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Ceux qui ignorent l’histoire sont condamnés à la répéter

Très bon article de Wired, via Ars Technica, qui illustre très bien l’un de mes développements hélas non-enregistrés lors du dernier Monnaie Libre : les monnaies complémentaires, parce qu’elles redéveloppent une pensée monétaire de zéro, sont en train de redécouvrir les mêmes problèmes que les si décriées monnaies officielles, et par là-même leurs cheminements et évolutions. C’est ‘lune des grande force du néochartalisme à mes yeux que d’être justement la poursuite sur cette lancée, cette lente évolution par accumulation d’expériences historiques, plutôt que d’effacer le problème actuel par amnésie et de rebuter sur les mêmes obstacles que ces monnaies officielles qui sont loin d’être aussi mal intentionnées qu’on le croit parfois.

Petit florilège de développements historiques parfois totalement explicitement revécus par leurs concepteurs de monnaies dérivées du fameux Bitcoin :

La liberté n’est pas nécessairement l’ordre spontané mais aussi bien l’anarchie :

« La bulle du Bitcoin était un jeu fascinant de chaises musicales s’étalant sur des mois — tout le monde savait que la musique s’arrêterait, mais personne ne voulait deviner quand ça le ferait alors qu’il y avait de l’argent facile à faire. En plus, des attaques par déni de service distribué ont été incroyablement efficace pour manipuler la valeur du Bitcoin. Fermer une vaste bourse de change comme Mt Gox, même pendant seulement quelques heures à chaque fois, peut causer suffisamment de fluctuations de prix pour que des hackers astucieux achètent bas et revende haut selon leurs propres caprices. »

Déjà, la tulipomanie nous l’enseignait dès le 17ème. On peut décrier l’efficacité de la régulation de l’État, mais cette inefficacité est largement due à cette même critique et aux dérégulations qu’elle a entraînées, et ce qui reste est visiblement encore difficile à égaler.

Le métallisme, c’est-à-dire la croyance que la monnaie n’était que du troc standardisé du contenu en métal précieux, a longtemps été le mythe monétaire libéral officiel. L’or se révélait chroniquement insuffisant pour financer l’économie et assurer la stabilité des prix et de l’endettement, d’où le bimétallisme : on adjoignait un autre métal voire plusieurs pour essayer d’avoir une pratique monétaire conforme à l’idéal. C’est justement dans la divergence entre le réel et ce qui était prévu qu’on en développe une nouvelle compréhension monétaire. De même, plusieurs Bitcoins essaient maintenant de se compléter :

« La plus importante des alternatives au Bitcoin, Litecoin fonctionne avec les mêmes principes fondamentaux. Cependant, il n’est pas positionné comme une alternative aux Bitcoins, mais comme une cryptodevise complémentaire — « l’argent de l’or Bitcoin ».

[…] Dans les termes les plus simples, la chaîne de blocs est un registre de chacune des transactions sur le réseau Bitcoin. Chaque transaction est publique, et la chaîne de blocs continue à croître puisqu’elle contient le registre de tout échange depuis les débuts de Bitcoin.

Cela donne quelques étranges conséquences — bien qu’il soit facile d’être anonyme, il est également très facile de tracer ces transactions anonymes. C’est ainsi que Sergio Lerner a déouvert que Satoshi Nakamoto (mystérieux inventeur du Bitcoin) a une fortune de 980 000 bitcoins, soit environ 85 millions d’euros. Mais si il/elle/ils est/sont trop peu soigneux pour dépenser cet argent, alors cela pourrait révéler son/leur identité.

Toutes les dix minutes environ, une nouvelle chaine de blocs est générée et disséminée à travers le réseau Bitcoin à chaque nœud, […]

C’est pourquoi Litecoin a un temps de réaction plus rapide (environ deux minutes et demi) que Bitcoin, et, avec quatre fois plus de pièces en circulation, il offre théoriquement des divisions plus fines pour permettre des transactions de petites valeurs.

