Archives de Tag: Allemagne

Les craquements continuent, séisme imminent ?

Petit billet pour signaler quelques-uns des derniers craquements de la citadelle de l’orthodoxie et que le point de basculement est peut-être très proche.

Je vous épargne les innombrables signes de nervosité et de fragilité des marchés, que les banques centrales surveillent comme le lait sur le feu, et intéressons-nous à ce qui pourrait bien être non pas la fin du début, ni même le début de la fin, mais peut-être la fin du début, comme disait Churchill : l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce.
En effet, leur avance dans les sondages s’accroît, et il est extrêmement douteux que la situation se retourne d’ici le 25 janvier, jour des élections. Frédéric Lordon a écrit une très bonne analyse de la situation. En voici l’idée centrale : Soit Syriza a modéré son discours pas seulement pour accéder au pouvoir mais sincèrement par l’affadissement de ses convictions, pour ne pas dire par leur abandon, auquel cas il sera un pétard mouillé et la Grèce continuera à s’enfoncer plus profondément encore dans cette nouvelle Grande Dépression via le manège politicien habituel, soit Syriza a bien compris les raisons de la disparition du Pasok, de son existence et de son arrivée au pouvoir, et décide certes la négociation mais sans rien céder sur l’essentiel (à savoir la revitalisation de l’économie grecque, donc la fin de l’austérité), auquel cas, c’est simple, l’euro saute. Il sautera au moins pour la Grèce, mais le fait que cette dernière sorte donnera un signal à tous les financiers que d’autres pays peuvent donc le faire aussi, que la promesse de Mario Draghi de sauver l’euro « à n’importe quel prix » n’a pas la solidité requise. Ce dernier s’est précipité, selon le Spiegel, en Allemagne pour obtenir d’Angela Merkel qu’il puisse laisser les banques centrales nationales membres de l’euro refinancer leurs États membres respectifs.
Si l’Allemagne refuse, et je suis la démonstration de Lordon sur ce point, alors il n’y a plus de compromis possible : annihilation par austérité ou explosion de l’euro. Les responsables de l’Union Européenne le sentent. C’est vrai pour Draghi comme nous l’avons vu, mais aussi, par exemple, du nouveau président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, qui a expliqué que le plan d’investissement européen ne serait largement pas pris en compte dans le calcul des fameux critères de Maastricht (3 % de déficit public/PIB maximum et 60 % de dette publique/PIB maximum)…

On a beau faire du libéralisme un article de foi, il est difficile de toujours ignorer la réalité. De même aux États-Unis, où les néochartalistes confinés encore il y a peu dans la « Sibérie pour économistes dissidents » font maintenant leur entrée officielle à Washington. Félicitation à Stéphanie Kelton et tous les autres pour cela.

Alors, 2015 l’année du renouveau ? Ce serait malheureusement trop beau pour être vrai. Disons plutôt que tout le travail de sape préalable et indispensable contre l’orthodoxie ancienne porte enfin son fruit, et qu’il devient possible de construire politiquement l’alternative. Mais cette seconde phase prendre certainement un peu de temps avant que nous puissions tous jouir du renouveau.

2 Commentaires

Classé dans En vrac

L’illusion du « moteur » allemand

Petit billet rapide pour signaler un excellent article de La Tribune par Romaric Godin : Cette statistique allemande si inquiétante pour la zone euro, qui illustre très bien la relation comptable fondamentale prouvant (une fois de plus) la nécessité du déficit public. Morceaux choisis :

« Il est certaines statistiques qui sont plus parlantes que bien des discours. Ainsi en est-il celle publiée ce jeudi matin par Destatis, l’Office fédéral allemand des Statistiques. Le recul de 0,2 % des salaires bruts réels en Allemagne en 2013 est la preuve qu’il n’y a pas outre-Rhin de réel rééquilibrage du modèle économique.
[…]
Comme à son habitude, l’économie allemande a donc compensé le ralentissement de l’activité (+0,4 % en 2013) par une réduction des salaires. Ceci a évidemment permis de maintenir la compétitivité des produits allemands et explique en grande partie la reprise vigoureuse des exportations et le fait que, pour les années à venir, l’Allemagne va à nouveau dépendre du moteur extérieur pour sa croissance.

