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La clé de voûte

Article de présentation du chartalisme et de son importance originellement proposé à des blogs grand public, et qu’ils ont malheureusement refusé. Dommage.

Parfois, des enjeux colossaux sont misés sur des détails techniques apparemment dérisoires. Et très souvent, il s’agit du sens d’un rapport de causalité : une chose cause-t-elle une autre ou l’autre cause-t-elle l’une ? Il est toujours effarant de constater la disproportion des conséquences rapportées à cette minuscule origine. Le Soleil tourne-t-il autour de la Terre, ou la Terre autour du Soleil ? Et voilà la révolution copernicienne, avec juste derrière, Galilée mais surtout Kepler, la science, etc. Un monde s’ouvre. La Boétie nous expliquait que ce n’étaient pas les tyrans qui mataient les peuples, mais les peuples qui se soumettaient aux tyrans. Et voilà les Lumières, le contrat social, la démocratie, etc. un monde s’ouvre. (Certes, il faudrait parachever et renforcer la démocratie, surtout en ce moment, mais tout de même, ce monde s’est déjà largement ouvert et il peut s’ouvrir plus). Etc.

Il faut que je vous narre l’histoire d’un débat tout aussi cryptique qui décide actuellement de nos destinées économiques. À l’origine, on négligeait cette question, on avait d’autres priorités, comme survivre. Ce n’est que très tard que le choix entre les deux alternatives s’est présenté, et le rôle « la méchante phalange de pédantisme vivant de la tradition et du monopole de l’enseignement, menacée dans leur médiocrité académique » (Koestler Arthur, Les somnambules, Les belles lettres, Paris, 2010 (1959), 595 p., p. 423-424) est cette fois-ci tenu par les libéraux. Cette alternative-là peut être résumée ainsi : Les recettes du Trésor public financent-elles ses dépenses, ou les dépenses du trésor public financent-elles ses recettes ? Cela semble une question dérisoire, pointilleuse et passablement absurde, non ? Et « tout le monde sait » que ce sont les recettes du Trésor qui financent ses dépenses, n’est-ce pas ? Si vous avez répondu oui à cette dernière question, pas de chance, vous venez d’affirmer que la Terre est plate. Et je vais vous le démontrer !

Revenons aux sources, à Adam Smith, par convention libérale concernant l’origine de la pensée économique. Au livre 1 chapitre 4 de son magna opus Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations de 1776, Adam Smith bricole intuitivement ce qui est devenu depuis le crédo libéral concernant l’origine de la monnaie :

Afin d’éviter les inconvénients [du troc], tout homme avisé de tout temps, après la première division du travail, doit naturellement tenter de gérer ses affaires d’une manière à avoir toujours auprès de lui, en plus du produit particulier de son industrie [NdT : au sens ancien de travail en général, comme dans « industrieux »], une certaine quantité d’une marchandise ou d’une autre, de manière à ce qu’il imagine que peu de gens refuseraient vraisemblablement en échange du produit de leur industrie.

Beaucoup de marchandises, c’est probable, ont été successivement pensées et utilisées dans ce but. À l’aube de la société, le bétail est dit avoir servi d’instrument courant de commerce ; et, bien qu’il a dû être particulièrement peu pratique, dans les temps anciens nous voyons que les choses étaient fréquemment estimées selon la quantité de bétail qui était échangé contre elles. […] Dans tous les pays, toutefois, les hommes semblent avoir préféré finalement déterminés par d’irrésistibles raisons, pour cet usage, aux métaux plutôt qu’aux autres marchandises.

