Archives de Tag: chômage

Toutes les austérités mènent à Speenhamland

Je profite de nouvelles informations pour revenir sur l’une des affirmations de mon livre qui peuvent sembler à première vue particulièrement osée. Pages 372 et 373 :

Le système maladroit, car complexe et administrativement lourd, des aides diverses et variées, combinée à l’obsession de l’austérité, nous amène lentement mais sûrement vers un nouveau Speenhamland. […] les individus se verraient incapables de pouvoir exister économiquement en dehors de l’État

Rappelons que Speenhamland était un système d’aide sociale aux plus misérables du tournant 18ème-19ème siècles. Il fut décrié par les libéraux comme une sorte d’hérésie par rapport au marché, et il est vrai que les salariés misérables subventionnés faisaient une concurrence déloyale aux salariés normaux qui devaient à leur tour baisser leurs salaires et tomber dans la pauvreté et le système social. De sorte que, pour éviter de fournir un déficit public au nom de la préservation du libre marché, tout en empêchant les effets les plus désastreux de paupérisation des masses, ce type de système aboutit à une soviétisation rampante de l’économie, paradoxalement !

Or, je lisais récemment un très bon rapport, Fast Food, Poverty Wages du UC Berkeley Labor Center publié le 15 octobre, sur ces questions, dont voici les meilleurs extraits traduits par mes soins pour vous :

  • 52 % des familles des travailleurs en première ligne dans la restauration rapide font partie d’un ou plusieurs programmes publics d’assistance, contre 25 % de tous les travailleurs. […]
  • Le coût de l’assistance publique aux familles des travailleurs dans l’industrie de la restauration rapide est de presque 7 milliards de dollars par an. […]
  • En raison de faibles revenus, les familles des travailleurs de la restauration rapide reçoivent une moyenne annuelle de paiements de 1,04 milliards de dollars et 1,91 milliards de Crédit d’Impôt sur le Revenu
  • Les gens travaillant dans la restauration rapide vivent plus fréquemment dans la pauvreté ou presque. Une famille sur cinq avec un membre travaillant dans la restauration rapide ont un revenu en-dessous du seuil de pauvreté et 43 % ont un revenu jusqu’au double du seuil fédéral de pauvreté.
  • Même les temps complets ne sont pas suffisants pour compenser les bas salaires. Les familles de plus de la moitié des travailleurs de la restauration rapide employés 40 heures ou plus font partie des programmes d’assistance publique.

[…]
Après cinq ans de baisse, la croissance de l’emploi est lentement revenue aux États-Unis. Cependant, les nouveaux emplois sont souvent des remplacements inadéquats pour ceux récemment perdus. Les emplois de classes moyennes comptaient pour 60 pour-cent des pertes d’emplois entre 2007 et 2009, mais ne représentent que 20 pour-cent de la hausse de l’emploi post-récession. Ces nombres indiquent que les emplois à faibles salaires font le gros, plutôt que le supplément, de la reprise. Une analyse récente du National Employment Law Project montre que les postes à bas salaires comptent pour presque trois emplois générés sur cinq pendant les trois premières années de reprise économique.

Le résultat, comme le résume Jack Temple, analyste pour le National Employment Law Project, : « Qu’importe que vous achetiez ou travailliez chez McDonalds ou non, le modèle à bas salaires est coûteux pour tout le monde. Les boîtes … font en gros peser une partie de leurs coûts sur les contribuables. »

L’austérité est impitoyable : elle rationne l’économie en monnaie. Plus on diminue la quantité de monnaie, plus il faut étaler la monnaie restante sur la population, ce qui s’achève d’une manière ou d’une autre par la misère. Misère tant des employés du secteur privé supposés être protégés par cette austérité que de la pensée libérale dont le prestige pâtit beaucoup de voir le privé autant dépendant des subsides de l’État, pensée libérale qui est alors très tentée de remettre en cause jusqu’à ces derniers filets de sécurité et de s’enfoncer encore plus dans l’erreur.
Dès qu’on choisit l’austérité, tous les chemins mènent à Speenhamland.

10 Commentaires

Classé dans En vrac

De l’interprétation du chômage

Beaucoup de polémiques ont la peau dure, concernant le chômage. Mais il est fréquent que le niveau peine tant à échapper à l’anecdote sans nuance qu’aux statistiques désincarnées. Voici la traduction d’un article du New York Times des plus pertinents pour enrichir un débat qui en a manifestement beaucoup besoin. Remarquons que derrière les anecdotes truculentes appert indubitablement le problème de la demande globale, c’est-à-dire du pouvoir d’achat de l’économie pour sa propre production.

Les employeurs américains regorgent de divers postes vacants, de montagnes de billets et d’innombrables candidats très qualifiés. Mais en dépit d’une économie s’améliorant lentement, beaucoup d’entreprises demeurent réticentes à effectivement embaucher faisant languir des candidats pendant des semaines voire des mois avant de prendre une décision.

Si jamais elles en prennent une.

Le nombre d’offres de postes s’est accru à des niveaux inconnus depuis le cœur de la crise financière, mais les vacances demeurent inoccupées beaucoup plus longtemps qu’elles n’en avaient l’habitude − 23 jours ouvrables en moyenne comparé à un minimum de 15 jours à la mi-2009, selon une nouvelle mesure du Département du Travail par les économistes Steven J. Davis, Jason Faberman et John Haltiwanger.

Certains ont attribué l’allongement du processus à une inadéquation entre les qualifications requises des quatre millions d’emplois disponibles et les compétences détenues par 12 millions de chômeurs. C’est probablement vrai pour quelques domaines très spécialisés, comme les infirmières ou les biotechnologies, mais pour une large majorité des positions où les candidats sont nombreux, le plus gros problème semble être une sorte de paralysie à embaucher.

« Il y a la peur que l’économie replonge à nouveau, alors le message que tu as du directeur financier est d’être prudent avant d’embaucher quelqu’un, » dit John Sullivan, un professeur de gestion de l’Université de l’État de San Francisco qui gère une affaire de conseil en ressources humaines. « Il y a cette grande peur de commettre une erreur, de gaspiller de l’argent dans une économie difficile. »

En conséquence, les employeurs amènent de grands nombre de candidats pour un entretien après entretien après entretien. Des données de Glassdoor.com, un site qui collecte des informations auprès de diverses compagnies, montrent que la durée moyenne du processus d’entretien chez des compagnies aussi importantes que Starbucks, General Mills et Southwest Airlines ont environ doublé depuis 2010.

« Une fois qu’ils vous ont appelé après le sixième entretien, il y a une part de vous-même qui veut dire que « J’en ai assez, je n’y retourne pas, » » dit Paul Sullivan, un monteur vidéo enjoué mais exaspéré de Washington. « Mais ensuite vous pensez, hé, peut-être que sept est mon numéro porte-bonheur. Et puis, si je n’y vais pas, ils vont simplement m’éliminer si quelqu’un d’autre arrive parce qu’ils penseront que j’ai un problème d’état d’esprit. »

Comme n’importe quel autre chercheur d’emploi dans le pays, il est passé au travers de sessions d’entretien. Mr Sullivan a été rappelé pour lse huitième et neuvième tours pour des positions dans trois compagnies différentes. Deux de ces compagnies, comme il s’avéra, ne décidèrent finalement d’embaucher personne, dit-il ; à la place, elles « suspendirent » leurs offres en raison de pressions budgétaires.

Chez l’une d’elle, alors qu’il signait le registre des visiteurs pour la sixième fois, le garde de sécurité le gronda.

« Il pensait que je travaillais là et simplement oubliais à chaque fois mon badge de sécurité », dit Mr Sullivan. « Il ne pouvait pas croire que je sois là pour une autre entretien. Je ne le pouvais pas non plus ! Mais ensuite je mis ma face joyeuse, grimpa les escaliers et attendit un autre tour de questions. »

Les retards à l’embauche font partie du cercle vicieux dont l’économie doit encore s’échapper : les Américains au chômage et financièrement tendus sont réticents à dépenser, ce qui refoule la demande, ce qui en retour érode la confiance des employeurs que les ventes s’affermiront et justifieront de s’engager pour une nouvelle embauche. La création d’emploi durant ces deux dernières années a été continue mais trop lente pour réellement entailler la liste des travailleurs au chômage, et le rapport sur l’emploi attendu pour vendredi est anticipé comme médiocre également. Les incertitudes quant à la politique fiscale de Washington n’aide pas non plus les anticipations pour le reste de l’année.

« Si vous offrez une embauche mais n’êtes pas sûr de l’économie, il n’est vraiment pas cher d’attendre un mois ou deux », dit Nicholas Bloom, un professeur d’économie à l’Université de Stanford. Mais au niveau agrégé, ces petits délais, couplés à l’incertitude fiscale, font languir la reprise. « C’est comme dans un de ces films d’horreur, un vendredi noir, le treize du mois, où la récession semble ne jamais mourir. »

Les employeurs peuvent se permettent de faire sauter les candidats à travers autant d’anneaux en partie parce que les travailleurs au chômage le sont depuis des mois voire des années, et les cadres des ressources humaines veulent être sûrs que les compétences des candidats sont à jour, dit Robert Shimer, un professeur d’économie à l’économie de Chicago.