Malgré les discours du gouvernement allemand et de ses partenaires européens, l’Allemagne n’a jamais réellement modifié son modèle de croissance. En 2012, les salaires réels avaient progressé de 0,5 % seulement avec une croissance de 0,7 %. En 2011, la hausse de 1,2 % des salaires réels avait été bien en deçà de la croissance de 3,3 %. Plus que jamais donc, l’Allemagne comprime les salaires pour améliorer sa compétitivité.
[…]
Les conséquences de ce modèle sont considérables et inquiétantes. L’Allemagne ne sera pas le « moteur » de la croissance de la zone euro. Sa demande restera toujours inférieure à sa croissance, la transmission de la croissance allemande au reste de l’Europe va demeurer faible. […]

Car, malgré leurs efforts, les pays « périphériques » et certains pays comme la France ou l’Italie ne vont pas pouvoir s’imposer sur les marchés extérieurs. L’Allemagne, en augmentant encore sa compétitivité relative déjà considérablement plus élevée, condamne ses concurrents de la zone euro à une baisse considérable des prix pour tenter de maintenir ses parts de marché. Autrement dit, puisque l’arme monétaire n’existe pas pour eux, à une compression majeure des salaires ou des taxes. Dans les deux cas, cela signifie la poursuite de la politique d’austérité ainsi qu’une longue déflation et, au final, un appauvrissement des pays de la zone euro relativement à l’Allemagne.
[…]
Certes, cette situation est idéale pour l’Allemagne qui, ainsi, se découple de plus en plus du reste de la zone euro, comme le prouve les prévisions de croissance du pays. Mais cette simple statistique dresse donc un tableau bien sombre de l’avenir de la zone euro. […]

Enfin, ce chiffre permet de relativiser le discours moralisateur constant de l’Allemagne – notamment vis-à-vis de la France. L’Allemagne a bel et bien sa part de responsabilité dans les difficultés de la zone euro. Et elle en a d’autant plus qu’elle entraîne la région dans une stratégie qui semble faire fi des erreurs du passé. Cette stratégie désormais soutenue ouvertement par le gouvernement français est celle d’une « course à l’échalote » de la compétitivité qui semble perdue d’avance. Chaque pays va tenter de baisser ses coûts pour se partager la faible demande allemande. Et tout le monde s’appauvrira. La sortie de la zone euro apparaîtra alors comme la seule solution. Dans ce cas, l’Allemagne aura une responsabilité considérable face à l’histoire. »

Pour ceux qui veulent approfondir, je propose un article sur l’inanité des modalités de l’austérité, qui mène nécessairement au désastre, ou de comparer le mythe du salut par les exportations avec celui du déficit zéro et ses conséquences en terme de mythe du financement par la finance privé. Ces deux mythes découlant de celui avoué notamment par le Nobel d’économie Samuelson.

9 Commentaires

Classé dans En vrac

Réminiscences, réminiscences, …

Je sais que je caricature et m’acharne quelque peu, mais je ne peux pas résister.

Dans le billet sur les vœux de Hollande, j’expliquais que Hollande décentralisait maintenant l’austérité sur les collectivités locales, et j’avais fait le rapprochement avec la République de Weimar agonisante qui avait chois la même « solution ».

Aujourd’hui, j’apprends que Hollande « préconise l’usage des « décrets » et des « ordonnances » pour faire « avancer les dossiers » ». Justement, voici une petite citation en rapport :

Pour beaucoup d’historiens, la reprise d’impôts refusés par le Reichstag dans un nouveau décret d’urgence marque la rupture avec le régime parlementaire et le début des cabinets présidentiels.

Baechler Christian, L’Allemagne de Weimar, 1919-1933, Fayard, Paris, 2007, 483 p., p. 315

Espérons que François Hollande ne s’aventure dans cette voie que suffisamment mollement pour que ce ne soit pas trop dommageable. En effet, il est extrêmement difficile de disqualifier les partis autoritaristes lorsqu’on ne jure plus soi-même que par le pouvoir d’un seul, la démocratie congédiée.

