Entre Shutdown et Chypre mondiaux

Deux faces d’une même médaille seront étudiées pour ce billet. D’une part le « shutdown » (l’arrêt) qui a sévi jusqu’à ce mercredi 16 octobre aux États-Unis. D’autre part la proposition du Fonds Monétaire International de taxer le capital des épargnants, notamment de 10 % le capital de tous ceux de la zone euro, chose aisée si elle est opérée « avant que l’évasion ne soit possible et qu’on croit que ce ne sera jamais répétée ». De quoi réveiller des traumatismes mal apaisés depuis l’épisode chypriote, au moins pour toute la zone euro qui est donnée comme exemple dans le rapport (page 49 du rapport, 59 du PDF). Si vous rajoutez à cela que l’arrêt n’est qu’une variante de l’austérité, et que ce problème de l’austérité se pose à tout le monde, depuis les États-Unis jusqu’au Japon, alors vous avez de quoi faire bouillonner toute la blogosphère et jusqu’aux médias principaux (comme cet article du Figaro avec une photo de Christine Lagarde sereine et rayonnante, en toute sobriété bien sûr, mais aussi, bien mieux, cet article du Parisien superbement illustré avec une photographie mémorable de Christine Lagarde), et ce jusqu’à mes amis proches. Donc, débrouillons un peu tout cela, ça nous évitera d’avoir le même air que Christine Lagarde dans la photo immédiatement sus-mentionnée.

Commençons par l’arrêt du gouvernement fédéral des États-Unis. Réglé sur un régime très ralenti, le gouvernement fédéral accomplissait une absurdité que nous ne dénoncerons probablement jamais assez : il n’a pas financé pour éviter de ne pas financer. L’erreur fondamentale de raisonnement se nomme généralisation fallacieuse et consiste en la chose suivante : Croire qu’il suffit de répéter un comportement individuel par chacun des membres d’un groupe pour obtenir le même effet à l’échelle globale, quoique démultiplié par le nombre de membres.
Par exemple, si chacun travaille deux fois plus, la richesse produite par tous double aussi. Sauf que ce type de raisonnement ignore les interactions entre individus, or ces interactions sont parfois déterminantes. Le plus fameux est le paradoxe de l’épargne dont l’austérité est une variante (consistant à forcer tout le monde à épargner plus) : Si, moi seul, je consomme moins de mon revenu, alors mon épargne s’accroit. Mais si nous dépensons tous moins de nos revenus, comme pour chacun nos dépenses de consommation sont les revenus des autres, les revenus de tous baissent aussi ; comme l’épargne n’est que le revenu moins les dépenses, la baisse du revenu compense la baisse de la consommation et l’épargne est nettement moindre qu’espérée. Nous pouvons constater un phénomène très similaire lorsque l’austérité budgétaire essaye de diminuer le déficit public ; on a observé que des pays comme la Grèce, tout en connaissant une récession terrible, ne parvenait même pas à diminuer le déficit public et à dévier leur perspective d’endettement public.
Ça ne doit pas surprendre, le budget du gouvernement central est par sa nature beaucoup plus proche d’un budget global obéissant aux lois macro-économiques donc aux généralisations fallacieuses, qu’un budget de bon père de famille auquel on le compare si volontiers, qui lui peut se permettre de supposer que l’ensemble de l’économie ne changera pas sensiblement de comportement par sa seule action. Ces quelques jours de pénurie de financement fédéral américain sont un avatar de ce phénomène, comme l’illustre par exemple cet échange entre Cédric Decœur et Jacques Sapir :

— Il y a des doutes sur la croissance américaine pour cause de shutdown, s’il y a des doutes sur les comptes des entreprises américaines, si nos entreprises françaises sont confrontées à une croissance qui a du mal à repartir, comme c’est le cas, de ce que nous dit la Banque de France ce matin, Jacques… euh [Il joint ses mains comme pour prier] … On va pouvoir décorréler en permanence la micro et la micro ? [Ses mains sont maintenant écartées comme sur une cène. Il est comme figé.]
— Bah, non. Et il y a une bonne raison à cela. Regardez les encours de crédits dans la zone euro, en particulier en France, en Italie, en Espagne, etc. Ce n’est pas tellement la question des taux. C’est qu’il y a aujourd’hui moins de crédits en particulier en Italie et en Espagne qu’il n’y en avait même au pire de la crise, au début de 2009. Et ça c’est extrêmement inquiétant.