Mais il y a également peu de pression pour embaucher actuellement, aussi longtemps que les candidats sont abondants et que les équipes existantes ont peur de refuser une surcharge de travail créée par un poste vacant. Les employeurs peuvent laisser traîner le processus d’embauche jusqu’à ce qu’ils aient plus confiance dans leurs affaires — ou au moins qu’ils trouvent le candidat ultime.

« Ils traquent le mouton à cinq pattes », dit Roger Ahlfeld, 44 ans, de Framingham dans le Massachusetts, utilisant un terme de l’industrie des ressources humaines pour un candidat impossiblement qualifié.

Étant lui-même un professionnel des RH, Mr Ahlfeld cherche du travail depuis août 2011, et a été frustré d’être la « médaille d’argent » pour une poignée de boulots après six tours d’entretien totalisant entre 10 et 20 heures pour chaque position, en excluant le temps de travail préparatoire et de transport. Pour chacun de ces boulots, toutefois, il n’ y a toujours pas de médaille d’or. Après huit mois, ils demeurent vacants, les compagnies postant une annonce de poste par intermittence, la retirant, et la postant à nouveau.

En plus d’exiger des qualifications très au-delà ce qu’une position donnée requiert traditionnellement, les employeurs placent plus de haies à franchir.

Dans sa traque pour l’emploi durant l’année passée, Mr Sullivan a passé plusieurs test de montage vidéo, qu’il dit avoir surclassé. Mais il a également passé une batterie d’examens psychologiques et de personnalité, un questionnaire d’orthographe et même un test de math (incluant une question qui commençait, autant qu’il puisse s’en souvenir, par « Si John est dans un train voyageant depuis New York à 65 km/h, et Susie est dans un train partant de Boston… »).

Il réussit le test de math avec un résultat de 90 %, dit-il.

« Sœur Callahan serait très fière que je sois capable de me souvenir de problèmes de math que j’ai appris avant mon bac. « Mais pourquoi diable cela avait-il un rapport avec le boulot pour lequel je postulais ? C’était comme sorti tout droit de « Seinfeld. » »

Pour les compagnies elles-mêmes, les parcours du combattant qu’elles ont construit peuvent gaspiller le temps des cadres et les ressources de la boîte. Par ailleurs, il y a un rendement décroissant à s’entretenir avec les candidats de si nombreuses fois ; une récente analyse interne de Google, une compagnie qui a développé une réputation de faire trop d’entretien même lorsque l’économie est bonne, a montré que le nombre optimal d’entretiens pour n’importe quel candidat donné est de quatre. Mais selon les rapports des utilisateurs de Glassdoor.com, le processus d’entretien pour Google s’est accru ces dernières années, à 30 jours au lieu de 21. Google s’est refusé à tout commentaire.

Et pour les postulants, les dépenses s’empilent rapidement.

Mr Sullivan a calculé que les trois positions pour lesquelles il a postulé lui ont coûté 520,36 $ en frais de stationnement, carburant et voyages au Starbucks pendant qu’il attendait pour son entretien. (Il a récemment opté pour des thermos de café, dit-il.) Cela exclue le coût de production et d’envoi de ses travaux vidéos, les frais de nettoyage à sec de ses costumes qu’il enfile pour ses entretiens et les milliers de dollars de frais pour devenir certifié avec les nouveaux programmes d’édition de vidéo.

Les chercheurs d’emploi n’ont plus qu’à espérer que ça finisse par payer à la fin.

Jameson Cherilus, 23 ans, se classe parmi les chanceux. Après être devenu major de promotion de l’Université de Quinnipiac Université dans le Connecticut, il a dépensé des centaines de dollars pour voyager depuis sa maison de Bridgeports pour des entretiens d’embauches à New York. Après six semaines d’entretiens pour un poste de bas niveau au sein de l’administration d’une agence d’artistes, un travail lui fut finalement offert à la mi-décembre.

Il reste seulement un truc.

Plus de deux mois après, dit-il, « Ils ne m’ont toujours pas donné de date pour le premier jour. »

4 Commentaires

Classé dans En vrac

Quand 2 % de chômage était un scandale politique

Pour le premier anniversaire du blog, voici un bel article de presse de David Day, qui concerne l’Australie mais qu’on peut généraliser sans difficulté à l’ensemble de l’Occident, comme nous l’explique Bill Mitchell. Cf également sur ce sujet L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité, ainsi que le livre Full Employment Abandoned de Mitchell et Muysken.

Plus de 300 000 adolescents sortent de l’école en ce moment. Tragiquement, beaucoup d’entre eux vont directement à Centrelink [NdT : l’équivalent australien de la Caisse d’allocations Familiales], rejoignant les centaines de milliers d’Australiens qui sont au chômage ou sous-employés.

Ces dernières années, plus de 15 pour cent des jeunes travailleurs ont été incapables de trouver un emploi et plus de 5 pour cent de tous les travailleurs sont actuellement au chômage. Ce dernier nombre est près de trois fois le taux de chômage qui prévalait à travers la longue expansion économique qui dura de 1940 jusqu’à 1970.

C’est le gouvernement travailliste de John Curtis qui le premier fit du plein emploi un impératif politique et procéda à en assurer la possibilité. Comme le monde a changé.

Le ministre de l’emploi Bill Shorten décrit 5 % de chômage comme le nouveau « plein emploi ». Au même moment, il préside à un système qui dénie leur dignité aux travailleurs au chômage qui luttent pour survivre avec la pitance gouvernementale qui est conçue pour les punir et leur faire honte.

Qu’est-il arrivé au Parti travailliste moderne ? Comment peut-il être à l’aise en punissant les chômeurs pour la détresse dans laquelle il les a mis ? Et pourquoi le Parti Libéral demeure-t-il tranquille ?

Pour que vous ne vous mépreniez pas, sachez que les gouvernements de toutes tendances ont présidé ces dernières années à la création d’un stock délibéré de centaines de milliers de travailleurs au chômage ou en sous-emploi.

Ces travailleurs malheureux sont les munitions humaines que la Reserve Bank garde prête au déploiement contre l’épouvantail de l’inflation vaincu depuis longtemps. Si le chômage baissait nettement en-deçà de 5 pour cent, la banque augmenterait vite ses taux d’intérêts pour relever le chômage à nouveau vers 5 pour cent.

Il n’en a pas toujours été ainsi. En 1972, le chef du parti travailliste Gough Whitlam accusa le gouvernement libéral de Billy McMahon de causer la hausse du taux de chômage vers 2 pour cent. Le discours électoral de Whitlam promettait que sa « première priorité serait de restaurer un plein emploi authentique — sans réserve, ni dérogation ». Initialement, Whitlam réussit. Le chômage fut réduit à un plus normal 1,3 % en 1974. Toutefois, alors que les effets du choc pétrolier de 1973 traversaient l’économie internationale, le chômage en Australie rebondit au-delà de 4 pour cent en juin 1975.

Ce n’était pas la faute du parti travailliste. Tout le monde occidental expérimentait un nouveau phénomène de « stagflation », avec une inflation et un chômage augmentant tout deux fortement.

Les politiques étaient coincés. S’ils essayaient de réduire le chômage, ils alimentaient une inflation déjà élevée. Et s’ils se focalisaient sur la réduction de l’inflation, ils accroissaient un chômage déjà élevé. C’est dans ces circonstances que le but du plein emploi progressivement disparut du programme du parti travailliste. Comme l’historien Frank Crowley l’a observé, « les politiciens devinrent habitués à la notion qui les auraient effaré naguère — un “niveau acceptable” de chômage ».

Au même moment, il y avait une marée montante de critique contre les chômeurs eux-mêmes, comme s’ils étaient les architectes de leur détresse. En 1974, le terme d’« assisté » [dole bludger] fut introduit dans le discours politique par les politiciens libéraux.

Pendant un temps, le parti travailliste demeura passionné dans l’aide aux chômeurs. À l’élection de 1977, lorsque le chômage s’avançait vers 7 pour cent, le chef de l’opposition Whitlam promis de « renverser la tendance croissante vers un chômage de plus en plus élevé ». Ses publicités de campagnes promettaient aux électeurs que l’ALP remettrait « l’Australie au travail». C’était son chant du cygne politique.

Dans l’intervalle jusqu’à la prochaine élection, le chef travailliste Bill Hayden dépeint le plein emploi comme plus un idéal qu’une possibilité pratique. « Chaque Australien doit avoir le droit à un travail, », déclara hayden. « C’est un principe que nous ne pouvons pas abandonner et n’abandonnerons pas. » Toutefois, il ne dit pas quand il pourra l’atteindre. « Ça ne sera pas facile. Mais ça sera tenté. » dit-il. En effet, cela devenait la nouvelle « lumière sur la colline » du parti travailliste, l’objectif distant et inatteignable du parti. Bientôt, ça ne sera même plus cela.

Dans l’intervalle jusqu’à ce que les travaillistes reviennent au pouvoir sous Bob Hawke en 1983, le but du plein emploi était plus distant que jamais. Plus de 10 pour cent des travailleurs étaient au chômage. Mais comme Hawke désespérait de réduire ce nombre, c’était comme pourchasser un mirage. Des centaines de milliers d’emploi furent créés, mais l’entrée croissante des femmes sur le marché du travail assura que ça soit insuffisant. Vers 1989, 5,6 pour cent des actifs étaient toujours au chômage. C’était tout ce qu’on pourrait obtenir. La récession du début des années 1990 vit le chômage rebondir vers plus de 10 pour cent. Après une décennie de durs efforts, on était revenu à la case départ.

