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5. Vers la symbiose ?

Il me faut conclure la série sur le libéralisme comme religion séculière. Comme le sujet nécessiterait énormément de recherches supplémentaires pour donner et un diagnostic et des propositions de solutions pleinement satisfaisante, ce billet donnera l’impression d’un bilan d’étape plutôt que d’une fin, mais la forme du blog se prête — je m’en rends de mieux en mieux compte avec l’expérience — assez mal à la recherche. Billet promis, biller dû.

Donc, nous n’échappons toujours pas vraiment à la religiosité. Que ce soit celle traditionnelle et « bien identifiée » ou cette étrange religiosité séculière, cette religion de néant, qui demeure l’un des angles morts de notre pensée. Comment donc éviter que notre religiosité « s’ignore pour telle, ou, mieux, se nie pour telle », comme l’a dit Gauchet ?

L’une des solutions proposées est d’éradiquer toute religiosité « une bonne fois pour toute », considérant que la religiosité est le problème, ou au moins qu’il n’y a aucune solution que la religiosité soit seule à apporter mais que certains problèmes ne puissent être éradiqués sans elle avec. Ce programme d’athéisme militant a sans cesse été renouvelé, mais jamais réalisé. Déjà, il y a deux siècles on pouvait le constater, et Alexis de Tocqueville, le plus universellement admiré des penseurs de la démocratie, nous écrivait :

En France, on attaqua avec une sorte de fureur la religion chrétienne, sans essayer même de mettre une autre religion à sa place. On travaillait ardemment et continûment à ôter des âmes la foi qui les avaient remplies, et on les laissa vides. Une multitude d’hommes s’enflammèrent dans cette ingrate entreprise. L’incrédulité absolue en matière de religion, qui est si contraire aux instincts naturels de l’homme et met son âme dans une assiette si douloureuse, parut attrayante à la foule. Ce qui n’avait produit jusque-là qu’une sorte de langueur maladive engendra cette fois le fanatisme et l’esprit de propagande.

de Tocqueville Alexis, L’ancien régime et la Révolution, Gallimard, Paris, 1967 , 378 p., p. 243-244

Car telle est en effet la terrible alternative de l’athéisme. Soit l’athée ne croit plus en rien et la manifestation en est évidemment la dépression, la « langueur maladive », l’« assiette si douloureuse », comme nous la qualifie Tocqueville. Soit l’athée croit en quelque chose, que ce soit la Plaisir, la Raison, le Communisme, ou tout autre chose, et il devient aussi incapable de se ressaisir en cas d’erreur que le plus obtus des croyants « traditionnels », et n’a plus cette instance supérieure qui lui dicte qu’il ne comprend pas tout, dont il sait qu’il peut lui révéler des surprises. Les religieux séculaires, ceux qui se leurraient sur le nihilisme de leur foi, ont infligé un démenti particulièrement sanglant à la thèse du religieux source de tous les fanatismes que nous ont légué les Lumières. Les totalitarismes ont fait passer les régimes passés pour des merveilles de retenue et de douceur. Le libéralisme ne s’en sort qu’à peine mieux : dénonçant convulsivement tout risque de sombrer dans un tel abîme, il inhibe toute initiative collective donc toute capacité à se ressaisir, à faire front contre de tels monstres historiques. À défaut d’en être à part entière, le libéralisme les suscite par la détresse dans laquelle il plonge et par la faiblesse de sa réponse. Ce sont des économies de guerres lourdement étatisées, des communautés fortement encadrées et suffisamment solidaires qui ont pu faire face, pas un « marché libre et spontané », et c’est encore le retour de l’État durant les Trente Glorieuses qui a évité que ce qui restait de démocratie n’aborde la lutte à mort avec le communisme dans les mêmes conditions que les années 1930.
L’actuel retour du libéralisme signe, justement, aussi le retour de ces dépressions majeures qui laissent comme collectivement impuissants, avec ce fantôme d’État insuffisant pour être autre chose qu’une impuissance publique mais suffisant pour nous remémorer que nous n’avons pas à rester atomisés et sans espoir.

Plus proche de nous, Sartre constatait avec dépit que « nous sommes tous catholiques » encore après la guerre. Et parmi les contemporains, nous pouvons citer Michel Onfray, avec sont Traité d’athéologie, où il nous explique que les religions et en particuliers les monothéismes sont la source du mal, et que l’athéisme nous en libérera même s’il est encore à définir, le Traité d’athéologie invoquant qu’advienne enfin un traité d’athéologie. Un vœu pieux manifestement.

L’éradication de toute religiosité en l’humain est donc exclue, tout comme sa dissimulation, qui pose trop de problèmes aussi nous l’avons vu.

