De l’interprétation du chômage

Beaucoup de polémiques ont la peau dure, concernant le chômage. Mais il est fréquent que le niveau peine tant à échapper à l’anecdote sans nuance qu’aux statistiques désincarnées. Voici la traduction d’un article du New York Times des plus pertinents pour enrichir un débat qui en a manifestement beaucoup besoin. Remarquons que derrière les anecdotes truculentes appert indubitablement le problème de la demande globale, c’est-à-dire du pouvoir d’achat de l’économie pour sa propre production.

Les employeurs américains regorgent de divers postes vacants, de montagnes de billets et d’innombrables candidats très qualifiés. Mais en dépit d’une économie s’améliorant lentement, beaucoup d’entreprises demeurent réticentes à effectivement embaucher faisant languir des candidats pendant des semaines voire des mois avant de prendre une décision.

Si jamais elles en prennent une.

Le nombre d’offres de postes s’est accru à des niveaux inconnus depuis le cœur de la crise financière, mais les vacances demeurent inoccupées beaucoup plus longtemps qu’elles n’en avaient l’habitude − 23 jours ouvrables en moyenne comparé à un minimum de 15 jours à la mi-2009, selon une nouvelle mesure du Département du Travail par les économistes Steven J. Davis, Jason Faberman et John Haltiwanger.

Certains ont attribué l’allongement du processus à une inadéquation entre les qualifications requises des quatre millions d’emplois disponibles et les compétences détenues par 12 millions de chômeurs. C’est probablement vrai pour quelques domaines très spécialisés, comme les infirmières ou les biotechnologies, mais pour une large majorité des positions où les candidats sont nombreux, le plus gros problème semble être une sorte de paralysie à embaucher.

« Il y a la peur que l’économie replonge à nouveau, alors le message que tu as du directeur financier est d’être prudent avant d’embaucher quelqu’un, » dit John Sullivan, un professeur de gestion de l’Université de l’État de San Francisco qui gère une affaire de conseil en ressources humaines. « Il y a cette grande peur de commettre une erreur, de gaspiller de l’argent dans une économie difficile. »

En conséquence, les employeurs amènent de grands nombre de candidats pour un entretien après entretien après entretien. Des données de Glassdoor.com, un site qui collecte des informations auprès de diverses compagnies, montrent que la durée moyenne du processus d’entretien chez des compagnies aussi importantes que Starbucks, General Mills et Southwest Airlines ont environ doublé depuis 2010.

« Une fois qu’ils vous ont appelé après le sixième entretien, il y a une part de vous-même qui veut dire que « J’en ai assez, je n’y retourne pas, » » dit Paul Sullivan, un monteur vidéo enjoué mais exaspéré de Washington. « Mais ensuite vous pensez, hé, peut-être que sept est mon numéro porte-bonheur. Et puis, si je n’y vais pas, ils vont simplement m’éliminer si quelqu’un d’autre arrive parce qu’ils penseront que j’ai un problème d’état d’esprit. »

Comme n’importe quel autre chercheur d’emploi dans le pays, il est passé au travers de sessions d’entretien. Mr Sullivan a été rappelé pour lse huitième et neuvième tours pour des positions dans trois compagnies différentes. Deux de ces compagnies, comme il s’avéra, ne décidèrent finalement d’embaucher personne, dit-il ; à la place, elles « suspendirent » leurs offres en raison de pressions budgétaires.

Chez l’une d’elle, alors qu’il signait le registre des visiteurs pour la sixième fois, le garde de sécurité le gronda.

« Il pensait que je travaillais là et simplement oubliais à chaque fois mon badge de sécurité », dit Mr Sullivan. « Il ne pouvait pas croire que je sois là pour une autre entretien. Je ne le pouvais pas non plus ! Mais ensuite je mis ma face joyeuse, grimpa les escaliers et attendit un autre tour de questions. »

Les retards à l’embauche font partie du cercle vicieux dont l’économie doit encore s’échapper : les Américains au chômage et financièrement tendus sont réticents à dépenser, ce qui refoule la demande, ce qui en retour érode la confiance des employeurs que les ventes s’affermiront et justifieront de s’engager pour une nouvelle embauche. La création d’emploi durant ces deux dernières années a été continue mais trop lente pour réellement entailler la liste des travailleurs au chômage, et le rapport sur l’emploi attendu pour vendredi est anticipé comme médiocre également. Les incertitudes quant à la politique fiscale de Washington n’aide pas non plus les anticipations pour le reste de l’année.

« Si vous offrez une embauche mais n’êtes pas sûr de l’économie, il n’est vraiment pas cher d’attendre un mois ou deux », dit Nicholas Bloom, un professeur d’économie à l’Université de Stanford. Mais au niveau agrégé, ces petits délais, couplés à l’incertitude fiscale, font languir la reprise. « C’est comme dans un de ces films d’horreur, un vendredi noir, le treize du mois, où la récession semble ne jamais mourir. »

Les employeurs peuvent se permettent de faire sauter les candidats à travers autant d’anneaux en partie parce que les travailleurs au chômage le sont depuis des mois voire des années, et les cadres des ressources humaines veulent être sûrs que les compétences des candidats sont à jour, dit Robert Shimer, un professeur d’économie à l’économie de Chicago.

Mais il y a également peu de pression pour embaucher actuellement, aussi longtemps que les candidats sont abondants et que les équipes existantes ont peur de refuser une surcharge de travail créée par un poste vacant. Les employeurs peuvent laisser traîner le processus d’embauche jusqu’à ce qu’ils aient plus confiance dans leurs affaires — ou au moins qu’ils trouvent le candidat ultime.