C’est dans ce contexte que le gouvernement de Paul Keating donna à la Reserve Bank son indépendance et la responsabilité de maintenir une inflation faible. La focalisation monomaniaque sur l’inflation semblait sensée dans les circonstances.

Vingt ans plus tard, l’inflation est devenue un souvenir lointain. Malheureusement, le plein emploi est un souvenir encore plus lointain.

Ni les travaillistes ni les libéraux ne veulent entretenir l’espoir pour les centaines de milliers d’Australiens qui demeurent au chômage ou sous-employés. Et aucun des deux ne veut prendre la défense des nombreux sortants de l’école qui vont bientôt les rejoindre.

Un niveau de 5 pour cent de chômage est devenu la nouvelle normalité. Curtis et Chifley seraient effarés.

Maintenant que l’inflation est fermement sous contrôle, il ne devrait pas être trop demander que d’attendre du parti travailliste qu’il s’attelle à nouveau à la politique du plein emploi.

1 commentaire

Classé dans En vrac

Robert Mundell, le mauvais génie de l’euro

À de nombreuses reprises, et malgré que je ne croie toujours pas qu’une conspiration puisse tout expliquer, j’ai montré comment le libéralisme produit les théories qui se conforment moins à la réalité qu’à ses désirs idéologiques. Une pièce de choix nous est fournie par Greg Palast lors d’un article pour le Guardian, traduit par Gilles, et parvenu jusqu’à moi via le Forum Démocratique. En voici les meilleurs extraits :

L’idée selon laquelle l’euro aurait échoué est dangereusement naïve. L’euro fait exactement ce que le géniteur des principes de l’euro (et le 1% des plus riches qui en avait soutenu le principe) avait prévu et planifié qu’il fasse.

Le géniteur des principes de l’euro est l’ex-économiste de l’Université de Chicago  : Robert Mundell. Le théoricien de « l’économie de l’offre » est maintenant professeur à l’Université de Columbia, mais je le connaissais à travers son lien avec mon professeur de l’Université de Chicago : Milton Friedman […]

Mundell, un canado-américain volontaire et obstiné, était résolu à faire une chose : trouver une arme […] : l’euro.

L’euro fera vraiment son travail quand la crise aura frappé, expliquât alors Mundell. Le retrait du contrôle du gouvernement sur la monnaie empêchera alors l’utilisation des politiques monétaire et budgétaire keynésiennes par les vilains petits élus pour sortir une nation de la récession. [Note : Exactement comme anticipé par Kalecki dès 1943, et plus récemment la stratégie du choc par Naomi Klein.]

« L’euro mettra la politique monétaire hors de la portée des hommes politiques », a-t-il dit. « Et sans la politique budgétaire, la seule façon pour les nations pour pouvoir conserver des emplois est la surenchère dans la réduction des règles du commerce. »

Il citât, alors les lois du travail, les règlements environnementaux et, bien sûr, les taxes et les impôts. Tout cela serait éliminé par l’euro. La démocratie ne serait pas autorisé à interférer avec le marché.

Comme un autre lauréat du prix Nobel, Paul Krugman l’avait remarqué, la création de la zone euro violait une observation de base de l’économie concernant les « zones monétaires optimales ». Cette observation pratique avait pourtant été théorisée par Robert Mundell en personne.

Pour lui, ce n’était pas une objection qui tienne. Pour Robert Mundell, le but de l’euro n’était pas de faire de l’Europe une puissante unité économique unifiée. Son but était approximativement le même que celui de Reagan et Thatcher : la révolution conservatrice.

« Ronald Reagan n’aurait pas été élu président sans l’influence de Robert Mundell », a écrit Jude Wanniski dans le Wall Street Journal.

[…]

Ainsi, nous voyons que le Premier ministre (non élu) Mario Monti exige la « réforme » du droit du travail en Italie pour rendre plus facile le licenciement pour les employeurs […] Mario Draghi, la tête (non élue) de la Banque centrale européenne, appelle à des « réformes structurelles » – un euphémisme pour l’écrasement des protections légales des travailleurs. […]

Monti et Draghi ne peuvent pas expliquer de manière crédible comment, si tous les pays du continent déprécient leur main-d’œuvre, que tous puissent ainsi acquérir un avantage concurrentiel.

Mais ils n’ont pas à expliquer leurs politiques ; ils n’ont qu’à laisser les marchés travailler sur les obligations de chaque nation. Par conséquent, l’union monétaire est la lutte des classes par d’autres moyens.

[…]

Loin d’échouer, l’euro, qui était le bébé de Mundell, a réussi probablement au-delà rêves des plus fous de son géniteur.

1 commentaire

Classé dans En vrac

Quelle différence un président peut faire !

Article du professeur William Mitchell de l’Université de Newcastle (Australie) traduit par mes soins.

Une fois de plus, la presse mondiale attise la frénésie de « la sortie de la Grèce » et ressort les économistes dominants de tous poils qui martèlent avec véhémence que la Grèce aurait besoin de l’euro et qu’elle s’accrochera à la corde s’il y en a une. La majeure partie est de la propagande conservatrice. La réalité est que — bien que la sortie serait un coût immédiat — la situation est actuellement si extrême et les perspectives si négatives que ces « coûts » doivent être rapportés au retour presque immédiat de la croissance si la nation sortait et faisait défaut. Apparemment, les élites politiques grecques (le président et les chefs des deux principaux partis) proposent que les récentes élections, qui ont rejeté l’austérité de la troïka si violemment, soient ignorées et que, en remplacement, un gouvernement de technocrates — qui joueront tous le jeu de la troïka — soit installé aux commandes. Les machinations des néo-libéraux ne cessent jamais de m’impressionner. La Grèce devrait s’inspirer en regardant du côté de l’Islande. Mais là ils avaient un président qui s’enquérait décemment de l’intérêt national.

Récemment, Statistiques d’Islande a fournit les prévisions économiques mises-à-jour pour le printemps 2012 :

La croissance économique a atteint 3,1% en 2011 et est due à une consommation privée accrue et de l’investissement. Les prévisions pour 2012–2017 supposent que le redressement économique continuera avec 2,6 % de croissance en 2012. Une croissance positive est attendue tout au long de la période prévisionnelle, bien que des changements dans les investissements industriels de grande ampleur peuvent altérer la prévision. La croissance économique sera emmenée par l’investissement et la consommation.

Ce pourrait être l’avenir de la Grèce. Voici un graphique sorti de la Prévision Économique pour le Printemps 2012.

Comparez cela à cette représentation de la tragédie grecque. J’ai pensé que c’est une œuvre particulièrement saisissante de la part du dessinateur grec Dimitris Hantzopoulos. Le titre de l’image — ΤΗΣ ΗΜΕΡΑΣ — signifie Le Jour.

Si votre géographie est à la traîne, voici un indice :

L’avant-dernier week-end, les Grecs ont voté pour en finir avec l’austérité — un appel catégorique des dernières élections. Mais il y a de la confusion dans l’électorat parce que la majorité veut garder l’euro. C’est un défaut de pédagogie — ils ne peuvent pas réalistement garder l’euro sous les conditions présentes (ou attendues à l’avenir) et éviter une douloureuse austérité.

Plus encore, même s’ils se sortent de cette crise en une forme plus ou moins défaite, — beaucoup plus pauvres avec des divisions sociales béantes — ce n’est qu’une question de temps avant que le prochain basculement du cycle économique ne les frappe et que les conséquences ou les vestiges de la présente sinistrose se démultiplient avec les nouvelles tensions lorsque la demande globale s’effondrera à nouveau.

L’Union Économique et Monétaire (UEM) telle qu’actuellement construite — sans autorité fiscale supra-nationale crédible avec la mission claire de défendre les régions souffrant de chocs de demande asymétriques (positif ou négatif) — ne peut pas gérer des cycles économiques conséquents. Un système monétaire incapable de faire face à de tels basculements de demande globale n’est pas un socle raisonnable pour organiser des économies complexes — si la prospérité de tous les citoyens est le but.

Donc, si la Grèce souhaite éliminer l’austérité et utiliser ses capacités de production pour restaurer la croissance, alors elle doit abandonner l’euro.

il semble toutefois que les coulisses politiques des élites en Grèce (et ailleurs) manœuvrent pour cracher au visage de l’électorat et pour imposer quelque commission technique pour gouverner le pays.

Les élections récentes ont abouti à une impasse — la répartition du vote est telle que le soutien des partis principaux de la classe moyenne de droite comme de gauche s’est effondré. Le peuple grec peut ne pas comprendre les méandres de la tyrannie du système monétaire qui leur est imposé mais il était clair sur un point — il veut la fin de l’austérité voulue par la troïka.

Il ne peut y avoir de doute là-dessus. Les estimations sont qu’une nouvelle élection consolidera cette vue encore plus et que les deux partis principaux perdront encore des soutiens. Il y aurait alors l’espoir de quelque coalition opposée à l’austérité qui n’inclut pas Aube Dorée. Mais corrigez-moi si je me trompe — je peux difficilement passer pour un expert de la politique grecque.