Une autre alternative consisterait à un retour inconditionnel du religieux. La fameuse « sainte ignorance » comme l’appelle judicieusement Olivier Roy. Ce n’est évidemment pas moi qui vais prôner un tel dédain pour la raison. Ce blog montre plus que suffisamment à quel point j’aime bien compléter mes intuitions par des élaborations rationnelles s’enchaînant solidement à partir des faits. Surtout, la « sainte ignorance » ne s’est pas révélée très praticable au cours des millénaires. Manifestement, si dieu s’ingère dans nos vies, ce n’est pas au point de nous dispenser de toute responsabilité organisationnelle, loin de là. Donc, il faut pour se guider, de toute façon, s’aider de la raison. Je croirais à la vanité absolue de la raison le jour où les croyants n’auront besoin ni de théologiens, ni de juristes ni de quoi que ce soit de formel généré ou entretenu par leurs volontés.

De ce deux impossibilités résultent la seule voie praticable : il faut veiller et nourrir sa religiosité pour être capable de s’émerveiller, de croire qu’on a pu saisir quelque chose d’essentiellement vrai et bon et qu’on peut en conséquence agir et poursuivre un but avec un sain espoir de bonheur. Plutôt que d’errer en vain. Et ceci tout en sachant confronter les choses les unes contre les autres afin de traquer l’erreur et le dévoiement, d’empêcher le désastre de survenir ou de s’installer à partir de nos élans. La condition indispensable d’une telle symbiose est évidemment de reconnaître, sans tricher, ce qui ressort du sentiment religieux, de la croyance, de ce qui ressort de la démonstration univoque. Par exemple, sans mentir sur le caractère rationnel ou non de tel aspect d’une démonstration, sans désirer une chose au point d’en décréter la réalité, toujours avec une parfaite lucidité sur les choses. Une gageure, assurément.

C’était donc mon dernier billet sur le libéralisme comme religion séculière. Du moins avant très longtemps. Ce qui en rassurera beaucoup sans doute.

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2. Racines de la religion séculière libérale

Ce billet fait suite à celui intitulé Le libéralisme, une religion séculière ? et l’approfondit.

Pour bien préparer le sujet, il est également nécessaire de se mettre d’accord sur une définition de la religion et du religieux. En effet, la définition de Gauchet d’une religion séculière comme religion anti-religieuse est évidemment un paradoxe quant à la notion de religion. Si cette dernière est elle-même incomprise, il est impossible de comprendre ce qu’est une religion séculière et ce qu’elle implique, encore moins les spécificités d’une éventuelle religion séculière libérale. Malheureusement, la religion fait partie de ces phénomènes tout à la fois centraux et particulièrement rétifs à toute définition (comme la vie, l’amour, la vérité, la beauté, l’économie, le politique, etc.). Aussi j’en propose une définition à la fois suffisamment précise pour être substantielle et permettre d’avancer, et suffisamment vague pour être consensuelle :

