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Les craquements continuent, séisme imminent ?

Petit billet pour signaler quelques-uns des derniers craquements de la citadelle de l’orthodoxie et que le point de basculement est peut-être très proche.

Je vous épargne les innombrables signes de nervosité et de fragilité des marchés, que les banques centrales surveillent comme le lait sur le feu, et intéressons-nous à ce qui pourrait bien être non pas la fin du début, ni même le début de la fin, mais peut-être la fin du début, comme disait Churchill : l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce.
En effet, leur avance dans les sondages s’accroît, et il est extrêmement douteux que la situation se retourne d’ici le 25 janvier, jour des élections. Frédéric Lordon a écrit une très bonne analyse de la situation. En voici l’idée centrale : Soit Syriza a modéré son discours pas seulement pour accéder au pouvoir mais sincèrement par l’affadissement de ses convictions, pour ne pas dire par leur abandon, auquel cas il sera un pétard mouillé et la Grèce continuera à s’enfoncer plus profondément encore dans cette nouvelle Grande Dépression via le manège politicien habituel, soit Syriza a bien compris les raisons de la disparition du Pasok, de son existence et de son arrivée au pouvoir, et décide certes la négociation mais sans rien céder sur l’essentiel (à savoir la revitalisation de l’économie grecque, donc la fin de l’austérité), auquel cas, c’est simple, l’euro saute. Il sautera au moins pour la Grèce, mais le fait que cette dernière sorte donnera un signal à tous les financiers que d’autres pays peuvent donc le faire aussi, que la promesse de Mario Draghi de sauver l’euro « à n’importe quel prix » n’a pas la solidité requise. Ce dernier s’est précipité, selon le Spiegel, en Allemagne pour obtenir d’Angela Merkel qu’il puisse laisser les banques centrales nationales membres de l’euro refinancer leurs États membres respectifs.
Si l’Allemagne refuse, et je suis la démonstration de Lordon sur ce point, alors il n’y a plus de compromis possible : annihilation par austérité ou explosion de l’euro. Les responsables de l’Union Européenne le sentent. C’est vrai pour Draghi comme nous l’avons vu, mais aussi, par exemple, du nouveau président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, qui a expliqué que le plan d’investissement européen ne serait largement pas pris en compte dans le calcul des fameux critères de Maastricht (3 % de déficit public/PIB maximum et 60 % de dette publique/PIB maximum)…

On a beau faire du libéralisme un article de foi, il est difficile de toujours ignorer la réalité. De même aux États-Unis, où les néochartalistes confinés encore il y a peu dans la « Sibérie pour économistes dissidents » font maintenant leur entrée officielle à Washington. Félicitation à Stéphanie Kelton et tous les autres pour cela.

Alors, 2015 l’année du renouveau ? Ce serait malheureusement trop beau pour être vrai. Disons plutôt que tout le travail de sape préalable et indispensable contre l’orthodoxie ancienne porte enfin son fruit, et qu’il devient possible de construire politiquement l’alternative. Mais cette seconde phase prendre certainement un peu de temps avant que nous puissions tous jouir du renouveau.

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Japon et TVA : retour en 1997

Tous les observateurs un peu lucides s’y attendaient, seuls les néochartalistes proposent une alternative sans douleur (pas d’austérité et la lucidité sur la dette publique), mais on a préféré s’obstiner dans une impasse. Aussi, voici les résultats de la tant attendue augmentation de la TVA :

Croissance trimestrielle annualisée du PIB japonais.

Merveilleuse magie de la Raison selon tous ceux qui ne veulent pas admettre le néochartalisme : La Japon enregistre l’un des plus violents trimestres de récession de son histoire. ZeroHedge nous rapporte aussi une réflexion typiquement libérale du financier Nishioka selon laquelle la taxe n’aurait aucun effet sur les investissements des entreprises japonaises. Mais non, elles anticipent le moindre pouvoir d’achat des ménages suite à la hausse de la TVA et planifient moins de ventes, donc moins de dépenses pour les produire :

Croissance trimestrielle sur un an de la consommation des ménages (au-dessus) et des dépenses des entreprises (en-dessous) au Japon.

