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« de plus en plus d’économistes »

Le 21 juin, je publiais un billet expliquant que, rameutés par le principe de réalité, les observateurs de toutes sortes s’alignaient progressivement sur la position néochartaliste (en très court : le budget s’occupe de lui-même, pas d’austérité) avec une célérité inverse de l’intensité de leur myopie économique :

Les néochartalistes prédisaient depuis toujours une récession, les autres le plus souvent se tâtaient et attendaient des signaux toujours plus évidents pour se prononcer, et nos élites restaient entêtées dans l’austérité. Nous voilà une énième fois fixés. Bonne nouvelle, ça fait progresser le débat qui, tout comme il fait son trou aux États-Unis, a déjà largement convaincu la base, plus pragmatique, et remontent les filières universitaires

Voici un superbe article de La Tribune datant du 25 juin, via le Forum Démocratique, dont voici les toutes premières phrases :

La rigueur budgétaire pourrait faire replonger l’économie française dans une franche récession en 2013, estiment de plus en plus d’économistes. Patrick Artus et Élie Cohen évaluent à 1,5% la chute du PIB l’an prochain

Ils sont de plus en plus nombreux à le prévoir : la stratégie de François Hollande, consistant, pour l’heure, à vouloir coûte que coûte ramener le déficit public d’une tendance de 4,8 à 5% du PIB cette année à 3% en 2013, n’est pas exempte de dangers. Les économistes de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) soutiennent cette thèse depuis des mois. Ils ne sont plus les seuls.

Bien sûr, il y a encore des circonlocutions d’usage — on parle de « danger », de « risque » — alors que les néochartalistes, dotés d’une armature conceptuelle autrement plus robuste peuvent prédire à coup sûr que l’austérité est récessioniste, et certaines des trouvailles des économistes plus orthodoxes font figure de B.A.-BA pour eux :

qu’il s’agisse de hausses d’impôt ou de baisse des dépenses publiques, la rigueur prononcée conduit toujours, de fait, à amputer le pouvoir d’achat disponible dans l’économie

Mais je en me moque pas : mieux vaut tard que jamais et on commence toujours par le début. Il est simplement dommage d’infliger de tels souffrances à nos populations par ces désordres économiques pour enfin comprendre les leçons que nous avions tirés des années 1930 à 1950, il y a un demi-siècle donc.

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Ça commence à venir

Depuis toujours, les néochartalistes expliquent la nocivité de l’austérité, et ils sont les seuls à comprendre vraiment pourquoi, car eux seuls comprennent que c’est la dépense gouvernementale qui crée la monnaie souveraine au sens strict, et que la taxer ne fait que la détruire (cf par exemple les travaux de Kelton disciple de Wray, ou encore cette réflexion « de bon sens » sur l’inutilité des surplus budgétaires). Nous l’expliquons par les nécessités comptables des soldes sectoriels, et c’est un point de vue qui a été longuement élaboré dans toute la littérature néochartaliste, par exemple dans ce billet du professeur Mitchell.

Mais non, nos « élites » sont beaucoup plus futées que cela et savent comment retirer de l’argent du privé sans le mener à la récession. Comment ? Mystère, ils sont peu diserts et ne jettent guère que quelques pistes. Mais ils sont catégoriques, à l’instar de notre ex-ministre (de l’économie,) des finances (et de l’industrie) et présentement directrice du FMI Christine Lagarde :

[L’austérité permet de] rétablir la confiance et remettre l’économie sur le chemin de la croissance et de l’emploi

C’est la vieille théorie de l’équivalence ricardienne : prétendument, parce que l’État « doit se financer », il lui faudrait taxer à l’avenir pour rembourser les emprunts présents, et les citoyens anticipant ces futures taxes, ils thésauriseraient à l’avance pour payer ce montant à rembourser par l’État, annulant tout effet de relance budgétaire. Un vrai conte de fée (ou de sorcière).
Qui sont donc ces néochartalistes qui prétendent depuis le début que ce « remède » est à l’économie, ce que la saignée moyenâgeuse est à la médecine ? Des avant-gardistes visionnaires :

Ainsi, au deuxième trimestre, l’économie de la zone euro a enregistré sa plus forte contraction depuis trois ans. L’activité globale n’a cessé de s’y replier depuis le mois de septembre 2011 – à l’exception d’une légère progression au mois de janvier -, et la contraction s’est fortement accélérée au cours du deuxième trimestre. Le taux de repli moyen de l’activité globale pour le 2e trimestre affiche en effet son plus haut niveau depuis trois ans.

