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La cavalerie de la dette souveraine n’est pas inflationniste

Bref billet en passant pour démontrer comment la cavalerie, ou Ponzi, sur une dette souveraine ne peut pas être inflationniste.

En voici le schéma comptable simplifié. Supposons une communauté très simplifiée, qui décide de se doter d’une monnaie souveraine, mais, de peur que le Trésor n’abuse de sa création monétaire, l’oblige à la créer en empruntant à la banque privée de cette économie. Pour être encore plus sûr que l’argent du trésor soit bien employé, on fixe le taux d’intérêt du trésor à 900 % : « Avec un loyer aussi cher, il est obligé d’être prudents avec ses sous ! » s’imagine-t-on. Ensuite, on choisit un symbole pour cette nouvelle monnaie, qu’on veut  « Aussi vraie que les autres. » voire plus ; on remarque que les symboles ont toujours deux traits parallèles : €, ¥, pour plus de sûreté on choisit un symbole avec deux fois deux traits : #.

Pour monétariser l’économie, c’est-à-dire la faire passer du troc au marché, le Trésor décide d’émettre 1 000 # ; le Trésor se tourne vers la banque qui se contente d’inscrire à l’actif 1 000 # et au passif 10 000 # à échéance d’un an (1 000 plus 9 000 d’intérêt) sur le compte qu’elle tient au nom du Trésor. Sur son compte interne de banquier, elle inscrit la créance de 10 000 # qu’elle détient sur le Trésor à l’actif, et inscrit une ligne de 1 000 # de crédit au passif. Dans l’économie se trouve maintenant 1 000 # (actif), et le Trésor a 0 # à l’actif et 10 000 # au passif, et la banque avec 10 000 # à l’actif et 1 000 # au passif (dû aux clients de l’économie qui ont pu ouvrir des comptes chez elle, forcément, elle est la seule banque). La banque se frotte les mains.

Arrive la fin de l’année. L’économie a toujours besoin de 1 000 # pour fonctionner, et l’État ne trouvera de toute façon jamais 10 000 # à taxer. Il se tourne donc vers la banque et lui demande 10 000 # pour pouvoir rendre autant à l’économie qu’il a taxé tout en payant ses dettes. Le banquier s’insurge et crie à l’arnaque de Ponzi. Le Trésor lui dit qu’il va donc se mettre en faillite et ne rien lui payer des 10 000 # promis ou presque. Le banquier se gratte le menton, le front et le nez puis se dit qu’il n’a de toute façon tout à perdre à essayer de mettre tout le monde en défaut de paiement (car son activité est trop fragile pour tenir face à l’effondrement de l’État et ses répercussions dans l’économie), tout à gagner à continuer, et prête ces 10 000 #. Le compte du Trésor dispose maintenant de 0 # à l’actif car les 10 000 obtenus ont servi à rembourser le précédent emprunt, et de 100 000 # au passif c’est-à-dire le remboursement des nouveaux 10 000 # plus les 90 000 # d’intérêt, mais sans les premiers 10 000 # qui ont été remboursés avec ce nouvel emprunt. L’économie a maintenant 1 000 #, toujours, ni plus ni moins. En interne, la banque sur ses livres de comptes à elle, inscrit 10 000 # à son passif comme nouvelle ligne de crédit, qu’elle efface aussitôt en annulant la créance de 10 000 # qu’elle détenait sur le Trésor et qu’il vient de rembourser ; et à son actif, elle inscrit une nouvelle créance de 100 000 #. Cette fois, le Trésor dispose de 0 # à l’actif et 100 000 # au passif, l’économie de 1 000 # (actif), et la banque de 100 000 # à l’actif et 1 000 # au passif.

Ce mode de « financement » du Trésor ne cause absolument aucune inflation. On peut recommencer avec 100 000 # l’année suivante puis 1 000 000 #, etc. les années encore suivantes, par le même mécanisme, il n’y aura toujours que 1 000 # dans l’économie. Et qu’importe le pourcentage de PIB que l’endettement représente (en l’occurrence 1 000 % la première année, 10 000 % la seconde, etc.). Le Japon est actuellement à 230 % d’endettement rapporté au PIB, avec une légère déflation ; le trio d’auteurs Bastidon Gilles, Brasseul et Gilles notent dans leur Histoire de la Globalisation Financière que les consols britanniques de la fin du 18ème siècle ont grimpé jusqu’à 260 %, en causant des peurs mais ni inflation ni défaut, en dépit de la multiplicité des porteurs (n’importe qui).