La fameuse thèse de la monnaie par le troc. Remarquons les expressions « doit naturellement … c’est probable … semblent ». La raison est que Smith déduit cette uchronie des quelques bribes archéologiques dont il dispose (il est vrai que les recherches étaient alors beaucoup moins avancées dans ce domaine). Cette thèse est ce qui plaît à la sensibilité libérale : un marché auto-organisateur et évolutionniste. C’est celle que les libéraux reprendront toujours, à la suite de Smith. Si elle semble innocente pour le moment, c’est parce que nous la voyons dans sa plus tendre enfance. Adam Smith, qui n’est pas un idéologue du libéralisme, mais un penseur à sensibilité libérale, écrit la thèse opposée au chapitre 2 du livre 2 du même De la Richesse des Nations. Mais cette fois, ce sont les faits qui s’appuient sur sa soif de connaissance contre sa sensibilité libérale :

La monnaie-papier de chaque colonie étant acceptée en paiement des taxes locales, à sa valeur nominale d’émission sans décote, elle dérive nécessairement de cette utilité une certaine valeur, en surcroît de ce qu’elle aurait eue au terme réel ou supposé avant son retour final avec remboursement [NdT : contre l’or ou l’argent promis]. Cette valeur supplémentaire était plus ou moins grande selon que la quantité de papier-monnaie émise était plus ou moins supérieure à ce qui pouvait être utilisé pour payer les taxes de la colonie particulière qui l’avait émise. Ça allait dans toutes les colonies bien au-delà de ce qui pouvait être utilisé ainsi.

Un prince qui légiférerait pour qu’une certaine proportion de ses taxes soit payée par un certain type de monnaie-papier pourrait ainsi donner une certaine valeur à cette monnaie de papier, quand bien même le retour final devrait dépendre entièrement de la volonté du prince. Si la banque qui a émis ce papier fut suffisamment prudente pour maintenir sa quantité quelque peu en-dessous de ce qui pourrait être aisément utilisé ainsi, la demande pour cette monnaie pourrait être telle qu’elle surpasserait, par son cours sur le marché, la quantité de monnaie or ou argent pour laquelle elle fut émise.

D’un côté, les implacables lois du marché dictant ce qui doit être, sinon on ne peut faire que moins bien. C’est le « TINA » (« There Is No alternative » : « Il n’y a pas d’alternative. ») de Margaret Thatcher. De l’autre, comment une communauté émet des bons sur son propre fonctionnement et comment elle maintient le cours de cette monnaie en son sein, et à ses fins. D’un côté le primat du Marché. De l’autre le fonctionnement pratique d’une communauté, quelle que soit ses objectifs. Faut-il préciser que les libéraux, durant plus d’un siècle et demi (d’Adam Smith à l’après-guerre en gros), furent massivement de farouches métallistes ? La tradition opposée est appelée chartaliste (du latin charta signifiant écrit, car la monnaie y est scriptural et non un troc), elle fut défendue par les scolastiques progressivement rejetés puis oubliés, retrouvée périodiquement par les gouvernements voulant parer aux difficultés posée par le métallisme. Un économiste allemand, Georg Friedrich Knapp, redéfrichera la théorie chartaliste et lui donnera son nom, principalement en 1905 dans Théorie étatique de la monnaie. Chez les libéraux l’accueil est glacial.

Le grand économiste libéral Joseph Schumpeter dans son Histoire de l’analyse économique, par exemple, reconnait la vérité du chartalisme, bien obligé, en s’en moquant au passage, puis s’enthousiasme pour le crédit privé : « Une manufacture de monnaie ! Le crédit, créateur de monnaie ! Manifestement, voilà qui ouvre des perspectives autres que symboliques. » (tome I : L’âge des fondateurs, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), XVIII+519 p., p. 446). Or, le crédit est un miroir aux alouettes. Paul Jorion a expliqué pourquoi Schumpeter confond la monnaie avec du troc, dans la plus pure tradition libérale, : « On en devine la conséquence : la distinction entre monnaie et marchandises ayant disparu, celle entre troc et paiement disparaît elle aussi automatiquement. » La plus pure tradition libérale, tant la monnaie, véritable envers du marché, ne se réduit pas à ce dernier.