Il est impressionnant de constater à quel point ces entreprises ont raison : la baisse de la consommation des ménages est encore plus forte qu’en 1997 ! De quoi avoir peur pour ses ventes, en effet.

Milton Friedman affirmait que « le soi-disant déficit public n’est qu’une taxe déguisée et cachée », vision typiquement libérale des choses. Les Japonais payent à nouveau extrêmement cher pour nous démontrer que non, ils savent comprendre si la dépense publique reste dans leurs poches ou si elle repart en taxes, et ils ne consomment et n’investissent pas de la même façon dans les deux cas…

PS : Bonne rentrée à tous.

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La Grèce, modèle de la technocratie européenne

La dernière nouvelle nous venant de Grèce est la goutte d’eau faisant déborder le vase de tous ceux qui voudraient encore croire en l’euro et en la construction européenne. Le Guardian nous apprennent que le gouvernement grec n’est parvenu à dégager un excédent primaire que par… un trucage des chiffres par la Commission européenne.

Très bref rappel des épisodes précédents. Les déficits publics son indispensables par exemple pour renflouer un secteur bancaire ayant pour la énième fois lamentablement échoué à fournir à l’économie une épargne stable, pérenne. Parmi ces innombrables pays, la Grèce, petit pays qu’il est plus facile de maltraiter lorsque la réalité ne cadre pas avec la mythologie. L’austérité, comme d’habitude, lamine la croissance, ce qui en période de récession signifie une plongée dans la dépression. Normalement, le pays souverain engagé dans ce mauvais pas décide de réduire l’austérité et/ou de dévaluer pour refiler la nécessité du déficit public aux pays étrangers. Mais pas la Grèce est entré dans ce sac de nœuds gordiens politiques qu’est l’euro, et ce grâce aux trucages des comptes — déjà — par Goldman Sachs (et qui en profité pour parier contre la santé de la Grèce) avec à la tête du service interne concerné Mario Draghi — re-déjà — l’actuel président de la BCE. Or, en zone euro, la banque centrale doit répondre à tous les États membres, donc à aucun, c’était l’un des buts de l’euro : ne pas pouvoir échapper à l’austérité budgétaire. La troïka (Commission européenne, BCE, FMI) exige toujours plus d’austérité, en expliquant que ça devrait finir par fonctionner. Devant les exigences imposées aux Grecs, le premier ministre d’alors Papandréou annonce un référendum fin 2011 sur cette nouvelle déferlante d’austérité (sous pression d’un retour de la dictature militaire ?). Mais, l’Union Européenne, à travers sa Commission et sa Banque Centrale, refusent que leur mirifique plan de sauvetage soit soumis à appréciation des manants qui en paieront le prix. La technocratie a concocté « la seule alternative possible », laisser les béotiens en discuter aussi serait impie ! Les sacrifices du peuple grec sont colossaux, leur pays est sinistré avec un quart du PIB perdu de 2008 à 2013 ; tout s’arrête petit à petit, comme le système de santé. Toujours faire confiance aux experts !

Les résultats sont d’énormes sacrifices pour aucune solution puisque déficit public il y a toujours. Que faire ? La Commission européenne, haut lieu concentrant les génies de la technique sociale et institutionnelle, annonce un surplus primaire du budget public grec de 2013 à hauteur de 1,5 milliards. Cela signifie-t-il que la Grèce est sortie d’affaire, qu’elle commence sa convalescence après plusieurs années d’hémorragie continue ? Non. Le solde primaire d’un budget public consiste à sommer toutes les recettes du budget publics, et à leur soustraire toutes ses dépenses sauf le versement des intérêts sur la dette publique préexistante. Il sert à mieux cerner d’où vient principalement les « fuites » du budget : est-ce le budget actuel qui est déséquilibré, ou est le fardeau des dettes passées qui pèsent trop sur lui ? Dans les deux cas, seul le résultat final importe, c’est-à-dire le solde budgétaire nominal. En effet, si les intérêts suffisent à dépasser le montant des recettes, cette dépense excédentaire est tout aussi génératrice de dettes supplémentaires que si elle provenait du budget voté par le parlement grec. Mais il y a tout de même un vague effet psychologique, l’idée que le chemin n’est certes pas accompli, mais qu’une étape est franchie. Le déficit nominal de 2013 est de 12,7 % selon Eurostat, le pire depuis 2010. Un déficit primaire, allégé du poids de l’énorme dette, est donc beaucoup plus présentable. Sauf qu’il pèse encore 8,7 % du PIB grec. Et la France qui a la plus grande peine à faire passer son déficit public nominal de 4,3 à 3 % de son PIB…
Restait la possibilité de faire bénéficier au déficit public grec d’un « traitement spécial » : en particulier, l’énième sauvetage de la finance grecque (il n’y a rien de pire que la récession permanente pour laminer un secteur bancaire), une dizaine de points de PIB à lui tout seul, a été soustrait au calcul.