4 Commentaires

Classé dans Paroles Tenues

L’épuisement du crédit

Un billet de Waldman auteur d’Interfluidity m’a rappelé l’excellent article de l’économiste Michal Kalecki que j’avais traduit, à l’époque, d’abord pour les relations entre le pouvoir et en particulier le milieux des affaires et le chômage. Mais Kalecki y brille aussi par son analyse succincte mais claire, profonde et malgré tout très complète des mécanismes monétaires. Voici le passage qui a marqué Waldman :

IV – 2 : Les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu sont réduits lors de la crise mais pas accrus lors de la reprise subséquente. En ce cas la reprise durera plus longtemps, mais elle doit finir en une nouvelle crise : une réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu n’élimine pas, bien sûr, les forces qui causent des fluctuations cycliques dans une économie capitaliste. Lors de la nouvelle crise il sera nécessaire de réduire encore les taux d’intérêt et d’imposition et ainsi de suite. Ainsi dans un futur pas si lointain, le taux d’intérêt devra être négatif et l’impôt sur le revenu devra être remplacé par une subvention au revenu. La même chose surviendrait si on tentait de maintenir le plein emploi en stimulant l’investissement privé : les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu devraient être continuellement réduits.

Ensuite Waldman fournit un graphique des taux directeurs de la Fed de 1980 à aujourd’hui qui confirme la prédiction de Kalecki datant de… 1943. Cela me semblait très naturel, mais j’aimerais enfoncer le clou. Sans la moindre petite surprise, les libéraux préfère le crédit bancaire à la monnaie publique, préférence pour le privé oblige. Aussi voudraient-ils que la relance de l’économie (car ils ont fini pas admettre qu’elle ne pouvait efficacement se relancer toute seule) doive se faire entièrement par le crédit privé. Comme Kalecki l’explique dans le passage qui suit l’extrait1, ce n’est pas possible. Alors ils essaient néanmoins de réaliser cette utopie le plus possible, conformément à la prédiction de Kalecki. Voici un graphique illustrant la chose :

Le progressif écrasement des taux directeurs sur le plancher du 0 %.

Les taux de sept pays développés s’acheminent progressivement vers 0…

La pensée néolibérale s’est imposée au cours des années 1970, mais ne parachève son avènement que durant les années 1980 avec Reagan et Thatcher ; pour plus de sûreté, j’ai commencé le graphique en 1975, et l’ai poursuivi jusqu’à nos jours. Il y a sept pays, et comme ils se superposent et oscillent beaucoup, il m’a paru plus clair d’ajouter à chacun sa régression linéaire, c’est-à-dire la droite la plus ressemblante à la courbe. Avec les droites, les choses deviennent alors parfaitement évidentes : elles descendent toutes en moyenne de 0,2 % par an, voire 0,3 % par an pour le Royaume-Uni, l’Italie et la Corée du Sud, sauf l’Allemagne qui ne perd que 5 points de base (0,05 %) par an et a commencé avec un taux directeur déjà très bas (elle bénéficie du choix de financer sa croissance par les exportations plutôt que par son propre endettement sans doute). Remarquons enfin que le Japon, le Royaume-Uni et les États-Unis se sont déjà écrasés sur le plancher de 0 %, seule l’Australie se détache avec plus de 3,5 % encore de marge pour baisser son taux directeur, mais sa pente est de toute façon la même. Comme il n’était pas tout à fait juste de juger la politique monétaire allemande sur toute cette période alors qu’elle est diluée dans l’euro pendant plus d’une décennie, j’ai fait figurer en bleu également l’Italie, puissance économique très différente, pour donner un autre départ possible de la courbe des taux de l’euro. Conformément à Kalecki et à tout ce que j’ai appris du néochartalisme, donc, les néolibéraux sont tout simplement en train d’épuiser jusqu’à la dernière petite capacité d’endettement du secteur privé. Pour financer l’économie, sa croissance et son désendettement, il faudra donc toujours plus inévitablement des déficits publics. Si nous ne parvenons pas à évincer l’idéologie néolibérale, nous aurons un scénario à la japonaise : inhibés, jamais les responsables politiques ne décideront les déficits publics nécessaires pour une croissance forte ou durable.

Ce qui est fascinant, dans l’apport de Kalecki, c’est qu’il ait pu prédire à l’avance non pas seulement quelles seraient les conséquences économiques si telle pensée économique était adoptée plutôt que telle autre, mais en plus quelle serait la pensée économique effectivement adoptée.