Mais le vent a tourné. Schumpeter est mort en 1950, quatre ans après un autre économiste qui a supplanté de haute lutte le libéralisme : Keynes. Ce dernier a imposé la création de monnaie à hauteur des besoins de financement de l’économie, par opposition au laissez-faire libéral. Il a pour cela conçu un missile exocet intellectuel : uniquement destiné à imposer la relance budgétaire, afin de créer une brèche dans la forteresse idéologique libérale :

Ce Treatise on Money, sans que l’on puisse vraiment parler d’échec, suscita des critiques respectueuses mais destructrices et, surtout, ne parvint pas à exprimer de façon satisfaisante la vision de Keynes. Sur ce, avec une détermination admirable, celui-ci résolut de se débarrasser des pièces de l’appareil qui l’embarrassaient et se mit en devoir de forger tout un système d’analyse qui exprimerait son idée fondamentale et rien d’autre. Le résultat, qu’il offrit au monde en 1936, semble l’avoir complètement satisfait, à tel point qu’il considéra avoir sorti la science économique de cent cinquante ans d’erreur, pour la conduire au royaume de la vérité absolue, prétention qui ne peut être examinée ici, mais qui fut volontiers acceptée par les uns qu’elle discrédita son œuvre aux yeux des autres.

Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 544-545

Son œuvre de 1930 comportait le chartalisme, pas la Théorie Générale de 1936. Mais qu’importe ! Était dorénavant imposé un fonctionnement monétaire incompatible avec l’étalon-or et des priorités différentes, et l’Occident connait ce qui ressemble rétrospectivement à un âge d’or : stabilité financière et économique, forte croissance, plein emploi. Les libéraux sont défaits et doivent reconstituer leurs forces pour l’avenir et faire des concessions pour le présent. Milton Friedman, déjà profondément libéral, acte la décrépitude de l’étalon-or parmi les économistes, tut en ménageant une échappatoire libérale :

Les déficits et les surplus du budget gouvernemental seraient reflétés au dollar près dans les changements de la quantité de monnaie ; et réciproquement, la quantité de monnaie ne changera qu’en conséquence des déficits et des surplus. Un déficit signifie une augmentation de la quantité de monnaie ; un surplus, une réduction.
Les déficits et les surplus eux-mêmes deviennent des conséquences automatiques du niveau d’activité économique. … Par cette proposition, la quantité globale de monnaie est automatiquement déterminée par les nécessités de la stabilité domestique. Il s’ensuit que des variations de la quantité de monnaie ne peuvent être également utilisées — comme ils le sont dans un étalon-or pleinement opérationnel — pour parvenir à l’équilibre du commerce internationale. … La proposition a bien sûr ses dangers. Le contrôle explicite de la quantité de monnaie par le gouvernement et l’explicite création de monnaie pour financer les déficits effectifs du gouvernement peuvent établir une atmosphère favorable à l’action irresponsable des gouvernements et à l’inflation. Le principe d’un budget équilibré pourrait ne pas être suffisamment fort pour contrer ces tendances. Ce danger pourrait bien être plus grand pour cette proposition que pour d’autres, cependant d’une certaine manière il est commun à la plupart des propositions pour mitiger les fluctuations cycliques. Cela ne peut être empêché vraisemblablement qu’en s’engageant dans une direction totalement différente, c’est-à-dire, vers une monnaie entièrement métallique, l’élimination de tout contrôle gouvernemental, et le re-couronnement du principe du budget effectif en équilibre. … Une proposition telle que la présente, qui ne s’occupe pas de la politique immédiate mais de réforme structurelle ne doit pas être précipitée vers le public à moins et jusqu’à ce qu’elle ait résisté au test de la critique professionnelle. C’est dans cet esprit que le présent article est publié.