L’Allemagne n’est pas épargnée

Les néochartalistes prédisaient depuis toujours une récession, les autres le plus souvent se tâtaient et attendaient des signaux toujours plus évidents pour se prononcer, et nos élites restaient entêtées dans l’austérité. Nous voilà une énième fois fixés. Bonne nouvelle, ça fait progresser le débat qui, tout comme il fait son trou aux États-Unis, a déjà largement convaincu la base, plus pragmatique, et remontent les filières universitaires, comme ici :

La perspective d’une dégradation de leur note [dont l’importance est toute relative] paralyse les dirigeants européens en mal d’audace économique et qui voient en la surenchère des plans de rigueur, associés à une déréglementation sociale, leur seule planche de salut économique.
Le contentement immédiat des marchés prime sur toute stratégie de croissance à moyen ou long terme, et la sauvegarde du capital confiance que les agences de notation fondent en tel ou tel État membre de la zone euro les pousse à fermer les yeux sur les risques économiques et politiques, non moins réels, d’une restriction budgétaire accompagnée d’une déréglementation du marché du travail.
Dans un contexte où une récession chasse l’autre avant même que la croissance ait pu repartir, les enseignements de la crise de 2008 semblent oubliés. La surenchère des plans d’austérité en a rapidement éclipsé une autre : celle de l’automne 2008 où les chefs d’État et de gouvernement de la zone euro se répandaient en déclarations de bonne volonté sur les thèmes de la régulation des marchés financiers.
[…]
Devant l’échec de l’austérité européenne, l’Europe souhaiterait enfin s’engager sur les chemins de la croissance. Cependant, elle semble vouloir faire le choix d’une relance par la politique de l’offre [par opposition à la demande : on peut supposer que l’activité manque parce qu’on n’offre pas de la produire, ou alors parce qu’on en demande pas à l’acheter, parce qu’on rechigne à travailler, ou parce qu’on n’a pas l’argent pour la payer. L’opposition entre les deux est stérile : toutes deux peuvent être vraies tour à tour voire simultanément], fondé sur ces postulats que l’assainissement comptable de l’État et que la déréglementation du marché du travail sont les conditions sine qua non à la reprise d’une croissance durable.
Or la récession qui gagne l’Espagne et le Royaume-Uni montre que ces postulats ne fonctionnent pas. La précarité ne peut pas garantir une croissance forte. La rigueur est incompatible avec le redémarrage de l’activité économique.

Petit à petit, on reparcourt le cheminement intellectuel qui avait amené à Keynes et sa relance budgétaire (contrairement aux désastreux plans façon Lagarde de Laval, et surtout de Brüning celui qui a propulsé Hitler au pouvoir), puis de Abba Lerner qui comprit que le déficit qui renfloue le privé pendant la récession est le même que celui qui finance la croissance lorsque le privé retrouve ses couleurs. L’auteur précédemment cité n’en est pas encore là et il ajoute :

Naturellement, la réduction des déficits budgétaires à moyen terme est indispensable. Les États ne peuvent conserver indéfiniment des taux d’endettement élevés au point que la charge de la dette se hisse parmi leurs premiers postes de dépenses budgétaires. Mais la réduction des déficits ne peut être mise en œuvre efficacement que dans un contexte de croissance solide et stable.

Alors, Michal Kalecki, et même Milton Friedman comprenaient la nécessité du déficit suivant librement les besoins de l’économie, plutôt qu’une analogie complètement hors de propos avec un budget de ménage. Bref, comprendre le chartalisme, qu’un émetteur de la monnaie ne fonctionne pas comme un utilisateur de cette monnaie, chose qu’Adam Smith avait comprise en passant, bien qu’il n’ait pas été suivi sur ce point.