Le religieux est « l’intuition fondamentale », c’est-à-dire le sens, à la fois sensation et signification, détenant la primauté dans la hiérarchie des certitudes. Bien sûr, l’expérience du religieux dépend donc aussi de nos diverses certitudes et de ce qui nous a été donné de sentir intensément ; mais contrairement aux apparences, l’extrême variabilité de l’expérience religieuse n’empêche pas une forte similarité des conséquences. Il est logique de qualifier le religieux d’irrationnel à condition de bien s’entendre sur cette épithète : Cette intuition n’est effectivement pas prouvée en raison et ce pour la raison simple qu’elle précède toute raison.
Le paradoxe suivant éclairera ce point. Supposons un rationaliste, il croit donc fermement que seule la raison est ultimement capable de nous guider dans le réel. Comment le sait-il ? Il répondra qu’il le vérifie si souvent et qu’il a déjà organisé sa vie avec tant de succès avec, qu’il en est certain. Nous lui reconnaîtrons volontiers la sincérité de ses impressions, mais comment le prouve-t-il ? Après tout, cela aussi devrait être prouvé par la raison sans quoi il serait en contradiction avec son primat de la raison. Là, de deux choses l’une, soit le rationaliste reconnaît que ce ne sont que des impressions, aussi intenses et fondatrices lui soient-elles, et n’est alors plus si rationaliste, soit il essaie de dénier l’évidence et tente d’expliquer que la raison explique tout (alors que l’essentiel reste à découvrir, comme la matière, vaguement comprise comme matière noire ou énergie noire dont nous ignorons énormément, ou l’apparition de l’univers avant le big bang, le fonctionnement du cerveau si grossièrement compris encore, la nature ultime de la mathématique, l’apparition de la vie, etc. sans compter qu’il faudrait encore pouvoir tout, je dis bien tout, vérifier pour éviter les mystifications des falsificateurs conscients ou non…), ou que la rationalisme est la garantie contre le mal (en vogue du temps ou le fanatisme était associé au religieux, par Voltaire, nombre des Lumières et une bonne part du dixneuvième siècle. L’ambition s’est effondrée avec le désenchantement par rapport au libéralisme cultivant la misère, les innombrables crimes du communisme, sans oublier les épisodes nazi et fascistes. Notons que Gauchet les qualifie tous de religions séculières sauf le libéralisme.) ou encore que l’adhésion ouverte à une foi entraîne nécessairement les pires choses (Les œuvres constructives d’esprits épris de religieux sont innombrables, en particulier dans le domaine caritatif. Notre propre histoire nationale en regorge, que ce soit les dominicains asséchant les marais et fertilisant les terres, etc.1 l’instruction gratuite aux plus démunis fut assurée notamment par l’ordre lasallien, le soin des malades par l’ordre des hospitalier du saint-esprit par exemple, etc. jusqu’à aujourd’hui le Secours Catholique. On peut en trouver facilement dans les autres religions aussi, par exemple ces services sociaux sont l’une des principales raisons de la popularité de l’association des frères musulmans au milieu d’États plus ou moins faillis.). Bref, même le rationaliste est bien obligé de reconnaître que la relativité subjective n’est pas que pour les autres. Une fois l’irrationnel acceptée, toutefois, la raison (du latin ratio, le rapport) a un outil avec lequel mettre en rapport un par un toutes les autres perceptions. Cette rationalisation d’une religiosité en une construction intellectuelle correspondante — théologique, juridique, rituelle, interprétative sous toute forme… — forme avec la religiosité qui est son socle ce qui est appelé une religion.
Il est une dernière chose à noter soigneusement : Deux intuitions religieuses s’excluent mutuellement. Non pas que je crois en l’inéluctabilité de la lutte de tous contre tous, loin de là. Prenons les deux extrêmes en terme de ressenti religieux afin d’éclairer le propos. D’une part, l’extase du mystique qui se sent « baigner dans le divin » l’espace de quelques instants, d’être mis en présence de ce qu’il sait par l’intuition la plus absolue du divin en personne et non d’une vague manifestation particulière. D’autre part, de la foule girardienne de rivaux mimétiques se déchaînant dans le sacrifice d’un bouc-émissaire, éprouvant la sensation collective que l’intensité du monde elle-même s’est déchaînée, réordonnée et les agrée enfin. Ces deux expériences, radicalement dissemblables, sont pourtant toutes deux du même registre de l’intuition fondamentale. Inutile de préciser combien les deux peuvent fonder des types radicalement différents de religion. Nettement plus subtil, les deux cohabitent dans à peu près toutes les religions, pourtant, et les deux y entrent en conflit. C’est-à-dire que se pose alors la question de savoir laquelle des deux intuitions doit dicter ce qu’elle doit faire à l’autre. C’est dans ces cas que le fondateur de la religion détient un rôle absolument primordial : il indique laquelle doit prévaloir et comment elle doit traiter la dissidence… Il est très certainement possible de concilier ces points de vues contradictoires, mais pas par une simple juxtaposition : seule une intuition encore plus intense et profonde peut, à mon avis, parvenir à donner sens à chacune, comme cas particuliers, et véritablement les concilier. Sinon, l’incompréhension demeure.

Donc, si mon intuition que le libéralisme est une religion séculière est correcte, il devrait se trouver chez les libéraux, même les plus farouchement athées, des signes d’un semblable sentiment d’être mis en présence d’une ineffable vérité première, de saisir enfin l’intuition fondamentale permettant de déchiffrer le monde. Et ce au point de rappeler de manière troublante l’expérience religieuse. Voici deux extraits dont je vous laisse juge :

L’École de la Liberté à Colorado Springs. En 1963, il avait donné une série de conférences dans l’école, ce qui était une entreprise très inhabituelle. Elle était dirigée par Robert Lefevre, un libertarien extrême, et un groupe de disciples et d’associés avec le même état d’esprit. Ils avaient construits leurs propres bâtiments, toutes des cabanes de rondins, utilisant des rondins de zones brûlées et ainsi complètement séchés par l’air. Ils se faisaient une fierté de leur indépendance du gouvernement, et se finançaient en faisant payer des frais pour de courtes leçons qu’ils tenaient sur la philosophie et la pratique de la liberté.
Milton logeait dans le pavillon principal, qui non seulement servait de principal lieu de réunion pour les gros groupes, mais était aussi la maison de Lefevre. Milton était enchanté par tout cela, et partagea cet enthousiasme avec moi quand il revint. Il essaya de le décrire avec des mots sans beaucoup de succès. Nous décidâmes que nous devions le voir. Lors d’un voyage ultérieur sur la Côte Est, nous fîmes une pause à Colorado Springs pour visiter l’École de la Liberté. J’étais enchantée dans le pavillon comme il l’avait été. […]
Janusz Korwin-Mikke, avec qui j’entretenais une correspondance, était actif avant la libération comme éditeur clandestin, sortant une traduction de Capitalisme et Liberté et La route de la servitude de Hayek, entre autre littérature libertarienne. Ultérieurement, il concourut pour la présidence avec un programme strictement libertarien. Lorsque nous étions à Varsovie, son Union pour une Politique Véritable logeait dans une ancienne habitation qui était littéralement un labyrinthe de bureaux, tous occupés par de jeunes gens travaillant activement à propager l’évangile libertarien.