On peut complexifier le schéma simple que j’ai livré ici, en rajoutant un budget à base de stabilisateurs automatiques, en mettant plusieurs banques plutôt qu’une, une économie en croissance le plus souvent, en modulant les taux exigés sur les bons du Trésor en fonction d’enchères qui tiennent de la pantalonnade psychologique typique des marchés boursiers plutôt que d’une quelconque adjudication de biens rares, étaler les échéances le long de l’année, permettre de détenir des billets de banques plutôt que de payer par chèque ou virement dans la banque, etc., ça surcharge le tableau sans en changer le principe : la partie Ponzi de la dette se détruit au moment même où elle se règle, de sorte que l’instant-éclair pendant laquelle elle est présente sur les livres de comptes n’a aucune incidence sur les prix ; et la partie injectée dans l’économie est ou n’est pas inflationniste selon des critères qui n’ont rien à voir avec ce mode idiot de financement des dépenses publiques, ainsi que du montant de Ponzi qu’elle entraîne éternellement par la suite. L’accumulation de bons du Trésor ne suscite en soi aucun prêt supplémentaires de la part des banques, ai-je déjà démontré, et avec confirmation de la BRI et de la Fed.

En revanche, il n’en va pas de même sur une cavalerie qui ne porterait pas sur la dette souveraine, mais sur un bien physique quelconque : le prix moyen des 1 000 tulipes, de 1 # au début, serait multiplié par 10 après chaque année, et de fait, ceux qui voudront entrer sur ce marché seront dépouillés de plus en plus complètement, et à l’inverse, ceux qui en sortiront auront une manne injuste. Le Ponzi de l’État n’est pas inflationniste, mais cela ne veut pas dire que toutes les régulations anti-cavalerie que l’État a mis sur les banques sont inutiles, comme l’avait déjà montré la crise des Savings & Loan si bien décortiquée par William K. Black dans The Best Way to Rob a Bank Is to Own One. Ce billet prouve seulement l’inanité du contrôle technique des dépenses publiques par ce biais, ainsi que de l’effroi causé par la grandeur de ces chiffres, grandeur qui ne dit en rien quelles sont leurs implications, ce qu’on en fait. Je précise techniquement, parce que psychologiquement, la cavalerie du financement de l’État est autrement plus efficace, et on ne compte plus le nombre de serviteurs de l’État qui se sont sincèrement crus obligés d’équilibrer leurs comptes quitte à endommager le caractère contracyclique de leur budget, plutôt que le nécessaire inverse, terrifiés à l’idée de déclencher l’effondrement du système…

Martin Wolf du Financial Times avait intuitivement compris cela lorsqu’il distinguait une dette à ne jamais rembourser de l’autre. Mais il ne l’exprimait pas clairement, et sans doute la chose n’était-elle pas parfaitement claire dans son propre esprit. Effrayé par l’audace de sa pensée ? Sapere aude comme disait Kant. Ça vaut mieux que le douteux dosage de masochisme que Wolf proposait comme alternative.

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Jean-François Copé n’a rien compris

Interrogé sur RTL, Jean-François Copé, secrétaire de l’UMP donne un excellent aperçu des erreurs, dénis et aveuglements de toutes sortes qui dictent à nos politiques ce qu’il faut bien appeler la stratégie du suicide économique. Extrait :

Nous sommes confrontés à une crise gigantesque… En plus les symptômes sont totalement inédits par leur ampleur, par leur spécificité.

Première réponse, et première bourde. Décryptage : Cette crise est une resucée de la crise des années 1930, en un peu moins violent, car toutes les leçons de Keynes n’ont fort heureusement pas été complètement oubliées1. Cette amnésie ne doit pas étonner, car elle est la règle en matière économique, comme l’expliquait le célèbre économiste Hyman Phillip Minsky (idée reprise à Clément Juglar qui la formula dès 1862, Schumpeter est dithyrambique quant à ce dernier dans son Histoire de l’analyse économique) :

La crise financière précédente s’éloignant dans le temps, il est très naturel pour les banquiers centraux, les représentants du gouvernement, les banquiers, les hommes d’affaires et même les économistes de croire qu’une nouvelle ère est arrivée. Les cris de Cassandre que rien n’est vraiment changé, qu’il y a un point de rupture financier qui mènera à une profonde dépression, sont naturellement ignorés dans ces circonstances. Comme les sceptiques n’ont pas des imprimés à la mode pour prouver la validité de leurs vues, il est très convenable pour l’autorité établie d’ignorer les arguments tirés de théories non-conventionnelles, de l’histoire et de l’analyse institutionnelle. Néanmoins, dans un monde d’incertitude, des biens de capitaux donnés avec une longue période de gestation, la propriété privée et les sophistiquées pratiques financières de Wall Street, le fonctionnement réussi d’une économie dans une structure financière initialement robuste mène à une structure toujours plus fragile le temps passant. Des forces endogènes rendent instable une situation dominée par une finance couverte, et les forces déstabilisantes endogènes deviennent plus forte avec l’accroissement du poids de la finance spéculative et Ponzi.

Minsky Hyman Philip, Stabilizing an Unstable Economy, Yale University Press, New Haven et Londres, 1986, 353 p., p. 213

C’est si vrai, que la Grande Dépression des années 1930 n’est même pas la première du nom, un autre fut dénommé déjà de la sorte et s’étala de 1873 à 1896… Et à chaque fois ce désarroi libérale ne comprenant pas que le Marché leur soit tombé sur la tête, donne une touche tragi-comique au tableau.

