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Quand 2 % de chômage était un scandale politique

Pour le premier anniversaire du blog, voici un bel article de presse de David Day, qui concerne l’Australie mais qu’on peut généraliser sans difficulté à l’ensemble de l’Occident, comme nous l’explique Bill Mitchell. Cf également sur ce sujet L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité, ainsi que le livre Full Employment Abandoned de Mitchell et Muysken.

Plus de 300 000 adolescents sortent de l’école en ce moment. Tragiquement, beaucoup d’entre eux vont directement à Centrelink [NdT : l’équivalent australien de la Caisse d’allocations Familiales], rejoignant les centaines de milliers d’Australiens qui sont au chômage ou sous-employés.

Ces dernières années, plus de 15 pour cent des jeunes travailleurs ont été incapables de trouver un emploi et plus de 5 pour cent de tous les travailleurs sont actuellement au chômage. Ce dernier nombre est près de trois fois le taux de chômage qui prévalait à travers la longue expansion économique qui dura de 1940 jusqu’à 1970.

C’est le gouvernement travailliste de John Curtis qui le premier fit du plein emploi un impératif politique et procéda à en assurer la possibilité. Comme le monde a changé.

Le ministre de l’emploi Bill Shorten décrit 5 % de chômage comme le nouveau « plein emploi ». Au même moment, il préside à un système qui dénie leur dignité aux travailleurs au chômage qui luttent pour survivre avec la pitance gouvernementale qui est conçue pour les punir et leur faire honte.

Qu’est-il arrivé au Parti travailliste moderne ? Comment peut-il être à l’aise en punissant les chômeurs pour la détresse dans laquelle il les a mis ? Et pourquoi le Parti Libéral demeure-t-il tranquille ?

Pour que vous ne vous mépreniez pas, sachez que les gouvernements de toutes tendances ont présidé ces dernières années à la création d’un stock délibéré de centaines de milliers de travailleurs au chômage ou en sous-emploi.

Ces travailleurs malheureux sont les munitions humaines que la Reserve Bank garde prête au déploiement contre l’épouvantail de l’inflation vaincu depuis longtemps. Si le chômage baissait nettement en-deçà de 5 pour cent, la banque augmenterait vite ses taux d’intérêts pour relever le chômage à nouveau vers 5 pour cent.

Il n’en a pas toujours été ainsi. En 1972, le chef du parti travailliste Gough Whitlam accusa le gouvernement libéral de Billy McMahon de causer la hausse du taux de chômage vers 2 pour cent. Le discours électoral de Whitlam promettait que sa « première priorité serait de restaurer un plein emploi authentique — sans réserve, ni dérogation ». Initialement, Whitlam réussit. Le chômage fut réduit à un plus normal 1,3 % en 1974. Toutefois, alors que les effets du choc pétrolier de 1973 traversaient l’économie internationale, le chômage en Australie rebondit au-delà de 4 pour cent en juin 1975.

Ce n’était pas la faute du parti travailliste. Tout le monde occidental expérimentait un nouveau phénomène de « stagflation », avec une inflation et un chômage augmentant tout deux fortement.

Les politiques étaient coincés. S’ils essayaient de réduire le chômage, ils alimentaient une inflation déjà élevée. Et s’ils se focalisaient sur la réduction de l’inflation, ils accroissaient un chômage déjà élevé. C’est dans ces circonstances que le but du plein emploi progressivement disparut du programme du parti travailliste. Comme l’historien Frank Crowley l’a observé, « les politiciens devinrent habitués à la notion qui les auraient effaré naguère — un “niveau acceptable” de chômage ».

Au même moment, il y avait une marée montante de critique contre les chômeurs eux-mêmes, comme s’ils étaient les architectes de leur détresse. En 1974, le terme d’« assisté » [dole bludger] fut introduit dans le discours politique par les politiciens libéraux.

Pendant un temps, le parti travailliste demeura passionné dans l’aide aux chômeurs. À l’élection de 1977, lorsque le chômage s’avançait vers 7 pour cent, le chef de l’opposition Whitlam promis de « renverser la tendance croissante vers un chômage de plus en plus élevé ». Ses publicités de campagnes promettaient aux électeurs que l’ALP remettrait « l’Australie au travail». C’était son chant du cygne politique.