Friedman Milton et Rose, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 171, 574

Pour moi, ce genre de passage est extrêmement significatif et dénote clairement une expérience de type religieux : ressourcement communautaire par l’expérience d’une intuition indescriptible mais profondément vivifiante, et dont le message est diffusé tel l’évangile… Il est beaucoup plus intéressant que ce soit dit par les Friedman, athées « fanatiquement anti-religieux » pour Milton plutôt qu’un Hayek encore assez ouvert à la religiosité. De la même manière que ce dernier, Tocqueville aussi reconnait volontiers l’humus religieux sur lequel pousse le libéralisme et que le libéralisme en général (en particulier tardif) nie au profit de l’utilitarisme :

Les Américains […] montrent complaisamment comment l’amour éclairé d’eux-mêmes les porte sans cesse à s’aider entre eux, et les dispose à sacrifier volontiers au bien de l’État une partie de leur temps et de leurs richesses. Je pense qu’en ceci il leur arrive souvent de ne point se rendre justice : car, on voit parfois aux États-Unis comme ailleurs, les citoyens s’abandonner aux élans désintéressés et irréfléchis qui sont naturels à l’homme ; mais les Américains n’avouent guère qu’ils cèdent à des mouvements de cette espèce ; ils aiment mieux faire honneur à leur philosophie qu’à eux-mêmes. […]
Si les citoyens, en devenant égaux, restaient ignorants et grossiers, il est difficile de prévoir jusqu’à quel stupide excès pourrait se porter leur égoïsme, et l’on ne saurait dire à l’avance dans quelles honteuses misères ils se plongeraient eux-mêmes, de peur de sacrifier quelque chose de leur bien-être à la prospérité de leurs semblables. […]
J’ai rencontré des chrétiens zélés qui s’oubliaient sans cesse afin de travailler avec plus d’ardeur au bonheur de tous, et je les ai entendu prétendre qu’ils n’agissaient ainsi que pour mériter les biens de l’autre monde ; mais je ne puis m’empêcher de penser qu’ils s’abusent eux-mêmes. Je les respecte trop pour les croire. […]
Je ne vois donc pas clairement pourquoi la doctrine de l’intérêt bien entendu écarterait les hommes des croyances religieuses, et il me semble, au contraire, que je démêle comment elle les en rapproche. […]
Ils pratiquent donc leur religion sans honte et sans faiblesse ; mais on voit d’ordinaire, jusqu’au milieu de leur zèle, je ne sais quoi de si tranquille, de si méthodique et de si calculé, qu’il semble que ce soit la raison bien plus que le cœur qui les conduit au pied des autels.
Non-seulement les Américains suivent leur religion par intérêt, ils place souvent dans ce monde l’intérêt qu’on peut avoir à la suivre. […]
Mais les prédicateurs américains reviennent sans cesse à la terre. Ils ne peuvent qu’à grand’peine en détacher leur regard. Pour mieux toucher leurs auditeurs, il leur font voir chaque jour comment les croyances religieuses favorisent la liberté de l’ordre public, et il est souvent difficile de savoir, en les écoutant, si l’objet principale de leur religion est d’obtenir l’éternelle félicité dans l’autre monde ou le bien-être en celui-ci.

de Tocqueville Alexis, De la démocratie en Amérique, tome II, Gallimard, Paris, 2008 (1840), 466 p., p. 175, 177, 179-180

Il se peut que, comme Tocqueville, nous hésitions à voir à l’œuvre l’absorption puis la négation de la religiosité par le libéralisme naissant, mais plutôt une sorte de compromis stable. Ce serait oublier que, même dans la très religieuse Amérique, le libéralisme triomphant se fait aussi aux dépens des anciennes solidarités, et il se montre redoutablement inefficace à cultiver une communauté de remplacement, ou dans le jargon libéral l’utilitarisme a de plus en plus de mal à être « bien compris ». En voici un exemple concret :

Il y a encore quelques décennies, la création d’emplois était l’une des ambitions premières d’une entreprise. Au conseil d’administration, le PDG insistait sur la nécessité de garder son personnel, au lieu d’augmenter les dividendes à court terme en mettant les gens dehors. Horrifiée par les licenciements collectifs dans l’entreprise familiale, Claire Giannini, fille du fondateur de la Bank of America, se souvenait du temps où « les cadres supérieurs acceptaient une diminution de salaire pour que les plus modestes puissent conserver leur emploi ». […]
C’est cet aspect collectif des entreprises qui se délabre. Il y a deux moyens légaux de gagner de l’argent : en augmentant les ventes ou en taillant dans les dépenses. La plupart du temps, ce sont les salaires qui coûtent le plus cher et la tentation est donc grande d’en faire la cible des réductions de coûts.

Ehrenreich Barbara, On achève bien les cadres : L’envers du rêve américain, Grasset, Paris, 2007 (2005), 344 p., p. 318 (Cf sur la question de la dissolution de la religiosité par l’utilitarisme ces passages en note.)