L’économie n’est pas une inépuisable réserve de dynamisme : si on lui sabre les déficits qui l’alimentent, son activité périclite, c’est en définitive aussi simple que ça. Il ne sert à rien de percevoir l’État comme un ménage parmi d’autre. Tout le monde ne peut pas se désendetter en même temps, surtout dans un système à banque centrale, c’est-à-dire où la monnaie est créée par endettement.

Ça n’a pas totalement échappé au FMI qui intitule ainsi la partie de son rapport où figure sa sulfureuse suggestion : 2. Taxer pour sortir — ou rentrer dans — des ennuis (« 2. Taxing Our Way out of—or into?— Trouble »). D’où leur idée de réduire l’endettement public autrement, par une taxe sur le capital, puisque les revenus sont trop fragiles pour le supporter.
Sauf que ça ne peut pas fonctionner non plus. En effet, dans les systèmes monétaires à banque centrale, cette dernière ne crée l’indispensable devise — par monopole légal et ex nihilo — qu’en échange d’une dette lui rapportant plus ou moins d’intérêt. Autrement dit, il n’y aura jamais assez de devises pour apurer tout l’endettement accumulé avec elle. Ne serait-ce qu’en raison des intérêts. Techniquement, essayer d’apurer l’endettement collectif, c’est tendre vers la proposition suivante : rembourser tout le capital exprimé en ladite devise au néant d’où sont sorties ces devises.

La seule solution consiste, pour reprendre les mots de Milton Friedman à propos du précédent cadre monétaire, à sortir de la mythologie actuelle, de cesser d’en être imbu en imposant à l’État le choix de l’austérité, par le vote comme par les mauvais conseils d’économistes plus idéologues que chercheurs.

9 Commentaires

Classé dans En vrac

9 réponses à “Entre Shutdown et Chypre mondiaux

  1. Un bon article, encore une fois…

    Au « paradoxe de l’épargnant », il faut rajouter tout également le problème de la fuite du multiplicateur keynésien en économie ouverte… qui fait tout également que dans l’état actuel des déséquilibres économiques mondiaux, plus on consomme et plus on s’appauvrit et/ou on s’endette (et plus on crée de chômage)… C’est surtout ce dernier problème qu’il faudrait traiter, si on veut un jour sortir du piège insoluble, où ni la rigueur, ni la relance ne peuvent rien régler…

    Par ailleurs, je pense que s’il y a une chose qui peut conduire à ce qu’on fasse monter à l’échafaud nos politiques, c’est bien la mesure d’une taxation sur l’épargne… rien que d’y penser personnellement, j’enrage et je ne pense pas être le seul dans ce cas.

    • C’est assez vrai mais inexact. En fait, le déficit public relance bien l’économie nationale, ainsi que les pays étrangers désirant y exporter. Il est évident que, plus le pays est petit comparés à ses exportateurs étrangers, plus son déficit public doit être énorme pour financer tout le monde, il est plus facile pour les États-Unis de financer la Chine ou le Japon que pour la France (surtout avec l’euro). Toutefois, la chose pose un autre problème : elle tend à faire du pays importateur un rentier. Historiquement, malheur aux rentiers : la réalité de la richesse commence par leur filer entre les doigts, puis la finance elle-même leur échappe. Je vous recommande cette excellente série d’articles sur ce propos, si le sujet vous intéresse http://neweconomicperspectives.org/2013/10/money-true-wealth-part-iv-united-states.html

      Effectivement, une taxe sur les dépôts serait politiquement dévastatrice. Tous les politiciens, même les plus imbéciles, comprennent qu’il sera très difficile d’affirmer aux élections suivantes qu’il faut sauver le système parce que ce serait pire encore sinon… Pareil pour l’Armageddon financière du défaut sur la dette publique centrale. Expliquer que les États ont sauvé les banques en sortant autant de devises que nécessaires de leurs poches mais qu’ils doivent maintenant endosser l’effondrement du système financier en raison d’un endettement excessif à leur goût, et que les électeurs n’ont qu’à voter pour eux parce qu’ils sont « seuls compétents » sur ces questions relève de l’impossible. C’est normal : l’objectif est impossible, dès lors, les moyens pour l’atteindre sont tous des impossibilités : ils ne font au mieux que déplacer le problème.