« Ils traquent le mouton à cinq pattes », dit Roger Ahlfeld, 44 ans, de Framingham dans le Massachusetts, utilisant un terme de l’industrie des ressources humaines pour un candidat impossiblement qualifié.

Étant lui-même un professionnel des RH, Mr Ahlfeld cherche du travail depuis août 2011, et a été frustré d’être la « médaille d’argent » pour une poignée de boulots après six tours d’entretien totalisant entre 10 et 20 heures pour chaque position, en excluant le temps de travail préparatoire et de transport. Pour chacun de ces boulots, toutefois, il n’ y a toujours pas de médaille d’or. Après huit mois, ils demeurent vacants, les compagnies postant une annonce de poste par intermittence, la retirant, et la postant à nouveau.

En plus d’exiger des qualifications très au-delà ce qu’une position donnée requiert traditionnellement, les employeurs placent plus de haies à franchir.

Dans sa traque pour l’emploi durant l’année passée, Mr Sullivan a passé plusieurs test de montage vidéo, qu’il dit avoir surclassé. Mais il a également passé une batterie d’examens psychologiques et de personnalité, un questionnaire d’orthographe et même un test de math (incluant une question qui commençait, autant qu’il puisse s’en souvenir, par « Si John est dans un train voyageant depuis New York à 65 km/h, et Susie est dans un train partant de Boston… »).

Il réussit le test de math avec un résultat de 90 %, dit-il.

« Sœur Callahan serait très fière que je sois capable de me souvenir de problèmes de math que j’ai appris avant mon bac. « Mais pourquoi diable cela avait-il un rapport avec le boulot pour lequel je postulais ? C’était comme sorti tout droit de « Seinfeld. » »

Pour les compagnies elles-mêmes, les parcours du combattant qu’elles ont construit peuvent gaspiller le temps des cadres et les ressources de la boîte. Par ailleurs, il y a un rendement décroissant à s’entretenir avec les candidats de si nombreuses fois ; une récente analyse interne de Google, une compagnie qui a développé une réputation de faire trop d’entretien même lorsque l’économie est bonne, a montré que le nombre optimal d’entretiens pour n’importe quel candidat donné est de quatre. Mais selon les rapports des utilisateurs de Glassdoor.com, le processus d’entretien pour Google s’est accru ces dernières années, à 30 jours au lieu de 21. Google s’est refusé à tout commentaire.

Et pour les postulants, les dépenses s’empilent rapidement.

Mr Sullivan a calculé que les trois positions pour lesquelles il a postulé lui ont coûté 520,36 $ en frais de stationnement, carburant et voyages au Starbucks pendant qu’il attendait pour son entretien. (Il a récemment opté pour des thermos de café, dit-il.) Cela exclue le coût de production et d’envoi de ses travaux vidéos, les frais de nettoyage à sec de ses costumes qu’il enfile pour ses entretiens et les milliers de dollars de frais pour devenir certifié avec les nouveaux programmes d’édition de vidéo.

Les chercheurs d’emploi n’ont plus qu’à espérer que ça finisse par payer à la fin.

Jameson Cherilus, 23 ans, se classe parmi les chanceux. Après être devenu major de promotion de l’Université de Quinnipiac Université dans le Connecticut, il a dépensé des centaines de dollars pour voyager depuis sa maison de Bridgeports pour des entretiens d’embauches à New York. Après six semaines d’entretiens pour un poste de bas niveau au sein de l’administration d’une agence d’artistes, un travail lui fut finalement offert à la mi-décembre.

Il reste seulement un truc.

Plus de deux mois après, dit-il, « Ils ne m’ont toujours pas donné de date pour le premier jour. »

4 Commentaires

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4 réponses à “De l’interprétation du chômage

  1. Pour une fois, bof… ça reste très factuel, sans aucune analyse des raisons qui conduisent à ce genre d’attitude… ça n’a donc pas grand intérêt…

    • Je ne suis pas d’accord. Lorsqu’on donne un chiffre, genre x millions de chômeurs, il y en a pour penser « x millions de feignasses », et pour montrer le nombre de postes vacants à l’appui. Parfois, il faut sortir du chiffrage et reprendre une analyse sociologique, qui mêle chiffres et anecdotes, car elles sont les clés réciproques l’une de l’autre.

      • Bé oui, Jean-Baptiste, mais à ce moment-là, il faut appeler l’article : « Les chômeurs ne sont pas tous des feignasses » (ce dont je n’ai absolument pas besoin d’être convaincu), mais pas « De l’interprétation du chômage » qui tendrait à faire penser qu’on va avoir des explications sur les causes ou sur une nouvelle vision de celui-ci…

  2. Le chômage a un impact plus important aux USA que chez nous. C’est une des priorités de la FED, alors que chez nous la BCE est tenue de seulement réguler l’inflation autour des 2%. Si la volonté de lutter contre le chômage aux US s’affaiblit, si ton article illustre et reflète bien ce phénomène, c’est qu’un glissement sociologique important est en train de se produire.
    Ensuite, comme le dit Toto, pourquoi? Est-ce que les américains commencent à prendre conscience qu’ils ne sont plus les maîtres du monde incontestés ayant comme mission de civiliser le reste de la planète à leur image? Est-ce le signe d’une perte de confiance en leurs valeurs, une image du déclin du rêve américain? Est-ce une fin de cycle technique du point de vue de la conduite de l’économie (la fin des QE du fait de leur impact décroissant et l’absence d’alternative disponible, au moins intellectuellement)?

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