C’est fou ce qu’on apprend vite ! Voici un passage à méditer de Keynes sur la manie de l’austérité chez l’élite :

Dans l’Économie Ricardienne, qui est à la base de tout ce qui a été enseigné depuis plus d’un siècle, l’idée qu’on a le droit de négliger la fonction de la demande globale est fondamentale. À vrai dire, la thèse de Ricardo que la demande effective* ne peut être insuffisante avait vivement été combattue par Malthus, mais sans succès. Car faute d’expliquer (si ce n’est par les faits d’observation courante) comment et pourquoi la demande effective pouvait être insuffisante, Malthus n’est pas parvenu à fournir une thèse capable de remplacer celle qu’il attaquait ; et Ricardo conquit l’Angleterre aussi complètement que la Sainte Inquisition avait conquis l’Espagne. Non seulement sa théorie fut acceptée par la Cité, les hommes d’État et l’Université, mais toute controverse s’arrêta, l’autre conception tomba dans l’oubli le plus complet et cessa même d’être discutée. La grande énigme de la demande effective, à laquelle Malthus s’était attaqué, disparut de la littérature économique. On ne la trouve même pas mentionnée une seule fois dans toute l’œuvre de Marshall, d’Edgeworth et du professeur Pigou, qui ont donné à la théorie classique sa forme la plus accomplie. Elle n’a pu survivre qu’à la dérobée, sous le manteau et dans la pénombre de Karl Marx, de Silvio Gesell et du Major Douglas.
Une victoire aussi décisive que celle de Ricardo a quelque chose de singulier et de mystérieux. Elle ne peut s’expliquer que par un ensemble de sympathies entre sa doctrine et le milieu où elle a été lancée. Le fait qu’elle aboutissait à des conclusions tout à fait différentes de celles qu’attendait le public profane ajoutait, semble-t-il, à son prestige intellectuel. Que son enseignement, appliqué aux faits, fût austère et souvent désagréable lui conférait de la grandeur morale. Qu’elle fût apte à supporter une superstructure logique, vaste et cohérente, lui donnait de l’éclat. Qu’elle présentât beaucoup d’injustices sociales et de cruautés apparentes comme des incidents inévitables dans la marche du progrès, et les efforts destinés à modifier cet état de choses comme de nature à faire en définitive plus de mal que de bien, la recommandait à l’autorité. Qu’elle fournît certaines justifications aux libres activités du capitalisme individuel, lui valait l’appui des forces sociales dominantes groupées derrière l’autorité.
Jusqu’à une date récente la doctrine elle-même n’a jamais été contestée par les économistes orthodoxes, mais son inaptitude remarquable à servir à la prédiction scientifique a fini par diminuer grandement le prestige de ses adeptes. Car depuis Malthus les économistes professionnels paraissent avoir été insensibles au désaccord entre les conclusions de leur théorie et les faits d’observation. Le public au contraire n’a pas manqué de relever ce désaccord et c’est ce qui explique sa répugnance croissante à accorder aux économistes le tribut de respect qu’il alloue aux autres catégories de savants dont les conclusions théoriques sont confirmées par l’expérience, chaque fois qu’elles sont appliquées aux faits.
Quant au fameux optimisme de la théorie économique traditionnelle, optimisme en raison duquel on a fini par considérer les économistes comme des Candide, qui, ayant abandonné le monde pour cultiver leur jardin, enseignent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles pourvu qu’on le laisse aller tout seul, il a pour origine, selon nous, la méconnaissance de l’obstacle qui peut être opposé à la prospérité par l’insuffisance de la demande effective. Dans une société qui fonctionnerait conformément aux postulats classiques, il y aurait évidemment une tendance naturelle à un emploi optimum des ressources productives. Il se peut que la théorie classique décrive la manière dont nous aimerions que notre économie se comportât. Mais supposer qu’elle se comporte réellement ainsi, c’est supposer toutes les difficultés résolues.

KEYNES John Maynard, théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1979 (1936), 382 p., p. 56-57

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Signaux contradictoires

L’actualité envoie des signaux contradictoires.

