L’économie est florissante pour ceux qui sont en position d’en profiter

L’un des principaux points de désaccords entre les libéraux de toutes sortes d’une part et les keynésiens de tous horizons d’autres part. Les premiers sont séduits et adhèrent massivement à la loi de Say, les seconds la dénoncent comme l’illusion à l’origine des dépressions économiques. Petit rappel.

La loi de Say, aussi appelée loi des débouchées, stipule quelque chose de très précis concernant la monnaie :

On ne devrait pas dire : La vente ne va pas, parce que l’argent est rare, mais parce que les autres produits le sont. Il y a toujours assez d’argent pour servir à la circulation et à l’échange réciproque des autres valeurs, lorsque ces valeurs existent réellement.

SAY Jean-Baptiste, Traité d’économie politique, Calmann-Lévy, 1803, 572 p., liv. 1, ch. 15

Autrement dit, il n’y a jamais de problèmes monétaires. Si vous comprenez le troc, vous comprenez la monnaie. Cette loi est résumée par la formule « la monnaie est un voile », c’est-à-dire quelque chose sans épaisseur et passif qu’il faut enlever pour découvrir tout ce qui se passe. Son argumentation est élaborée de la manière suivante : Lorsque la monnaie (l’or chez Say le métalliste) vient à manquer, les prix baissent pour que l’économie puisse fonctionner, et les gens se mettent à acheter les productions et services et la production est repartie. Un scénario idyllique.

Keynes et la plupart des keynésiens croient difficilement à ce scénario favorable. La raison en est donné par Keynes à travers le fameux paradoxe de l’épargne (paradox of thrift), l’une des plus célèbres généralisations fallacieuses : Si, pour une raison quelconque, les acteurs économiques souhaitent épargner tous ensemble, alors ils diminuent tous leur consommation, en espérant épargner la différence sur leur revenu. Mais la consommation de l’un est le revenu de l’autre, de sorte qu’ils baissent les revenus de tous. Alors, personne n’obtient la différence espérée entre sa consommation et son revenu. Les stratégies individuelles échouent ainsi à stimuler la production. Il y a alors un équilibre de sous-emploi : un marché n’évoluant pas ou très lentement, avec du chômage et d’autres capacités de production inutilisées.

Pour départager les deux thèses, il faut savoir si l’on est en mesure de profiter ou non de l’état de l’économie, si on la subit ou si on en profite. Par exemple, un employé à bas coût vivant des fin de mois difficiles ne peut pas acheter tout ce qu’il souhaiterait pour compenser les méventes et la baisse des prix. Il ne peut qu’encore plus difficilement acquérir de quoi fonder sa propre activité, ou investir de quelque manière que ce soit. À l’inverse, un ménage aisé peut estimer que le temps est venu d’acheter une résidence secondaire, de réorienter tel ou tel investissement dont il n’a pas besoin dans l’immédiat, etc. Au contraire, le précaire ne fera le plus souvent que subir sa baisse de salaire, sans recours, avec au mieux les prix qui s’alignent à la baisse.

Il existe en fait tout un maquis de causes d’inflation ou de déflation diverses et variées, et tous les cas de figures sont a priori possibles. Les dépressions économiques nous montrent clairement de quel côté la vérité penche. La société américaine est très inégalitaire. Voici les dernières nouvelles des capacités des uns et des autres à louvoyer à travers une économie en crise (pas pour tout le monde) :

« Au cas où vous l’auriez manqué, les États-Unis sont une société sauvagement inégale, et ça empire à chaque heure.

Pas la moindre surprise, mais certaines données peuvent vous écarquiller les yeux néanmoins. Laissez-moi vous présenter David Cay Johnston et quelques unes de ses analyses.

Les revenus ont cru entre 2009 et 2011. Formidable. Mais 149 % de cette croissance est allée au dix premiers pourcents des salariés. Oui. Plus que toute la hausse est allée à une petite minorité. Vous le saviez n’est-ce pas ?
Comment ? Parce que les revenus des autres ont en fait baissé.
Selon les données du Service interne des Revenus (IRS, fisc américain) ils vous faut un revenu supérieur à 110 651 $ pour faire partie des dix pour cent privilégiés. 366 623 $ et vous êtes dans le un pour cent le plus élevé.
Et ça vaut le coup de faire partie de ce un pour cent le plus riche : 81 % de tout revenu supplémentaire gagné depuis 2009 est allé à ce groupe chanceux.
C’est encore mieux si vous vous faufilez jusqu’au sommet du sommet. Le pour cent le plus riche du pour cent le plus riche — suivez-moi bien — est parvenu à s’en aller avec 39 % de toute la hausse des revenues à l’échelle de la nation.
Ce sont 15 837 ménages, si vous comptez. Parmi 158 400 000 ménages.