Plus généralement, le lecteur régulier de ce blog a pu constater combien le libéralisme est incapable d’admettre de plein gré ne serait-ce que la nécessité du déficit public, et que Kalecki a superbement prédit le retour progressif à la dépression de nos économies. Et pourquoi s’occuperait-on de ces perdants du marché ? N’ont-ils pas qu’à négocier une activité pour s’en sortir en collaborant avec qui y est intéressé et veut bien contracter ? C’est ce que professe l’utilitarisme, qui est censé faire fonctionner l’austérité et qui échoue lamentablement. Un des problèmes est que l’« utilité » n’est pas évidente, et qu’il faut une construction civilisatrice commune entre les participants pour que les échanges fonctionnent décemment bien. En effet, la croyance, par exemple, que seul le fric compte donne le milieu mafieux de Gomorra (superbe film un peu à la façon d’un documentaire) et il peut être très difficile d’y échapper comme l’illustre le fameux Citizen Kane. Confronté au mystère de la part encore incomprise du réel, l’humain retourne spontanément aux intuitions fondamentales, et s’il n’avait adhéré qu’à une construction intellectuelle, elles peuvent à cette occasion s’ancrer en lui. Une sorte de quitte ou double : plutôt que de potentiellement tout remettre en cause, la structure intellectuelle est comme sacralisée. Voici deux auteurs manifestant la même analyse :

Ne s’attaquant pas à la question-clef, la liberté pour quoi faire ?, ne la formulant pas même, le libéralisme qui veut éviter l’écueil de la réaction, en ce qu’elle nie la liberté, est irrémédiablement attiré vers une sorte de religion démocratique qui érige celle-ci en un absolu individualiste et sacré, mesure de toute chose. Pris entre deux feux, le libéralisme n’est-il pas menacé de n’être plus rien ?

Huguenin François, Le conservatisme impossible : Libéraux et réactionnaires en France depuis 1789, La Table Ronde, Paris, 2006, 395 p., p. 215

Mais si les ouvriers étaient physiquement déshumanisés, les classes possédantes étaient moralement dégradées. L’unité traditionnelle d’une société chrétienne faisait place chez les gens cossus au refus de reconnaître leur responsabilité dans la situation où se trouvaient leurs semblables. Les « Deux Nations » prenaient forme. À l’ahurissement des esprits réfléchis, une richesse inouïe se trouvait être inséparable d’une pauvreté inouïe. Les savants proclamaient à l’unisson que l’on avait découvert une science qui ne laissait pas le moindre doute sur les lois qui gouvernaient le monde des hommes. Ce fut sous l’autorité de ces lois que la compassion fut ôtée des cœurs et qu’une détermination stoïque à renoncer à la solidarité humaine au nom du plus grand bonheur du plus grand nombre acquit la dignité d’une religion séculière. […] Rien d’extraordinaire si le libéralisme économique s’est transformé en une religion séculière dès que les grands périls de cette aventure sont devenus évidents.

Polanyi Karl, La grande Transformation, Gallimard, Paris, 2009 (1944), 467 p., p. 159, 204

Pour finir ce billet, une dernière citation de l’un des plus grands penseurs de l’économie de toute l’histoire humaine, ayant été élevé dans la stricte observance des thèses libérales avant que de progressivement prendre ses distances avec elles. La citation est tiré de son plus célèbre ouvrage, et se recoupe parfaitement avec ce qui fut dit auparavant.

« Si les idées essentielles relatives à la monnaie et à sa substance n’ont pas varié depuis les Croisades jusqu’au XVIIIe siècle, c’est qu’on se trouve en présence de notions fortement enracinées. Peut-être même ces notions ont-elles persisté après cette période de cinq cents ans, mais avec beaucoup moins de force que les idées de « fuite devant les biens réels ». Aucune époque autre que celle du laissez-faire n’a échappé à l’empire de ces idées. Seule l’extraordinaire ténacité de l’idée de laissez-faire a pu triompher pour un temps des croyances en cette matière de l’ « homme naturel ». Il n’a fallu rien moins que la foi absolue des doctrinaires du laissez-faire pour faire oublier la « fuite devant les biens réels, »… (qui) dans une économie monétaire est l’attitude la plus normale de l’ « homme naturel ». Le libre échange niait l’existence de facteurs qui paraissaient évidents ; il était voué à tomber en discrédit dans l’opinion de l’homme de la rue le jour où l’école du laissez-faire ne tiendrait plus les esprits enchaînés à son idéologie »
Il nous souvient du complexe d’irritation et de perplexité que ressentait Bonar Law devant les économistes, négateurs d’évidence. Il était profondément troublé de ne pouvoir s’expliquer leur attitude. L’empire de l’école classique fait irrésistiblement songer à celui de certaines religions, car il faut à une idée plus de pouvoir pour vaincre l’évidence que pour introduire le mystère et le surnaturel dans les notions habituelles des hommes.

Keynes John Maynard, théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1979 (1936), 382 p., p. 345-346

Ce billet fait partie d’un série consacrée à la question du libéralisme comme religion séculière. Je vous remercie de votre attention et vous préparerai le prochain billet avec plaisir. Nous y verrons beaucoup moins de citations accréditant la thèse du libéralisme comme religion séculière, et rentrerons enfin dans l’analyse des objections et des conséquences de cette nature du libéralisme, pour tous ceux qui souhaitent améliorer le fonctionnement actuel de notre monde.