D’un côté, le dogme du déficit zéro semble ferme chez les instances dirigeantes, et le Parlement européen vient de voter des mesures joignant la mutualisation des dettes à des sanctions supplémentaires en cas de non-respect des critères de Maastricht. Mais c’est peut-être l’inertie trompeuse du processus législatif, car simultanément, il semble y avoir une inflexion significative vers l’indispensable financement de l’économie par déficit public.

Le tout dernier plan de « sauvetage » concernant les banques espagnoles a dévié du cours des précédent :

Q : Quelles seront les conséquences du plan de sauvetage espagnol sur les autres pays en difficulté ?
R : Le plan de sauvetage de l’Espagne va sans doute faire tâche d’huile. L’Irlande demande déjà à se voir accorder rétroactivement le même traitement que l’Espagne, c’est à dire un programme d’aide sans contrepartie d’austérité.

Un changement de cap ? Un repli stratégique ? Difficile à savoir. Mais cet article de l’Expansion fait écho, par exemple, à cet article du Figaro affirmant que la chancelière allemande Angela Merkel elle-même commence à sentir l’abîme dans lequel l’austérité nous précipite tous, et mettrait de l’eau dans son vin en coulisse.

Il est difficile de départager la lame de fond de l’écume, avec si peu de recul. Le gouvernement espagnol a refusé jusqu’à aujourd’hui à parler de plan de sauvetage, et ce plan ne concerne que les banques, même si ces dernières peuvent ensuite prêter aux États-membres de l’euro. Que les instances dirigeantes soient plus laxistes envers les banques qu’envers les États n’est rien moins que très habituel, même si c’est parfaitement illogique. Quant aux « arrières-pensées » distribuées en coulisse par Angela Merkel, elles peuvent n’être qu’une tactique rhétorique usée jusqu’à la corde consistant à affirmer qu’on « compatit, mais qu’il va bien falloir y passer ». Tout prédateur sait calmer sa proie et desserrer ses mâchoires avant de les refermer plus à son aise sur elle. Plus encore, jamais les partisans de l’austérité n’ont voulu et encore moins réussi à pleinement accomplir leur idéal du déficit zéro, même le déficit structurel — celui qui est supposé n’avoir aucune excuse pour ne pas être à l’équilibre — est autorisé à hauteur d’un très symbolique 0,5 % du PIB. Nos dirigeants préfèrent l’interminable supplice à la mort subite.

Mais malgré mon scepticisme patiemment alimenté par l’expérience de ces élites au pouvoir depuis de si nombreuses années, je crois pouvoir déceler lucidement dans ces signaux un présage heureux : il semble bien que le vent tourne, et que nos élites n’auront pas besoin d’une dépression façon années 1930 pour retrouver les leçons qu’on en avait tirées. Espérons.

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Panique à la BCE

La BCE à commencer par son président, est une institution officielle qui affiche en toutes circonstances un visage rassurant de maîtrise des difficultés. C’est son rôle, de maîtriser les difficultés, et c’est donc presque son rôle d’afficher une olympienne sérénité. En toutes circonstances, surtout les pires, comme actuellement. Mais en privé, ils sont beaucoup plus diserts et beaucoup plus francs !

Officiellement, les États sont coupables de déficits publics excessifs, et c’est cela, et uniquement cela qui met la zone euro dans de tels affres. Aussi vite que les peuples auront leur système social rationné, ils retrouveront la compétitivité pour faire la croissance qui financera les surplus budgétaires tant désirés, c’est la thèse officielle, Keynes est mort, les plans de relance sont une utopie qu’on se le dise ! La Grèce ne devrait plus tarder à en donner la confirmation, à moins qu’elle soit congénitalement incompatible avec les universelles lois du marché. Officieusement, le charismatique député européen Daniel Cohn-Bendit nous rapporte quelques unes de leurs confessions :

D. C.-B. : Un des grands problèmes de la sphère financière aujourd’hui — et tout le monde ! Tous les banquiers vous le disent. Moi j’ai été à la Banque Centrale Européenne, je suis à Francfort, c’est à même pas un kilomètre de mon appartement. Hein, je les vois. Eh bien quand on discute avec eux, ils disent : « Si on n’arrive pas à débloquer un plan de relance, eh bien la spéculation va repartir parce qu’on ne sera pas crédible !