Voilà assurément de quoi voir l’Union Européenne beaucoup plus en rose en cette campagne des élections européennes. Merci la Commission !

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L’illusion du « moteur » allemand

Petit billet rapide pour signaler un excellent article de La Tribune par Romaric Godin : Cette statistique allemande si inquiétante pour la zone euro, qui illustre très bien la relation comptable fondamentale prouvant (une fois de plus) la nécessité du déficit public. Morceaux choisis :

« Il est certaines statistiques qui sont plus parlantes que bien des discours. Ainsi en est-il celle publiée ce jeudi matin par Destatis, l’Office fédéral allemand des Statistiques. Le recul de 0,2 % des salaires bruts réels en Allemagne en 2013 est la preuve qu’il n’y a pas outre-Rhin de réel rééquilibrage du modèle économique.
[…]
Comme à son habitude, l’économie allemande a donc compensé le ralentissement de l’activité (+0,4 % en 2013) par une réduction des salaires. Ceci a évidemment permis de maintenir la compétitivité des produits allemands et explique en grande partie la reprise vigoureuse des exportations et le fait que, pour les années à venir, l’Allemagne va à nouveau dépendre du moteur extérieur pour sa croissance.

Malgré les discours du gouvernement allemand et de ses partenaires européens, l’Allemagne n’a jamais réellement modifié son modèle de croissance. En 2012, les salaires réels avaient progressé de 0,5 % seulement avec une croissance de 0,7 %. En 2011, la hausse de 1,2 % des salaires réels avait été bien en deçà de la croissance de 3,3 %. Plus que jamais donc, l’Allemagne comprime les salaires pour améliorer sa compétitivité.
[…]
Les conséquences de ce modèle sont considérables et inquiétantes. L’Allemagne ne sera pas le « moteur » de la croissance de la zone euro. Sa demande restera toujours inférieure à sa croissance, la transmission de la croissance allemande au reste de l’Europe va demeurer faible. […]

Car, malgré leurs efforts, les pays « périphériques » et certains pays comme la France ou l’Italie ne vont pas pouvoir s’imposer sur les marchés extérieurs. L’Allemagne, en augmentant encore sa compétitivité relative déjà considérablement plus élevée, condamne ses concurrents de la zone euro à une baisse considérable des prix pour tenter de maintenir ses parts de marché. Autrement dit, puisque l’arme monétaire n’existe pas pour eux, à une compression majeure des salaires ou des taxes. Dans les deux cas, cela signifie la poursuite de la politique d’austérité ainsi qu’une longue déflation et, au final, un appauvrissement des pays de la zone euro relativement à l’Allemagne.
[…]
Certes, cette situation est idéale pour l’Allemagne qui, ainsi, se découple de plus en plus du reste de la zone euro, comme le prouve les prévisions de croissance du pays. Mais cette simple statistique dresse donc un tableau bien sombre de l’avenir de la zone euro. […]

Enfin, ce chiffre permet de relativiser le discours moralisateur constant de l’Allemagne – notamment vis-à-vis de la France. L’Allemagne a bel et bien sa part de responsabilité dans les difficultés de la zone euro. Et elle en a d’autant plus qu’elle entraîne la région dans une stratégie qui semble faire fi des erreurs du passé. Cette stratégie désormais soutenue ouvertement par le gouvernement français est celle d’une « course à l’échalote » de la compétitivité qui semble perdue d’avance. Chaque pays va tenter de baisser ses coûts pour se partager la faible demande allemande. Et tout le monde s’appauvrira. La sortie de la zone euro apparaîtra alors comme la seule solution. Dans ce cas, l’Allemagne aura une responsabilité considérable face à l’histoire. »

Pour ceux qui veulent approfondir, je propose un article sur l’inanité des modalités de l’austérité, qui mène nécessairement au désastre, ou de comparer le mythe du salut par les exportations avec celui du déficit zéro et ses conséquences en terme de mythe du financement par la finance privé. Ces deux mythes découlant de celui avoué notamment par le Nobel d’économie Samuelson.

