On prend les mêmes et on recommence

Un très bon article de L. Randall Wray sur les diverses manipulations de marchés par les financiers fut publié sur son blog il y a quelques semaines. Il regorge d’hyperliens très pertinents. J’en fournis ici un petit aperçu en français.

Le New York Times nous informe que Goldman Sachs (encore elle) a trouvé un superbe moyen de se donner un avantage lors de ses spéculations sur l’aluminium, au frais des autres. Elle a tout simplement racheté Metro International Trade Services, une très grosse entreprise d’entrepôt d’aluminium basée à Detroit. La plus grosse au monde puisque plus d’un quart de l’aluminium stocké l’est dans ses entrepôts. Pratique pour savoir quel sera le cours du métal. Mais il y a plus. Nous sommes chez Goldman Sachs tout de même. GS se débrouille en effet pour faire payer les détenteurs d’aluminium stocké chez elle en contournant les quelques réglementations existantes : pour éviter une thésaurisation du métal faisant pression à la hausse sur les cours, il y a une limite légale de temps pendant laquelle le métal peut être stocké, après il doit sortir de l’entrepôt. GS, pas contrariée, organise donc un bonneteau géant d’aluminium entre ses divers entrepôts. Comme ça tout est légal. Même si le métal qui sort ainsi ne rentre pas sur le marché mais dans un autre de ses entrepôts. Pour convaincre les détenteurs récalcitrants d’aluminium de la nécessité de garder leur aluminium chez elle, GS prétexte d’une administration particulièrement peu fiable, avec des stocks perdus momentanément, de la paperasserie qui manquerait, etc. Malgré l’investissement de GS, l’administration de Metro connait ainsi une grosse chute de qualité. Tellement étrange. Résultat : « Avant que Goldman n’achète Metro International trois ans plus tôt, les clients de l’entrepôt étaient habitués à attendre six semaines en moyenne pour que leurs achats soient localisés, récupérés par les charriots élévateurs et transportés jusqu’aux usines. Mais maintenant que Goldman détient la compagnie, l’attente est multipliée par plus de dix — à plus de 16 mois selon les registres de l’industrie. »

Mieux encore pour GS : pendant ce temps-là, les détenteurs de cet aluminium qui joue au flipper entre les entrepôts continuent de payer le « service ». Je vous rassure tout de suite, GS est parvenue à ce que la qualité de cette administration-là demeure excellente. Depuis 2010, le surcoût du prix comptant de l’aluminium a doublé. Certaines entreprises fortement consommatrices d’aluminium, comme Coca-Cola pour ses canettes, ont dû créer des filières parallèles plus ou moins efficaces d’approvisionnement directement depuis les producteurs d’aluminium. Mais ils réduisent ainsi leur délai d’attente, peu ou pas du tout le prix mondial…

Petite pépite pour finir cet article du New York Times : des autorités de « régulation » des « services » financiers, la SEC et la Fed, ont accepté que GS avec ses comparses Blackrock et JPMorgan Chase contrôlent la bagatelle de 80 % du marché du cuivre. En effet, les investissements par des banques dans des secteurs non-financiers sont soumis à autorisation, en théorie. Le plan des trois « banques » consistent notamment à stocker du cuivre dans les entrepôts de… Metro International. La régulation serait-elle une passoire ? Oh non, quand même, ils n’oseraient pas. La Fed a même froncé les sourcils : « un tel arrangement ne serait approuvé que s’il ne pose aucun risque au système financier » et que les avantages ainsi acquis ne truquent pas le marché, comme de bon aloi. Justement, le plus vieux trucage de financier consiste à profiter de la connaissance avant tout le monde d’une information qui influencera les cours, technique connue sou le nom de « délit d’initié », le premier substantif disant bien son illégalité. Wray souligne à juste titre que la Fed s’inquiète là visiblement plus de la possibilité que la rapacité des banques puissent se retourner contre elles, en étant trop collectivement exposées aux mêmes risques, aux mêmes fragilités, plutôt que du tort causé à tout le monde. Comme si on autorisait les violeurs à conditions qu’ils portent des protections contre des réactions violentes inattendues de leurs victimes… Sur ce dernier point, je renvoie mon lecteur à mes deux billets sur la bulle de 2008 sur les matières premières. C’était alors la bulle sur els amtières premières qui avait éclaté la bulle des subprimes. Pauvres méga-banques, tondre les autres est plus subtil et dangereux que l’alchimie…

Je m’arrête là. Ceux qui le souhaitent peuvent, bien sûr, se plonger dans les hyperliens de cet article et dans beaucoup d’autres encore derrière (le vertige du cyberespace…) pour obtenir plus de détails sur la financiarisation et sa nocivité. Un dernier commentaire, pour conclure ce billet de retour. J’ai lu de John Kenneth Galbraith The Great Crash : 1929, où il y a un chapitre entier consacré à Goldman Sachs, tard venue dans la spéculation, mais déjà redoutable. Au lieu de bêtement investir directement dans ces stocks d’actions de ses propres billes pour manipuler les cours, elle montait des firmes aux capitaux par actions se détenant en pyramide et chargés d’investir dans lesdites actions. Un montage qui lui permettait simultanément de contrôler toutes ces entreprises pour une somme de départ dérisoire, donc de savoir où iront les cours, de faire varier les cours par l’argent des autres, c’est nettement moins risqué, et d’empocher des commissions sur chaque émission de capital de ces entreprises… Galbraith publie en 1954, et GS n’est alors plus grand chose. Mais il avait senti l’obligation de dédier un chapitre particulier à GS pour son talent à spéculer, pour ses « hauts faits » passés. De même aujourd’hui, les frères Hunt font pâles figures face au professionnalisme de prédation financière de GS. On prend les mêmes et on recommence.

Si on suit cette logique, nous ne sortirons de ce marasme qu’avec des Roosevelt et des de Gaulle. (C’est aussi la conclusion de Marie-France Garaud dans La fête des fous, par exemple) Mais, pour l’instant, où sont-ils passés ?

J’espère que vous êtes aussi contents que moi de nous retrouver. Bonne rentrée à tous.

1 commentaire

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Une réponse à “On prend les mêmes et on recommence

  1. Larry Summers ne prenant même plus la peine de penser à part lui, mais disant ouvertement, lorsqu’il doit prendre une décision politique : « Qu’en penserait Goldman Sachs ? »

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