Modéliser ? (avec Wynne Godley)

J’ai récemment achevé la lecture de Monetary Economics — An Integrated Apporach to Credit, Money, Income, Production and Wealth, seconde édition chez Palgrave MacMillan, par Wynne Godley, connu chez les néochartalistes surtout pour la relation des soldes sectoriels (une des points les plus décisifs de notre argumentaire en faveur des déficits publics), et par Marc Lavoie, que j’avais eu l’occasion de qualifier de quasi-néochartaliste. J’ai hésité à en faire un billet, mais finalement, cet article du New York Times, via L. R. Wray, m’a décidé à vous partager les réflexions que ce copieux livre très technique m’a fournies. Après tout, si le très généraliste New York Times en parle, pourquoi pas mon blog nettement plus spécialisé.

Commençons par la question de la pertinence de la modélisation en économie, et par là de ce qui m’amène à vous en parler, moi qui d’habitude n’en parle que pour la rabrouer. En essayant de donner une image qui ne soit pas trop grossière, il y a fondamentalement deux approches de la connaissance, qu’on retrouve en sciences et en particulier en économie. Ces deux approches se clivent selon les oppositions suivantes : L’une est inductive et l’autre déductive. L’une est empirique et l’autre théorique. On pourrait décliner encore longtemps le clivage avec beaucoup d’autres binômes se recoupant plus ou moins parfaitement, mais la ligne de séparation est essentiellement la suivante : d’un côté on part du réel pour venir à l’idée qu’il exprime, de l’autre on part de l’idée qu’on cherche ensuite à faire valider par le réel. A priori les deux approches sont bonnes. Pourtant elles divergent radicalement quant à leurs forces et faiblesses.

L’approche empiriste est nettement supérieure pour découvrir comment le réel fonctionne. Elle s’y immerge et s’en imprègne ; le refléter lui est facile. Au contraire, l’approche hypothético-déductive, passé un certain seuil de complexité de l’objet étudié (et l’économie, que ce soit l’individu humain ou la macroéconomie, est redoutablement complexe), cette approche dérive facilement au jeu de fléchettes à l’aveugle. On invente une théorie qui parait séduisante, dans son ciel des idées, puis on espère qu’il survienne qu’elle soit en accord avec les résultats que donne le réel. Non seulement ces résultats sont souvent en contradiction, mais en plus, même lorsqu’ils semblent confirmer la théorie, il arrive souvent que ce soit pour d’autres raisons, et que, sans prévenir, le réel prenne soudainement un autre chemin que celui prédit par la théorie. C’est en extrêmement résumé la position défendue par Keynes dans son Essay on Probability. C’est cette position qu’adopte les néochartalistes en général, et mon livre en particulier (publié d’ici deux semaines), et elle consiste à s’appuyer sur les certitudes qu’offre le réel, puis à en suivre à partir de là toutes les conséquences, de manière bien chaînée, c’est-à-dire avec des vérifications empiriques régulières. La position inverse, c’est-à-dire de théoriser comme ça vous plait, puis d’obtenir quelques confirmations empirique a posteriori, quand même, est la position libérale traditionnelle, qu’on retrouve (entre autres variantes) chez Friedman dans son Essay on Positive Economics. La plus célèbre application de cette méthode par Friedman est sa « démonstration » de la relation fixe entre la quantité de monnaie banque centrale et le volume de crédit : Friedman cherche à défendre le marché libre et croit trouver une faille du keynésianisme dans cette relation, il la postule et la « démontre » moyennant des « délais longs et variables », et tout en précisant à quel point il n’a presque aucune idée de comment la relation entre les deux s’effectue (citation pages 213-214 de mon livre). Enfin, une fois que les politiques monétaristes seront officiellement tentées, elles échoueront à se comporter comme le prédisait Friedman, au point que l’avis est aujourd’hui qu’il n’y a pas de rapport entre les deux masses monétaires même à long terme ! (page 209 du livre)

Apparemment, donc, le débat est tranché, en faveur des empiristes contre les théoriciens. Et tous ceux qui pensent comme moi que la pensée économique est malade de sa manie de la modélisation qui l’égare dans de féériques modélisations dont on espère vaguement qu’elles auront un rapport utile avec la réalité (cf Schumpeter éreintant Ricardo, page 142), à l’instar du vaste public, à la fois écœurés par la docte incompétence des économistes dominants et tiraillés par le besoin d’avoir une boussole dans la jungle économique, choisissent résolument l’empirisme et rejettent les modélisations comme une sorte de nid à idéologues.

J’aurais aimé que les choses soient aussi simples.

En vérité, les deux approches ne peuvent pas être absolument opposées l’une à l’autre. Il suffit d’imaginer un « empirisme absolu » pour se rendre compte de son absurdité. En cet extrême, il est interdit de déduire la moindre projection de ce que sera le futur, car cela présuppose un fonctionnement logique, un modèle dont on ne sait s’il est observé ou s’il partage seulement son apparence avec le fonctionnement réel, ni donner la moindre idée de toutes les observations accumulées, car c’est déjà une modélisation, c’est déjà un choix théorique, bien qu’il n’en ait été tirée aucune conséquence encore. Même poursuivre les observations est interdit, car choisir de poursuivre dans telle voie plutôt que dans telle autre procède d’une projection de ce qui pourrait être intéressant au dépend de ce qui ne le serait pas, donc d’une modélisation encore, d’une théorie même embryonnaire. Bref, un empirisme absolutiste finirait tout simplement par paralyser la pensée.
Faut-il en conclure que même le plus acharné des empiristes peut être victime de l’illusion théorique ? Hélas oui. L’un des pères de la science moderne, Isaac Newton, professait que ses constructions intellectuelles avaient l’immense mérite d’être inférées du réel, d’être simplement induites par l’observation rigoureuse. Pourtant, sa théorie s’est révélée très « fantaisiste » à mesure que se sont accumulées les observations dans l’infiniment petit (ce qui a donné la physique quantique) et dans l’infiniment grand (ce qui a donné la relativité générale).
Faut-il renvoyer dos-à-dos les deux approches ? Non. Aujourd’hui encore, la physique newtonienne « dépassée » est très suffisante pour énormément d’applications pratiques, et les observations qui ont amené à sa formulation peuvent toujours être répétées avec succès. Au contraire, des théories extrêmement abstraites en économie ne cessent de revenir hanter la profession et la société, avec toujours les mêmes échecs. Comme la théorie quantitative de la monnaie, accommodée à la sauce Friedman ci-dessus, qui poussent les économies vers la dépression.