À l’instar de beaucoup de monde, je vous recommande donc fortement la lecture intégrale d’Aspects Politiques du plein emploi par Michal Kalecki. Quelqu’un affirmant s’intéresser sérieusement aux questions économiques ne peut refuser de lire un texte aussi court, riche et prescient.


Note :
1

En plus de cette faiblesse intrinsèque pour combattre le chômage par l’investissement privé, il y a une difficulté pratique. La réaction des entrepreneurs aux mesures décrites ci-dessus est incertaine. Si la récession est brutale, ils peuvent devenir très pessimistes quant au futur, et la réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu peut alors avoir pour longtemps peu ou prou d’impact sur l’investissement, et ainsi sur le niveau de production et d’emploi.

10 Commentaires

Classé dans Compléments d'enquête

Une intox à jet continu 1/2

Un article du journal Le Monde nous donne le dernier bulletin météo de la dette publique. On peut y lire le contraste habituel : les Italiens du club Med récoltent les taux élevés de leur prodigalité pendant que les besogneux Allemands volent de succès en succès. Vraiment ? Une fausse note tinte à la fin de l’article :

La Bundesbank [la Banque Fédérale, banque centrale allemande] a annoncé avoir placé 3,87 milliards d’euros d’une nouvelle obligation Bund à échéance juillet 2022. La demande, à 4,109 milliards d’euros, est ressortie inférieure aux 5 milliards d’euros que l’Agence financière voulait placer. Celle-ci a conservé 1,13 milliard d’euros pour les besoins du marché secondaire, comme à son habitude.

Sur le marché secondaire, le rendement de la dette allemande, considérée comme un refuge du fait de la solvabilité du pays, affiche ces jours-ci des niveaux extrêmement bas, qui laissaient présager un taux lui aussi très bas lors de l’opération de ce mercredi. Mais ce niveau de taux, très peu lucratif, n’attire pas les investisseurs en masse.

Voilà contrariée ma formation d’économiste libéral bien dans le sens des idées dominantes, élevé à grande louche de courbes d’offre et de demande et de monétarisme rafistolé. N’est-ce pas justement la rencontre de l’offre et de la demande qui détermine le prix. N’est-ce pas le crédit bancaire qui crée la monnaie, qui est la monnaie ? Alors, pourquoi le prix du crédit fait à l’Allemagne demeure-t-il si bas quand il y a si peu d’acheteurs ? Pourquoi les taux seraient bas tellement c’est un refuge alors que presque personne ne s’y réfugie ? Enquêtons.

C’est à cette enchère (pdf en anglais) que l’article du Monde fait référence. Remarquons comme « les besoins habituels du marché secondaire » arrivent à point nommé : selon l’article, le taux exigé le plus élevé devait s’imposer et hausser la courbe des taux allemands, et l’émission échouer de 891 millions d’euros. Sur ce la Banque Fédérale garde 1,13 milliards d’euros, soit 27 % de la somme proposée par les investisseurs et 22 % de ce que l’Agence Financière de la République Fédérale d’Allemagne avait voulu placer, ou encore les investisseurs se retrouvent subitement à proposer 239 millions d’euros excédentaires. Voilà qui aide à calmer les taux. Mais que deviennent les 1 130 millions ? L’article est vague et laisse croire que l’Agence Financière doit se débrouiller avec. Comme l’explique l’ancien gouverneur de la Banque Fédérale Axel Alfred Weber, c’est toujours la Banque Fédérale qui s’en charge (à 24m35s), et toujours au nom de l’Agence Financière vraisemblablement, tente de la placer sur le marché secondaire. Mais le plus intéressant, c’est que la Banque Fédérale y a d’autres activités particulièrement influente sur ce marché secondaire. Mais d’abord un petit encart sur la différence entre les marchés primaire et secondaire.

Le marché primaire est un marché ad hoc créé à chaque émission d’un ensemble de titres financiers (actions d’une entreprise ou dettes, dont les bons du Trésor) : on y annonce la vente, des acheteurs font leurs offres, et les prix s’y ajustent en offrant des titres d’abord à ceux qui ont proposé le prix le plus élevé, ensuite ceux qui offre le second prix le plus élevé, etc. jusqu’à vendre tous les titres. Ou encore, le titre est vendu à prix fixe, mais la quantité vendue dépend du nombre d’acheteurs, etc.