Il utilise également une fonction de hachage — scrypt — supposée rendre le minage des litecoins plus réaliste pour les utilisateurs de bureau, à l’opposé de la fonction standard SHA256d utilisée par Bitcoin qui exige de plus en plus de temps et de puissance le temps passant. Miner tant des litecoins que des bitcoins au même moment n’est pas seulement possible, c’est explicitement encouragé par les développeurs de Litecoin. Sacoir si Litecoin est en conséquence plus ou moins sécurisé que le Bitcoin est passionnément débattu au sein de la communauté cryptomonétaire. »

Le temps travaille les limites de ces nouvelles monnaies comme ses prédécesseurs, et le plus probable est que la centralisation soit renforcée pour éviter un excès d’abus. Tout comme les diverses monnaies des banques privées ont été irrésistiblement affiliées partout à la puissance publique, les crises bancaires, du crédit, posant trop de difficultés sinon. La parité est aujourd’hui de 3 centimes de Bitcoin pour un Litecoin. Pour l’instant la spéculation semble ne pas s’être intéressé à ce nano-marché. Mais ce n’est pas le seul taux de change à surveiller puisqu’il y a d’autres monnaies complémentaires encore qui ont toutes leurs quelques adeptes, tout comme les banques privées à monnaies privées avaient leurs clients.

« Pièce Pair-à-Pair, ou PPCoin, se présente comme une amélioration du Bitcoin en changeant l’un des fondements de ce dernier, la preuve-d’accomplissement (proof-of-work).

Au-delà de l’amélioration de la sécurité — il est beaucoup plus difficile de voler des PPCoin que des Bitcoin de cette manière […]

Pour le Bitcoin, tout comme toutes ces pièces, la création de pièces est stable et prédéterminée, et le taux auquel elles sont générées décroît exponentiellement. Le coût de minage a maintenant tellement augmenté que les gens ne peuvent plus vraiment utiliser leurs tablettes, portables ou ordinateurs de bureau et doivent au contraire se reposer sur des circuits intégrés spécifiquement pour application (ASIC) pour le minage — de chères plateformes pétrolières dédiées qui coûtent des milliers de dollars, travaillant 24/7, simplement pour générer assez de bitcoins pour rentrer tout l’appareillage dans ses frais. […]

Une autre différence radicale est que, au contraire du Bitcoin, il n’y a aucune limite finale au nombre de PPCoins qui seront générés. Au contraire, […] une croissance régulière qui, selon ses développeurs, égale environ 1 % par an. […]

Actuellement, le PPCoin a un système de vérification centralisé pour vérifier les transactions, donc il n’est pas qualifié pour la décentralisation façon Bitcoin. Cela dit, les développeurs du PPCoin ont affirmé que ce n’était qu’une mesure temporaire requise pour que « le réseau mûrisse ». »

Nous retrouvons même Silvio Gesell (1862-1930) ! Un théoricien monétaire assimilé par le chartaliste Keynes, qui résolut le même problème de manière beaucoup plus élégante dans sa Théorie générale, et qui connait un regain de popularité avec le retour de ce problème, intrinsèque aux libéraux, de manque chronique de consommation/investissement dans l’économie pour employer toutes les ressources disponibles (en particulier les chômeurs).

« Le Freicoin est une alternative intéressante — avec un cadre philosophique différent — des autres cryptomonnaies. Elle a des surestaries (frais pour dépassement de délai) intégrées dans son fonctionnement. […]

Mark Friedenbach, un développeur de Freicoin dit à Wired.co.uk par courriel ce que ça signifie : Les surestaries « peuvent être imaginées comme faisant pourrir les freicoins, réduisant leur valeur de ~4,9 % par an. Maintenant, pour répondre à la question de pourquoi quelqu’un en voudrait, vous devez regarder l’économie dans son ensemble. Les surestaries incitent les consommateurs et les marchandes à dépenser ou investir des pièces dont ils n’ont pas besoin immédiatement, aussi vite que possible, augmentant le PIB. Plus encore, cet effet est continu avec peu d’ajustements saisonniers, donc on peut s’attendre à ce que les cycles soient plus courts en magnitude et en durée. Avec les surestaries, on épargne de l’argent en faisant des investissements sûrs plutôt qu’en laissant l’argent dormir dans les matelas. » […]

