Des criminologues sur les liens entre mafias et libéralisme

Marie-France Chatin invitait sur rfi Jean-François Gayraud, commissaire divisionnaire de la Police Nationale en poste au Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégique. Spécialiste des phénomènes criminels et François Thual, spécialiste de géopolitique sur le thème « Regard sur le monde d’aujourd’hui avec la criminologie comme clef de lecture » en deux parties, le samedi 8 septembre. Via le Forum Démocratique. L’entretien est vraiment excellent, et on peut constater à quel point il y a dans toute société un ordre fédérateur, et que « laissez-faire » ne signifie que « laisser la place ». Voici ce qui me paraît le plus intéressant, tiré de la seconde partie de l’entretien. Ceux qui connaissent le régulateur néochartaliste William K. Black remarquerons à quel point les deux sources se confirment.

Marie-France Chatin : Xavier Raufer dans Les nouveaux dangers planétaires parle de « face noire de la mondialisation », il évoque notre difficulté à voir et plus encore à prévoir […] et se demande comment une superpuissance qui dépense bon an mal an 70 milliards de dollars pour son seul renseignement peut être aveugle au point de ne pas avoir prévu ou au moins pressenti : Enron, le 11 septembre, Madoff, les désastres au long cours en Afghanistan, en Irak, à la frontière mexicaine, au Pakistan et en Somalie. Comment encore le gouvernement des États-Unis a-t-il pu ne pas anticiper la crise que nous traversons actuellement. Comment Jean-François Gayraud, en est-on arrivé là ?

Jean-François Gayraud : Nous ne voyons jamais que ce que nous voulons voir. C’est une des grandes leçons de la psychanalyse. C’est la Lettre volée d’Edgar Poe. Les choses peuvent être sur la table et nous ne voulons pas les voir, par un effet de refoulement, scotomisation, etc. Plus une réalité est dérangeante, plus elle est insupportable, plus nous la mettons à distance. Plus une réalité est visible, plus elle est éclatante, plus elle nous aveugle. L’aveuglement dans le monde moderne a de multiples origines : le premier aveuglement est d’abord d’ordre idéologique, il tient à une lecture biaisée du dogme libéral. Pour le libéralisme, le crime est un phénomène marginal, qui sera blanchi et absorbé par le fonctionnement des marchés. L’idéologie encore, c’est la société du spectacle. Ce que Guy Debord avait très bien décrit : nous avons tendance à tout glamouriser, à tout folkloriser. […] Le temps de l’aveuglement, c’est le temps de l’enracinement. […] Regardez en France pendant trente ans on a nié l’explosion statistique des crimes et des délits, on a nié l’apparition des bandes, on a nié l’apparition des armes dans les banlieues.

MFC : Alors aveuglement ou occultation volontaire ? […]

JFG : Il y a les deux évidemment. […] Quand vous êtes le Parti Libéral-Démocrate au Japon, vous n’allez pas parler des yakuzas et de leur pénétration dans l’économie du pays. […] Mais la plupart du temps c’est une vraie difficulté intellectuelle à comprendre ces réalités qui sont invisibles, complexes et subtiles. Si nous sortons par exemple du monde du crime organisé qui est le plus évident à appréhender intellectuellement, pour aller vers les phénomènes de criminalités en col blanc, par exemple les phénomènes de crimes sur les marchés financiers, ce qui est notre quotidien et ce qui est notre avenir. Aller faire comprendre que la bulle immobilière aux États-Unis, la fameuse crise des subprimes, a une dimension réellement frauduleuse, eh bien il faut l’expliquer longtemps, longuement, parce que c’est complexe. […]

François Thual : J’ajouterais une chose, c’est que la criminologie […] a été jusqu’à une époque récente un secteur des sciences juridiques. Et donc, si on veut comprendre l’ampleur, il faut dépasser l’analyse de la criminalité comme facteur de déviance juridique. Nous sommes dans des phénomènes sociaux géopolitiques, c’est d’ailleurs pour ça que nous avons essayé de faire ce livre : ce n’est pas en prenant les recettes, les analyses, des manuels de droit desquels on forme la police ou les différents services compétents. Ce n’est plus suffisant.