Dans l’intervalle jusqu’à la prochaine élection, le chef travailliste Bill Hayden dépeint le plein emploi comme plus un idéal qu’une possibilité pratique. « Chaque Australien doit avoir le droit à un travail, », déclara hayden. « C’est un principe que nous ne pouvons pas abandonner et n’abandonnerons pas. » Toutefois, il ne dit pas quand il pourra l’atteindre. « Ça ne sera pas facile. Mais ça sera tenté. » dit-il. En effet, cela devenait la nouvelle « lumière sur la colline » du parti travailliste, l’objectif distant et inatteignable du parti. Bientôt, ça ne sera même plus cela.

Dans l’intervalle jusqu’à ce que les travaillistes reviennent au pouvoir sous Bob Hawke en 1983, le but du plein emploi était plus distant que jamais. Plus de 10 pour cent des travailleurs étaient au chômage. Mais comme Hawke désespérait de réduire ce nombre, c’était comme pourchasser un mirage. Des centaines de milliers d’emploi furent créés, mais l’entrée croissante des femmes sur le marché du travail assura que ça soit insuffisant. Vers 1989, 5,6 pour cent des actifs étaient toujours au chômage. C’était tout ce qu’on pourrait obtenir. La récession du début des années 1990 vit le chômage rebondir vers plus de 10 pour cent. Après une décennie de durs efforts, on était revenu à la case départ.

C’est dans ce contexte que le gouvernement de Paul Keating donna à la Reserve Bank son indépendance et la responsabilité de maintenir une inflation faible. La focalisation monomaniaque sur l’inflation semblait sensée dans les circonstances.

Vingt ans plus tard, l’inflation est devenue un souvenir lointain. Malheureusement, le plein emploi est un souvenir encore plus lointain.

Ni les travaillistes ni les libéraux ne veulent entretenir l’espoir pour les centaines de milliers d’Australiens qui demeurent au chômage ou sous-employés. Et aucun des deux ne veut prendre la défense des nombreux sortants de l’école qui vont bientôt les rejoindre.

Un niveau de 5 pour cent de chômage est devenu la nouvelle normalité. Curtis et Chifley seraient effarés.

Maintenant que l’inflation est fermement sous contrôle, il ne devrait pas être trop demander que d’attendre du parti travailliste qu’il s’attelle à nouveau à la politique du plein emploi.

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L’épuisement du crédit

Un billet de Waldman auteur d’Interfluidity m’a rappelé l’excellent article de l’économiste Michal Kalecki que j’avais traduit, à l’époque, d’abord pour les relations entre le pouvoir et en particulier le milieux des affaires et le chômage. Mais Kalecki y brille aussi par son analyse succincte mais claire, profonde et malgré tout très complète des mécanismes monétaires. Voici le passage qui a marqué Waldman :

IV – 2 : Les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu sont réduits lors de la crise mais pas accrus lors de la reprise subséquente. En ce cas la reprise durera plus longtemps, mais elle doit finir en une nouvelle crise : une réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu n’élimine pas, bien sûr, les forces qui causent des fluctuations cycliques dans une économie capitaliste. Lors de la nouvelle crise il sera nécessaire de réduire encore les taux d’intérêt et d’imposition et ainsi de suite. Ainsi dans un futur pas si lointain, le taux d’intérêt devra être négatif et l’impôt sur le revenu devra être remplacé par une subvention au revenu. La même chose surviendrait si on tentait de maintenir le plein emploi en stimulant l’investissement privé : les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu devraient être continuellement réduits.

Ensuite Waldman fournit un graphique des taux directeurs de la Fed de 1980 à aujourd’hui qui confirme la prédiction de Kalecki datant de… 1943. Cela me semblait très naturel, mais j’aimerais enfoncer le clou. Sans la moindre petite surprise, les libéraux préfère le crédit bancaire à la monnaie publique, préférence pour le privé oblige. Aussi voudraient-ils que la relance de l’économie (car ils ont fini pas admettre qu’elle ne pouvait efficacement se relancer toute seule) doive se faire entièrement par le crédit privé. Comme Kalecki l’explique dans le passage qui suit l’extrait1, ce n’est pas possible. Alors ils essaient néanmoins de réaliser cette utopie le plus possible, conformément à la prédiction de Kalecki. Voici un graphique illustrant la chose :

Le progressif écrasement des taux directeurs sur le plancher du 0 %.