Milton Friedman, A Monetary and Fiscal Framework for Economic Stability in The American Economic Review, juin 1948, vol. 38, n° 3

De ces débats, le public ne saura donc rien, les instincts libéraux anti-étatiques auront prévalu. Pour l’étalon-or, favori de Friedman, il est trop tard, le mythe s’effondre et Hayek le reconnait : « L’étalon-or opérait surtout grâce à l’existence de la conviction généralement partagée qu’être exclu du régime de convertibilité en or était une calamité majeure et une honte nationale.
»
(von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 333). Pour empêcher la communauté de se construire avec sa monnaie, reste d’après Friedman le déficit zéro, la fameuse règle d’or. C’est cette option qui a toujours plus prévalu. Tout l’art de Milton Friedman ayant consisté à faire croire que ce n’est pas l’État qui finance par ses dépenses l’économie, monnaie à partir de laquelle faire crédit, puis retire la monnaie par ses taxes. Mais que c’est le grand, tout-puissant Marché qui se fait crédit en néant, jongle avec ses échéanciers à la perfection, au point qu’il gère même les ponctions de l’État qui taxe pour financer ses dépenses, et prévoit même à l’avance les futures taxes qu’il lui faudra et épargnerait en conséquence dès à présent le montant de ces taxes, anéantissant ainsi toute possibilité de relance budgétaire. Pure fantaisie ! Le crédit n’a jamais pu être à ce point efficace. Déjà dans l’Antiquité, on recourait, par exemple dans le Lévitique, à des années Jubilé annulant toutes les dettes et libérant les esclaves. Plus récemment, la crise des subprimes ou celles des dettes européennes que les techniques avancées de notations, titrisation, banque centrale, etc. qui devaient faire monter les subprimes jusqu’au ciel ou au moins permettre un atterrissage en douceur n’ont été qu’une chimère de plus. Si la sphère financière augmente plus rapidement que la sphère réelle, c’est tout simplement parce qu’elle fait du Ponzi pour éviter le défaut.

Mais qu’importe le réel ! Starve the beast ! comme disent les libéraux. C’est-à-dire mettez l’État en faillite pour le réduire (jusqu’à élimination ?). Milton Friedman, encore lui, fut l’un des principaux avocats de variantes de la règle d’or aux États-Unis. De manière intéressante, il préférait limiter le pourcentage de PIB des taxes du trésor plutôt que son déficit. Il en savait plus long quant à la nécessité du déficit public que la plupart des loups qui hurlaient avec lui. Effectivement, si on prend le cas de la France, elle n’a jamais pu éviter le déficit public depuis l’abandon de l’étalon-or. Il en va de même chez la plupart des pays du monde, ou chez le monde lui-même pris globalement. Il faut d’abord que l’émetteur de la monnaie la dépense avant que de pouvoir la reprendre ; il faut que le Trésor public dépense d’abord ce qu’il va taxer, sinon c’est qu’il fait face à de la contrefaçon.

Une fois cela fait, l’État est dans un rapport masochiste envers ses sadiques conseillers libéraux : ces derniers lui fixe un objectif irréaliste, puis le blâme pour ne pas y parvenir, ainsi que pour les effets récessifs qu’il cause en essayant. Encore dernièrement, l’Organisation Internationale du Travail a appelé à la relance pour préserver améliorer l’emploi. Les libéraux ignoreront impitoyablement ces avertissements, car le primat du marché à leurs yeux implique ces sacrifices. De peur d’y toucher, ils ont choisi le chômage il y a bien longtemps :

En matière politique, on est en voie de revenir sur l’idée que le chômage est plus grave que l’inflation. M. Tanaka vient de tomber au Japon à cause de l’inflation. La même chose est arrivée un peu plus tôt à M. Heath en Grande-Bretagne, toujours à cause de l’inflation. Les hommes politiques vont finir par se rendre compte que l’inflation n’est pas le moyen de se maintenir au pouvoir. Lorsqu’on en sera vraiment convaincu et que la majorité de la population en sera consciente, nous pourrons arrêter le désastre et sortir de cette ronde infernale. Nous arrêterons l’inflation, nous remettrons le gouvernement à sa place et nous rétablirons l’ordre qui veut que les citoyens soient maîtres du gouvernement, et non l’inverse.