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Ils approchent de la solution

La nouvelle commence à se répandre sur internet : Jan in ‘t Veld, chef de l’analyse économique par modélisation, a publié un rapport sur les conséquences de l’austérité en Europe. Mes lecteurs savent ce que je pense de la modélisation économique : Elle n’est utile qu’à la marge est n’est qu’aussi bonne que ce qu’on met dedans, c’est-à-dire qu’elle est beaucoup plus l’accomplissement, le couronnement d’une analyse réussie qu’une méthode pour comprendre et analyser la réalité économique. Ce rapport tente de modéliser les effets des divers plans d’austérité sur la croissance des pays de la zone euro.

Je vous épargne les détails techniques et vais directement aux conclusions.

Les simulations présentées ici montrent que des effets de débordements de plusieurs consolidations simultanées dans tous les pays de la zone euro ont exacerbé la récession chez les pays vulnérables et sous programme. Tandis que les multiplicateurs d’impact sont entre 0,5 et 1, selon le degré d’ouverture, les débordements négatifs peuvent ajouter entre 1,5 et 2,5 spa aux effets négatifs sur la croissance.

Autrement dit, lorsqu’on enlevait un euro de budget public au nom de l’austérité, l’activité perdait en moyenne 0,5 euro à 1 euro directement, et en plus, elle réduisait l’activité des voisins de 1,5 à 2,5 euros en standard de pouvoir d’achat (pouvoir d’achat constant malgré les variations de prix en chaque pays). Ils approchent de la solution, au sein de la Commission européenne. En effet, tout néochartaliste sait que seul le déficit public finance en définit l’économie, mais qu’il y a deux moyens de pallier son manque : le crédit et le surplus extérieur, c’est-à-dire en soldant toujours plus de transactions par devise du déficit public, ou en les prenant à l’étranger. Jusqu’en 2008, les officiels nous vantaient le crédit bancaire. Jusqu’à maintenant, privés du crédit bancaire, ils s’étaient mis à vanter les surplus commerciaux, à l’allemande. Maintenant qu’ils sont bien obligés de « découvrir » que ça aussi ne peut au plus que pallier le manque de déficit public, mais certainement pas le guérir, il ne leur reste plus qu’à l’admettre et l’embrasser, ce déficit public ! Cette fois, ils semblent avoir compris, ils n’ont plus qu’à conclure.

L’impact sur le PIB serait beaucoup plus faible si la crédibilité était atteinte plus tôt, à l’opposé de l’apprentissage graduel dans ces scénarios, mais les effets seraient encore plus grands si les consolidations avaient été plus orientées vers des mesures sur les dépenses.

Espoirs douchés. Pour Jan in ‘t Veld, si l’austérité amène la récession, c’est qu’elle dépend de la crédibilité, c’est-à-dire des marchés. Or, la crédibilité, c’est la banque centrale qui seule peut s’en charger, aussi bien dans tous les pays souverains qu’au sein de la zone euro. Autre point : il est plus nocif encore pour la croissance de réduire les dépenses, dernière ressources des plus pauvres, que d’accroître les impôts, qui se traduira pour partie par moins de consommation et donc d’activité, mais aussi moins d’épargne. Un détail puisque l’austérité finira par éliminer toute activité, il suffit de taxer jusqu’à rembourser la dette publique pour cela.