Les taux de sept pays développés s’acheminent progressivement vers 0…

La pensée néolibérale s’est imposée au cours des années 1970, mais ne parachève son avènement que durant les années 1980 avec Reagan et Thatcher ; pour plus de sûreté, j’ai commencé le graphique en 1975, et l’ai poursuivi jusqu’à nos jours. Il y a sept pays, et comme ils se superposent et oscillent beaucoup, il m’a paru plus clair d’ajouter à chacun sa régression linéaire, c’est-à-dire la droite la plus ressemblante à la courbe. Avec les droites, les choses deviennent alors parfaitement évidentes : elles descendent toutes en moyenne de 0,2 % par an, voire 0,3 % par an pour le Royaume-Uni, l’Italie et la Corée du Sud, sauf l’Allemagne qui ne perd que 5 points de base (0,05 %) par an et a commencé avec un taux directeur déjà très bas (elle bénéficie du choix de financer sa croissance par les exportations plutôt que par son propre endettement sans doute). Remarquons enfin que le Japon, le Royaume-Uni et les États-Unis se sont déjà écrasés sur le plancher de 0 %, seule l’Australie se détache avec plus de 3,5 % encore de marge pour baisser son taux directeur, mais sa pente est de toute façon la même. Comme il n’était pas tout à fait juste de juger la politique monétaire allemande sur toute cette période alors qu’elle est diluée dans l’euro pendant plus d’une décennie, j’ai fait figurer en bleu également l’Italie, puissance économique très différente, pour donner un autre départ possible de la courbe des taux de l’euro. Conformément à Kalecki et à tout ce que j’ai appris du néochartalisme, donc, les néolibéraux sont tout simplement en train d’épuiser jusqu’à la dernière petite capacité d’endettement du secteur privé. Pour financer l’économie, sa croissance et son désendettement, il faudra donc toujours plus inévitablement des déficits publics. Si nous ne parvenons pas à évincer l’idéologie néolibérale, nous aurons un scénario à la japonaise : inhibés, jamais les responsables politiques ne décideront les déficits publics nécessaires pour une croissance forte ou durable.

Ce qui est fascinant, dans l’apport de Kalecki, c’est qu’il ait pu prédire à l’avance non pas seulement quelles seraient les conséquences économiques si telle pensée économique était adoptée plutôt que telle autre, mais en plus quelle serait la pensée économique effectivement adoptée.

À l’instar de beaucoup de monde, je vous recommande donc fortement la lecture intégrale d’Aspects Politiques du plein emploi par Michal Kalecki. Quelqu’un affirmant s’intéresser sérieusement aux questions économiques ne peut refuser de lire un texte aussi court, riche et prescient.


Note :
1

En plus de cette faiblesse intrinsèque pour combattre le chômage par l’investissement privé, il y a une difficulté pratique. La réaction des entrepreneurs aux mesures décrites ci-dessus est incertaine. Si la récession est brutale, ils peuvent devenir très pessimistes quant au futur, et la réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu peut alors avoir pour longtemps peu ou prou d’impact sur l’investissement, et ainsi sur le niveau de production et d’emploi.

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L’Australie et la Suède

D’habitude, je fais mes graphiques en trois coups de cuillère à pot avec FRED, mais concernant les pays étrangers, il est très vite beaucoup moins complet, et avec une qualité à l’avenante. Malgré tout, à mon grand effarement, il demeure un centre de données surclassant aisément tous ses concurrents. Je ne pourrai pas aussi facilement finir ma série de taux de pays souverains que je ne le pensais. Je n’ai pu trouver les LIBOR du Brésil et de l’Afrique du Sud, mais cette fois l’inconvénient est minime : l’Australie ne présente aucune donnée concernant les taux de sa dette publique entre juillet 2002 et février 2009 (!) sans la moindre explication. Malgré tout, j’obtiens une série plus fournie que ce que je peux obtenir sur les différents sites officiels australiens. Voici le graphique :

Les taux de la dette publique (vert) et interbancaires (jaune) suivent ce que la banque centrale a décidé comme taux directeur (bleu).