FRIEDMAN Milton, Inflation et systèmes monétaires, Calamann-Lévy, Paris, 1985 (1974), 380 p., p. 63

Qu’importe que l’inflation puisse avoir des causes très différentes, et ne pas être d’origine monétaire contrairement à ce que prétendait Friedman (ce peut être un choc par réduction de l’offre, comme lors des chocs pétroliers). Qu’importe que les déficits ne soient pas nécessairement générateurs d’inflation comme le montre par exemple la comparaison entre les années 1970 et ces dernières années (la période à plus faibles déficits des années 1970 a connu une plus forte inflation). Qu’importe comment la réalité fonctionne pourvu que le dogme du Marché soit intact.

D’où les catastrophes récurrentes. Tant que le bon rapport de causalité n’est pas compris, on reste prisonnier des libéraux : aussitôt qu’on veut faire de la relance, les libéraux traite les impétrants d’irresponsables qui vont mettre le pays en faillite. Alors il faut attendre la récession et ses souffrances pour qu’on se réautorise (un peu) à faire du déficit. Et on recommence ainsi, en brisant chaque reprise dans l’espoir de réduire l’endettement public, fallacieusement assimilé à une dette privée alors qu’elle est celle de l’émetteur de la monnaie ! Une dette factice donc. Aux États-Unis, les périodes de réduction substantielle de la dette (plus du quart) ont systématiquement précédé chacune des six dépressions économiques de leur histoire économique.

On tombe très facilement et très naïvement dans ce piège libéral : l’esprit humain appréhende ce qu’il ne connait pas par analogie avec ce qu’il connait et qui lui ressemble. Ici le budget de l’émetteur de la monnaie avec le sien. Celui qui souhaite une économie pleinement financée mais ne comprend pas ce piège idéologique se retrouve, confronté à la concurrence impitoyable pour ce qui reste de monnaie imposée par les libéraux, à demander à son bourreau de faire durer le supplice un peu plus. Voici une dernière citation, d’un Nobel d’économie, pour aider à méditer ces questions :

Je pense qu’il y a un élément de vérité dans l’opinion que la superstition assurant que le budget doit être équilibré en permanence, une fois éventée, enlève une des sécurités que toute société doit avoir contre les dépenses hors contrôle. Il doit y avoir une discipline dans l’allocation des ressources ou vous aurez un chaos anarchique et inefficace. Et une des fonctions d’une religion ancienne manière était d’effrayer les gens avec ce qui pourrait être vus comme des mythes afin de se comporter de la manière qu’une civilisation à long terme requiert. […] Maintenant j’en viens à croire que, si je puis paraphraser, apprenez la vérité et la vérité aidera à vous rendre libre et peut-être même efficient.

Paul Samuelson in Blaug Mark, John Maynard Keynes : Life, Ideas, Legacy, St. Martin’s Press, New York, 1990, 95 p., p. 63– 64

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10. Le grand camouflage

En creusant à l’intérieur des livres de comptes du Trésor et de la banque centrale, des chercheurs ont pu retrouver que le Trésor public dépense en créditant simplement les comptes en banques lorsqu’il paie et en débitant les comptes en banques lorsqu’il taxe. Voici un extrait des recherches de Stephanie Kelton sur le Trésor américain :

Les billets de banques de la Federal Reserve (et les réserves) sont enregistrés au passif sur le bilan comptable de la Fed et sont éteints /débités lorsqu’ils sont offerts en paiement à l’État. Il faut aussi constater que lorsque les réserves retournent à l’État, et de la monnaie souveraine (high-powered money) est détruite. […]

Ainsi, comme la monnaie bancaire (M1) est détruite lorsque la monnaie bancaire est utilisée pour payer des taxes, la monnaie de l’État, monnaie souveraine (High-Powered-Money), est détruite lorsque les fonds sont placés sur le compte du Trésor chez la Fed. Vu ainsi, il est démontré de manière convaincante que la monnaie collectée par l’impôt et la vente d’obligations (bons du Trésor) ne peut pas possiblement financer la dépense gouvernementale. Cela parce que pour « mettre sa main » sur les recettes des impôts et des ventes d’obligations, le gouvernement doit détruire la monnaie qu’il a collecté. Clairement, la dépense gouvernementale ne peut pas être financée par une monnaie qui est détruite lorsqu’elle est reçue par l’État !