Henri Guaino : Oui.

D. C.-B. : L’austérité n’est pas crédible !

H. G. : Oui, oui, mais vous prêchez un convaincu, et vous le savez très bien, Daniel.

D. C.-B. : Eh bien alors !

Comme je l’écrivais lorsque je démontais la rilance de Christine Lagarde, les politiques sont perdus (et les banquiers centraux sont les plus politiques des financiers) : ils ont érigé le dogme de l’équilibre budgétaire et la sacralisation de la monnaie bancaire par idéologie libérale, envers et contre toute recherche rigoureuse des faits, et ils ont l’impératif du déficit public, de la relance, au nom du principe de réalité. Entre les deux, ils restent tétanisés tel l’âne de Buridan. Le choix se fera, fût-ce par effondrement de la zone euro, et il se fera en faveur d’émission de la monnaie par l’émetteur de la monanie, mais on peut beaucoup souffrir encore avant de l’admettre, à la grecque. Suspens hitchcockien.

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Quand Milton Friedman était presque néochartaliste

Le Nobel d’économie 1976 Milton Friedman est surtout connu pour être la figure fondatrice du monétarisme (doctrine par laquelle le libéralisme est revenu au pouvoir monétaire), un libéral acharné, le propagandiste talentueux de Free to Choose, est un féroce adversaire du budget public et de l’inflation, quitte à s’accommoder du chômage. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Dans l’American Economic Review de juin 1948, il publia un article intitulé Une doctrine monétaire et fiscale pour la stabilité économique1 qui est une sorte de consensus autour de la finance fonctionnelle d’Abba Lerner. Florilège (l’emphase et la traduction sont de mon fait) :

Pendant la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, les problèmes du jour focalisaient les économistes sur l’allocation des ressources et, dans une moindre mesure, sur la croissance économique, et presque pas sur les fluctuations de court-terme à caractère cyclique. Depuis la Grande Dépression des années 1930, l’attention est inversée. Les économistes tendent dorénavant à se concentrer sur les mouvements cycliques, à agir et parler comme si n’importe quel amélioration, aussi minime soit-elle, pour le contrôle du cycle justifie n’importe quel sacrifice, aussi important soit-il, de l’efficacité à long terme. (…) Une conséquence de cette attitude est que l’attention consacrée à la possibilité de satisfaire aux deux catégories d’objectifs simultanément est inadéquate.

En construisant la doctrine monétaire est fiscale proposée dans cet article, je donne délibérément une considération première pour les objectifs de long-terme. (…)

La proposition extrêmement simple que ces objectifs de long-terme m’amènent à avancer ne contient aucun élément nouveau. Et même, au regard du nombre de propositions qui ont été faites pour altérer l’une ou l’autre des parties de la doctrine monétaire et fiscale actuelle, il est difficile de croire que quelque chose de complètement neuf peut être ajouté. La combinaison qui émerge de ces éléments fait un peu moins cliché ; cependant, aucune revendication d’originalité ne peut être faite pour autant. Comme il n’est peut-être pas surprenant après ce qui vient d’être dit, cette proposition est peut-être quelque chose comme le plus grand dénominateur commun de beaucoup de propositions différentes. (…)

Le montant absolu de dépenses, toutefois, variera selon le cycle automatiquement. Elles tendront à être élevées lorsque le chômage est élevé et faibles lorsque le chômage est faible. (…) La structure de la taxation ne doit pas varier en fonction des fluctuations cycliques, bien que la recette fiscale effective le fasse. (…) Le gouvernement ainsi tiendra deux budgets : le budget stable, dans laquelle tous les chiffres se rapportent au revenu hypothétique, et le budget effectif. Le principe d’équilibrer dépenses et recettes pour un revenu hypothétique donné se substituera au principe d’équilibre des recettes et dépenses effectives.