Là encore, la leçon est flagrante : Lorsque la Reserve Bank of Australia (RBA) décide d’un taux directeur et se met à proposer des échanges à ce taux, toutes les dollars australiens pouvant acheter les bons du Trésor se tournent vers ces offres de la RBA jusqu’à ce que les taux remontent à ce taux directeur, et à l’inverse, les sommes désirées de dollars australiens trouvent dans les offres de la RBA leur bonheur jusqu’à ce que les taux consentis pour donner ces dollars s’alignent sur le taux directeur. Bien sûr, le marché interbancaire, celui de la dette publique, existent. Ils sont libres, et on n’y paie que les prix que les uns et les autres consentent. Mais l’influence de la banque centrale est tout simplement trop fort : on peut toujours obtenir de la banque centrale des dollars australiens contre un bon du Trésor, et on peut donc toujours acheter un bon du Trésor australien avec ces mêmes dollars, il suffit d’exiger un petit peu plus auprès du Trésor que ce qu’exige la RBA pour que l’opération soit rentable. Du coup la tentation est trop forte et il n’y aura en Australie jamais de crise de la dette souveraine, pas plus qu’en un autre pays monétairement souverain — c’est-à-dire disposant pleinement du monopole d’émission de sa monnaie. Un financement illimité, mais pas à n’importe quel prix. Et ainsi les taux du marché libre ne font qu’osciller autour du taux directeur.

Pour la Suède, j’ai pu trouver des séries de bonne qualité sur le site de la banque centrale suédoise — la Sveriges Riksbank — quoiqu’un peu courtes. Le plus dur fut de trouver le bon taux directeur : un qui ne soit pas trop court et assez prééminent :

Les taux de la dette publique (vert) et du marché interbancaire (jaune) suivent le taux directeur (bleu).

Là aussi, c’est flagrant, on est dans le même cas d’un pays monétairement souverain. À noter que, comme pour l’Australie, le coefficient de corrélation entre deux séries est supérieur à 0,98, ce qui est stratosphérique et confirme sans appel l’impression visuelle de superposition des courbes.


Note :

1 Voici les dix autres de la série :
L’Inde
La Nouvelle-Zélande
L’Australie
La Suède

Le Canada
L’Afrique du Sud
Le Brésil

Le Japon
Le Royaume-Uni
Les États-Unis d’Amérique

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L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité

Je n’avais que brièvement mentionné le NAIRU dans Le choix du chômage de masse, un excellent article du professeur William Mitchell d’avril 2009 est l’occasion d’en apprendre plus à mon lecteur. Je remercie très chaleureusement ma cotraductrice Aliena de me l’avoir déniché.

L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité ! Je pensais – de façon optimiste – qu’il disparaîtrait comme il était venu ! Mais désolé de décevoir. Certains économistes n’apprendront tout simplement jamais. Hier l’ABS a sorti les dernières données de la base de données du Modèle du Trésor Australien (MTA, Australia Treasury Model, TRYM) . Vous pouvez l’obtenir ici. Parmi les diverses choses de grand intérêt que vous pouvez trouver dans cette base de données, est l’estimation par le modèle MTA du Trésor du soi-disant NAIRU. Cela a l’air effrayant. Eh bien, le NAIRU (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment) signifie Taux de Chômage Non-Accélérant d’Inflation et a une place centrale dans la mythologie néo-libérale. Le NAIRU est un élément important du modèle MTA et influence les résultats et les simulations de politique économique. Donc, quelle confiance devons-nous placer dans cet important élément du processus de politique économique?

Réponse : pas beaucoup ! Ma conclusion : tout modèle reposant sur le NAIRU est une connerie !

Selon le Trésor « le modèle Macro-économique du Trésor (MTA) de l’économie australienne a été développé au sein du Trésor du Commonwealth d’Australie. Pendant 25 ans, le Trésor a développé et a maintenu des modèles de la macroéconomie australienne. » Ces modèles sous-tendent les analyses et prédictions de politique économique du Trésor qui influencent les décisions de politique économiques finales du Gouvernement. Ainsi, bien que d’autres informations et analyses soient utilisées par le Gouvernement pour déterminer les résultats des politiques macro-économiques, les services de modélisation du Trésor sont importantes. On espère donc que le modèle est utile.

Je pourrais continuer en détail sur comment sa structure échoue à capturer l’essence d’une économie monétaire moderne, mais alors ce serait un livre et pas un billet de blog.

Les données d’hier montrent que le Trésor considère que le NAIRU (le taux de chômage qui donnerait une inflation stable) en décembre 2008 était de 4,98 pour cent (en hausse depuis le 4,77 pour cent du trimestre de Septembre).

Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Dans la documentation du modèle MTA du Trésor, dans la Section 2.8, nous apprenons que :

L’équation salariale prend la forme d’une courbe de prévision de Phillips incluant les anticipations. Ainsi, la courbe de l’offre globale est verticale sur le long terme à un niveau d’emploi et la production en accord avec le NAIRU estimé. Plus précisément, à l’équilibre de long terme l’économie s’accroit le long d’une trajectoire de croissance stable en accord avec le NAIRU. Il y a une large marge d’erreur autour du NAIRU menant à beaucoup d’incertitude du côté de l’offre

Pour remettre cela dans le contexte, une brève excursion historique nous aidera. Il y a deux développements frappants dans l’économie durant ces trente dernières années.

Premièrement, une révolution théorique majeure s’est produite en macroéconomie (du Keynésianisme au Monétarisme et au-delà). Deuxièmement, le chômage et un taux très important de sous-emploi ont persisté à de hauts niveaux.  Dans des travaux précédents, j’ai écrit au sujet du développement du concept de plein emploi depuis 1940, en commençant par le débat des années 1940 qui soulignait le besoin de créer assez d’emplois pour absorber la main-d’œuvre disponible.

Dans les années 1950, les économistes ont rapidement déporté leur attention et ont débattu de l’ampleur du chômage associé au plein emploi basé sur la notion fausse qui affirme que si le taux de chômage est trop bas alors l’inflation se produit. Ainsi advint l’ère de la soi-disant courbe de Phillips, qui a été remarquée par des décideurs politiques s’efforçant pour réaliser un compromis politiquement acceptable entre inflation et chômage. La courbe de Phillips est une « divinité » en économie et représente la relation entre le chômage et l’inflation comme une courbe inversée lisse. Les statistiques sous-jacentes utilisées pour obtenir cette courbe (et les suivantes) sont fortement douteuses. De toute façon, pendant cette période, des circonstances fortuites ont maintenu un taux de chômage bas mais l‘attention s’était clairement éloignée de la production d’une certaines quantité d’emplois.

Le plein emploi comme but d’une véritable politique économique fut abandonné avec l’introduction de la soi-disant hypothèse du taux naturel (HTN, natural rate hypothesis, NRH) et l’affirmation qu’il n’y a qu’un seul taux de chômage compatible avec une inflation stable. Dans la HTN, il n’y a aucun rôle discrétionnaire pour la gestion de la demande globale et seuls des changements microéconomiques peuvent réduire le taux naturel de chômage. En conséquence, le débat politique en est devenu de plus en plus réduit à la déréglementation, la privatisation et la réduction de l’État-providence avec en même temps, l’institution de régimes monétaires et budgétaires serrés. Le chômage de masse persistait. Le fait que les résultats étaient fortement pro-cycliques rend l’hypothèse du taux naturel intenable.

Mais l’idée d’un taux de chômage stable cycliquement invariable a persisté sous la forme du concept du NAIRU, d’abord introduit au milieu des années 1970. Le NAIRU a été construit de telle façon que si le taux de chômage est au-dessus du NAIRU alors l’inflation devrait ralentir et vice versa.

Tandis que des structures théoriques diverses ont été utilisés pour justifier le NAIRU comme un concept viable, la conclusion est simple : il y a un seul taux de chômage cycliquement invariable associé à une inflation des prix stable. Le concept de NAIRU a dominé les décisions de politique macro-économique dans la plupart des pays de l’OCDE depuis la fin des années 1970 et les stratégies pour combattre « l’inflation absolument » ont infligé un fort taux de victimes sous la forme de chômage et de sous-emploi massif. Sous l’emprise du NAIRU, les décideurs politiques ont dans le monde entier abandonnés la poursuite du plein emploi telle qu’initialement conçue.

Bien sûr ils ne pouvaient pas l’admettre aussi commencèrent-ils à redéfinir ce que le plein emploi signifie. Donc si vous lisez cette littérature, vous vous rendrez rapidement compte que les néo-libéraux définissent le plein emploi comme étant le NAIRU, qui est divorcé de toute notion qu’il doit y avoir assez d’emploi pour satisfaire les désirs de la main d’œuvre disponible. Donc avec un seul petit changement de taxinomie, les gouvernements ont été capables de transformer leur échec à fournir suffisamment d’emploi en succès — eh bien nous avons atteint le plein emploi là parce que nous avons atteint le NAIRU. C’est un concept pernicieux en effet.

