gazière à 17 milliards de dollars. Combiné au pétrole brut le coût de ces deux bulles était de 110 milliards de dollars. Ce qui signifie que le ménage américain moyen était forcé de payer 846 $ de plus pour l’énergie lors de la première moitié de 2008 en raison de la spéculation excessive.

Prix WTI par baril de brut (bleu, axe de gauche), prix du gaz naturel par millions de BTU (rouge, axe de droite).

Ces chiffres ne représentent que le coût direct des prix excessivement élevés de l’énergie. Cela n’essaie pas d’inclure les effets du multiplicateur économique qui résultent de l’imposition d’une tellement grosse « taxe ». Ils n’incluent pas non plus les coûts des bulles sur les autres matières premières.

Bien que nous n’ayons pas accompli la même analyse détaillé de l’offre et de la demande des autres matières premières pour estimer le coût de la spéculation excessive, regarder simplement à leurs graphiques à long terme (ci-dessous) montrent que beaucoup de matières premières ont connu des bulles qui ont éclaté en 2008.

De haut en bas et de droite à gauche : Soja, aluminium, blé, maïs. Source : Bloomberg

[M&W3 p. 7]

Cette énorme croissance de la spéculation n’a pas été limitée à seulement quelques matières premières. Le graphique ci-dessous montre que la spéculation s’est accru énormément dans presque toutes les matières premières qui composent les indices majeurs de matières premières. La spéculation sur indice affecte tous les indices de matières premières de la même mauvaise manière. On peut voir que dans chaque cas, on est venu d’un marché dominé par les échanges physiques il y a dix ans vers un marché dominés par la spéculation aujourd’hui [NdT : 2008] :

De haut en bas et de droite à gauche : pétrole brut, essence, fioul, gaz naturel, maïs, blé, graines de soja, huile de soja, café, sucre, cacao, coton. Source: CFTC Commitments of Traders CIT Supplement, calculs reprenant le rapport CFTC COT/CIT.

[M&W1 p. 35]

Des coûts de l’énergie élevés ont renchérit presque tout aux États-Unis. Cela coûte de l’énergie de produire des biens, et cela coûte de l’énergie de les transporter à travers la chaîne d’approvisionnement. Le pétrole est à la base de toute la pétrochimie comme les plastiques, donc le coût d’emballage des produits a aussi augmenté.

Une compagnie à elle seule, Procter & Gamble a subi une hausse de ses coûts annuels de 2 milliards de dollars en raison de la hausse des coûts de l’énergie. Dow Chemicals, l’une des plus grosses industries pétrochimiques, fut forcées d’annoncer une hausse générale de 20 % de tous ses prix sur tous ses produits.

Ces compagnies sont en vérité les mieux loties. Beaucoup d’entreprises qui sont plus directement impactées par la hausse des coûts du carburant, comme les compagnies aériennes et de transports routiers, furent contraintes à la banqueroute. Beaucoup de détaillants furent aussi contraints de quitter les affaires parce que les prix élevés de l’énergie et de l’alimentaire aboutissaient à une demande amoindrie pour les biens non-essentiels. Acculés au précipice de prix de détails plats voire déclinants, beaucoup de détaillants ne purent tout simplement pas absorber la hausse des coûts.

Pour l’industrie automobile américaine, qui emploie directement ou indirectement environ 2,1 millions d’Américains, la bulle pétrolière fut un coup dévastateur qui pourrait encore s’avérer fatal [NdT : Les principales compagnies furent placées sous la protection de la loi des faillites américaines après des sauvetages ratés.]. […] À mesure que les consommateurs américains étaient forcés de dépenser beaucoup plus pour l’énergie et l’alimentation, ils furent forcés de couper dans leurs dépenses non-essentielles. Face à une demande en berne, les entreprises furent prises en ciseau par des coûts en hausse rapide des matériaux de bases et de transports d’un côté, et de le faible ou inexistant pouvoir de fixation des prix de l’autre. Alors que leurs coûts augmentaient, leurs revenus stagnaient ou déclinaient.

Beaucoup d’entreprises firent faillite, et la plupart de celles qui parvinrent à rester dans les affaires furent forcées de diminuer le nombre d’heures de travail ou de licencier purement et simplement. Cela, bien sûr, nourrit un cercle vicieux qui continue de se jouer aujourd’hui. [NdT : et qui aurait pu être drastiquement écourté si les politiques avaient fait les bons choix.]