Le marché secondaire ne concerne pas vraiment l’émetteur du titre financier. Sur ce marché, ceux qui détiennent les titres mais désirent les vendre les proposent à qui le veux. Ainsi, les actions d’une entreprise cotée en bourse peuvent ne jamais repasser par les mains de cette entreprise tout en étant rachetée un nombre astronomique de fois au cours de la vie de l’entreprise.

La Banque Fédérale fait sur le marché secondaire la même chose que toutes les autres banques centrales du monde : elle y achète et revend notamment des bons du Trésor afin de fixer des taux directeurs (des taux d’intérêts de référence pour l’ensemble des prêts) et de fournir aux banques commerciales tout l’argent dont elles ont besoin pour solder leurs paiements. Reste à savoir jusqu’où le chat banquier central est prêt à jouer avec la souris investisseur. La distance où court la souris étant le taux d’intérêt qu’elle obtient…

On comprend le ridicule de la situation. Il nous est expliqué que, avant tout, il faut empêcher l’État de se financer par des avances de sa banque centrale : ce serait de la planche à billets ! L’article 123 du traité de Lisbonne y veille. Le mécano des rotatives imprimant les billets reste donc en plan. La Banque Fédérale allemande veille donc scrupuleusement à ne rien verser au Trésor ; ce sont des « institutions monétaires et financières » qui dictent leurs taux et versent les crédits. Mais si les taux deviennent un poil trop élevé au goût de la Banque Fédérale, alors elle retire tout simplement les bons offert de l’émission, et se tourne vers le marché secondaire où règne son système informatique de pointe pour contrôler les taux d’intérêts. Tous ceux qui veulent vendre des bons du Trésor et menacent ainsi de faire chuter les taux en-dessous de l’objectif se voient proposés des achats par la Banque Fédérale ; et à l’inverse ceux qui risque de trop hausser les taux à force de vouloir les acheter se voient proposés des bons du Trésor à la vente : ceux qui ne furent pas vendus sur le marché primaire bien sûr, mais aussi, si ça ne suffit pas, d’autres que la Banque Fédérale détient déjà. Elle laisse les banques verser le montant de la vente au Trésor, et respecte ainsi l’article 123. Et quitte à racheter ces mêmes nouveaux bons aussitôt que ces mêmes banques ont besoin d’argent frais. Le Trésor peut donc payer ce qui justifiait cette émission de dette. On peut enfin actionner la planche les billets ! Normalement, le quidam impatient a perdu le fil des événements et fait confiance : « Il n’y a plus d’argent ! mon bon monsieur, c’est à peine si on a pu sauver les banques, puis la Grèce (c’est-à-dire encore les banques), puis etc. »…

Jamais l’Allemagne ne sera « à court d’argent », parce que chaque nouvelle échéance est très inférieure à l’encours de la dette totale allemande, ou même de la seule portion détenue par la Banque Fédérale. Donc, toujours elle pourra au pire vendre de ses bons pour fournir les liquidités pour acheter les bons nouvellement émis.

La France a adopté un mode un peu plus rustique semble-t-il : l’Agence France Trésor fixe un prix limite à ce que peuvent exiger les investisseurs, refusant elle aussi purement et simplement les offres « trop opportunistes ». Elle ne semble pas pour autant aller sur le marché secondaire, et renouvelle simplement l’opération jusqu’à ce que des investisseurs — qui peuvent utiliser les fonds donnés par la banque centrale pour de tout autre marché que ce marché secondaire — se décident enfin… Et ça marche très bien, tant pour le roulement de la dette que pour garder les taux sous contrôle, sait-on jamais. Voici les taux français donnés par la Banque de France :

On peut y constater l’inexorable chute des taux depuis 1993. Entre mai 2003 et septembre 2005, ils furent manifestement plancherisés (l’antonyme de plafonnés ?) à 2 %, et ont connu une nouvelle embellie avec la spéculation de la belle époque des subprimes, puis les investisseurs ont cessé de se croire à la fête avec la crise de 2008 et il n’y eut plus de plancher, sauf le seuil de 0 % bien sûr. Et que disent nos politiques en campagne ? Ah oui : « La France est fauchée, plus personne ne lui prêtera si l’autre candidat est élu ». Quels visionnaires, mon vote est tout acquis. Il n’y a pourtant rien de surprenant, les États-Unis connaissent la même chose, et la France a passé avec succès la fin de son triple A depuis longtemps.

