L’épuisement du crédit

Un billet de Waldman auteur d’Interfluidity m’a rappelé l’excellent article de l’économiste Michal Kalecki que j’avais traduit, à l’époque, d’abord pour les relations entre le pouvoir et en particulier le milieux des affaires et le chômage. Mais Kalecki y brille aussi par son analyse succincte mais claire, profonde et malgré tout très complète des mécanismes monétaires. Voici le passage qui a marqué Waldman :

IV – 2 : Les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu sont réduits lors de la crise mais pas accrus lors de la reprise subséquente. En ce cas la reprise durera plus longtemps, mais elle doit finir en une nouvelle crise : une réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu n’élimine pas, bien sûr, les forces qui causent des fluctuations cycliques dans une économie capitaliste. Lors de la nouvelle crise il sera nécessaire de réduire encore les taux d’intérêt et d’imposition et ainsi de suite. Ainsi dans un futur pas si lointain, le taux d’intérêt devra être négatif et l’impôt sur le revenu devra être remplacé par une subvention au revenu. La même chose surviendrait si on tentait de maintenir le plein emploi en stimulant l’investissement privé : les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu devraient être continuellement réduits.

Ensuite Waldman fournit un graphique des taux directeurs de la Fed de 1980 à aujourd’hui qui confirme la prédiction de Kalecki datant de… 1943. Cela me semblait très naturel, mais j’aimerais enfoncer le clou. Sans la moindre petite surprise, les libéraux préfère le crédit bancaire à la monnaie publique, préférence pour le privé oblige. Aussi voudraient-ils que la relance de l’économie (car ils ont fini pas admettre qu’elle ne pouvait efficacement se relancer toute seule) doive se faire entièrement par le crédit privé. Comme Kalecki l’explique dans le passage qui suit l’extrait1, ce n’est pas possible. Alors ils essaient néanmoins de réaliser cette utopie le plus possible, conformément à la prédiction de Kalecki. Voici un graphique illustrant la chose :

Le progressif écrasement des taux directeurs sur le plancher du 0 %.

Les taux de sept pays développés s’acheminent progressivement vers 0…

La pensée néolibérale s’est imposée au cours des années 1970, mais ne parachève son avènement que durant les années 1980 avec Reagan et Thatcher ; pour plus de sûreté, j’ai commencé le graphique en 1975, et l’ai poursuivi jusqu’à nos jours. Il y a sept pays, et comme ils se superposent et oscillent beaucoup, il m’a paru plus clair d’ajouter à chacun sa régression linéaire, c’est-à-dire la droite la plus ressemblante à la courbe. Avec les droites, les choses deviennent alors parfaitement évidentes : elles descendent toutes en moyenne de 0,2 % par an, voire 0,3 % par an pour le Royaume-Uni, l’Italie et la Corée du Sud, sauf l’Allemagne qui ne perd que 5 points de base (0,05 %) par an et a commencé avec un taux directeur déjà très bas (elle bénéficie du choix de financer sa croissance par les exportations plutôt que par son propre endettement sans doute). Remarquons enfin que le Japon, le Royaume-Uni et les États-Unis se sont déjà écrasés sur le plancher de 0 %, seule l’Australie se détache avec plus de 3,5 % encore de marge pour baisser son taux directeur, mais sa pente est de toute façon la même. Comme il n’était pas tout à fait juste de juger la politique monétaire allemande sur toute cette période alors qu’elle est diluée dans l’euro pendant plus d’une décennie, j’ai fait figurer en bleu également l’Italie, puissance économique très différente, pour donner un autre départ possible de la courbe des taux de l’euro. Conformément à Kalecki et à tout ce que j’ai appris du néochartalisme, donc, les néolibéraux sont tout simplement en train d’épuiser jusqu’à la dernière petite capacité d’endettement du secteur privé. Pour financer l’économie, sa croissance et son désendettement, il faudra donc toujours plus inévitablement des déficits publics. Si nous ne parvenons pas à évincer l’idéologie néolibérale, nous aurons un scénario à la japonaise : inhibés, jamais les responsables politiques ne décideront les déficits publics nécessaires pour une croissance forte ou durable.

Ce qui est fascinant, dans l’apport de Kalecki, c’est qu’il ait pu prédire à l’avance non pas seulement quelles seraient les conséquences économiques si telle pensée économique était adoptée plutôt que telle autre, mais en plus quelle serait la pensée économique effectivement adoptée.

À l’instar de beaucoup de monde, je vous recommande donc fortement la lecture intégrale d’Aspects Politiques du plein emploi par Michal Kalecki. Quelqu’un affirmant s’intéresser sérieusement aux questions économiques ne peut refuser de lire un texte aussi court, riche et prescient.


Note :
1

En plus de cette faiblesse intrinsèque pour combattre le chômage par l’investissement privé, il y a une difficulté pratique. La réaction des entrepreneurs aux mesures décrites ci-dessus est incertaine. Si la récession est brutale, ils peuvent devenir très pessimistes quant au futur, et la réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu peut alors avoir pour longtemps peu ou prou d’impact sur l’investissement, et ainsi sur le niveau de production et d’emploi.

