Quand 2 % de chômage était un scandale politique

Pour le premier anniversaire du blog, voici un bel article de presse de David Day, qui concerne l’Australie mais qu’on peut généraliser sans difficulté à l’ensemble de l’Occident, comme nous l’explique Bill Mitchell. Cf également sur ce sujet L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité, ainsi que le livre Full Employment Abandoned de Mitchell et Muysken.

Plus de 300 000 adolescents sortent de l’école en ce moment. Tragiquement, beaucoup d’entre eux vont directement à Centrelink [NdT : l’équivalent australien de la Caisse d’allocations Familiales], rejoignant les centaines de milliers d’Australiens qui sont au chômage ou sous-employés.

Ces dernières années, plus de 15 pour cent des jeunes travailleurs ont été incapables de trouver un emploi et plus de 5 pour cent de tous les travailleurs sont actuellement au chômage. Ce dernier nombre est près de trois fois le taux de chômage qui prévalait à travers la longue expansion économique qui dura de 1940 jusqu’à 1970.

C’est le gouvernement travailliste de John Curtis qui le premier fit du plein emploi un impératif politique et procéda à en assurer la possibilité. Comme le monde a changé.

Le ministre de l’emploi Bill Shorten décrit 5 % de chômage comme le nouveau « plein emploi ». Au même moment, il préside à un système qui dénie leur dignité aux travailleurs au chômage qui luttent pour survivre avec la pitance gouvernementale qui est conçue pour les punir et leur faire honte.

Qu’est-il arrivé au Parti travailliste moderne ? Comment peut-il être à l’aise en punissant les chômeurs pour la détresse dans laquelle il les a mis ? Et pourquoi le Parti Libéral demeure-t-il tranquille ?

Pour que vous ne vous mépreniez pas, sachez que les gouvernements de toutes tendances ont présidé ces dernières années à la création d’un stock délibéré de centaines de milliers de travailleurs au chômage ou en sous-emploi.

Ces travailleurs malheureux sont les munitions humaines que la Reserve Bank garde prête au déploiement contre l’épouvantail de l’inflation vaincu depuis longtemps. Si le chômage baissait nettement en-deçà de 5 pour cent, la banque augmenterait vite ses taux d’intérêts pour relever le chômage à nouveau vers 5 pour cent.

Il n’en a pas toujours été ainsi. En 1972, le chef du parti travailliste Gough Whitlam accusa le gouvernement libéral de Billy McMahon de causer la hausse du taux de chômage vers 2 pour cent. Le discours électoral de Whitlam promettait que sa « première priorité serait de restaurer un plein emploi authentique — sans réserve, ni dérogation ». Initialement, Whitlam réussit. Le chômage fut réduit à un plus normal 1,3 % en 1974. Toutefois, alors que les effets du choc pétrolier de 1973 traversaient l’économie internationale, le chômage en Australie rebondit au-delà de 4 pour cent en juin 1975.

Ce n’était pas la faute du parti travailliste. Tout le monde occidental expérimentait un nouveau phénomène de « stagflation », avec une inflation et un chômage augmentant tout deux fortement.

Les politiques étaient coincés. S’ils essayaient de réduire le chômage, ils alimentaient une inflation déjà élevée. Et s’ils se focalisaient sur la réduction de l’inflation, ils accroissaient un chômage déjà élevé. C’est dans ces circonstances que le but du plein emploi progressivement disparut du programme du parti travailliste. Comme l’historien Frank Crowley l’a observé, « les politiciens devinrent habitués à la notion qui les auraient effaré naguère — un “niveau acceptable” de chômage ».

Au même moment, il y avait une marée montante de critique contre les chômeurs eux-mêmes, comme s’ils étaient les architectes de leur détresse. En 1974, le terme d’« assisté » [dole bludger] fut introduit dans le discours politique par les politiciens libéraux.

Pendant un temps, le parti travailliste demeura passionné dans l’aide aux chômeurs. À l’élection de 1977, lorsque le chômage s’avançait vers 7 pour cent, le chef de l’opposition Whitlam promis de « renverser la tendance croissante vers un chômage de plus en plus élevé ». Ses publicités de campagnes promettaient aux électeurs que l’ALP remettrait « l’Australie au travail». C’était son chant du cygne politique.

Dans l’intervalle jusqu’à la prochaine élection, le chef travailliste Bill Hayden dépeint le plein emploi comme plus un idéal qu’une possibilité pratique. « Chaque Australien doit avoir le droit à un travail, », déclara hayden. « C’est un principe que nous ne pouvons pas abandonner et n’abandonnerons pas. » Toutefois, il ne dit pas quand il pourra l’atteindre. « Ça ne sera pas facile. Mais ça sera tenté. » dit-il. En effet, cela devenait la nouvelle « lumière sur la colline » du parti travailliste, l’objectif distant et inatteignable du parti. Bientôt, ça ne sera même plus cela.

Dans l’intervalle jusqu’à ce que les travaillistes reviennent au pouvoir sous Bob Hawke en 1983, le but du plein emploi était plus distant que jamais. Plus de 10 pour cent des travailleurs étaient au chômage. Mais comme Hawke désespérait de réduire ce nombre, c’était comme pourchasser un mirage. Des centaines de milliers d’emploi furent créés, mais l’entrée croissante des femmes sur le marché du travail assura que ça soit insuffisant. Vers 1989, 5,6 pour cent des actifs étaient toujours au chômage. C’était tout ce qu’on pourrait obtenir. La récession du début des années 1990 vit le chômage rebondir vers plus de 10 pour cent. Après une décennie de durs efforts, on était revenu à la case départ.

C’est dans ce contexte que le gouvernement de Paul Keating donna à la Reserve Bank son indépendance et la responsabilité de maintenir une inflation faible. La focalisation monomaniaque sur l’inflation semblait sensée dans les circonstances.

Vingt ans plus tard, l’inflation est devenue un souvenir lointain. Malheureusement, le plein emploi est un souvenir encore plus lointain.

Ni les travaillistes ni les libéraux ne veulent entretenir l’espoir pour les centaines de milliers d’Australiens qui demeurent au chômage ou sous-employés. Et aucun des deux ne veut prendre la défense des nombreux sortants de l’école qui vont bientôt les rejoindre.

Un niveau de 5 pour cent de chômage est devenu la nouvelle normalité. Curtis et Chifley seraient effarés.

Maintenant que l’inflation est fermement sous contrôle, il ne devrait pas être trop demander que d’attendre du parti travailliste qu’il s’attelle à nouveau à la politique du plein emploi.

1 commentaire

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Une réponse à “Quand 2 % de chômage était un scandale politique

  1. Un bon rappel historique, mais la corrélation chômage/inflation/taux d’intérêts n’est pas aussi directe…
    En tout état de cause, la France a très bien supporté pendant les 30 glorieuses une forte inflation avec l’échelle mobile des salaires (qui suivait l’inflation, supprimée par la gauche en 1982, si mes souvenirs sont bons), corrélativement elle était en plein emploi et sans dégradation des ressources financières… Alors, qu’est-ce qui a vraiment changé pour que tout cela ne semble plus qu’un lointain souvenir ?… Bé le libre-échange des marchandises et des capitaux… et ça, ça change tout…

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