Ni l’extrême fragilité financière, ni l’incapacité du secteur privé à retrouver une assise solide, ni l’extrême inégalité de revenu, ni la récession chronique, ni le chômage de masse ne sont des « symptômes totalement inédits ». J’épargne à mon lecteur la litanie des chiffres comparant les deux périodes, ils sont de toutes façon faciles à trouver. Après quelques bourdes de moindre ampleur, Jean-François Copé retrouve le meilleur de sa forme :

Car c’est bien un changement de modèle économique qu’il nous faut imaginer pour demain. Là où nous avons financé notre croissance pendant des décennies, avec de la dépense publique, avec donc, du déficit, malheureusement. Eh bien, aujourd’hui on ne peut plus le faire. Il va donc falloir que ce soit par une autre manière, et cette autre manière, c’est quoi, eh bien c’est le travail des Françaises et des Français.

Première erreur : toutes les croissances de toutes les économies de toute l’histoire de toute l’humanité ont partout et toujours été financées par des déficits, de la dépense publique. C’est parce que l’émetteur de la monnaie fait une dépense nette que les utilisateurs de cette monnaie peuvent l’épargner (du montant exact de la dépense nette). À qui l’émetteur de la monnaie taxerait-il ou emprunterait-il la monnaie non-émise ? C’est absurde. Sans doute monsieur Copé vit-il dans l’illusion du crédit comme monnaie. Or, jamais le crédit n’a été capable de créer de la monnaie, il ne peut que démultiplier la vitesse de circulation (mais en fragilisant l’économie) de la monnaie créée par déficit public, qui demeure absolument nécessaire, comme je l’ai expliqué dans Les Bases n°3 : la passivité du crédit.

Monsieur Copé ne précise pas non plus que si on ne peut plus financer notre croissance par notre déficit, c’est parce que nos politiques ont imposé et protègent envers et contre tout une absurdité monétaire qui s’appelle l’euro : la contrainte de non-déficit est volontaire, et non technique comme les lois de la gravitation ! Cf Les Bases n° 5 : une dette insoutenable ? et Le grand camouflage pour l’euro notamment.

La dernière partie est un sommet : « Là où nous avons financé la croissance (…) il va falloir que ce soit par (…) le travail des Françaises et des Français. » Ce travail français, ce n’est pas de la finance, c’est ce que la finance et la monnaie sont supposées financer. Si les Français travaillent plus et qu’on espère que de la monnaie s’ensuive comme par magie, on observera une baisse des prix (dont les salaires) : la même quantité de monnaie servant à échanger une quantité supérieures de biens et services. L’affirmation selon laquelle le travail est une source automatique de financement est une affirmation rigoureusement stupide de la part d’un intellect qui ne comprend pas la distinction entre sphère monétaire/financière et sphère réelle, encore moins le jeu entre les deux.

Ensuite monsieur Copé précise un peu sa pensée, après les poncifs sur les idées nouvelles avec des mots nouveaux, et nous sert un réchauffé de la thèse de la compétitivité et du salut par le commerce extérieur avec les références obligées à l’Allemagne et à la Chine. Comme démontré dans Les Bases n°4 : le commerce extérieur, il n’y a aucun secret mystérieux aux exportations rapportant de la monnaie quand nous-mêmes pauvres français, nous serions incapables de le faire : les étrangers financent leur croissance et la nôtre par leurs déficits tout simplement, il n’y a, comptablement, pas d’autres possibilités. Et en prime, c’est eux qui profiteront de notre travail plutôt que notre pays, simplement pour que nous puissions épargner.

Pour le reste, Copé continue d’enfoncer les portes ouvertes, et je laisse mon lecteur visionner lui-même, s’il y tient, ce monument d’impuissance politique, par cette imbécilité assujettie à une idéologie pourtant déjà morte, cet immobilisme communicationnel qui consacre tous ses efforts à ne pas comprendre les questions de fonds, les vrais enjeux, à essayer d’avoir l’air intelligent auprès du peuple alors que les politiques sont depuis longtemps très majoritairement perçus pour ce qu’ils sont : nuls, tellement nuls.


Note :
1 Cf, par exemple, BASTIDON GILLES Cécile, BRASSEUL Jacques, GILLES Philippe, Histoire de la globalisation financière, Armand Colin, Paris, 2010, 376 p., p. 309 :

Fait remarquable, l’ensemble des gouvernements des grands pays du Nord, indépendamment de leur appartenance politique, de même que l’ensemble des Banques centrales, ont très rapidement convergé sur la nécessité de s’abstraire des règles habituelles de gestion des finances publiques et de contrôle des agrégats monétaires. On ne peut se défendre d’y voir un héritage des leçons tirées par Keynes, dans les suites interminables de la crise économique de 1929, relativement à l’importance de la relance de la demande comme priorité absolue dans un contexte économique exceptionnellement dégradé.

Si seulement ils avaient mis autant d’entêtement à poursuivre dans la voie keynésienne qu’à se couler dans l’orthodoxie libérale.

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