L’essence de cette quadruple proposition est d’utiliser l’adaptation automatique du budget public au flux de revenu pour compenser, au moins en partie, les changements dans la demande globale et pour changer la création monétaire de manière appropriée. (…)

Par la présente proposition, les dépenses gouvernementales seront financées entièrement soit par les recettes fiscales ou par la création de monnaie, c’est-à-dire, l’émission de titres ne portant pas d’intérêt au public. Le gouvernement n’émettra pas de titres portant intérêt auprès du public (…) Une autre raison parfois donnée pour émettre des titres portant intérêt est qu’en période de chômage il est moins déflationniste d’émettre ces titres que de lever des taxes. C’est vrai. Mais il est encore moins déflationniste d’émettre de la monnaie.

Les déficits et les surplus du budget gouvernemental seraient reflétés au dollar près dans les changements de la quantité de monnaie ; et réciproquement, la quantité de monnaie ne changera qu’en conséquence des déficits et des surplus. Un déficit signifie une augmentation de la quantité de monnaie ; un surplus, une réduction.
Les déficits et les surplus eux-mêmes deviennent des conséquences automatiques du niveau d’activité économique. (…)
La taille et les effets automatiquement produits par les changements du revenu national dépendent évidemment de l’étendue des activités que le gouvernement entreprend, puisque cela déterminera en retour l’ordre de grandeur général du budget public. Toutefois, un élément essentiel de cette proposition est que les activités entreprises par le gouvernement sont déterminées selon des fondements entièrement différents. (…)

Par cette proposition, la quantité globale de monnaie est automatiquement déterminée par les nécessités de la stabilité domestique. Il s’ensuit que des variations de la quantité de monnaie ne peuvent être également utilisées — comme ils le sont dans un étalon-or pleinement opérationnel — pour parvenir à l’équilibre du commerce internationale.  L’accord international qui semble être la contrepartie logique de la doctrine proposée est des taux changes flexibles, librement déterminées sur des marchés de changes étrangers, de préférence entièrement par des transactions privées. (…)

S’il en est ainsi au point de rendre le système raisonnablement efficace, l’amélioration tendra à être cumulative, puisque l’expérience de fluctuations atténuées amènera des habitudes de prédiction de la part tant des hommes d’affaires que des consommateurs qui rendraient rationnels pour eux d’agir de manière à atténuer encore plus les fluctuations. Cet heureux résultat ne surviendra, toutefois, que si le système proposé fonctionne raisonnablement bien sans une telle aide ; aussi, de mon point de vue, cette proposition, et toutes les autres par la même occasion, devraient être jugées avant tout sur leurs effets directs, pas sur leurs effets indirects stimulant une atmosphère psychologique favorable à la stabilité. (…)

La proposition a bien sûr ses dangers. Le contrôle explicite de la quantité de monnaie par le gouvernement et l’explicite création de monnaie pour financer les déficits effectifs du gouvernement peuvent établir une atmosphère favorable à l’action irresponsable des gouvernements et à l’inflation. Le principe d’un budget équilibré pourrait ne pas être suffisamment fort pour contrer ces tendances. Ce danger pourrait bien être plus grand pour cette proposition que pour d’autres, cependant d’une certaine manière il est commun à la plupart des propositions pour mitiger les fluctuations cycliques. Cela ne peut être empêché vraisemblablement qu’en s’engageant dans une direction totalement différente, c’est-à-dire, vers une monnaie entièrement métallique, l’élimination de tout contrôle gouvernemental, et le re-couronnement du principe du budget effectif en équilibre. (…)

Une proposition telle que la présente, qui ne s’occupe pas de la politique immédiate mais de réforme structurelle ne doit pas être précipitée vers le public à moins et jusqu’à ce qu’elle ait résisté au test de la critique professionnelle. C’est dans cet esprit que le présent article est publié.