Notez que ça commence à se voir, ces petits arrangements entre amis. Ainsi, à la fin de la conférence à laquelle participait Axel A. Weber, un financier, John Kelly de Kelly Capital, met le doigt là où ça fait mal (1h07m40s) :

Cette question concerne spécifiquement le Trésor, la partie Trésor des choses, mais peut aussi concerner l’Union Européenne. Dans ce scénario : le Trésor américain émet un bon du Trésor ; l’investisseur A l’achète ; et à ce moment vient la Réserve Fédérale qui rachète ce bon du Trésor à l’investisseur A ; maintenant la Réserve Fédérale a ce bon dans ses comptes ; le Trésor Américain paie à la Réserve Fédérale les intérêts que l’investisseur A aurait reçu ; la Réserve Fédérale paie ses frais et remet au ministère du Trésor ce qui reste. Je ne comprends vraiment pas le bénéfice financier pour les contribuables, la Réserve Fédérale, le Trésor américain, je ne comprends tout simplement pas à ne pas montrer que les bons sont ce que je pense qu’ils sont. Hé c’est à échéance. Pour moi, vous autres les gars, vous êtes deux parties du même gouvernement fédéral. C’est comme si IBM émettait une dette et qu’une autre division d’IBM l’achète ; ce bon n’existe donc plus. Donc, aidez-moi à comprendre le bénéfice financier à ce que la Réserve Fédérale détienne un bon du Trésor qui n’est plus dans le marché ouvert.
[…] Plosser : Cela s’appelle la monétisation de la dette publique, donc vous échangez un peu de dette gouvernementale contre un billet de banque. C’est aussi simple que ça. Je pense que je vais m’arrêter là.

Le président Charles Plosser de la Réserve Fédérale de Philadelphie n’a semble-t-il pas compris la remarque de Kelly. Je le crois d’autant plus sincère que Kelly lui-même semble un peu hésiter pour mettre des mots sur son intuition. On peut la résumer ainsi : pourquoi s’échiner à grand renfort de propagande, de services bureaucratiques, d’harassantes discussions au Congrès sur le relèvement du plafonds de la dette, quel degré d’austérité sadique il convient d’imposer, etc.

Quelques questions demeurent : pourquoi les autres pays de la zone euro, à commencer par la Grèce n’actionnent pas un système à l’allemande, ou à la française ? Il faudrait que je me plonge dans les mécanismes d’émissions de dette italienne, espagnole, portugaise ou grecque, s’ils ont des présentations anglophones assez exhaustives, pour prononcer un jugement définitif.

Comme à mon habitude, une petite citation d’auteur fameux, cette fois pour illustrer le relatif ahurissement de Plosser face à l’espiègle intuition de Kelly :

Sauver les apparences et afficher une respectabilité conventionnelle qui passe les possibilités humaines sont des nécessités de la profession de banquier. À s’y astreindre toute sa vie durant, on devient le plus romantique et le moins réaliste des hommes. Et cette conduite fait si bien partie de leur fonds de commerce que les banquiers ne souffrent pas que leur position soit contestée et qu’ils ne se permettent même pas de la contester eux-mêmes avant qu’il soit trop tard. En honnêtes citoyens qu’ils sont, les banquiers ressentent une véritable indignation en face des périls dont fourmillent l’univers mauvais dans lequel ils vivent. Oui, ils s’indignent quand les périls sont sur eux, mais ils ne les prévoient pas. Une conspiration de banquiers ! On en parle ; l’idée est absurde ! Si seulement il y en avait une, voilà ce que je souhaite ! En réalité, s’ils sont sauvés, ce sera, je gage, malgré eux.

Keynes John Maynard, Les effets de l’effondrement des prix sur le système bancaire (1931) in essais sur la monnaie et l’économie, Payot, Paris, 1978, 329 p., p. 78

Toutefois, mon lecteur doit s’armer de courage pour comprendre l’eurosystème car je ne lui ai donné qu’une simplification, et la seconde partie va plonger encore plus dans les méandres de la bête invraisemblable qu’on nous a donné comme garantie de toutes nos performances économiques.

6 Commentaires

Classé dans Compléments d'enquête