Notes :

1.

l’Église Chrétienne créa l’économie occidentale. L’historien est en droit de considérer tous les développements économiques de la civilisation occidentale comme des sous-produits du mode de vie de l’Ordre Bénédictin. Lorsque saint Benoît édicta sa Règle, il imposa à ses moines une certaine quantité de travail, tant manuel qu’intellectuel : non pour le travail en soi, mais en considération de l’effet qu’il aurait sur l’équilibre de la vie spirituelle. Et c’est précisément parce que l’activité économique des Bénédictins n’était pas une fin en soi mais un moyen, tout contingent, tendant à une fin spirituelle, qu’elle fut une aussi extraordinaire réussite, économiquement et spirituellement. Les Bénédictins réussirent là où l’Empire Romain avait toujours échoué. Ils ranimèrent l’agriculture, en Italie d’abord, et ensuite dans cette Europe du Nord que les Romains n’avaient jamais réussi à conquérir ni à policer entièrement.

Toynbee Arnold, le christianisme et les autres religions du monde, Éditions universitaires, Paris, 1959 (1956), 131 p., p. 83-84

2.

Cet univers parfaitement instrumentalisé fonctionne assez bien. Tout marche : les choses se font dans les délais, les réservations s’effectuent, les commandes sont livrées à temps, les moquettes restent propres. Mais il y manque quelque chose. Max Weber décrivait la condition de l’homme moderne comme celle du « désenchantement », c’est-à-dire « dépouillée de ses dieux », dépourvue de mystère ou d’étrangeté. Selon Jackson Lears, les prémodernes levaient les yeux et voyaient le paradis ; aujourd’hui, les gens sont rationnels et ne voient plus que le ciel. À cela il faut ajouter que nos contemporains qui n’ont d’yeux que pour le monde des affaires ne regardent plus guère en l’air. Mais que penser alors de l’influence croissante du christianisme sur les affaires ? Va-t-elle rendre plus douce, plus aimable, plus réfléchie la société du business ? Ou est-ce la religion qui va devoir changer et se rapprocher de la McLean Bible Church, un univers d’où toute transcendance, toute beauté sont désormais absentes ? […]
Je regrette, mais je ne peux en entendre plus. J’ai subi le déjeuner de la Norcross Fellowship en tant qu’athée, mais là, dans la Mt. Paran Church of God, je découvre que je suis croyante : ce que je crois, c’est que si Dieu existe, s’il existe un être conscient qui crée le monde par sa pensée – un grand architecte à l’origine des galaxies et des météores, quelqu’un qui crée et fait disparaître les espèces – et si cet être devait se manifester, on ne « réseauterait » pas plus avec lui qu’on n’allumerait une cigarette au buisson ardent. François est un blasphémateur. Il a avili l’univers tel que je le connais.

Ehrenreich Barbara, On achève bien les cadres : L’envers du rêve américain, Grasset, Paris, 2007 (2005), 344 p., p. 195, 201

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Deux bonnes vidéos

Excellent documentaire d’Arte : Goldman Sachs – La banque qui dirige le monde, visible sur le site d’Arte+7 jusqu’au 12 septembre environ. La plupart des informations sont de premières qualités et le montage est très efficace. Merci au Forum Démocratique pour l’info. On peut y voir (mais ce n’est pas ce qui a emporté mon adhésion, qu’on se rassure) William Kurt Black, le régulateur digne de ce nom et néochartaliste de l’Université du Missouri, à Kansas City…
J’ai revu récemment le tout aussi excellent (plus même) documentaire La stratégie du choc, basé sur le livre de Naomi Klein. Je le recommande aussi. On y voit très bien les affinités très paradoxales mais très solides entre libéralisme et autoritarisme, entre autres. Qui veut faire l’ange fait la bête écrivait Pascal, justement, le libéralisme, en éliminant l’équilibre, aussi précaire soit-il, entre le collectif et l’individu, fait systématiquement place à un collectif particulièrement oppressif pour l’individu. Il y a opposition entre la mission d’émancipation individuelle assignée par le libéralisme à l’individu, et ses capacités à effectivement se construire seul, en dehors ou contre tout collectif. À chaque fois, l’individu réel finit par être sacrifié en vue de l’avènement utopique de l’homo liberalus, dont le bonheur est un horizon qui ne cesse de s’éloigner par le cauchemar concret. La révlution conservatrice n’est pas moins utopique que la révolution tout court. La Chine est loin d’être le seul cas d’hybridation autoritarisme-libéralisme, comme l’avait déjà remarqué le sagace Tocqueville :