La découverte de larges effets négatifs sur la production et de débordements négatifs substantiels n’implique évidemment pas que les consolidations fiscales auraient dû être évitées. Les pays fortement endettés font face à la pression des marchés financiers, ou dans certains cas, ont complètement perdu l’accès aux marchés, et un rythme plus lent de consolidation aurait pu créer des paniques générales de défauts souverains. De telles anticipations de défaut pourraient mener à des résultats de croissance pires que la consolidation elle-même (Corsetti et al. (2012), Roeger et in ‘t Veld (2013)).
La question cruciale est celle du rythme approprié pour les consolidations.

Espoirs déçus. Certes, certes, je joue la comédie, un peu voire beaucoup, et je savais que les libéraux ne manqueraient pas d’être fidèles à leurs désastres habituels. Toutefois, après avoir remarqué que la croissance disparaissait avec l’austérité, et que le rythme de l’austérité ne change à peu près rien, tout ce qu’ils concluent, c’est qu’il doit bien y avoir un bon moment dans tout cela pour appliquer leur austérité. Je leur réponds que n’importe quel moment peut être jugé bon pour de l’austérité, et que l’austérité se chargera de le rendre mauvais a posteriori.
Alors, il n’y a aucun espoir qu’ils ne comprennent sans prendre le temps de lire intégralement un ouvrage de néochartalisme ?

Les effets négatifs par débordement des consolidations dans les pays de surplus soulèvent la question de savoir si un stimulus temporaire des pays notés AAA pourrait aider le processus de rééquilibrage dans la zone euro. Bien que l’impact sur les balances courantes est modeste et qu’il n’est clairement pas un substitut à des réformes dans les pays en déficit, cela soutiendrait la croissance dans les pays du cœur et les débordements vers la périphérie faciliterait leur ajustement.

Ah si. Un petit espoir : la question de la relance fiscale n’est pas complètement oblitérée : Ce serait quand même bien de pouvoir en faire, se dit-on. Mais ce n’est vraiment qu’une suggestion finale, et non la fin du dogme de l’austérité comme le croient beaucoup. Chez les officiels, on se cramponne à la doctrine officielle, et on en reconnait pas son échec, au plus la ausi-impossibilité d’un mieux, n’en déplaise au journaliste de l’Humanité…

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Jamais deux sans trois ? (TVA au Japon)

Shinzo Abe n’avait jamais été favorable aux déficits publics, sur le thème habituel du couper les dépenses plutôt que d’augmenter les impôts.
Après une nouvelle dévaluation pour faire repartir la croissance via les exportations, Shinzo Abe s’attaque maintenant à la seconde partie de son programme : réduire les indispensables déficits publics.

Pourtant, l’histoire n’est pas tendre avec la réduction des déficits publics, particulièrement au Japon : À chaque fois que la croissance était enfin revenue, ils en « profitèrent » pour couper les déficits publics… donc la croissance. Comme si l’austérité ne réduisait la croissance qu’en période de récession. Bien sûr, l’excuse donnée est que la dette serait insoutenable et qu’il faudrait donc la rembourser quand même. Là encore mon précédent article sur le Japon montre clairement que les taux d’intérêts n’ont aucun rapport avec les traditionnels critères des marchés financiers (degré d’endettement, taux qui montent avant la cessation du renouvellement des prêts), mais n’est qu’une variable politique définie par la Banque du Japon — son taux directeur –, et que son financement ne posera jamais de problème (illimité par la Banque du Japon, unique créatrice de tous les yens du monde, par monopole légal).

Sauf que Shinzo Abe a quand même décidé de relever la TVA de 5 % à 8 %, pour « mettre à profit » la récente croissance par les exportations, comme nous le précise cet article de The Economist.

Or, The Economist nous rappelle aussi la précédente augmentation de la TVA dans l’histoire japonaise, celle mentionnée dans mon article, de 3 à 5 %. Elle date de 1997, et elle était parvenue, cette obstinée austérité, à plonger l’économie japonaise en récession, à peine remise de l’éclatement de la bulle de 1991 et au milieu de la crise asiatique. Le parti du premier ministre Ryutaro Hashimoto en perdit le pouvoir aux élections de 1998.

Quant à Shinzo Abe, il succède à Yoshihiko Noda, qui a perdu le pouvoir en 2012 en voulant notamment… augmenter la TVA de 5 à 10 %.

Alors, jamais deux sans trois ?