Il cite des exemples réellement vécus de surestaries comme le « miracle de Wörgl ». La proposition d’utiliser délibérément les surestaries, comme moyen de forcer la circulation de la monnaie et de stimuler l’économie, fut proposé en premier par l’économiste anarchiste Silvio Gesell. Le maire de la ville autrichienne de Wörgl instigua des titres provisoires de papier connus comme les « Freigeld » [NdT : argent libre en allemand] avec des surestaries en 1932 durant la Grande Dépression, et l’expérimentation mena à une hausse de l’emploi et du PIB locaux jusqu’à ce que la banque centrale autrichienne le stoppe en 1933.

Au-delà des surestaries, Friecoin fonctionne quasiment de la même manière que le cadre basique du Bitcoin — de nouveaux blocs toutes les dix minutes environ, avec les mêmes difficulté et fonction de hachage. Le total de pièces final sera toutefois plus élevé, à 100 millions. »

Au début donc, le Freicoin compense sa rareté en forçant son utilisation, par une suppression progressive de l’épargne. Il est obligatoire d’investir de manière « sure » nous précise l’article, ce qui fait inévitablement penser à la débâcle du système de retraite par capitalisation confié au petit génie de la finance. On frémit à l’idée d’interdire de fait les bas-de-laine, les vieux sont déjà si faciles à escroquer et les bulles spéculatives à créer…

L’article donne encore des exemples, avec les conflits quant à la légitimité de l’autorité régulatrice, ou les problèmes de son absence, ainsi qu’un certain nombre d’alternative qui n’ont tout simplement pas survécu, et qui hantent encore plus ou moins le cyberespace.

On pourrait faire exactement le même genre d’article sur les SELs.
Conclusion ? Comme le dit le proverbe, ceux qui ignorent l’histoire sont condamnés à la répéter. Mieux vaut construire à partir des leçons déjà si durement acquises plutôt qu’en jetant tous les brouillons précédents à la corbeille.

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Pourquoi seul l’État frappe monnaie ?

Pour simplifier la présentation du néochartalisme, j’ai affirmé à plusieurs reprise que seul l’État peut frapper la monnaie et que seule la monnaie frappée par l’État mérite le titre de monnaie. Il s’agit d’une approximation qui pourrait chagriner ceux qui s’attachent à diverses tentatives de monnaie hors de l’État. Ce billet a pour objet d’expliquer simplement pourquoi elles sont si nombreuses tout en étant si peu connues.

Il suffit de prendre le problème dans l’autre sens pour comprendre. Tout le monde peut créer de la monnaie, c’est-à-dire que tout le monde peut décider de créer avec une feuille de papier et un stylo des comptes dans une unité monétaire ad hoc, appelée Schtroumpf par exemple, et proposer à quiconque d’échanger ses biens et ses services contre des prix en ces Schtroumpfs, par un compte supplémentaire ou mis à jour, tenant le compte des transactions effectuées en Schtroumpfs. Après tout, chacun est libre, pourquoi ne pas se mettre d’accord pour utiliser des Schtroumpfs plutôt que des euros à l’avenir douteux. Et, conformément au vœu de Hayek, chacun choisirait la monnaie dans laquelle il a le plus confiance en l’échangeant au cours qu’il souhaite par rapport aux autres, avec la bonne monnaie chassant la mauvaise, par le jeu du marché. Sauf que des problèmes se posent historiquement, qui éradiquent cette possibilité :

Si nous recherchons une monnaie, c’est pour avoir un moyen de paiement universellement accepté, la référence étalonnant toutes les autres. Nous tendons donc encore plus qu’à l’accoutumé au paradoxe de la concurrence : un seul acteur survit à la compétition est devient de fait un monopole. Pour choisir entre différentes monnaies concurrentes, nous choisirons d’abord celles qui nous sont le plus indispensables, ensuite celles qui sont très largement acceptées à défaut d’être indispensables, enfin éventuellement seulement nous accepterons d’autres monnaies. Or, l’État, par décision souveraine, peut imposer la demande pour sa monnaie en taxant dans ladite monnaie ; il suffit donc qu’il la gère grossièrement aussi bien que ses concurrents privés pour qu’il les éliminent inéluctablement, chacun préférant une monnaie dont la valeur pour soi est sûre plutôt qu’une monnaie soumise à conditions. À côté, les tickets restaurants font pâle figure, même si je concède volontiers qu’ils sont l’objet de pratiques monétaires.