JFG : Nous avons changé d’horizon et d’univers. Nous ne sommes plus dans des phénomènes d’exceptions, de marginalité, et de fait divers, nous sommes dans des phénomènes qui ont une dimension à la fois macroéconomique et géopolitique, parce que les phénomènes criminels aujourd’hui ont muté.
[…]
Il n’est jamais trop tard pour des hommes et des femmes de bonne volonté. […]
La crise financière constitue actuellement un effet d’aubaine pour l’ensemble des phénomènes criminels et ce pour deux raisons : d’une part parce que beaucoup d’entreprises exsangues ne pouvant plus se financer auprès des banques vont naturellement se financer auprès du crime organisé, qui a en permanence des liquidités. le crime organisée c’est un shadow-banking qui ne dit pas son nom. Et puis surtout l’ensemble des États aujourd’hui voient leurs budgets stagner ou régresser. […]

MFC : J’aimerais revenir, Jean-François Gayraud, sur la crise actuelle, les faillites en Europe, la crise de l’euro. […]

JFG : J’ai une conviction : les grandes crises financières que nous connaissons depuis une trentaine d’années sont le fruit de la dérégulation. Dérégulation c’est moins de contrôle, moins de surveillance sur les marchés financiers. La dérégulation est toujours criminogène, c’est-à-dire qu’elle constitue un boulevard d’opportunités criminelles et d’incitations inédites pour les élites sur ces marchés financiers et bancaires. Et la plupart des grandes crises financières de ces trente dernières années qui je le répète, sont nées de politiques publiques, de desserrement des contraintes sur les marchés ont une dimension criminelle. Ce fut le cas de l’effondrement du système financier japonais, ce qu’on a appelé la « récession yakuza ». Et ça a été le cas de la crise des subprimes aux États-Unis.

MFC : Donc finalement c’est tout le système libéral qui est mis en question.

JFG : Disons que c’est une vision peut-être dogmatique et fondamentaliste du marché, qui est à remettre en question.

FT : Oui mais comme il n’y a plus d’autres système que le système libéral. Qu’est-ce que vous voulez, il n’y a plus de système socialiste. Et le système socialiste est loin d’avoir éradiqué les mafias […], y compris en Chine. […]

JFG : Souvenons-nous de ce qu’a été l’expérience du New Deal et l’arrivée de Roosevelt en 1932. Roosevelt prend acte du fait qu’une grande partie de la crise est née de désordre sur les marchés boursiers et financiers, qui à l’époque étaient non pas dérégulés mais non-régulés. C’était une économie qui n’avait pas vraiment de maître et de règles. Toute sa politique consiste en effet réguler à l’économie financière avec une vraie dimension politique anti-criminelle. Il crée par exemple l’autorité des marchés financiers la SEC, et ensuite l’Amérique va vire pendant plus de trente ans dans un système assez contrôlé et sans véritable crise financière.

MFC : Et donc finalement on apprend rien de rien, parce qu’on a vraiment le sentiment que les choses se répètent et qu’au gré des gouvernants on change d’orientation.

FT : Elles se répètent en s’amplifiant. C’est le principe d’accumulation du capital. Mais au point de vue criminel.

JFG : Nous sommes en permanence amnésiques, nous n’apprenons jamais rien de fondamental. La crise des subprimes qui quand même nous jette dans la plus grande crise financière depuis 1929 était tout simplement prévisible parce que les Américains quinze ans plus tôt avaient vu toutes leurs caisses d’épargnes, les Savings & Loans, s’effondrer de manière criminelle. Il y a des rapports, quand même, de la cour des comptes des États-Unis sur le sujet.
[…]

MFC : On appelle ça l’anarchie ?

JFG : Oui, c’est une vision libertarienne des marchés. […]

FT : On en revient à la mondialisation : le meilleur adjuvant de la grande criminalité […]

JFG : Il y a toujours de l’espoir à partir du moment justement où on sort de l’aveuglement. Je crois au pouvoir de la connaissance et de l’intelligence.

1 commentaire

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Une réponse à “Des criminologues sur les liens entre mafias et libéralisme

  1. Anonyme

    Excellent! Felicitation Jean François et François Thual vs etes tres fort et c tres concis.

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