En Australie, les principales instances de politique économique — la Banque de Réserve d’Australie (BRA, Reserve Bank of Australia, RBA : la banque centrale australienne) et le Trésor Fédéral ont été influencés de façon significative par le concept de NAIRU. La BRA a été constituée en 1959 pour maintenir le plein emploi comme l’un de ces trois mandats (voir la Section 10 de la Loi de la Banque de Réserve de1959. Sous-section 2). Cependant, depuis l’abandon du ciblage monétaire dans les années 1980 (l’échec de l’expérimentation monétariste), la BRA a été de plus en plus sous l’influence du concept de NAIRU.

Jusqu’à la CFG (Crise Financière Globale), la BRA a religieusement conduit la politique monétaire en Australie pour respecter un objectif d’inflation, et à mes yeux, a abandonné ses obligations légales de maintenir le plein emploi.

Les Communiqués répétées sur la Conduite de la Politique Monétaire, qui exposent l’approche de la BRA dans l’accomplissement de ses trois objectifs de politique économique identifiés, présentent le ciblage d’inflation comme étant le but principal de la BRA.
Les Communiqués évitent typiquement toute discussion au sujet du plein emploi excepté que la stabilité des prix dans certaines conditions générerait le plein emploi bien que la stabilité des prix requerrait « une politique monétaire et budgétaire disciplinée ». Ils justifient ces absurdités en affirmant que, même si la BRA est sensible au niveau d’utilisation des capacités de production quand elle fixe les taux d’intérêts, le compromis entre inflation et chômage n’est pas une inquiétude sur le long terme parce que selon la logique du NAIRU, il n’existe tout simplement pas.

Dans l’approche du NAIRU, les décideurs politiques utilisent le chômage comme un outil pour supprimer les pressions sur les prix et l’expérience des pays de l’OCDE dans les années 1990 et au-delà, montre que cette stratégie a été fructueuse. Les preuves empiriques sont claires et montrent que l’économie australienne n’a pas fourni assez d’emplois depuis le milieu des années 1970 et la conduite de la politique monétaire a contribué au malaise. La BRA a forcé les chômeurs à s’engager dans un combat involontaire contre l’inflation et les autorités fiscales ont encore plus aggravé la situation avec un complément d’austérité.

Dans quelle mesure le NAIRU est utile comme guide à la politique économique ? Bien que le sujet soit vaste, dans ce billet je ne ferais que survoler le NAIRU. Dans mon dernier livre avec Joan Muysken, Full Employment Abandoned (Plein Emploi Abandonné) nous analysons ce sujet en profondeur. Ainsi, si vous êtes à la recherche de références ou d’autorités pour les affirmations que je fais ici, ce livre est un bon point de départ. Non pas que je permette la publicité sur ce blog !

Le premier graphique montre le taux annuel d’inflation et le taux de chômage officiel en Australie de Mars 1970 a Décembre 2008 (en utilisant les données officielles du modèle MTA). L’expérience est commune à la plupart des pays de l’OCDE. Ce qui est apparent sur ce graphique est le comportement discordant du taux d’inflation et du taux de chômage.

Il est difficile d’interpréter un taux de chômage au cours de la période où vous constateriez une accélération de l’inflation si le taux de chômage réel est plus bas ou d’une décélération de l’inflation si le taux de chômage est plus élevé.

Pour mieux le décortiquer j’ai construit le tableau suivant. Il utilise les données ABS trimestrielles (pour le taux de chômage et l’inflation basée sur l’index des prix a la consommation) de Septembre 1970 à Décembre 2008 et compare la fréquence de l’accélération de l’inflation avec le ralentissement de l’inflation pour une fourchette donnée du taux de chômage.

S’il y avait un NAIRU bien défini et stable, nous nous attendrions à trouver une fourchette du taux de chômage où tous les changements de l’inflation sont négatifs et en-dessous de cette fourchette, la plupart des changements de l’inflation sont positifs. Les résultats clairement ne soutiennent pas l’existence d’une telle fourchette. Nous n’allons probablement pas obtenir d’informations définitives des données sur le chômage au sujet des mouvements probables dans le taux d’inflation. Dans d’autres travaux, j’ai estimé une fourchette des dénommées régressions de la courbe de Phillips, qui échouent à trouver une quelconque preuve d’une caractéristique stable NAIRU.