Bleu : Heures travaillées par semaine en moyenne (axe de gauche)
Rouge : Heures supplémentaires par semaine en moyenne (axe de droite)
Source : Bureau of Labor Statistics

En voyant ces citations de James Chessen, l’économiste en chef de l’Association des Banquiers Américains, on peut clairement voir le rôle des prix élevés de l’alimentaire et de l’énergie joué dans les défaillances obligataires.

« Pas de répit pour les consommateurs en vue alors que les prix de l’alimentaire et des énergies fossiles demeurent obstinément élevés et que la croissance des revenus est anémique. »
— Quatrième trimestre de 2007, commentaires sur les défaillances

« Ce fut un trimestre difficile pour certains … faisant face à des prix élevés de l’énergie fossile et de l’alimentaire, et avec peu de croissance des revenus, moins de ressources disponibles pour gérer la dette. »
— Premier trimestre de 2008, commentaires sur les défaillances

« Le stimulus fiscal aide à renforcer le revenu personnel, mais les prix élevés persistants de l’alimentaire et de l’énergie fossile vont empiéter sur le total des ressources. »
— Deuxième trimestre de 2008, commentaires sur les défaillances

En plus de ces compromis directs entre payer pour la nourriture et l’énergie contre payer ses dettes, il y avait aussi une tendance perturbante en 2008 qui fut largement diffusée : les consommateurs optaient pour payer leur cartes de crédits plutôt que leurs prêts hypothécaires. Un conseiller en crédit le décrit ainsi : « Leurs maisons sont en danger, et ils le savent. Mais les gens disent “je ne veux pas perdre mes cartes de crédit parce que c’est tout mon liquide.” Beaucoup de gens furent forcés de se rabattre sur leurs cartes de crédit pour acheter de l’essence et faire les courses dont ils avaient besoin, même si ça signifiait risquer de perdre leurs maisons lors d’une saisie. […] Une étude par Joe Cortright, un économiste avec l’association non-lucrative « Les PDG pour les Villes », a publié un livre blanc intitulé « Poussé vers le précipice : Comment la hausse des prix a éclaté la bulle immobilière et déprécié les banlieues. » Dans le rapport, il présente des données vraiment convaincantes montrant que les prix de l’essence ont énormément augmenté, tout comme les prix de transports pour les familles vivant dans les proches et grandes banlieues. Cela rendit la vie de à la banlieue beaucoup moins désirable, réduisant la demande pour les maisons, et causant une chute des prix des maisons. Comme la plupart des constructions nouvelles se situaient dans les banlieues, les prix élevés de l’essence ont sapé la demande pour la construction de nouvelles maisons et contribué à la crise immobilière. [M&W3 p.10-11]

Maintenant, je crois qu’il est clair dans l’esprit de mes lecteurs que la volatilité des prix des matières premières jusqu’en 2008, les émeutes de la faim d’alors n’étaient pas une simple histoire de consommation chinoise inévitable ou un épiphénomène insignifiant. Dans une seconde partie, je traiterai plus amplement des mécanismes de cette bulle, et donc de la régulation nécessaire pour contrer sa résurgence (qui selon toutes vraisemblances, a déjà largement recommencé).


Sources :

The-Commodities-Market-Bubble de L. Randall Wray, dont la référence sera dorénavant (LRW p. X)
How-Institutional-Investors-Are-Driving-Up-Food-And-Energy-Prices de Michael W. Masters et Adam K. White, le cœur de la démonstration, dont la référence sera dorénavant (M&W1 p. X)
Index-Speculators-Have-Been-a-Major-Cause-of-the-Recent-Drop-in-Oil-Prices de Michael W. Masters et Adam K. White, dont la référence sera dorénavant (M&W2 p. X)
Assessing-the-damage-to-the-United-States-and-its-Citizens de Michael W. Masters et Adam K. White, dont la référence sera dorénavant (M&W3 p. X)

6 Commentaires

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6 réponses à “Régulation : le prix des matières premières 1/2

  1. Ivan

    Sauf que cette spéculation a été rendue possible par la baisse des stocks, que ce soit au niveau du pétrole ou des matières premières agricoles. La chute des stocks est due à une tension sur les marchés et à des marges de manoeuvre insuffisantes, c’est à dire qu’il est très difficile d’augmenter la production de brut aujourd’hui de manière significative, au moins à moyen terme.
    http://petrole.blog.lemonde.fr/2012/03/10/la-hausse-du-prix-de-lessence-devrait-continuer/
    Toute reprise économique bute donc inexorablement sur le renchérissement des matières premières, et particulièrement de l’énergie :
    http://petrole.blog.lemonde.fr/2012/03/21/le-prix-du-brut-menace-encore-la-croissance-vers-une-stase/

    • Lisez la première partie de ce billet : il démontre que ce n’est qu’une affaire de spéculation.