Vers le milieu du siècle, on voit paraître un certain nombre d’écrivains qui traitent spécialement des questions d’administration publique, et auxquels plusieurs principes semblables ont faut donner le nom commun d’économistes ou de physiocrates. Les économistes ont eu moins d’éclat dans l’histoire que les philosophes ; moins qu’eux ils ont contribué peut-être à la Révolution ; je crois pourtant que c’est surtout dans leurs écrits qu’on peut le mieux étudier son vrai naturel. Les philosophes ne sont guère sortis des idées très générales et très abstraites en matière de gouvernement ; les économistes, sans se séparer des théories, sont cependant descendus plus près des faits. Les uns ont dit ce qu’on pouvait imaginer, les autres ont indiqué parfois ce qu’il y avait à faire. Toutes les institutions que la Révolution devait abolir sans retour ont été l’objet particulier de leurs attaques ; aucune n’a trouvé grâce à leurs yeux. Toutes celles, au contraire, qui peuvent passer pour son œuvre propre ont été annoncées par eux à l’avance et préconisées avec ardeur ; on en citerait à peine une seule dont le germe n’ait été déposé dans quelques uns de leurs écrits ; on trouve en eux tout ce qu’il y a de substantielle en elle.
Bien plus, on reconnaît déjà dans leurs livres ce tempérament révolutionnaire et démocratique que nous connaissons si bien ; ils n’ont pas seulement la haine de certains privilèges, la diversité même leur est odieuse : ils adoreraient l’égalité jusque dans la servitude. Ce qui les gêne dans leur dessins n’est bon qu’à briser. Les contrats leur inspirent peu de respect ; les droits privés, nuls égards ; ou plutôt il n’y a déjà plus à leurs yeux, à bien parler, de droits privés, mais seulement une utilité publique. Ce sont pourtant en général, des hommes de mœurs douces et tranquilles, des gens de bien, d’honnêtes magistrats, d’habiles administrateurs ; mais le génie particulier à leur œuvre les entraîne.
Le passé est pour les économistes l’objet d’un mépris sans bornes. « La nation est gouvernée depuis des siècles par de faux principes ; tout semble y avoir été fait au hasard », dit Letronne. Partant de cette idée, ils se mettent à l’œuvre ; il n’y a pas d’institution si vieille et qui paraissent si bien fondée dans notre histoire dont ils ne demandent l’abolition, pour peu qu’elle les incommode et nuise à la symétrie de leurs plans. L’un d’eux propose d’effacer à la fois toutes les anciennes divisions territoriales et de changer tous les noms des provinces, quarante ans avant que l’Assemblée constituante ne l’exécute.
Ils ont déjà conçu la pensée de toutes les réformes sociales et administratives que la Révolution a faites, avant que l’idée des institutions libres ait commencé à se faire jour dans leur esprit. Ils sont, il est vrai, très favorables au libre échange des denrées, au laisser faire ou au laisser passer dans le commerce et dans l’industrie ; mais quant aux libertés politiques proprement dites, ils n’y songent point, et même quand elles se présentent par hasard à leur imagination, ils les repoussent d’abord.

 

de Tocqueville Alexis, L’ancien régime et la Révolution, Gallimard, Paris, 1967 , 378 p., p. 254-256

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Rocard touche le point sensible : l’autoritarisme libéral

C’est l’un des secrets les plus inavouables du libéralisme. Le libéralisme, partisan inconditionnel de la liberté, est tiraillé entre deux évolutions inconciliables : L’une veut que tout soit admis au nom de la liberté — c’est la racine sceptique et relativiste du libéralisme. Il ne fut que lentement reconnu que l’absolutisme de la majorité et des institutions démocratiques, telles que Rousseau les proclamait, peuvent aussi être un vecteur de despotisme. L’URSS avait une Constitution très démocratique et s’en vantait beaucoup, simplement l’appareil de terreur politique visant à empêcher l’émergence d’un oligopole de ploutocrates est un remède encore pire que le mal pour s’assurer de la direction prise par le système formel. L’autre évolution veut que seul ce qui est fait selon la stricte conformité de ce qu’ils ont défini comme étant la liberté soit permis, mais alors on ne voit plus ce qui fait société, question que le libéralisme prétendait résoudre : c’est l’exemple de l’entrepreneur plus ou moins voyou, qui, devenu commercialement suffisamment fort et abusant de ce pouvoir pour se verser des rémunérations déconnecté de tout résultat économique, corrompre les régulateurs, etc. s’exclame, pris sur le fait, « qu’à sa place on aurait fait pareil », en somme qu’il n’y avait qu’à se précipiter avant lui pour nuire tout autant au reste de la société. C’est la racine pragmatique et opportuniste du libéralisme.

Tocqueville notait déjà dans L’Ancien Régime et la Révolution (chapitres 3 et 12) l’accommodement au despotisme de la branche pragmatique et opportuniste du libéralisme, des architectes du marché :