Plutôt ouvert d’esprit, et malgré mes réticences initiales, j’ai donc lu un ouvrage entier de modélisation (500 pages, quand même), en me disant que Godley m’offrirait de m’exercer à cette pratique si répandue chez les économistes, tout en m’offrant son intelligence supérieure. Leur livre refermé, voici mes conclusions : Malgré toute leur bonne volonté, le travail de modélisation prend rapidement une allure exponentielle. À chaque fois, ils sont donc amenés à simplifier, aux dépends du réalisme. C’est à ce tournant que les attendent les idéologues façon Friedman : pourquoi choisir leurs approximations plutôt que les leurs ? Justement, le modèle était supposé trancher la question ; ça tombe mal. Un exemple concret : Dans le modèle de Godley et Lavoie (G&L) n°2 (Model PC), le fonctionnement du modèle contredit le paradoxe de l’épargne keynésien (p. 117), tandis que le fonctionnement du modèle n° 5 (G&L modèle BMW) au contraire se comporte conformément au paradoxe de l’épargne. Pourquoi ? Parce que dans le modèle n° 5, il y a un secteur bancaire, mais pas de secteur gouvernemental, tandis que dans le modèle n° 2, il y a un secteur gouvernemental, mais pas de secteur bancaire. Justement, ce que Keynes disait, et que je démontre dans le livre, c’est que le crédit privé est incapable de stabiliser seul les fluctuations économiques, par exemple pour satisfaire un besoin collectif d’épargne, et que seul le déficit public peut y parvenir. C’est un cas flagrant où il valait mieux partir du réel, plutôt que d’émettre des modèles à hypothèses toujours critiquables. Or, de nombreuses autres hypothèses, mêmes beaucoup moins flagrantes, peuvent faire basculer les résultats. En fait, devenir réaliste devient si vite si complexe que ce n’est qu’à partir du modèle n°8 (G&L INSOUT) que les choses deviennent « sérieuses », et c’est justement à partir de lui que les deux co-auteurs cessent d’expliquer chacune de leurs équations parce qu’elles deviennent trop nombreuses (plus d’une centaine). Même ainsi, cela n’empêche pas la présence d’hypothèses très irréalistes, parfois résorbées très tardivement, comme les changes flottants qui n’apparaissent qu’à la fin du dernier modèle de commerce international, jusque là fondé sur… l’étalon-or. Dès lors, le lecteur ressort frustré par l’aventure, bien qu’il en ait été prévenu par l’ouvrage dès l’introduction.

Allez, deux petites citations pour finir :

Pourquoi un modèle importe ? Il détaille explicitement la pensée de l’économiste, dit le docteur Bezemer. Les autres économistes peuvent l’utiliser. Ils ne peuvent aussi facilement cloner l’intuition. […]
Le docteur Lavoie dit qu’un des modèles dont il a aidé le développement parvient à tracer le cours d’une crise. Il incorpore des compagnies qui font défaut sur leurs prêts, ce qui érode les profits bancaires et leur cause des hausses sur les taux d’intérêt : « Au moins, nous regardions dans la bonne direction. »

Extrait de l’article du New York Times ci-dessus.

Le mépris affiché avec lequel les théoriciens de haute volée, et les adversaires du libéralisme, traitaient ce groupe n’est donc pas justifié. Prenons, par exemple Yves Guyot (1843-1928), qu’un brillant théoricien a un jour appelé « ce pauvre Guyot » [en fr.]. Il avait peut-être raison si son point de référence implicite était, disons, Pareto. Mais j’ajouterai que si j’avais été un homme d’affaires ou un homme politique, j’aurais préféré demander à Guyot — qui avait un don de divination en matière d’économie appliquée — plutôt qu’à Pareto son avis sur les perspectives de l’emploi, ou sur l’évolution du prix des métaux dans les six mois. Nous sommes tous susceptibles de mériter l’épithète méprisante ce pauvre lorsqu’on nous force à nous mesurer avec une tâche qui n’est pas à notre mesure.

Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 131

Effectivement, il serait préférable que, s’il advenait que je me hisse à la perspicacité de Guyot, ce savoir ne se perde pas aussitôt qu’il sortirait de mon esprit. Pour le reste, je crois que je resterai encore longtemps un indécrottable empiriste. À suivre…

2 Commentaires

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2 réponses à “Modéliser ? (avec Wynne Godley)

  1. Très bonne critique de la modélisation :
    http://rwer.wordpress.com/2013/10/17/how-to-lie-with-statistics-and-econometrics/

    « Cacher les problèmes peut devenir un objectif majeur de la construction de modèles. »

  2. Pingback: Ils approchent de la solution | Frapper monnaie

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