Les élites de l’euro, bien sûr, émettent toutes sortes d’avertissement et les élites grecques depuis le président jusqu’aux chefs des deux partis principaux (si violemment battus lors des récentes élections) conspirent à présent pour implanter un gouvernements de technocrates et de politiciens. Le peuple grec ne supporte clairement pas l’intronisation de Lucas Papademos (sous pression de la troïka) lorsque le Premier ministre élu a indiqué qu’il proposerait le dernier plan de sauvetage au suffrage populaire.

Ils devraient se mettre à l’école de l’Islande.

L’Islande a tôt appris que lorsque votre gouvernement vous trahit, son seul recours est une intervention de son chef attitré (président). C’est ce qui arriva en Islande lorsque le président intervint en 2010 — en accord avec le sentiment populaire —  et refusa de signer la législation entérinée par l’intention d’un gouvernement coupé des réalités de se gargariser sur la scène internationale en promouvant une admission à l’UEM en dépit des dommages évidents qu’elle causerait à la nation.

Le président islandais a opposé son véto à une loi du parlement qui aurait obligé la nation à « rembourser » 3,4 milliards de livres sterling à la Grande Bretagne et aux Pays-Bas. Ce remboursement était relatif aux montants que les gouvernements britannique et néerlandais payèrent à leurs citoyens qui avaient des dépôts dans une banque islandaise privée qui s’est effondrée au plus fort de la crise financière mondiale.

À présent, l’hystérie journalistique atteint de nouveaux sommets avec toutes sortes d’avertissements extrêmes au peuple grec s’il ose quitter la zone euro et abandonne l’Allemagne à l’Espagne et à l’Italie (et l’Irlande) et bientôt d’autres nations.

Au moment où le président islandais intervint, l’hystérie journalistique atteignait déjà des sommets. La chauvine presse britannique brandit toutes les menaces contre leur minuscule voisin du nord.

Les Islandais toutefois étaient véhéments et outrés que le gouvernement du Royaume-Uni ait utilisé la loi antiterroriste britannique pour geler tous les actifs islandais aux Royaume-Uni fin 2008. C’est ce mouvement qui fut le dernier clou dans la solvabilité des banques islandaises.

La population islandaise a considéré que l’accord obtenu par leur parlement n’était pas dans leur intérêt ni de leur responsabilité et elle a réalisé que les motivations des chefs politiques islandais étaient, en fait, de faire leurs premiers pas dans l’UEM, ce à quoi l’immense majorité de la population se refuse.

La même chose peut maintenant être dite de la population grecque. Ils ont voté avec fracas pour qu’on ne leur impose plus de l’austérité.

Les gouvernements britannique et néerlandais ont sauvé leurs propres citoyens après avoir autorisé Icesave à opérer sous le système « passport ». Ils essayèrent de quémander l’argent au gouvernement islandais — il y eut des affirmations que sous la loi européenne il y a une garantie souveraine des dépôts (c’est douteux — il n’y a aucune obligation de garantie étatique).

Plus encore, ils affirmèrent que l’Islande était discriminatrice (à l’encontre de la loi européenne) en cela qu’elle n’avait sauvé que ses citoyens mais refusait de faire de même pour les citoyens étrangers (également douteux). Les Néerlandais et les Britanniques n’allèrent pas devant une cour de justice indépendante pour que ces questions soient tranchées de manière impartiale. La raison — ils auraient probablement perdu leur brutale capacité à faire pression pour que l’Islande paie.

Exactement les mêmes affirmations sont émises contre les Grecs — menaces légales, menaces économiques — toutes insignifiantes si le gouvernement grec reprend le contrôle de sa monnaie et la laisse se déprécier.

Le problème auquel les citoyens islandais durent faire face était que le parlement islandais, apparemment désireux d’apaiser ceux qui bloqueraient sa proposition d’entrée dans l’UEM (le Royaume-Uni a menacé), ont finalement accepté de rembourser les prêts.Vous pouvez lire plus sur ce que pense le peuple sur la page d’accueil d’In Defence.

Il est clair que les citoyens n’approuvèrent pas cet accord et que la vaste majorité ne voulait pas être accepté par l’euro (c’est-à-dire, entrer dans l’UEM). La protestation populaire accumula des forces en 2009 et donna au président sa motivation pour protéger les intérêts nationaux. Ce n’était que la deuxième fois durant les 66 ans d’histoire de l’Islande comme république que le titulaire avait exercé ce pouvoir.

Rappelez-vous le discours télévisé national que le président fit lorsqu’il annonça sa décision à la nation. Sa déclaration officielle dit qu’après que le parlement entérina la loi pour rembourser les prêts, il :

… avait reçu une pétition, signé par un quart de l’électorat, appelant à ce que cette loi soit soumise à référendum. C’est une proportion de l’électorat beaucoup plus grande que celle citée dans les déclarations et propositions de partis politiques.

Les sondages d’opinion indiquent qu’une écrasante majorité nationale est du même avis. De surcroît, des déclarations faites au parlement et des appels que le président a reçu de parlementaires individuellement indiquent qu’une majorité des parlementaires préfère la tenu d’un tel référendum …

C’est la clef-de-voûte de la structure constitutionnelle de la République d’Islande que le peuple est le juge suprême de la validité de la loi …

Maintenant le peuple a le pouvoir et la responsabilité entre ses mains.

À mettre en regard avec ce qui se passe en Grèce.

Quand l’actuel Premier ministre Georges Papandréou a indiqué qu’il soumettrait le précédent plan de sauvetage à référendum la troïka le limogea en toute hâte. Les Allemands vont jusqu’à suggérer que la Grèce devrait garder son Premier ministre non-élu indéfiniment (c’est-à-dire, évitant les prochaines élections) de la même manière que les Italiens suspendent leur vote démocratique jusqu’en 2013 au moins.

Il est vrai que l’Islande a sa propre monnaie et que la Grèce utilise une monnaie étrangère. Le fait que l’Islande dispose de sa propre monnaie lui a donné un puissant levier contre les marchés financiers internationaux. La Grèce ne dispose pas d’un tel levier. L’Islande pouvait faire défaut pour des dettes libellées en monnaie étrangère et laisser sa monnaie se déprécier.

Les Grecs doivent changer la totalité de leur système monétaire, ce qui ajoute des difficultés — qui sont toutes surmontables.

Pour l’Islande, la crise a imposé des coûts réels massifs sur la nation mais les bénéfices devinrent tangibles relativement rapidement. Un retour plus rapide à la croissance était assuré. La Grèce en est maintenant à sa cinquième année de récession (Dépression) sans la moindre sortie en vue.

Le 17 février 2012 l’agence de notation Fitch a relevé la note islandaise et dit:

La restauration de la notation d’investissement en monnaie étrangère à long terme de l’Islande reflète les progrès accomplis pour restaurer la stabilité macroéconomique, avançant des réformes structurelles et reconstruisant la solvabilité souveraine depuis la crise bancaire et monétaire de 2008 … L’Islande a quitté son programme du FMI avec succès et gagné un accès renouvelé aux marchés des capitaux internationaux. Un redressement économique prometteur est en cours …

Bien que je prenne les affirmations des agences de notation avec des pincettes, elles reflètent effectivement ce que pensent les marchés obligataires. Le fait est que l’Islande est dans une position internationale que les nations membres de l’UEM envient en ce moment même.

Bien que le gouvernement islandais n’a certainement pas fait d’orgie fiscale et a permis aux exportations nettes de récolter les avantages de la dépréciation massive, le gouvernement n’a pas non plus écorché l’économie avec de l’austérité. Ils ont laissé la croissance construire ses revenues de taxation plutôt que d’extorquer un lourd tribut à ses citoyens.

Comme le montre les prévision du printemps 2012 — la consommation privée et l’investissement emmènent la croissance — avec le retour de la confiance — le chômage chute, les salaires réels sont en hausse et la demande globale est stable.

Tout cela était prévisible. Le néochartalisme (Modern Monetary theory, MMT) montre qu’un gouvernement souverain n’est jamais contraint par ses revenus parce qu’il a le monopole d’émission de sa propre monnaie. Ce qui signifie qu’il a toujours la capacité (étant données les ressources réelles) d’améliorer la croissance domestique et l’emploi sans se soucier de ce qui advient dans l’économie privée ou dans le secteur étranger.

Plus encore, une monnaie en change flottant permet à la politique fiscale et monétaire de se concentrer sur la politique domestique sans avoir besoin de s’engager dans des « interventions officielles » (des transactions entre banques centrales sur le marché des changes internationaux) pour stabiliser un taux donné.

Cela signifie que les déséquilibres extérieurs n’ont pas à être résolus par de tragiques dévaluations internes (dégradations des conditions de travail).

Voici quelques preuves illustrées soutenant ce discours.

Comparaison des croissances réelles du PIB – La Grèce et l’Islande

Le graphique suivant est construit avec les dernières données de comptabilité nationale trimestrielle de l’Islande et de la Grèce (fournies par leurs agences nationales de statistiques). Il compare la croissance du PIB réel (corrigé des variation saisonnières et annualisés) du trimestre de mars 2005 au trimestre de décembre  2011 pour chaque nations.

Il n’y a qu’une seule conclusion — la nation qui a le mieux résisté aux élites néolibérales européennes et démontré la solidité de sa direction est en voie de guérison d’un plus gros choc que ce la Grèce a subi. Cette nation — qui s’est toujours plus inclinée devant les demandes irréalistes de ces mêmes élites jusqu’au point d’installer à la présidence un technocrate-banquier-central non-élu — coule.