Cette vérité technique simple peut être retrouvée intuitivement : si personne ne pouvait d’abord créer de la monnaie, alors personne ne pourrait en trouver, puisqu’elle est un artefact humain ! Donc il faut bien que quelqu’un quelque part dépense simplement en créant la monnaie. Comme ça, sorti du néant. Si cette monnaie n’est qu’un ensemble de prêts à rembourser à échéance, alors, compte tenu des aléas impondérables, ces prêts feraient inéluctablement défaut pour remettre la comptabilité au diapason du réel, ou le défaut serait éviter par de nouveaux prêts, des prêts Ponzi qui sauveraient la comptabilité mais éloigneraient toujours plus du réel… Et inversement, lorsque cet émetteur obtient de cette même monnaie qui lui revient par quelque moyen que ce soit, il n’en a pas l’utilité, car il n’a aucun besoin de financement lui qui crée le financement, et tout ce que peut faire cette monnaie, c’est retourner au néant. Dans le cas des billets de banques, il est moins coûteux de les réutiliser, mais lorsqu’ils sont trop usés, ils sont eux aussi détruits, physiquement, et de beaux billets tout neufs les remplacent pour que l’État puisse dépenser. Tout simplement.

Mais il se peut que l’État se dessaisisse de sa souveraineté monétaire. Comme pour la zone euro. L’exemple le plus classique est l’étalon-or, ardemment prôné par les libéraux aux 19ème siècle et encore aujourd’hui par les plus fervents d’entre eux comme l’école autrichienne. La conséquence de ce système est que, si l’économie veut épargner, pour financer la croissance ou pour se désendetter, alors il faut que quelqu’un trouve de l’or, sans quoi c’est la déflation ; et à l’inverse, si quelqu’un trouve toute une mine d’or, l’État ne peut empêcher l’inflation générale des prix. Si l’État décide de financer l’épargne en émettant des billets au-delà de sa couverture en or, alors il court le risque d’une ruée sur ses coffres et d’une faillite. L’étalon-or est un système aberrant, à l’évidence ; mais comme il permettait de rabaisser l’État au niveau d’un banquier devant veiller à ses niveaux de réserves, les libéraux se sont bien abstenus de prôner les vérités du chartalisme1

Aujourd’hui, la chose est plus subtile. Comme Stephanie Kelton l’avait démontré dans la recherche citée au-dessus, le Trésor public déploie diverses stratégies pour que ses dépenses continuelles et ses taxations massives mais périodiques ne déstabilisent pas le système bancaire privé. L’une de ces techniques est les comptes du Trésor dans les banques commerciales nommés Tax & Loan qui laissent temporairement l’argent taxé dans ces banques. Une autre est l’achat et la vente de bons du Trésor par la banque centrale pour maintenir les taux au niveau voulu. Mais ces techniques sont progressivement sorties de leur objectif initial d’accommodement envers le secteur bancaire privé pour devenir la propagande que l’État ne ferait pas ces opérations pour aider pragmatiquement le secteur privé, mais aurait besoin de ces opérations pour se financer. Car c’est irritant pour les banques : au lieu d’un besoin de crédit bancaire, les particuliers peuvent sereinement épargner auprès de l’État.