J’ai aussi fait le graphique de la dernière courbe de Phillips que vous pouvez voir ensuite. Bien qu’il y ait une certaine stabilité entre inflation et taux de chômage sur un moment, un choc soudain, particulièrement du côté de l’offre (comme le choc pétrolier des pays de l’OCDE en 1974), peut aggraver le chômage résultant d’une stratégie déflationniste, qui est une tentative d’exploiter une courbe de Phillips donnée. Les données de l’expérience de l’OCDE depuis 1975 suggèrent que les politiques déflationnistes sont effectives pour ralentir l’inflation mais imposent d’énormes coûts à l’économie et à certains groupes démographiques, qui sont rarement évalués ou corrigés.

Mais si vous étudiez le graphique vous verrez qu’il y a très peu de relation entre l’inflation et le chômage à moins que vous soyez préparés à autoriser d’énormes changements périodiques dans la relation qui semblent se produire autour de récessions. Étant donné que les récessions sont des événements liés à la demande, il est difficile d’émettre une interprétation structurelle du changement. La littérature sur le NAIRU essaye et échoue à interpréter ces changements comme des changements structurels (travailleurs devenant plus paresseux ; mauvaise reformes de l’État providence ; une recherche d’emploi moins effective etc.). Toutes ces explications sont absurdes et échouent en fin de compte à passer le test de la preuve.

Qu’en est-il des évaluations du NAIRU lui-même? Des techniques diverses sont utilisées pour inventer cette série temporelle mythologique. Le modèle MTA utilise une approche économétrique d’après une dérivation d’une équation salariale. D’autres tels que l’OCDE et encore beaucoup d’autres sont encore plus malpropres et utilisent ce qui est connu sous le nom de filtre Hodrick-Prescott qui est juste une représentation courbée de l’évolution lissée des données réelles. Le graphique suivant compare les deux méthodes. Avant que vous ne riiez, les personnages qui utilisent ces séries synthétiques sont sérieuses !

Mise à jour : nouveau graphique — Vendredi 17 Avril 2009

J’ai pensé que ces nouveaux graphiques vous aideraient à comprendre à quel point ces estimations techniques du NAIRU sont en fait stupides. Étant donné que le NAIRU est le taux de chômage qui stabilise l’inflation, comment interpréteriez-vous cette série temporelle du MTA dans ce contexte ? L’inflation s’étend à partir de quelque nombre négatif jusqu’aux alentours de 17 pour cent pour la même valeur du NAIRU. Je qualifie cela de stupide. Mais de dangereux aussi étant donné son influence sur la politique économique.

Il y a un énorme ensemble de preuves maintenant qui pose un défi considérable aux niveaux tant théorique qu’empirique pour ceux qui adhérent à l’hypothèse du NAIRU. Voici un résumé de faits Non-NAIRU (nous détaillons les arguments et les discours dans le livre) :