Là Johnston devient cruel :

Si vous êtes dans les 90 % du bas votre revenu brut moyen corrigé — AGI pour les fondus de fiscalité américaine — était de 30 437 $. Ça va dans la mauvaise direction, et c’est au plus faible, une fois corrigé de l’inflation, depuis 1966. Relisez-le. Maintenant pleurez.
Pour le mettre en contexte : en laissant l’inflation l’AGI des 90 % les plus fiables des contribuables américains s’est accru de précisément 59 $ depuis 1966. 59 *. Maintenant pleurez à nouveau.
Pour le remettre encore plus en contexte : la hausse de l’AGI moyen des 10 % les plus élevés s’accrut de 138 793 $, ou 84 %, pendant la même période. Dois-je le dire encore ? Pleurez !

Un dernier truc : Si nous représentons ces 59 $ supplémentaires que la majorité est parvenue à arracher comme une ligne d’un pouce, le gain reçu par les chanceux 10 % est une ligne de 163 pieds. Et la ligne des encore plus chanceux 1 % ? Eh bien, elle continue encore et encore. Pendant environ encore cinq miles entiers.

Bon assez pleuré.

Clairement quelque chose cloche dans le pays des opportunités.

Les dés sont pipés.

Est-ce un problème ?

Vous l’auriez parié. »

Pour ceux qui veulent en savoir plus et qui sont un peu anglophone, voici une excellente vidéo sur les inégalités, réelles, idealisées et perçues aux États-Unis qui vaut le petit détour.

5 Commentaires

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5 réponses à “L’économie est florissante pour ceux qui sont en position d’en profiter

  1. Bonjour Cher JBB

    Merci pour ces infos aussi banales que consternantes !
    Une chose m’épouvante, c’est que la « femme la’ plus puissante du monde »… notre chère Angela… soit le meilleur soutien du « Partenariat Transatlantique » que l’UE achève de négocier. Il s’agit d’un véritable « cheval de Troie » pour finir d’importer en Europe les méthodes les plus brutales et les plus efficaces pour creuser les inégalités, et intensifier la… « production de travailleurs pauvres », si j’ose dire !

    La démolition de notre modèle social, la transformation des Etats membres de l’UE en « zones de libre prédation »… sont en cours. (Cf. le dépeçage de la partie rentable des services publics, pas seulement en Grèce, d’ailleurs !) N’est-il pas étonnant que le dernier contestataire en date de ce cauchemar qu’est devenue l’UE de Lisbonne soit… l’église orthodoxe de Chypre ?!

    Le coup de boutoir le plus récent contre nos protections sociales vient de cet abominable accord minoritaire, « l’ANI du Medef » qui, en marginalisant le Code du Travail, rendra plus inextricable encore, la jungle judiciaire actuelle !
    Pour achever de « flexibiliser les gens »… de « détruire les rigidités »… viendra le « Partenariat Transatlantique », avec son « idéal »… en matière de partage de la valeur ajoutée entre les les actionnaires et les salariés: le rétablissement de l’esclavage !

    Je lis que la base du PS serait en train de se révolter contre ces accords « Tout benef pour le Medef »… Il serait temps !
    Car après, pour se prémunir contre l’évolution effrayante que décrit cet article, il ne restera plus que les troubles sociaux dans la rue et dans les usines, avec leurs conséquences habituelles: autoritarisme et criminalisation des luttes sociales ou de la pauvreté !

    L’espérance de vie est en train de baisser en Grèce et au Portugal: l’UE de Lisbonne fait « aussi bien »… (dans l’horreur), que les dictatures ou les guerres civiles ! N’est-il pas « bête et méchant » de laisser comme seule issue pour les pays déficitaires, de « choisir »… la baisse de l’espérance de vie de leur population ? (du moins, de sa partie la plus défavorisée).