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Décomposition d’une peau de banane (Reinhart et Rogoff)

Dans les débats concernant les dettes publiques, il est impressionnant de constater toute l’ardeur mise à trouver n’importe quelle excuse factice au service de l’austérité. Nombre de personnes dont de très nombreux économistes, ne veulent tout simplement pas considérer que la dette publique souveraine elle-même soit absurde et factice. Il fut promis entre autres « calamités » que la crise économique déclencherait des défauts souverains facilement. Puis que les taux d’intérêt monteraient partout jusqu’à devenir insoutenable, phénomène qui apparaît n’être qu’une spécificité de la périphérie de la zone euro. Aucune de ces excuses n’a fait plus de résistance qu’une peau de banane : gênante, mais tenant plus du gag que d’autres choses. Et encore celles présentées ci-dessus sont-elles les plus « sérieuses ».

Une autre de ces peaux de bananes, qui eut sa vogue ces trois dernières années, est le livre de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff This Time is Different. Heureusement que Reinhart et Rogoff (dorénavant R&R) nous promettent que cette fois-ci est différente, parce que vu le nombre de bombes nucléaires que les partisans de l’austérité nous ont annoncé sur la dette publique et qui se sont révéler n’être que des pétards mouillés, et vu les ravages de l’austérité, il est indispensable que cette fois soit différente pour que nous nous sacrifions encore pour ladite austérité, en effet.

En quoi est-ce différent ? Après une étude de nombreux pays depuis l’après-guerre, R&R nous promettent ni défaut souverain, ni hausse des taux d’intérêts sur la dette publique, mais une chute de la croissance. Une chute ? Quand ? De combien ? Et pourquoi ?
R&R répondent que la croissance est de 4,1 % par an en moyenne lorsque l’endettement du gouvernement central est contenu entre 0 et 30 % du PIB, 2,9 % de croissance pour un endettement entre 30 et 60 %, 3,4 % lorsqu’il est entre 60 et 90 % et -0,1 % lorsqu’il est supérieur à 90 %. L’étude serait sans équivoque nous assurent R&R : lorsque le seuil de 90 % d’endettement public par rapport au PIB est atteint, la croissance est un souvenir, et la production s’érode même lentement. Comme une attaque cardiaque terrassant celui qui s’est rajouté l’énième petit surplus de cholestérol, la fois de trop qui le tuera à terme s’il ne réagit pas.

Leurs travaux firent fureur parmi tous les partisans de l’austérité à court d’arguments, c’est-à-dire tous les partisans de l’austérité. Pourtant, leur étude semblait peu sérieuse depuis le début, et la chose n’a fait qu’empirer. D’abord, la corrélation entre croissance et endettement est floue : la croissance se situe d’abord à 4,1 % par an en moyenne, puis baisse à 2,9 % seulement, puis remonte à 3,4 % puis s’effondre à -0,1 %. Si le niveau d’endettement public empêchait progressivement la croissance, nous aurions dû constater une baisse plus régulière, et non une hausse intermédiaire. Comment savoir si la croissance ne remonte pas après 120 % d’endettement par rapport au PIB par exemple ? R&R n’ont pas étudié la question. Plus encore, une corrélation entre deux choses (le fait que deux choses surviennent en même temps) ne signifie pas que la première cause la seconde. Il se peut aussi que la seconde cause la première ou qu’une troisième cause les deux ou encore que les deux n’aient aucun rapport autre qu’une pure coïncidence…