  • Les taux de chômage montrent un haut degré de persistance après des chocs.
  • La dynamique du taux de chômage montre des asymétries prononcées durant le cours du cycle économique. Il y a une accumulation de preuve a charge contre la dynamique qu’implique l’approche du NAIRU. Le chômage répond aux chocs de demande d’une façon asymétrique. Le taux de chômage augmente rapidement et brusquement quand la demande se contracte mais persiste et diminue doucement quand l’expansion se produit.
  • La dynamique de l’inflation ne semble pas en accord avec celles spécifiées par l’hypothèse du NAIRU. Reconsidérez les graphiques et le tableau ci-dessus pour constater ce point.
  • La constante NAIRU a été abandonnée et remplacée par les soi-disant « NAIRU variables dans le temps » (un énième écran de fumée ad hoc), qui ont des marges d’erreurs tellement énormes. Le concept du NAIRU est maintenant complètement dénué de sens pour l’analyse politique. La majeure partie des modèles économétriques développés pour estimer le NAIRU sont imprécis et délivrent des estimations du NAIRU très inexactes. La plupart des résultats de recherche affirment avec assurance que le NAIRU a changé avec le temps mais très peu d’auteurs osent publier leurs marges d’erreur sur leurs évaluations. Je note que la documentation MTA indique a quel point leurs évaluations sont peu fiables en terme statistique. Une étude majeure utilisait des techniques d’estimations prétendument « à la pointe » et affirmait que leurs estimations du NAIRU sont imprécises. En 1994, par exemple, certaines des estimations du NAIRU avec 5 pour cent de marge d’erreur s’étalaient de 2,9 pour cent à 8,3 pour cent. Donc la fourchette d’incertitude quant à la « vraie » valeur du NAIRU est trop vaste pour être utile.
  • Les estimations du chômage de longue durée sont sensibles aux cycles (hystérèse) et par là-même le rejet passé de l’utilisation des politiques monétaires et fiscales pour atténuer l’augmentation du chômage n’a pas de fondement conceptuel.
  • Il n’y a aucune corrélation claire entre les changements du taux d’inflation et le niveau de chômage, telle que l’inflation augmente et diminue à de nombreux taux de chômage différents sans faire système. Voir le tableau ci-dessus.
  • L’utilisation de filtres univariés (filtres Hodrick-Prescott) dépourvus de contenu économique et des filtres de Kalman avec peu ou prou de contenu économique a rendu le concept de NAIRU relativement arbitraire. Les estimations par filtre de Kalman sont extrêmement sensibles aux prémisses implicites quant aux éléments stochastiques et la mesure des équations d’état. De petits changements du ratio signal sur bruit peuvent avoir des impacts majeurs sur la mesure du NAIRU. L’estimation d’une spline est similairement arbitraire dans le choix des points et de l’ordre des polynômes. Pourquoi ne pas vous demander : qu’est-ce qui causa le saut soudain et arbitraire dans l’estimation par le MTA dans le grand graphique aux alentours de 1974 ? Ils n’ont pas d’explications cohérentes. C’est simplement un écran de fumée de données.

Conclusion

C’est de la connerie ! Passons à autre chose.

Digression : La richesse privée s’effondre

La base de données du MTA contient également une série Richesse privée au prix du marché (donc non-déflaté). Le graphique suivant qui est la richesse privée moyenne par habitant (aussi ai-je exprimé les données brutes en milliers de dollars australiens par personnes en Australie) dit tout. Elle connaît son pic en décembre 2008 à 249 000 dollars australiens et une année plus tard c’était à 225 000. Avec les marchés encore en déclin en ce début d’année, la prochaine fois que nous obtiendrons une estimation (le trimestre de Mars) cette perte sera de plus de 24 000 dollars par personne depuis décembre 2007.

Bien sûr, ce chiffre inclut les adultes et les enfants. Si nous ne considérons que la population adulte, alors en décembre 2007, la richesse privée par adulte était en moyenne de 311 320 dollars. Cela s’est effondré à 280 669 jusqu’en décembre 2008, une chute de 30 000 dollars par adulte ou 9,8 pour cent en termes nominaux. Sachant que l’inflation s’est maintenu à environ 4 % sur cette période, la perte est probablement autour de 14 pour cent.

Pour mettre tout cela en perspective,  c’est la première fois depuis Juin 1961 (depuis que les données sont disponibles) que la richesse privée a diminué. Ces derniers temps sont différents, en effet.

Digression : Sir Layard demande un Employeur en Dernier Ressort

Dans The Peninsula, le plus fameux journal qatari anglophone, Sir Richard Layard a souhaité un Employeur en Dernier Ressort (en anglais. Ici un lien le présentant succinctement en français). Par l’Employeur en Dernier Ressort de ce blog, mais une version réduite et abâtardie. Mais c’est un progrès. À mentionner, Layard est professeur de sciences économiques à la London School of Economics et est l’un des principaux architectes des pernicieuses politiques par l’offre du marché du travail qui ont dominé depuis le début des années 1990.

Vous pouvez lire l’article mais Layard est cité disant qu’il est excellent que le gouvernement britannique maintienne une poigne de fer sur l’État-providence, mais il pense que maintenant nous avons besoin d’une « garantie de l’emploi » pour empêcher le chômage de long-terme de devenir un problème plus grave encore. Il propose que des emplois soient proposés aux « jeunes gens qui n’ont pas été employés depuis 18 mois et aux adultes inemployés depuis 18 mois — emplois du style engagements dans des écoles ou des hôpitaux ou du service social. »

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