Les économistes ont eu moins d’éclat dans l’histoire que les philosophes ; moins qu’eux ils ont contribué peut-être à la Révolution ; je crois pourtant que c’est surtout dans leurs écrits qu’on peut le mieux étudier son vrai naturel. Les philosophes ne sont guère sortis des idées très générales et très abstraites en matière de gouvernement ; les économistes, sans se séparer des théories, sont cependant descendus plus près des faits. Les uns ont dit ce qu’on pouvait imaginer, les autres ont indiqué parfois ce qu’il y avait à faire. Toutes les institutions que la Révolution devait abolir sans retour ont été l’objet particulier de leurs attaques ; aucune n’a trouvé grâce à leurs yeux. Toutes celles, au contraire, qui peuvent passer pour son œuvre propre ont été annoncées par eux à l’avance et préconisées avec ardeur ; on en citerait à peine une seule dont le germe n’ait été déposé dans quelques uns de leurs écrits ; on trouve en eux tout ce qu’il y a de substantielle en elle.
(…) Ce sont pourtant en général, des hommes de mœurs douces et tranquilles, des gens de bien, d’honnêtes magistrats, d’habiles administrateurs ; mais le génie particulier à leur œuvre les entraîne.
Le passé est pour les économistes l’objet d’un mépris sans bornes. « La nation est gouvernée depuis des siècles par de faux principes ; tout semble y avoir été fait au hasard », dit Letronne. Partant de cette idée, ils se mettent à l’œuvre ; il n’y a pas d’institution si vieille et qui paraissent si bien fondée dans notre histoire dont ils ne demandent l’abolition, pour peu qu’elle les incommode et nuise à la symétrie de leurs plans. L’un d’eux propose d’effacer à la fois toutes les anciennes divisions territoriales et de changer tous les noms des provinces, quarante ans avant que l’Assemblée constituante ne l’exécute.
Ils ont déjà conçu la pensée de toutes les réformes sociales et administratives que la Révolution a faites, avant que l’idée des institutions libres ait commencé à se faire jour dans leur esprit. Ils sont, il est vrai, très favorables au libre échange des denrées, au laisser faire ou au laisser passer dans le commerce et dans l’industrie ; mais quant aux libertés politiques proprement dites, ils n’y songent point, et même quand elles se présentent par hasard à leur imagination, ils les repoussent d’abord. (…)
L’aisance seule exempte ; quand un cultivateur figure annuellement parmi les plus hauts imposés, ses fils ont le privilège d’être exempts de la milice : c’est ce qu’on appelle encourager l’agriculture. Les économistes, grands amateurs d’égalité en tout le reste, ne sont point choqués de ce privilège ; ils demandent seulement qu’on l’étende à d’autres cas ; c’est-à-dire que la charge des paysans les plus pauvres et les moins patronnés devienne plus lourde. « La médiocrité de la solde du soldat, dit l’un d’eux, la manière dont il est couché, habillé, nourri, son entière dépendance, rendraient trop cruel de prendre un autre homme qu’un homme du bas peuple. »

On y retrouve la « rationalisation » des structures administratives à base de regroupement de commune, de fusion au sein d’une Europe fédérale, etc. et surtout on y trouve la sacralisation du résultat du marché : le riche est à enrichir puisqu’il est riche selon le jugement du marché, et on peut laisser le pauvre s’appauvrir, il n’est bon qu’à ça puisqu’il est pauvre selon ce même marché. Seul le statut de riche âprement gagné sur le marché donne droit à leur reconnaissance, à être considéré comme un être humain à part entière.

Dans les théories des illuminés du marché, la baisse général des prix (dont les salaires) est une chose que le marché accomplit sans heurt, comme toujours, et qui permettrait de limiter la quantité de la monnaie sans dommage. Nombre de métallistes, de partisans de l’or sont ainsi convaincus qu’on peut rationner la monnaie dévolue à l’économie sans soucis particuliers. Or, c’est faux. Faire baisser les prix est un processus chaotique parce que chacun « défend son prix », ce qu’il croit avoir obtenu par ses efforts et qu’il n’est pas prêt à abandonner facilement, même en sachant qu’il n’est pas le seul à baisser ses prix ; chacun a payé avec un niveau de prix élevé et préfère que ce soit l’autre qui commence à vendre à un niveau plus bas. En général, on préfère baisser les quantités, donc créer du chômage. La seule dévaluation interne (autre nom de la baisse des prix généralisée) ayant réussit, c’est-à-dire ayant conservé les proportions des prix les uns aux autres, c’est l’Italie fasciste de Benito Mussolini en 1926. Une répression féroce avec interdiction des grèves et renflouement des banques furent nécessaires pour cela.

Ce n’est pas la première accointance du libéralisme avec l’autoritarisme, comme l’illustrent la Révolution sus-mentionnée, avec le Second Empire, mais aussi les fameux Chicago Boys de Pinochet, l’alliance du Parti Communiste Chinois avec le capitalisme le plus débridé et mondialisé, etc. Est-ce la fin ? L’ancien premier ministre Michel Rocard reconnait (via le forum démocratique), lui, la nécessité d’un pouvoir autoritaire pour forcer la réalité à rentrer dans une telle camisole de force idéologique :

Il n’est pas possible de gouverner ce peuple en lui disant qu’il va perdre 25 % de son revenu dans les dix ans si on tient à payer toutes les dettes. Personne ne le dit, mais il ne peut y avoir d’issue en Grèce qu’avec un pouvoir militaire.

L’union Européenne s’assoit sur les référendum et les contrôles démocratiques, comme pour le Traité de Lisbonne passant outre le référendum de 2005, ou plus récemment le Mécanisme Européen de Stabilité. Jusqu’où les libéraux dominant l’Europe glisseront-ils ? Emmanuel Todd intitulait un lire qu’il publiait en 2008 Après la démocratie

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