Lors du précédent billet, j’ai brièvement expliqué comment il fut imposé à l’État d’emprunter le montant non-taxé de ses dépenses, mais la chose ne suffit pas : les financiers n’ont gagné qu’un faible pouvoir psychologique, car l’État peut toujours emprunter à volonté. En effet, il crée la monnaie qui paie ces emprunts et les banques n’ont rien de mieux à faire que de payer ces emprunts avec, puisque ça leur rapporte des intérêts et qu’elles ont déjà toutes les réserves nécessaires aux autres emplois (cf 3° La passivité du crédit). Alors, de même que les banquiers veillent à ce qu’aucun d’eux ne créent autant de monnaie qu’il le souhaite, de peur que chacun n’en fasse retomber la pression inflationniste sur tout le monde plutôt que le seul responsable, de même ils ont souhaité recréer cette force de dissuasion mutuelle au niveau des États avec des projets de monnaies communes interétatiques, qui mettrait les États membres en position de surveiller que le voisin ne lui vole pas de seigneuriage, quand lui se serre la ceinture. Ce fut le projet de l’euro.

Les financiers ont réalisé un coup de maître comme nous le constatons actuellement : l’Allemagne qui a fait le choix de contraindre son budget à se rapprocher de l’équilibre, a misé tous ses espoirs de croissance sur l’exportation, c’est-à-dire a contraint les autres pays à être en déficit et pour eux-mêmes et pour les Allemands, particulièrement les pays membres de l’eurozone, car ces derniers ne peuvent pas dévaluer leur monnaie. Les Allemands refusent de reconnaître qu’ils ont épargné férocement en se serrant la ceinture pour financer à d’autres pays les dépenses qu’ils se refusaient pour eux-mêmes. On comprend effectivement le ridicule de la situation. Et ils veulent que les autres paient et équilibrent aussi leurs budgets. Sauf que la seule possibilité restante, c’est que tout le monde exporte vers les pays non-membres de la zone euro, c’est-à-dire que tous ces pays se mettent comme l’Allemagne à travailler pour la prospérité des autres… Et il ne s’agit même pas encore de croître, seulement de se maintenir.

Bref, le coup de maître de la monnaie unique se révèle être un désastre, et les appels à l’austérité se révèlent aussi finement analysés et compris par nos dirigeants que les sacrifices humains par les grands prêtres de l’empire aztèque finissant.

9. Genèse des Shadoks < Série Les Bases


Note :

1 Commet souvent les grands maîtres à penser se révèlent nettement moins bornés que leurs sectateurs ultérieurs ne nous le laisseraient croire. Ici, Adam Smith quitte tout naturellement le métallisme pour le chartalisme, presque complètement (il ne fait pas la prédiction de la disparition de l’or comme monnaie à l’instar de Knapp, mais il écrit plus d’un siècle encore avant lui) :

La monnaie-papier de chaque colonie étant acceptée en paiement des taxes locales, à sa valeur nominale d’émission sans décote, elle dérive nécessairement de cette utilité une certaine valeur, en surcroît de ce qu’elle aurait eue au terme réel ou supposé avant son retour final avec remboursement [NdT : contre l’or ou l’argent promis]. Cette valeur supplémentaire était plus ou moins grande selon que la quantité de papier-monnaie émise était plus ou moins supérieure à ce qui pouvait être utilisé pour payer les taxes de la colonie particulière qui l’avait émise. Ça allait dans toutes les colonies bien au-delà de ce qui pouvait être utilisé ainsi.

Un prince qui légiférerait pour qu’une certaine proportion de ses taxes soit payée par un certain type de monnaie-papier pourrait ainsi donner une certaine valeur à cette monnaie de papier, quand bien même le retour final devrait dépendre entièrement de la volonté du prince. Si la banque qui a émis ce papier fut suffisamment prudente pour maintenir sa quantité quelque peu en-dessous de ce qui pourrait être aisément utilisé ainsi, la demande pour cette monnaie pourrait être telle qu’elle surpasserait, par son cours sur le marché, la quantité de monnaie or ou argent pour laquelle elle fut émise.

SMITH Adam, An Inquiry Into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, 1776, livre 2, chapitre 2, § 103-104 in WRAY Larry Randall, Understanding Modern Money, Edward Elgar, Cheltenham, 2003 (1998), x + 198 p., p. 22

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