Je ne suggère pas que l’Islande est entièrement paradisiaque. Loin de là. Mais elle a le contrôle de sa monnaie et a permis la flexibilité inhérente à ce contrôle de jouer à son avantage (mouvements des taux de change, capacité de la banque centrale à fixer les taux d’intérêt et soutien fiscal).

Taux de change réels et nominaux

Le graphique suivant utilise les données disponibles chez la Banque Centrale d’Islande et montre que le dollar des États-Unis, l’euro, et les taux de changes de l’Indice Global des Échange (Broad Trade Index) contre la Couronne islandaise (moyenne mensuelle, mi-taux) de janvier 2000 à Mai 2012.

Vous pouvez en lire plus sur l’Indice Global des Échanges ici, mais il suffit de dire qu’il représente une parité d’échange pondéré en fonction des importances relatives de ses partenaires. La Banque Centrale d’Islande met régulièrement à jour les monnaies du « panier », qui est utilisé pour calculer l’Indice lorsque la configuration des échanges évolue.

En 2010, les principaux partenaires commerciaux de l’Islande étaient les États-Unis (14,4 pour-cent du commerce total), la Chine (13,8 pour-cent), la Russie (8,6 pour-cent), la Suisse (6,6 pour-cent) et la Norvège (4,2 pour-cent) (Source).

La dépréciation de la monnaie islandaise contre les principales monnaies mondiales pendant la crise fut extrême. Le même type d’ajustements surviendrait rapidement en Grèce si elle sortait de la zone euro et restaurait sa souveraineté monétaire.

Mais notez que la dépréciation est terminée ! Ceux qui clament que les nations allant à l’encontre les sentiments des marchés financiers encourent un effondrement de leur monnaie et de ne jamais s’en remettre, échouent à comprendre les dynamiques d’une crise des taux de change. Bien évidemment, une dépréciation majeure survient.

Mais historiquement, les taux se stabilisent et commencent à s’améliorer une fois que les ajustements structurels qu’apporte la dépréciation (changement des termes de l’échange, changement de la composition des industries, etc.) commencent à apparaître.

Considérez le graphique suivant qui montrent le taux de change réel (c’est-à-dire le taux nominal corrigé de l’inflation relative des prix). Les mouvements du taux de change nominal et du niveau des prix relatif (Pw/P) doivent être combinés pour nous dire quelque chose des mouvements relatifs de compétitivité. La taux de change réel saisit l’impact global de ces variables et est utilisé pour mesurer notre compétitivité dans le commerce international.

Le taux nominal peut aussi être ajusté au coût unitaire du travail. Je montre les deux dans le graphique qui suit.

Laissez-vous aller à lire mon blog — Saturday quiz – January 28, 2012 – answers and discussion (Réponse à la Question 2) — pour plus de discussion sur les dérivées du taux de change réel.

La chute rapide du taux de change réel a donné à l’Islande une impulsion fulgurante à sa compétitivité internationale. C’est la même impulsion que la Grèce obtiendrait si elle quittait la zone euro. Pour peu qu’elle puisse isoler les effets sur les revenus réels de l’effondrement du taux de change — ce sera limité et la croissance reviendra presque immédiatement.

Notez que les deux manières de calculer le taux de change réel — les mesures IPC (CPI en anglais, inflation globale) et CUT (coût du travail, ULC en anglais) — évoluent de conserve. Ce qui vous dit que les coûts du travail étaient effectivement contenus alors que les prix des importations augmentaient face à la dépréciation rapide du taux de change nominal. Cela permit à la hausse de la compétitivité de se « coller » (« stick ») (dans le jargon de ma profession).

Les nations membres de l’UEM sont piégées et ne peuvent exploiter la flexibilité d’une monnaie souveraine. Le seul ajustement aux équilibres externes est alors la dévaluation interne qui impose une tendance récessive. Ajouter de l’austérité fiscale au même moment est la raison pour laquelle les comptes nationaux grecques sont dans un état si effarant.

Pour qu’un gouvernement poursuive le bien public il doit contrôler sa propre monnaie et cela signifie qu’elle doit flotter.

Inflation

Qu’en est-il de l’inflation ? Beaucoup de commentateurs clament que les taux de changes flexibles sont dangereux parce qu’ils résultent en une inflation qui s’accélère. La protestation n’est que partiellement vraie et échoue à prendre en compte les ajustements internes (substitutions aux importations) et externes (amélioration de la compétitivité des exportations) qui surviennent lorsque les termes de l’échange évoluent — particulièrement lorsqu’ils sont aussi drastiques que montrés dans les graphiques ci-dessus.

Le graphique suivant est issu de la Banque Centrale d’Islande et vous montre ce qui arriva au taux annuel d’inflation isslandais entre 2000 et 2012.

Il est clair que l’inflation a culminé (le taux annuel passa de 3,4 % en Août 2007 à un pic de 18,6 % en janvier 2009 alors que la Couronne islandaise se dépréciait). Depuis la croissance économique est repartie, le taux d’inflation s’établit à environ 4 % par année.

Il n’y a aucune preuve soutenant l’opinion qu’une large dépréciation a créé un environnement instable de haute inflation. La plupart des effets sur les coûts ont bien été gérés et sont déjà répercutés à travers le système.

La dépréciation a probablement des implications de long-terme pour le niveau des prix sur les salaires (non-négociés) et les prix domestiques se courent les uns après les autres en une spirale de résistance des salaires réels et du taux de profit.

Si la nation est préparée à accepter la perte de salaire réelle incluse dans la dépréciation — qui est généralement limitée — alors l’ajustement des taux travaille en sa faveur (une compétitivité accrue).

Salaires réels

Statistiques d’Islande a également publié un Indice du Salaire Réel qui est montré dans le graphique suivant (de janvier 2005 à mars 2012). Il a culminé à 120,2 en janvier 2008 et atteint alors un creux en mai 2010 à 103,9 (moins 13,6 % que le pic). Il a maintenant récupéré une partie de la perte et en mars 2012 se tenait à 112,1 (moins 6,7 % que le pic).

C’est une séquence prévisible. La dépréciation du taux de change érode le salaire réel lorsque le prix à l’importation augmente.

L’indice du salaire nominal a continué à croître en Islande à travers la crise bien que le taux de croissance s’est ralentie considérablement en 2008 et 2009. Cela concerne un important aspect de la dispute entre Keynes et les auteurs Classiques qui exhortaient à des coupes salariales durant la Grande Dépression. Cela concerne aussi ce qui se passe lorsque les champions de l’austérité avancent de larges réductions des salaires nominaux sur les employés comme ingrédients du soi-disant ajustement structurel.

Keynes notait que les employés résisteraient aux réductions de salaires réels si elles étaient administrées en salaires nominaux mais les toléreraient si elles étaient induites par l’inflation générale. L’explication donnée était que la première solution perturberait la structure des prix relatifs alors que la seconde l’impacte plus ou moins uniformément.
Mais il y a une autre raison à préserver les salaires nominaux qui soit importante.

La plupart de nos engagements contractuels sont libellés en unités nominales (€ ou n’importe quelle monnaie est valable). Aussi lorsque les salaires réels sont réduits par l’inflation (en ce cas par dépréciation du taux de change) mais les salaires nominaux sont préservés, les employés peuvent faire les ajustements de la composition de leur dépense sans, avant tout, miner leur capacité à régler leurs obligations contractuelles (par exemple, les traites de leurs hypothèques).

Attaquer les niveaux de salaires nominaux, mine beaucoup plus directement la capacité des travailleurs à tenir ces obligations contractuelles nominales et rend possible un surcroît d’instabilité (effondrement du crédit).

Comparez la trajectoire des salaires réels en Islande avec cette histoire d’Athens News (27 avril 2012) Real wages tumble by 25% as tax burden soars in 2011. Nous lisons cela en Grèce :

Le think tank localisé à Paris affirme que les salaires réels avant taxe ont chuté dans 18 de ses 34 membres en 2011, avec de loin les plus brutales réductions prenant place en Grèce, où les revenus des salaires bruts ont chuté de 25,3 % …

En chiffres absolus, le rapport de l’OCDE annuel Taxer les Salaires stipule que le revenu brut moyen a décliné depuis 20 457 euros en 2010 à 15 729 euros en 2011, ce qui équivaut à une réduction réelle de 25,3 pour-cent, en prenant en compte le taux d’inflation à 3 pour-cent.

Conclusion

Le président grec devrait faire preuve de la même stature que le chef en titre de l’Islande a démontré lorsqu’il a bloqué les machinations des politiciens comploteurs qui avaient l’intention de jouer selon la cabale de l’élite européenne.

Le fait que l’Islande ait également maintenu leur propre monnaie leur a permis de restaurer la croissance et la confiance relativement vite, malgré la récession massive qu’ils ont traversé.

La Grèce est coincée dans l’austérité sans la moindre échappatoire. Elle ne peut croître de manière robuste et soutenue que si elle quitte la zone euro. Elle devrait déclarer une vacance des banques lundi prochain (en faisant la déclaration pendant le week-end), faire défaut sur toute sa dette libellée en euro et renégocier avec la force de sa propre monnaie.