En l’occurrence, est-ce le « poids » du niveau de la dette publique qui a réduit la croissance, ou au contraire la réduction de la croissance qui augmente le niveau d’endettement ? Premier indice : on n’a jamais pu démontrer comment en pratique la simple existence d’une dette publique qu’on fait rouler doit concrètement et immanquablement empêcher les uns et les autres de produire et de commercer ce qu’ils veulent. Deuxième indice : lorsque la croissance ralentit, typiquement en pleine crise économique, de volumineux déficits publics apparaissent et renflouent l’économie qui ne sait plus se financer à crédit autant qu’avant. Ces déficits sont de la dette publique supplémentaire, et ils permettent simplement au PIB de ne pas s’effondrer d’avantage et de repartir vite et fort. Dans l’intervalle, il y a donc clairement une augmentation du niveau d’endettement public avec une faible croissance. inversement, lorsque la croissance repart, les déficits se réduisent et le niveau d’endettement par rapport au PIB tend à se réduire, puisque le PIB augmente vite. Justement, le seuil de 90 % d’endettement par rapport au PIB a été franchi par nombre de pays aux alentour de la crise de 2008, c’est-à-dire en pleine période de dysfonctionnement économique dues à de mauvaises politiques publiques comme la dérégulation de la finance. Le déficit public étant l’une des dernières choses vivifiant la croissance, la vive recommandation de R&R de faire de l’austérité est donc désastreuse… On pourrait encore énoncer d’autres hypothèses, comme le fait qu’une économie, à mesure qu’elle se développe, a de plus en plus de mal à croître encore ; étant donné une tendance à une inexorable hausse du niveau d’endettement publique avec le temps, cela signifie que les pays arrivent à un niveau de faible croissance environ au même moment qu’ils arrivent à un niveau de fort endettement…

Reste à expliquer pourquoi la croissance s’effondre à -0,1 % une fois le seuil de 90 % du PIB d’endettement public dépassé. R&R ne fournissent pas de réponse et se bornent au constat. Le néochartaliste que je suis pense au Japon et à la panique qu’ils eurent face à leur endettement public — panique nourrie par R&R — et à l’austérité castratrice qu’ils s’infligèrent à chaque fois qu’ils eurent enfin un peu de croissance. D’autres se sont penchés plus attentivement sur la question, et l’explication est des plus embarrassante pour R&R.

Thomas Herndon, Michael Ash et Robert Pollin (dorénavant HAP) ont tenté de refaire l’étude de R&R et de l’approfondir. Problème, ils ne trouvent pas les mêmes résultats. Ils obtiennent alors de R&R leurs propres documents de travail, et recommencent. Dans une nouvelle étude encore mieux retravaillée et revérifiée, HAP découvrent que les méthodes statistiques sont douteuses (19 années chez l’un pèsent autant que 4 années chez l’autre) mais les résultats coïncident souvent, et le passage au-delà de 60 % d’endettement est même conforté puisque le taux de croissance moyen passe de 3,1 à 3,2 % au lieu de 2,9 à 3,4 %, sauf que… la croissance après 90 % n’est plus de -0,1 % mais de 2,2 %. Une baisse substantielle de 1 point de pourcentage avec encore une net croissance, au lieu d’une chute de 3,5 points et un arrêt nette de la croissance ! Pour arriver à ce résultat, HAP ont simplement rentré dans les calculs des données sources bizarrement omises dans les calculs de R&R, telles que des années de très fortes croissances de la Nouvelle-Zélande alors qu’elle avait plus de 90 % de son PIB d’endettement public. Seule l’année d’une récession de 7,6 % du PIB était jusque-là incluse. À elle seule, cette erreur baissait de 0,3 point la croissance mondiale moyenne au-delà de 90 % d’endettement public par rapport au PIB. Plus encore, la croissance ne baisse que très régulièrement : avec un niveau d’endettement entre 90 et 120 % à 2,4 % en moyenne et encore 1,6 % de croissance au-delà de 120 %. Ça porte à réflexion — Qu’arrive-t-il aux pays pour que leur endettement s’accroisse tout aussi inexorablement que leur croissance baisse ? — mais l’effet Jour du Jugement (fin du monde avec l’enfer pour les pêcheurs et le paradis pour les vertueux) devant faire trembler les foules de peur s’évapore : au pire, l’effet est très graduel et laisse le temps de la réflexion.

Depuis c’est la curée.

Reinhart et Rogoff ont d’abord essayé un temps de dévier les flammes en prétextant une bogue du logiciel Excel, comme dans cet article intitulé : « Reinhart, Rogoff et l’erreur d’Excel qui a changé l’histoire ». Pauvre R&R : l’austérité dont tout le monde constate les méfaits et à laquelle ils ont tant contribué serait due à une bogue d’un logiciel, dont R&R seraient naturellement les premières victimes. D’ailleurs, promis juré, jamais ils n’avaient vraiment défendu l’austérité, ils étaient mal interprétés tout au plus. D’autres, comme le Nobel d’économie Krugman ont flairé l’excuse encore plus bidon dès le début. Puis HAP se sont diffusés encore mieux et c’est la débâcle pour R&R.