Ces simples extraits sont éloquents à plusieurs points de vue :

  1. La finance fonctionnelle d’Abba Lerner, qui est un peu le squelette du néochartalisme, était alors si bien ancrée dans la pensée des économistes que Milton Friedman la qualifie non de proposition révolutionnaire, mais de « plus grand dénominateur commun ».
  2. L’erreur qui a consisté pour les libéraux d’avant 1919 à se focaliser sur quelques problèmes intéressants mais limités pendant que le reste devenait hors de contrôle fut répétée par les keynésiens qui absolutisèrent la relance et le plein emploi, avant d’être répétée par les néolibéraux qui ne jurent plus que par la stabilité des prix.
  3. Frapper monnaie n’est nullement un acte absolument catastrophique, et c’est pour des raisons politiques, par procès d’intention contre le gouvernement qu’il préfèrerait le faire fonctionner selon le mythe pré-analytique du budget à l’équilibre. C’est même pour cette raison que Milton Friedman se montre favorable à l’or. Laisser le gouvernement frapper monnaie, imprimer des billets, des « titres ne portant pas intérêts au public », n’est pas une impossibilité technique, mais un tabou libéral et un choix antipolitique.
  4. Bien que Milton Friedman défende une variation du schème d’Abba Lerner, il semble le faire avant tout pour le mettre en doute auprès de ses lecteurs, et j’ai coupé de longues digressions sur les conjectures qu’il enchaîne quant à la fiabilité et la préférabilité de sa proposition. Le final est plus explicite : il désavoue sa proposition à demi-mots et appelle ses confrères à taire la chose jusqu’à ce qu’il soit décidé de son opportunité politique…
  5. Ceux qui ont peur d’avouer le statut d’émetteur de la monnaie intrinsèque au souverain, ont peur de la chose, partant, seront facilement retournés. Si Milton Friedman appelle à ce que la création monétaire ne se fasse que pour le déficit, c’est qu’il veut cacher qu’il n’a pas besoin, logiquement, de taxer pour financer tout le reste. Il suffit de retarder la taxe après la dépense, pour que cette dernière devienne un déficit créateur de monnaie et la taxation une simple destruction. Une fois le verrou du tabou de la planche à billet éliminé, il est évident que la fonction du budget est avant tout celle de stabilisation économique, et indirectement seulement, de financement des dépenses (du déplacement des ressources réelles en faveur de l’État)…
  6. La politique d’austérité prétendant ramener la croissance parce qu’elle ramènerait la confiance est absurde : c’est l’effet intrinsèque qui amorce l’effet psychologique cumulatif, et non l’inverse. C’est la relance qui crée la confiance alimentant cette relance, et non l’hypothétique confiance donnée par l’équilibre du budget public à grand renfort d’austérité s’abattant sur ceux qui doivent retrouver confiance qui leur permettent de participer à la relance.

Abba Lerner avait approfondi la relance keynésienne en l’épurant par le chartalisme de Knapp et en donnant la finance fonctionnelle (le simple circuit monétaire dans la théorie néochartaliste). Après, le néochartalisme s’est constitué en enrichissant la finance fonctionnelle de la notion de stock-tampon, en l’appliquant au problème du chômage, et sous la forme de cette idée géniale : assurer la stabilité des prix par le plein emploi grâce à l’Employeur en Dernier Ressort.

PS : Après avoir lu ces premiers écrits de Friedman recommandant la planche à billet nécessaire pour financer les déficits eux-mêmes nécessaires à la stabilité économique, ce passage beaucoup plus tardif semble très hypocrite, pour ne pas dire une mystification malveillante bien qu’essayant peut-être de ne pas éliminer le nécessaire déficit public :

La loi telle qu’initialement proposée se consacrait entièrement à limiter la dépense gouvernementale. Elle ne requérait pas un budget équilibré. C’était notre point de vue que le plus important était de couper dans les dépenses gouvernementales, quelle que soit le financement de celles-ci. Un prétendu déficit n’es qu’une forme déguisée et cachée de taxation, et par la-même une mauvaise forme de taxation. Le réel fardeau sur le public est que le gouvernement dépense (et ordonne à d’autres de dépenser), pas qu’une partie de ses dépenses soit financée par des taxes ostentatoires. Comme je l’ai répété de nombreuses fois, je préférerais un gouvernement dépensant 1 000 milliards de dollars avec un déficit de 500 milliards qu’un gouvernement dépensant 2 000 milliards de dollars sans déficit.

Friedman Milton, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 354-355


Note :
(1) Milton Friedman, A Monetary and Fiscal Framework for Economic Stability in The American Economic Review, juin 1948, vol. 38, n° 3

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