Elle devrait aussi commencer à imprimer des cartes en allemand pour prendre soin des nuées de nordiques qui voudront profiter du basculement des termes de l’échange.

Ce sera tout pour aujourd’hui !

5 Commentaires

Classé dans Compléments d'enquête

Aspects politiques du plein emploi, par Michal Kalecki

Cet article si clairvoyant, rétrospectivement, est traduit depuis cette version anglophone. Michal Kalecki (22 juin 1899 – 18 avril 1970) était un économiste polonais. Cet essai a d’abord été publié dans le Political Quarterly en 1943 ; il est reproduit ici pour un objectif éducatif non-lucratif. Une plus courte version de cet essai1 fut publiée dans La Dernière Phase de la Transformation du Capitalisme (Monthly Review Press, 1972).


I

1. Une solide majorité des économistes est maintenant d’avis que, même dans un système capitaliste, le plein emploi peut être assuré par un programme de dépenses gouvernementales, étant supposé qu’il existe un plan opérationnel pour employer toute la force de travail existante, et étant supposé un approvisionnement suffisant des matières premières étrangères nécessaires en échange d’exportations. Si le gouvernement entreprend des investissements publics (tels que construire des écoles, des hôpitaux, et des autoroutes) ou subventionne la consommation de masse (par des allocations familiales, une réduction de la taxation indirecte, ou des subventions pour diminuer les prix de produits de première nécessité), et si, en plus de cela, cette dépense est financée par emprunt plutôt que par taxation (qui pourrait impacter négativement l’investissement privé et la consommation), la demande effective pour les biens et services peut être augmentée au point où le plein emploi est atteint. Une telle dépense gouvernementale augmente l’emploi, soit dit en passant, non seulement directement mais aussi indirectement, puisque les meilleurs revenus ainsi obtenus résultent en une seconde augmentation de la demande pour des biens de consommation et d’investissement.

2. Il peut être demandé comment le public trouve-t-il la monnaie pour prêter au gouvernement s’il ne rabote pas sa consommation et ses investissements. La meilleure façon de comprendre ce processus consiste à, je pense, imaginer pour un moment que le gouvernement paie ses fournisseurs avec des bons du Trésor. Les fournisseurs ne vont pas, en général, garder ces bons pour eux mais les mettre en circulation en achetant d’autres biens et services, et ainsi de suite, jusqu’à ce que finalement ces bons du Trésor atteignent des personnes ou des entreprises qui les gardent comme actifs portant intérêts. À chaque intervalle de temps l’augmentation totale en bons du Trésor détenus (provisoirement ou définitivement) par des personnes morales ou physiques égalera les biens et services vendus au gouvernement. Ainsi ce que l’économie prête au gouvernement sont des biens et des services dont la production est « financée » par des bons du Trésor. En réalité le gouvernement paie pour ces services, non en bons du Trésor, mais en liquide, mais il émet simultanément des bons et ainsi draine tout ce liquide ; c’est équivalent au processus imaginaire décrit ci-dessus. Qu’arrive-t-il, toutefois, si le public ne veut pas absorber tous les nouveaux bons du Trésor ? Il les offrira finalement aux banques pour obtenir du liquide (billets ou dépôts) en échange. Si les banques acceptent ces offres, le taux d’intérêt est maintenu. Sinon, le prix des bons chutera, ce qui signifie une augmentation du taux d’intérêt, et cela encouragera le public à détenir plus de bons du Trésor par rapport aux dépôts.  Il s’ensuit que le taux d’intérêt dépend de la politique bancaire, et en particulier celle de la banque centrale. Si cette politique vise à maintenir le taux d’intérêt à un certain niveau, cela peut facilement être accompli, quelle que soit la grandeur du montant de l’emprunt gouvernemental. Telle était et est la situation en la présente guerre. En dépit de déficits budgétaires astronomiques, le taux d’intérêt n’a nullement augmenté depuis le début de 1940.

3. Il pourrait être objecté que la dépense gouvernementale financée par emprunt pourrait causer de l’inflation. À cela il peut être répondu que la demande effective créée par le gouvernement agit comme n’importe quelle augmentation de la demande. Si la force de travail, les moyens de production, et les matières premières étrangères sont en approvisionnement suffisant, à l’augmentation de la demande répond une augmentation de la production. Mais si le plein emploi des ressources est atteint et que la demande effective continue à augmenter, les prix vont monter de manière à équilibrer l’offre et la demande pour les biens et services. (En état de sur-emploi des ressources comme nous le constatons à présent dans l’économie de guerre, une pression inflationniste sur les prix n’a été évitée que dans la mesure où la demande pour des biens de consommation a été amoindrie par le rationnement et la taxation directe). Il s’ensuit que si l’intervention du gouvernement vise à assurer le plein emploi mais s’arrête net avant d’augmenter la demande effective au-delà du niveau de plein emploi, il n’y a aucune raison d’avoir peur de l’inflation.2

[NdT : Admirons combien Kalecki avait finement observé le fonctionnement de la monnaie et avait intuitivement trouvé la majeure partie du néochartalisme, à l’exception notable de la réflexion sur les stocks-tampons de William Mitchell qui a donné l’Employeur en Dernier Ressort, véritable antidote à la courbe de Phillips et à son dernier avatar : le NAIRU]

II

1. Ce qui précède est un tableau très fruste et incomplet de la doctrine économique du plein emploi. Mais il est, je pense, suffisant pour familiariser le lecteur avec l’essentiel de cette doctrine et ainsi lui permettre de suivre la discussion suivante sur les problèmes politiques induits par l’accomplissement du plein emploi. Il doit d’abord être constaté que, bien que la plupart des économistes sont maintenant d’accord que le plein emploi puisse être accompli par une dépense gouvernementale, ce n’a jamais été le cas même dans le passé récent. Parmi les opposants à cette doctrine il y avait (et il y a encore) d’éminents prétendus « experts économiques » étroitement liés aux banques et aux industries. Cela suggère qu’il y a un arrière-plan politique dans l’opposition à la doctrine du plein emploi, même si les arguments invoqués sont économiques. Cela ne veut pas dire que ceux qui les avancent ne croient pas en leurs pensées économiques. Mais l’ignorance obstinée est généralement une manifestation de motivations politiques. Il y a, toutefois, des indices encore plus patents qu’un enjeu politique de première importance est présent. Lors de la grande dépression des années 1930, la grande entreprise s’est systématiquement opposée aux tentatives pour améliorer l’emploi par une dépense gouvernementale dans tous les pays, exceptée l’Allemagne nazie. Cela fut clairement vu aux États-Unis (opposition au New Deal), en France (la tentative de Blum), et en Allemagne avant Hitler. Cette attitude est difficile à expliquer. Clairement, une production et un emploi plus élevés bénéficient non seulement aux travailleurs mais aux entrepreneurs aussi, parce que les profits de ces derniers augmentent. Et la politique de plein emploi esquissée ci-dessus n’empiète pas sur les profits parce qu’elle n’implique aucune taxation supplémentaire. Les entrepreneurs au milieu de la crise languissent en attendant la reprise ; pourquoi n’acceptent-ils pas joyeusement la reprise de synthèse que le gouvernement peut leur offrir ? C’est une question difficile et fascinante à laquelle je veux répondre dans cette article. Les raisons de l’opposition des « capitaines d’industrie » au plein emploi accompli par dépense gouvernementale peut être subdivisée en trois catégories : (i) aversion contre l’immixtion gouvernementale dans le problème de l’emploi en tant que tel ; (ii) l’aversion contre la direction de la dépense gouvernementale (investissement public et subvention à la consommation) ; (iii) l’aversion des changements politiques et sociaux résultant du maintien du plein emploi. Nous examinerons chacune de ces trois catégories d’objections à une politique gouvernementale d’expansion en détail.

2. Nous devons d’abord nous occuper de la réticence des « capitaines d’industrie » à accepter l’intervention du gouvernement dans le problème de l’emploi. Tout élargissement du périmètre de l’État est perçu par le milieu des affaires avec suspicion, mais la création d’emploi par la dépense gouvernementale a un aspect particulier qui rend cette opposition particulièrement intense. Sous un système de laissez-faire le niveau d’emploi dépend très largement du dénommé niveau de la confiance. S’il se détériore, l’investissement privé décline, ce qui cause une baisse de la production et de l’emploi (à la fois directement et par les effets secondaires de la baisse des revenus sur la consommation et l’investissement). Cela donne aux capitaliste un puissant contrôle indirect sur la politique gouvernementale : tout ce qui pourrait perturber le niveau de confiance doit être soigneusement évité parce que ça causerait une crise économique. Mais une fois que le gouvernement apprend l’astuce de l’augmentation de l’emploi par ses propres achats, ce puissant outil de contrôle perd son efficacité. Par là-même les déficits budgétaires nécessaires pour mener une intervention gouvernementale doivent être regardés comme dangereux. La fonction sociale de la doctrine des « finances saines » [« sound finance »] est de rendre le niveau d’emploi dépendant du niveau de confiance.

[NdT : Constatons à quel point le propos est d’actualité quelques sept décennies plus tard, et à quel point il est paroxystique chez les hauts financiers qui n’ont de cesse de nous menacer d’un effondrement total si nous dévions de leur diktat, peur fondée sur la prétendue « nécessité d’équilibrer le budget ». Constatons à quel point c’est exactement aussi ce qu’explique le libéral Milton Friedman cinq ans après le néo-marxiste Kalecki.]