Dans l’article « Oubliez Excel : C’était la plus énorme erreur de Reinhart et Rogoff », en plus de montrer ce que valait l’excuse du coupable Excel, fait le lien avec une étude d’Arindrajit Dube sur l’interprétation par R&R de leur travail :

À gauche, pour un niveau d’endettement public par rapport au PIB, la croissance durant les trois années suivantes. À droite, pour un niveau d’endettement public par rapport au PIB, la croissance durant les trois années précédentes. En moyenne.

Clairement, le niveau d’endettement indique nettement plus quelle était la croissance plutôt que ce qu’elle sera : passé le cap de 60 % du PIB, la courbe ne décroit que faiblement pour la croissance à venir et reste indécise (zone entre pointillés large), tandis qu’elle s’enfonce rapidement pour la croissance passée avec une bonne certitude (zone entre pointillés restreinte). Mieux encore, l’article ressort les déclarations embarrassantes de R&R du temps où ils appelaient effectivement à l’austérité avec leur « étude » à l’appui :

Ceux qui ne sont toujours pas convaincus que des niveaux de dettes à la hausse sont un risque pour la croissance devraient se demander pourquoi, historiquement, les niveaux de dettes de plus de 90 pour cent du PIB sont relativement rares et pourquoi ceux excédant 120 pour cent sont extrêmement rares […]. Est-ce parce que des générations de politiciens ont échoué à comprendre qu’ils auraient pu continuer à dépenser sans risque ? Ou est-ce parce que, plus probablement, à un certain niveau, même les économies avancées heurtent un plafond où la pression des coûts d’emprunt à la hausse force les politiques à accroître les taxes et à diminuer l’investissement public […] nous trouvons que de très hauts niveaux de dette supérieur à 90 % du PIB sont un poids séculaire sur la croissance économique qui dure souvent pendant deux décennies ou plus… […] Le poids sur la croissance vient le plus probablement du besoin inéluctable d’accroître les taxes, aussi bien que d’une baisse des dépenses d’investissement.

Les « plus probablement » dénotent très bien le biais idéologique pro-austérité de R&R qui fausse leur recherche, au cas ou d’autres indices seraient nécessaires. Et encore plus le raisonnement circulaire : Pourquoi faut-il de l’austérité ? Parce que sinon la dette publique s’accroît et que cette dernière pèse sur la croissance. Pourquoi la dette publique pèse-t-elle sur la croissance ? Parce qu’elle nécessite de l’austérité.
Du coup, et en logique ni meilleure ni pire que celle de R&R et des autres clones pro-austérité, si on refuse toute austérité anti-croissance, il n’y aurait plus besoin d’austérité pour éviter de ralentir cette croissance. Nettement plus enthousiasmant, non ? C’est ce que le néochartalisme explique à qui veut l’entendre. Malheureusement, dans les cercles officiels, le cercle vicieux est la base de toutes les politiques, et le cercle vertueux (le même en sens contraire) est exclu a priori du débat. C’est encore largement l’omerta.

Et les cadavres continuent de remonter à la surface. Voici par exemple la démystification de R&R par Paul Krugman, avec ce graphique concernant les croissance et niveaux de dettes du G7 :

Krugman souligne que seule l’Italie et le Japon suggèrent substantiellement la relation affirmée par R&R, et que ces deux pays ont d’abord vu leur croissance s’effondrer et seulement ensuite leur niveau de dette s’emballer. Ce qui m’a intéressé sont les cas allemand et français : jusqu’en 2007 et malgré des niveaux d’endettement très faibles, la croissance a chuté aussi très brutalement. Le cas britannique est aussi très parlant : pour n’importe quel niveau de dette, on trouve à peu près n’importe quel niveau de croissance, il n’y a pas de rapport.

Il serait plus que temps que ces personnes abandonnent l’obsession de l’austérité et comprennent que la dette publique n’a pour taux d’intérêt que ce que la banque centrale en décide.

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