10 Commentaires

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10 réponses à “L’épuisement du crédit

  1. Pingback: La croissance par la baisse continuelle des taux du crédit... jusqu'au plancher fatal ! | La fin d'un monde en direct (fissures d'un système économique à bout de souffle) | Scoop.it

  2. C’est quoi l’étape d’après? L’inflation ou le défaut des pays?
    Ceux qui s’inspirent des cycles de Kondratieff disent que phase A on a inflation (1943-1975, partie qui n’est pas visible sur ton graphique et pour cause); phase B lutte contre l’inflation (ton graphique 1975-2012) et phase C krach.

    • L’inflation est inutile, c’est une question annexe. On peut très bien rétablir l’économie et maintenir l’inflation à l’objectif actuelle de ~ 2 %. Cf Japon

      • grosrené

        Bonjour,

        C’est une question plus générale peut être, mais puisque vous parlez d’inflation :
        Supposons que l’on rétablisse la demande par des dépenses supplémentaires de l’État. La France produit peu de matières premières (pétrole, métaux) ; une croissance rétablie exigera donc d’avantage d’importations de matières premières. La tendance étant à l’épuisement des ressources mondiales, est-il vraiment possible d’éviter l’inflation ? (en dehors des mouvements extrêmes liés à la spéculation dont vous parlez ailleurs).
        La réduction de la consommation de biens et d’énergie, que je crois nécessaire d’un point de vue écologiste, ne va-t-elle d’ailleurs pas de pair avec une inflation des prix ?

        • Il est très délicat de faire des liens entre production et pollution. Les activités productrices ont des impacts écologiques extrêmement divers, qui vont du consumérisme et de l’obsolescence programmée jusqu’au cours de chant ou au nettoyages des sols jonchés de détritus. Les méthodes de production influent beaucoup sur la pollution que génèrent les produits, et ces méthodes changent. Enfin, je me méfie énormément du prétendu « épuisement des ressources ». Autant je crois à la pollution par les déchets, autant l’épuisement des ressources me semble très surfait tant les rares occasions où j’ai pu vérifier « l’épuisement » dont on faisait tant de bruit s’est révélé n’être qu’un pétard mouillé monté en sauce par les spéculateurs.

          À terme, il la transition écologique est inéluctable. Nous consommons le pétrole plus vite que la nature ne le génère, j’en suis persuadé. Mais dire que là tout de suite, on ne peut plus relancer l’économie à cause des ressources devenues rares, je en le crois pas. Et même je crois que nous réussirons mieux la transition avec tout le monde qu’avec une poignée de survivants payés par les grandes boîtes qui visent avant tout leur suprématie.

        • grosrené

          D’accord pour les réserves sur l’épuisement des ressources.

          Cependant : les cours de chant et le nettoyage des sols ne s’exportent pas vraiment. Or pour pouvoir importer, il faut bien que l’Europe exporte un peu en retour, matières premières – qu’elle n’a pas – ou biens manufacturés : si un pays n’a rien à exporter, sa monnaie finira par ne plus rien valoir.

          Maintenant que la Chine et d’autres pays produisent à peu près tout ce que produisait l’Europe (sauf peut être le Roquefort), comment garantir la valeur de l’euro et éviter l’inflation qui résulterait de sa dépréciation ?

        • Protectionnisme. Historiquement, les puissance économico-politique se construisent avec le protectionnisme et se dissolvent dans le libre-échange, comme les États-Unis libre-échangiste qui passe la main à la Chine actuellement. Il faut développer et retenir sur son territoire les talents les plus estimables à long terme, et non donner les rênes à une finance court-termiste en plein libre-échange…

  3. grosrené

    Je viens de trouver ce site, ça peut vous intéresser (par ex. des corrélations intéressantes entre le PIB et la consommation d’énergie mondiale).

    http://www.manicore.com/documentation/transition_energie.html

  4. Bonjour, question surement bête.
    L’idée ici est de dire que sans augmenter le déficit public, une simple stimulation de l’investissement privé via la facilitation du crédit ne suffit pas pour permettre à la croissance de se maintenir et au plein emploi d’être atteint . C’est bien ça ?

    Seulement de nombreux Etats comme les USA ont des déficits depuis des années, malgré le discours néolibéral. Donc comment savoir si ce que met en avant Kalecki est bien vérifié ? Parce que le plein emploi n’est pas atteint ?

    Cela voudrait dire que les Etats font un « mixe » avec certes un déficit public parfois important, mais pas suffisant pour atteindre le plein emploi, et qu’ils ne peuvent et doivent pas compter sur la stimulation de l’investissement privé pour l’atteindre, comme en témoigne la baisse continue des taux d’intérêt ?

    Et cette remarque de Kalecki ne revient elle pas seulement à dire que c’est le niveau de demande effective et non le taux d’intérêt qui stimule l’investissement ?

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