3. L’aversion des grands hommes d’affaire pour une politique de dépense gouvernementale s’amplifie encore lorsqu’ils considèrent les cibles de l’argent public ainsi dépensé : de l’investissement public et des subventions pour la consommation de masse. Les principes économiques de l’intervention du gouvernement requiert que l’investissement public doit être confiné à des cibles qui ne concurrencent pas les équipements des affaires privées (ex. des hôpitaux, des écoles, des autoroutes). Sinon la profitabilité  de l’investissement privé pourrait en être handicapé, et l’effet positif de l’investissement public sur le chômage compensé, par l’effet négatif du déclin de l’investissement privé. Cette conception convient très bien aux hommes d’affaire. Mais l’étendu de l’investissement public de ce type est plutôt restreint, et il y a un danger que le gouvernement, en poursuivant cette politique, soit peut-être éventuellement tenté de nationaliser le transport ou les services au public pour gagner une nouvelle zone d’investissement.3 On pourrait donc s’attendre à ce que les hommes d’affaire et leurs experts soient d’autant plus favorables au subventionnement de la consommation de masse (par le moyen d’allocations familiales, subventions pour maintenir bas les prix des produits de première nécessité, etc.) qu’à l’investissement public ; puisque la subvention de la consommation ne s’engage dans aucune sorte d’entreprise. En pratique, toutefois, ce n’est pas le cas. En effet, subventionner la consommation de masse rencontre une opposition encore plus virulente par ces experts que l’investissement public. Parce que là un principe moral de la plus haute importance est en jeu. Les fondamentaux de l’éthique capitaliste requiert que « chacun gagne son pain à la sueur de son front » — à moins que vous ne disposiez de moyens privés.

4. Nous avons considéré les raisons politiques de l’opposition à la création d’emploi par la dépense gouvernementale. Mais même si cette opposition était surmontée — comme ce pourrait bien être le cas sous la pression des masses — le maintien du plein emploi causerait des changements sociaux et politiques qui donnerait un nouvel élan à l’opposition aux chefs d’entreprises. En effet, sous un régime de plein emploi permanent, être « viré » cesserait de jouer son rôle de « mesure disciplinaire ». La position sociale du patron serait minée, et la confiance et la conscience de classe chez les travailleurs augmenteraient. Les grèves pour des augmentations de salaires et des améliorations des conditions de travail créeraient des tensions politiques. Il est vrai que les profits seraient plus élevés sous un régime de plein emploi qu’ils ne le sont en moyenne sous le laissez-faire, et même l’augmentation de la part des salaires résultant du pouvoir de négociation accru des travailleurs réduira moins probablement les profits qu’il n’augmentera les prix, et ainsi impactera négativement seulement les intérêts des rentiers. Mais la « discipline dans les usines » et la « stabilité politique » sont plus appréciées que les profits par les chefs d’entreprises. Leur instinct de classe leur dit qu’un plein emploi durable est malsain de leur point de vue, et que le chômage est partie intégrante d’un système capitaliste « normal ».

III

1. L’une des plus importantes fonctions du fascisme, comme le caractérise le système nazi, était de supprimer les objections capitalistes au plein emploi.

L’aversion pour une politique de dépense en tant que telle est surmontée sous le fascisme par le fait que la machine de l’État est sous le contrôle direct d’un partenariat entre la grande entreprise et le fascisme. La nécessité du mythe des « finances saines » [NdT : Reconnu comme mythe en 1990 par Paul Samuelson, Nobel d’économie], qui servait à empêcher le gouvernement de compenser une crise de confiance en dépensant, disparaît. Dans une démocratie, on ne sait pas ce que le prochain gouvernement sera [NdT : Comme l’avait expérimenté Émile Moreau lorsqu’il était gouverneur de la banque de France.]. Sous le fascisme il n’y a pas de prochain gouvernement.

L’aversion pour la dépense gouvernementale, que ce soit en investissement public ou en subvention à la consommation, est surmontée par la concentration des dépenses publique sur l’armement. Et pour finir, la « discipline dans les usines » et la « stabilité politique » en situation de plein emploi sont maintenues par l’« ordre nouveau », qui s’étend depuis la suppression des syndicats jusqu’au camp de concentration. La pression politique remplace la pression économique du chômage.

2. Le fait que l’armement est la colonne vertébrale de la politique de plein emploi fasciste a une profonde influence sur le caractère économique de cette politique. L’armement massif est inséparable de l’expansion des forces armées et de la préparation de plans pour une guerre de conquête. Ils induisent également un réarmement concurrentiel des autres pays. Cela implique que le principal objectif de la dépense glisse progressivement depuis le plein emploi vers la maximisation des effets du réarmement. En conséquence, il y a un « trop-plein » d’emploi. Non seulement le chômage est aboli, mais une rareté aiguë de la force de travail prévaut. Des goulots d’étranglements surviennent dans tous les domaines, et ils doivent être gérés par un certain nombre de contrôles. Une telle économie a beaucoup d’aspects d’une économie planifiée, et est parfois comparée, souvent avec ignorance, avec le socialisme. Toutefois, ce type de planification est inévitable dès qu’une économie s’engage dans une certain niveau élevé de production d’un domaine particulier, quand elle devient une économie ciblée dont l’économie d’armement est un cas particulier. Une économie d’armement implique en particulier une réduction de la consommation rapportée à ce qu’elle aurait pu être en situation de plein emploi.

Le système fasciste commence par surmonter le chômage, se développe en une économie d’armement en situation de rareté, et finit inévitablement en guerre.

IV

1. Quel sera le résultat concret de l’opposition à une politique de plein emploi par la dépense gouvernementale dans une démocratie capitaliste ? Nous essaierons d’y répondre sur la base de l’analyse et des raisons données dans la section II. Nous y avions argué que nous pouvions nous attendre à l’opposition des capitaines d’industrie sur trois plans : (i) opposition sur le principe d’un déficit budgétaire ; (ii) opposition à cette dépense qu’elle soit dirigée vers l’investissement public — qui pourrait camoufler l’intrusion de l’État dans de nouveaux domaines d’activités économiques — ou vers le subventionnement de la consommation de masse ; (iii) opposition au maintien du plein emploi et non à la simple prévention de crises profondes et prolongées.

Maintenant il doit être reconnu que la période pendant laquelle les « chefs d’entreprise » [« business leaders »] pouvaient s’offrir de s’opposer à tout type d’intervention gouvernementale pour pallier une crise est plus ou moins dépassée. Trois facteurs ont contribué à cela : (i) le très plein emploi durant la présente guerre ; (ii) le développement de la doctrine du plein emploi ; (iii) partiellement en raison de ces deux facteurs, le slogan « plus jamais de chômage » est maintenant profondément enraciné dans la conscience des masses. Cette situation est reflétée dans les récentes déclarations des « capitaines d’industrie » et de leurs experts. La nécessité que « quelque chose soit fait lors d’une crise » est acceptée ; mais la bataille continue, d’abord, sur ce qui doit être fait lors d’une crise (c’est-à-dire la direction que doit prendre l’intervention du gouvernement) et deuxièmement, que cela doit être fait uniquement lors d’une crise (c’est-à-dire simplement pour pallier les crises plutôt que pour assurer un plein emploi permanent).

2. Dans les discussions actuelles sur ces problèmes émergent de temps à autres le concept de contrer la crise en stimulant l’investissement privé. Cela peut être effectué en abaissant les taux d’intérêt, par la réduction de l’impôt sur le revenu, ou en subventionnant l’investissement privé directement ou sous une autre forme. Qu’un tel schéma puisse être attrayant pour le milieu des affaire n’est pas surprenant. L’entrepreneur demeure le moyen par lequel l’intervention est conduite. S’il n’a pas confiance dans la situation politique, il ne sera pas soudoyé pour investir. Et l’intervention ne requiert pas que le gouvernement soit « joue avec » l’investissement public ou « gaspille de l’argent » en subventionnant la consommation.

Il peut être montré, cependant, que la stimulation de la demande privée ne fournit pas une méthode adéquate pour empêcher le chômage de masse. Il y a deux alternatives à considérer ici. (i) Les taux de l’intérêt ou de l’impôt sur le revenu (ou des deux) est réduit drastiquement lors de la crise et accrus lors de la reprise. En ce cas, tant la période que l’amplitude du cycle économique seront réduites, mais l’emploi non seulement lors de la crise mais même lors de la reprise peut être loin du plein emploi, c’est-à-dire que le chômage moyen peut être considérable, bien que ses fluctuations seront moins marquées. (ii) Les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu sont réduits lors de la crise mais pas accrus lors de la reprise subséquente. En ce cas la reprise durera plus longtemps, mais elle doit finir en une nouvelle crise : une réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu n’élimine pas, bien sûr, les forces qui causent des fluctuations cycliques dans une économie capitaliste. Lors de la nouvelle crise il sera nécessaire de réduire encore les taux d’intérêt et d’imposition et ainsi de suite. Ainsi dans un futur pas si lointain, le taux d’intérêt devra être négatif et l’impôt sur le revenu devra être remplacé par une subvention au revenu. [NdT : Cf illustration graphique de la chute des taux directeurs.] La même chose surviendrait si on tentait de maintenir le plein emploi en stimulant l’investissement privé : les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu devraient être continuellement réduits.4

En plus de cette faiblesse intrinsèque pour combattre le chômage par l’investissement privé, il y a une difficulté pratique. La réaction des entrepreneurs aux mesures décrites ci-dessus est incertaine. Si la récession est brutale, ils peuvent devenir très pessimistes quant au futur, et la réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu peut alors avoir pour longtemps peu ou prou d’impact sur l’investissement, et ainsi sur le niveau de production et d’emploi.