      Merci pour vos compliments, ça me donne du courage :)

      • @ Jean-Baptiste,

        Merci pour le lien, mais je ne lis pas l’anglais…

        Qu’est-ce qui serait inexact ? Étudiez toutes les politiques de relance (quelle qu’en soit la forme : par la demande, par l’offre, par l’investissement (avec un bémol pour cette dernière dont on pourrait discuter), …) depuis les années soixante-dix et vous pourrez constater que si elles ont apporté un « soulagement » temporaire, au final elles n’ont fait qu’accroître les dettes, puis le chômage… et concomitamment accélérer la destruction du tissu productif…
        Le problème est que compte tenu du contexte d’ouverture des marchés, le multiplicateur keynésien ne reste que d’une manière très partielle dans le circuit national… De mémoire (parce que je ne retrouve plus les références de l’étude qui en parlait), si avant les années 70 quand on distribuait 100, on produisait 180, nous sommes tombés aujourd’hui à un ratio où quand on distribue 100, on ne récupère que 0,5… De plus, du fait que les capitaux ne sont plus non plus captifs, le PIB (et sa croissance) est totalement découplé de la création d’emplois.
        Bref, il y a urgence à remettre en cause les accords de libre-échange de l’OMC (et même ceux concernant l’Europe) pour que tous les dumpings (salariaux, fiscaux, sociaux, environnementaux, et cetera) soient exclus des comportements normaux de la »libre concurrence »… sinon c’est le tonneau des danaïdes qui va se perpétuer sans fin et sans que nous puissions jamais rien résoudre, avec forcément à la clef un énième collapsus financier, jusqu’à qu’il y en ait un qui nous conduise à la guerre..

  2. Vendredi 18 octobre 2013 :

    Etats-Unis : la dette publique a dépassé son précédent plafond : 17 027 milliards de dollars.

    La dette publique des Etats-Unis a dépassé l’ancien plafond légal que le Congrès a accepté de suspendre mercredi au terme d’une intense crise politique, selon des données publiées vendredi par le Trésor américain.

    La dette accumulée par l’Etat fédéral américain atteignait jeudi 17.027 milliards de dollars, alors que la limite légale était précédemment fixée à près de 16.700 milliards de dollars, selon le dernier décompte publié sur le site du ministère.

    http://www.boursorama.com/actualites/etats-unis-la-dette-publique-a-depasse-son-precedent-plafond-fb3f9bfa14906b96da907c0a8d569259

    Le FMI vient de donner ses prévisions pour l’année 2014. Nous pouvons voir quels sont les dix premiers Etats qui vont se déclarer en défaut de paiement :

    1- Japon : dette publique de 242,3 % du PIB.

    2- Grèce : dette publique de 174 % du PIB.

    3- Italie : dette publique de 133,1 % du PIB.

    4- Portugal : dette publique de 125,3 % du PIB.

    5- Irlande : dette publique de 121 % du PIB.

    6- Etats-Unis : 107,3 % du PIB.

    7- Espagne : 99,1 % du PIB.

    8- Royaume-Uni : 95,3 % du PIB.

    9- France : 94,8 % du PIB.

    Le FMI ne parle pas de la Belgique. En mars 2013, la dette publique de la Belgique était de 104,5 % du PIB.

    http://www.imf.org/external/pubs/ft/fm/2013/02/pdf/fm1302.pdf

  3. PIERRE

    Bonjour,

    Encore félicitations pour vos analyses pertinentes et originales.

    Première question : après les taux d’intérêt zéro et le déficit budgétaire, que reste-t-il à l’État pour relancer l’activité économique ? Et indirectement diminuer les déficits publics et surtout privés ? Sachant que la croissance économique moyenne tend vers zéro depuis 40 ans.

    Deuxième question : si la dette nationale n’est pas un problème puisqu’un Etat souverain ne peut pas faire faillite dans sa propre monnaie, pourquoi, par exemple, ne pas augmenter fortement à crédit les salaires des fonctionnaires pour avoir une relance réelle de l’économie ?

    Troisième question : si, au final, la banque centrale alliée au Trésor & gouvernement (en théorie élu et donc public) déterminent les taux d’intérêts sur les marchés, pourquoi avoir développé un secteur privé financier aussi puissant et hors de contrôle ? (environ 50 fois le PIB mondiale de l’économie réelle d’après Olivier Berruyer)

    Quatrième question : banque centrale & trésor étant les deux faces de la même monnaie, et je suis entièrement d’accord avec cette analyse, n’oubliez-vous pas d’autres facteurs aussi pertinents et déterminants que sont 1. La force armée 2. La propagande 3. La géographie 4. Les ressources naturelles dont la reine du système, le pétrole, bref l’Histoire et ses nombreuses ruses … ?