Plus fort encore, si les autres monnaies ont des cours flottants, par exemple parce que ceux qui les acceptent en paiements exigent néanmoins des décotes, alors la monnaie d’État devient refuge de l’esprit pour les simples particuliers : ils pourront s’acquitter de leurs taxes sans se soucier de les changer trop tôt ou trop tard, mais attirera les spéculateurs qui feront parfois de grosses fortunes en brutalisant les cours, donc ils radicaliseront le réflexe de refuge vers la monnaie d’État. Ainsi des Bitcoins, qui, malgré une certaine vogue, restent un curiosité vu qu’en l’espace d’une seule année, leur valeur en dollar a varié de 1 à 10, pareil pour l’euro :

Cours du Bicoin en euros

On peut s’amuser à détenir quelques bitcoins pour participer à l’aventure, mais veut-on vraiment, anxieusement, savoir quand racheter ou revendre ses bitcoins pour payer ses taxes en euros ? Les bitcoins sont un loisir, lorsque les comptes en euro sont déjà solides, on s’offre un compte en bitcoin et on voit ce qu’on peut faire avec. La seule chance pour le bitcoin de s’imposer est que l’eurosystème s’effondre, il le remplacerait comme le Rand sud-africain a remplacé le dollar zimbabwéen. L’espoir lui est permis, mais même en ce cas, ça ne durera qu’un temps.

Historiquement, ce problème de change est partiellement pallié en prenant une couverture : il est promis d’échanger la monnaie de son porteur contre autre chose. Hier, c’était de l’or ;aujourd’hui, c’est la monnaie d’État elle-même, pour la monnaie bancaire comme pour les chèques-restaurant. Il a l’immense inconvénient de ne pas suivre le volume de production, créant tantôt inflation, et le plus souvent déflation. La déflation est la plus redoutable : les prix baissant parce qu’il n’y a pas assez d’argent, mieux vaut épargner pour pouvoir acheter plus de chose avec la même somme plus tard ; mais en épargnant on retire de la monnaie de la circulation… Pire, pour baisser les prix, il faut prédire en temps réel l’évolution de la production entre la décision du prix et son paiement (par exemple les salaires versés par un employeur, les mensualités d’un prêt) et négocier la variation de prix dû à l’évolution entre offre et demande. Le rapport de force joue déjà beaucoup lorsque les prix sont stables, dans de tels conditions, les agents économiques seront encore plus aux abois : les adaptations coûteront le plus aux plus fragiles, qu’on n’empêchera de couler qu’en extrême nécessité. Le bitcoin est un cadeau particulièrement empoisonné de ce point de vue : à terme, la masse de bitcoins dans le monde n’évoluera plus, ce qui veut dire que ce problème de masse monétaire accommodant l’épargne, résolu par Keynes et qui est revenu depuis le retour du libéralisme dans les années 1970 (la différence entre l’Investissement et l’Épargne excédentaire, déprimant l’économie) se posera de manière paroxystique.

Or, en cas de désordre laissant les individus désemparés, pour retrouver une emprise sur nos destins, nous nous adressons à la structure par excellence destinée à trancher les nœuds gordiens et rétablir un ordre commun : l’État. Pourquoi dès lors chipoter mesquinement sur la présence d’une monnaie d’État, pourquoi plutôt ne pas conseiller une meilleure gestion de cette monnaie ? C’est la position néochartaliste.

L’État n’est pas le seul à frapper monnaie parce que les autres n’essayent pas, mais parce qu’ils n’y parviennent pas aussi efficacement : tout comme la police ou l’armée, la monnaie est par excellence un bien commun dont la gestion lui incombe…

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