    Sur cette question de la férocité des ajustements imposés aux pays du sud, je note qu’une citoyenne allemande, (surement… Citoyenne du Monde, aussi !) a porté plainte contre les dirigeants européens, au motif de crime contre l’humanité en Grèce ! (Plainte fondée sur l’article 7 du « Statut de Rome », alias « Roman Statute » en anglais).
    La bonne nouvelle… c’est que la Cour Pénale Internationale, régie par ce statut, n’a pas considéré cette plainte comme irrecevable !

    RZ

    PS il me semble que les 10% des 1% les plus riches de 158 millions de ménages US, cela fait 158 000 et non pas 15 800 ?

    • Merci pour ton commentaire. Pour ton PS, il y a une erreur chez Radford que j’avais partiellement corrigé : « The top ten percent of the top ten percent – bear with me here – ». Or, David Cay Johnston corrige encore, avec ton PS, et j’ai donc rectifié mon billet avec : « Le pour cent le plus riche du pour cent le plus riche » c’est-à-dire 1 / 100 de 1 / 100 soit bien 1 / 10 000, le ratio de ménages cité par Radford. Le plus drôle est que ce dernier écrit « — suivez-moi bien — », et bien, heureusement qu’il y a Johnston pour bien suivre ;).

  2. Samedi 6 avril 2013 :

    Olli Rehn, commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, a déclaré samedi que le modèle de sauvetage de Chypre était « exceptionnel », mais que les grands déposants des banques européennes pourraient souffrir si une banque venait à faire faillite.

    « Chypre constituait un cas particulier (…) mais la directive bancaire à venir prévoit que la responsabilité d’un investisseur et d’un déposant s’exercera dans le cas d’une restructuration bancaire ou d’une mise en sommeil », a-t-il dit dans une interview accordée à la télévision finlandaise YLE.

    Une directive sur la sécurité bancaire est en cours d’élaboration à la Commission européenne. Elle prévoit d’introduire dans les législations nationales la question de la responsabilité des investisseurs.

    « Mais la hiérarchie est très claire : d’abord les actionnaires, ensuite éventuellement les investissements et les dépôts non garantis. Cependant, la limite des 100.000 euros (de garantie) est sacrée : les dépôts inférieurs à cette somme seront toujours garantis », a ajouté Olli Rehn.

    http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/finance-marches/actu/reuters-00512207-rehn-ue-les-gros-comptes-bancaires-pourraient-etre-touches-555759.php

    Les banques européennes ont dans leurs livres 922 milliards d’euros de créances irrécouvrables.

    Par exemple, les banques italiennes ont 125 milliards d’euros de créances irrécouvrables.

    Dans cette situation de faillites bancaires généralisées, il ne reste plus que l’Etat pour sauver tout le système. Mais comment un Etat surendetté peut-il agir concrètement ?

    Un Etat surendetté peut :
    – Lever des impôts supplémentaires
    – Ou alors voler les dépôts des épargnants supérieurs à 100 000 euros
    – Ou alors demander à la BCE de lancer ses rotatives à plein régime (la demande devra se faire très discrètement !) : c’est la planche à billets
    – Ou alors se déclarer en défaut de paiement
    – Ou alors déclarer la guerre à un pays étranger pour lui voler ses ressources.

    La solution à la mode, c’est la solution chypriote : l’Etat surendetté vole les dépôts des épargnants supérieurs à 100 000 euros.

    Ce que Olli Rehn annonce aujourd’hui, c’est la généralisation du modèle chypriote partout en Europe.

    Le président de l’Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem l’avait déjà annoncé il y a quelques jours.

    Olli Rehn et la Commission Européenne viennent de le confirmer aujourd’hui.

  3. Otho

    Cela fait des dizaines d’années que nous sommes obligé de rester sans rien faire. Mais avant de s’attaquer à dilapider l’Europe de ses richesses, n’avaient-ils pas faire leurs essais sur l’Amérique Latine ?

    http://effondrements.wordpress.com

    • Si. Cf la théorie du choc de Naomie Klein, par exemple. Mais on l’avait déjà essayé encore avant sur nous-mêmes. En fait, la cupidité suicidaire semble aussi vieille que l’humanité.

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