      Sinon, oui, dans l’absolu, on peut toujours récriminer contre les producteurs et les consommateurs pour en pas avoir été plus flexibles que les spéculateurs dans leur capacité à adapter leur consommation ou production en fonction des prix. Mais le but d’une régulation, c’est de transformer la jungle d’un marché en accueillante serre tropicale, de permettre aux consommateurs et aux producteurs de se concentrer sur leur consommation et leur production plutôt que sur comment ils risquent d’être pigeonnés. Vous préférez quoi : qu’un producteur passe son temps à améliorer la qualité de ses produits et la productivité avec laquelle il les fabrique, ou qu’il passe son temps à se plonger dans les bilans des banques, ceux de ses consommateurs, les tendances spéculatives en cours et comment tout va péter, où et quand, pour savoir quel serait raisonnablement son prix de vente et donc combien de quoi il doit produire ? Sachant que le vin « flexible » produit pour concurrencer le high frequency trading a tendance à ne pas être aussi bon que celui dont c’est le père qui a planté la vigne, le fils qui a récolté et mis en fût, et le petit-fils qui pourra vendre ;)

      • Ivan

        J’ai bien lu votre billet et suis tout à fait d’accord avec vous sur la nécessité de réguler les marchés, entre autres, des matières premières.
        Cependant, cela ne change rien au fait que pour que cette spéculation se produise, il faut que le marché connaisse une tension, c’est à dire une tendance haussière, qui sera ensuite amplifiée par l’arrivée de ces nouveaux « investisseurs ».
        Concernant le pétrole, les stocks étaient au plus bas en 2008 et il n’y a pas de capacités de production excédentaires. Le problème concerne plutôt le remplacement des ressources déclinantes qui nécessitent des investissement pharaoniques. Bref, cela explique qu’aujourd’hui encore, malgré une croissance des économies occidentales quasi nulle, le baril soit au dessus de 90$ et qu’à la moindre vélleité de reprise ou de tension géopolitique il repassera allègrement la barre des 100$. Il en est de même pour les matières premières agricoles et les céréales. En 2008 les stocks étaient au plus bas et le marché était donc extrêmement tendu, d’où l’arrivée des spéculateurs (un peu comme les requins attirés par l’odeur du sang quoi). Si les stocks se sont partiellement reconstitués, ils restent encore insuffisants pour prémunir ce marché de tensions nouvelles, comme c’est le cas actuellement (une mauvaise récolte et les cours s’envolent). De plus les terres agricoles sont devenues un nouvel objet de spéculation massive…

        • Non, dans le prix des matières premières 1/2, il y est expliqué que la demande de pétrole baissait, que la production montait, et qu’au lieu d’une détente, on a eu une explosion du prix du baril…

          La masse de fric des spéculateurs est tout simplement trop grande pour être défiée par le petit porte-monnaie des acteurs physiques. Du moins avant qu’il ne soit trop tard pour éviter de très gros dégâts.

  2. Ivan

    « Non, dans le prix des matières premières 1/2, il y est expliqué que la demande de pétrole baissait, que la production montait, et qu’au lieu d’une détente, on a eu une explosion du prix du baril… »
    Et il ne vous est pas venu à l’idée que la baisse de la demande était liée précisément à la hausse des cours, comme c’est généralement le cas ? L’économie mondiale une fois entrée en récession, les cours ont logiquement chutés et on a assisté à la fuite des spéculateurs. Ces derniers amplifient les mouvements et les tendances existantes, ils n’arrivent pas sur un marché par hasard… Du reste, vous voyez qu’à partir de 2010 le baril est repassé au dessus des 100$, ce qui rend l’analogie avec la bulle Internet caduque.

    • Je me souviens bien de mes cours de microéconomie : lorsque la production augmente, les prix peuvent continuer à monter si la demande suit ne serait-ce que faiblement, mais si la demande diminue, alors les prix ne peuvent que commencer à baisser vers leur point d’équilibre.

      La hausse fut spectaculaire, pendant six mois pleins, et la chute plus brutale encore. Le jeu du marché parfait est censé lisser les courbes. La tendance, c’est la spéculation qui l’a créé et amplifié jusqu’à ne plus pouvoir la soutenir. Le ponzi classique.

      Les prix peuvent être aussi fous que cela. SI vous n’êtes toujours pas convaincu, je préfère laisser là la discussion : je ne vais pas recopier les deux billets.

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