    En réalité, comme l’avait déjà écrit les grecs durant l’antiquité, nous vivons bien dans une ploutocratie devenue autoritaire pour la faire perdurer (1000 ans ? …).
    Et qu’avec le chartalisme (concept que je trouve très … laid! dommage que nous n’avez pas inventé un nouveau mot) mode de gestion de la monnaie appliquée intelligemment par l’Allemagne du III Reich (d’où les tabous) qui, la première, abandonna la référence à un métal précieux afin de remettre avec succès toute sa population active au travail (puis à la morgue) l’oligarchie n’a jamais été aussi riche et puissante tout en donnant du « pain » (de la monnaie) à la populace sans jamais être inquiété puisque l’État ne fera jamais faillite. Le chartalisme permet de gagner du temps précieux au système en place sans connaitre la fin car ce sont des modes de gestion monétaire inédits dans l’Histoire. Mais, quand nous savons que les banques centrales & le Trésor sont bel et bien au service d’intérêts privés depuis les années 70, je ne pense pas que la fin soit heureuse …

    • Beaucoup de confusion.

      Si vous souhaitez affiner votre connaissance du néochartalisme, il y a Les Bases (sommet de la page web), et même un livre très complet, de plus 400 pages.

      Le chartalisme date de 1905 pour sa naissance officielle, et fut utilisée au moins dès de le 6ème siècle avant J.-C. par les Grecs. Le premier pays européen à sortir de l’étalon-or lors de la Dépression des années 1930 n’est pas l’Allemagne, mais la Grande-Bretagne, en 1931. Pas de point Godwin, merci.

      La relance budgétaire peut se faire par de nombreux canaux, dont l’augmentation des salaires des fonctionnaires n’est qu’une option parmi beaucoup d’autres. Il faut veiller à ce que cette relance touche le plus grand nombre pour assurer son efficacité…
      et sa popularité politique. Entre autre ruse de l’histoire. Dans mon livre, je traite substantiellement des développements philosophiques, sociologiques et politiques qui déterminent les systèmes monétaires que nous nous choisissons.

      • PIERRE

        Point de point G mais seulement une référence historique dans l’application réussite du MMT puisque selon moi l’application allemande du MMT est la plus aboutie dans les années 30 (et n’y voyez pas non plus une réhabilitation du nazisme!). Mais revenons à notre époque où la MMT est, en réalité, largement appliquée chez la plupart des pays occidentaux dans le traitement de la crise : dans quel but est appliqué la MMT actuellement ? Et à qui sert-elle ?

  4. Mercredi 23 octobre 2013 : Eurostat publie les chiffres de la dette publique du deuxième trimestre 2013.

    La Grèce, l’Italie, le Portugal, l’Irlande, la Belgique, Chypre, la France, l’Espagne, le Royaume-Uni sont en faillite.

    La dette publique de ces Etats atteint des sommes inimaginables.

    La question est donc :

    « QUAND vont avoir lieu ces défauts de paiement ? »

    1- Médaille d’or : Grèce. Dette publique de 316,969 milliards d’euros, soit 169,1 % du PIB.

    2- Médaille d’argent : Italie. Dette publique de 2076,182 milliards d’euros, soit 133,3 % du PIB.

    3- Médaille de bronze : Portugal. Dette publique de 214,801 milliards d’euros, soit 131,3 % du PIB.

    4- Irlande : dette publique de 204,495 milliards d’euros, soit 125,7 % du PIB.

    5- Belgique : dette publique de 397,851 milliards d’euros, soit 105 % du PIB.

    6- Chypre : dette publique de 16,906 milliards d’euros, soit 98,3 % du PIB.

    7- France : dette publique de 1912,205 milliards d’euros, soit 93,5 % du PIB.

    8- Espagne : dette publique de 943,410 milliards d’euros, soit 92,3 % du PIB.

    9- Royaume-Uni : dette publique de 1422,213 milliards de livres sterling, soit 89,6 % du PIB.

    http://epp.eurostat.ec.europa.eu/cache/ITY_PUBLIC/2-23102013-AP/FR/2-23102013-AP-FR.PDF

  5. Pingback: La fausse bonne idée de la monnaie fondante | Frapper monnaie

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