3. Même ceux qui prônent la stimulation de l’investissement privé pour contrer la crise fréquemment ne se repose pas dessus exclusivement, mais envisagent que cela doit être associé avec l’investissement public. Il semble à présent que les chefs d’entreprises et leurs experts (du moins certains d’entre eux) tendraient à accepter comme un pis-aller [en fr.] l’investissement public financé par emprunt comme moyen de pallier les crises. Ils semblent, cependant, être toujours opposés à la création d’emplois par la subvention de la consommation et au maintien du plein emploi.

Cet état de chose est peut-être révélateur du futur régime économique des démocraties capitalistes. En cas de crise, soit sous la pression des masses, ou même sans elle, de l’investissement public financé par emprunt peut être entrepris pour prévenir un chômage massif. Mais si des tentatives sont menées pour appliquer cette méthode de manière à maintenir un haut niveau d’emploi atteint lors de la reprise suivante, une forte opposition des chefs d’entreprises est probablement à craindre. Comme il a déjà été argumenté, un plein emploi durable n’est pas ce qu’ils aiment. Les travailleurs « s’échapperaient de leurs mains » et les « capitaines d’industrie » seraient pressés de leur « donner une leçon ». Plus encore, l’augmentation des prix lors de la reprise se fait au détriment des petits et gros rentiers, et les rend « épuisés par la reprise ».

Dans cette situation une puissante alliance sera probablement formée entre les intérêts de la grande entreprise et des rentiers, et ils trouveront probablement plus d’un économiste pour déclarer que la situation était manifestement malsaine. La pression de toutes ces forces, et en particulier de la grande entreprise — qui en règle générale est influente dans les ministères gouvernementaux — conduiront selon toute probabilité le gouvernement à retourner à la politique orthodoxe qui coupe le déficit public. Une crise s’ensuivra dans lequel la politique de dépense publique s’imposerait d’elle-même.

Ce schème de cycle d’économie politique n’est pas entièrement conjecturé ; quelque chose de très similaire est survenu aux États-Unis dans les années 1937-1938. La cassure dans la reprise dans la seconde moitié de 1937 était en fait due à la réduction drastique du déficit budgétaire. D’un autre côté, à la vue de la crise qui s’en est suivie le gouvernement est promptement retourné à sa politique de dépense.

Le régime du cycle d’économie politique serait une restauration artificielle de l’état de fait qui existait dans le capitalisme du dix-neuvième siècle. Le plein emploi serait atteint seulement au plus haut de la reprise, mais les crises seraient relativement mitigées et brèves.

V

4. Un progressiste doit-il être satisfait avec un régime de cycle d’économie politique comme décrit dans la précédente section ? Je pense qu’il doit s’y opposer sur deux fondements : (i) cela n’assure pas de plein emploi durable ; (ii) l’intervention du gouvernement est lié à l’investissement public et ne comporte pas la subvention à la consommation. Ce que les masses demandent maintenant n’est pas de mitiger les crises mais leur totale abolition. Non plus la plus complète utilisation des ressources ne doit être appliquée à des investissements publics non-voulus seulement pour fournir du travail. Le programme de dépense gouvernementale ne devrait être dévolu à l’investissement public que dans la mesure où cet investissement est effectivement nécessaire. Le reste de la dépense gouvernementale nécessaire pour maintenir le plein emploi devrait être utilisée au subventionnement de la consommation (par des allocations familiales, des pensions pour personnes âgées, des réductions des impôts indirects, et la subvention des produits de premières nécessité). Les opposants d’une telle dépense gouvernementale dise que le gouvernement n’en aura pas pour leur argent. La réponse est que la contrepartie de cette dépense est un meilleur niveau de vie pour les masses. N’est-ce pas le but de l’activité économique ?

5. Le « capitalisme de plein emploi » devra, bien sûr, développer de nouvelles institutions politiques et sociales ce qui reflétera la puissance accrue des travailleurs. Si le capitalisme peut s’adapter au plein emploi, il aura opéré une réforme fondamentale lui aura été opérée. Sinon, il se trouvera être un système démodé qui devra être mis au rebut.

Mais peut-être que la bataille pour le plein emploi mènera au fascisme ? Peut-être le capitalisme s’adaptera au plein emploi de cette manière ? Cela semble extrêmement improbable. Le fascisme a éclos en Allemagne sur un terreau de chômage colossal, et s’est maintenu au pouvoir en assurant le plein emploi alors que la démocratie capitaliste y échoue. La bataille des forces progressistes pour l’emploi de tous est simultanément une manière de prévenir la récurrence du fascisme.


Notes :

1 Cet article correspond grossièrement à une conférence donnée à la Société Marshall de Cambridge au printemps de 1942.

2 Un autre problème d’une nature plus technique est la dette nationale. Si le plein emploi est maintenu par la dépense gouvernementale financée par emprunt, la dette nationale va croitre continuellement. Cela ne provoquera pas, toutefois, obligatoirement quelque perturbation que ce soit dans la production et l’emploi, si les intérêts sur la dette sont financés par une taxe annuelle sur le capital. Le revenu courant, après paiement de la taxe sur le capital, de certains capitalistes peut être inférieur et d’autres supérieurs que si la dette nationale ne s’était accrue, mais leur revenu agrégé restera inchangé et leur consommation agrégée ne variera vraisemblablement pas significativement. Plus encore, l’incitation à investir dans du capital fixe n’est pas affecté par une taxe sur le capital parce qu’elle est payée sur tout type de richesse. Qu’un montant soit détenu en liquide ou en bons du Trésor ou investi dans la construction d’une usine, la même taxe sur le capital est payé dessus et ainsi les avantages comparatifs sont inchangés. Et si l’investissement est financé par des prêts il n’est clairement pas affecté par une taxe sur le capital parce que cela ne signifie pas une augmentation de la richesse de l’entrepreneur investissant. Ainsi ni la consommation du capitaliste, ni son investissement ne sont affectés si les intérêts sur la dette publique sont financées par une taxe annuelle sur le capital. [Voir « Une Théorie de la Taxation des biens, des Revenus, et des Capitaux »]

[NdT : Autre différence avec le néochartalisme, Kalecki ne semble pas comprendre que le gouvernement ne peut pas faire défaut sur sa propre dette, et que les intérêts versés aux rentiers ne sont qu’un moyen parmi d’autre de distribuer le nécessaire déficit. Mais justement ce subventionnement de fait des rentiers le gêne et il préfère soudainement la « pureté originelle du marché » qui est une sorte de prudence matoise envers l’existant, sauf dogmatisme libéral. Pourtant, sa proposition pourrait bien infléchir le ratio consommation/investissement des ménages faisant partie de son assiette fiscale, une broutille…]

3 Il doit être noté ici que l’investissement dans une industrie nationalisée peut contribuer à la solution du problème du chômage seulement si entrepris sur des principes différents du retour sur investissement du privé, ou il doit programmer délibérément son investissement pour compenser ceux de l’entreprise privée. Le gouvernement devrait être gratifié d’une moindre fréquence des crises.

4 Une démonstration rigoureuse de cela est donnée dans mon article publié dans Oxford Economic Papers. [Voir « Le Plein Emploi par la Stimulation de l’Investissement Privé ?]

18 Commentaires

Classé dans Compléments d'enquête

Une vie digne

Mesquin vient de l’arabe miskin signifiant pauvre ; et de fait, les rapprochements entre pauvreté et indignité abondent, quoique la langue française tienne à distinguer les deux, un peu en dernière ligne droite, en offrant l’alternative de l’humilité, sorte de noblesse de la pauvreté, avec son pendant l’arrogance, ignominie de ceux aveuglés par la richesse et la puissance. Mais même avec cette nuance, on imagine mal la pauvreté comme étant plus qu’un second choix, et l’idéal est évidemment de cumuler et la richesse et l’humilité. D’être digne physiquement et moralement. Cet objectif est tellement important que l’entreprise communiste visant à l’assurer à égale part pour tous via l’égalisation du partage des richesses a pu rassembler sous sa bannière jusqu’à un tiers de l’humanité.

Le néochartalisme a ce problème a cœur, et la plupart de ses figures fondatrices l’ont constitué avec la nostalgie du plein emploi des Trente Glorieuses, et se définissent ouvertement comme progressistes, en un sens large. Ainsi de Mitchell en Australie ou des professeurs de l’Université du Missouri à Kansas City. Ce n’est pas toujours le cas, et Warren Mosler est venu au néochartalisme simplement en voulant une économie qui fonctionne et découvrant que le Trésor public fonctionnant comme un ménage était un mythe. La proposition qui reflète le plus cette préoccupation est l’Employeur en Dernier Ressort, agence de l’État employant quiconque le désire à salaire fixe et à temps plein, dans des projets d’intérêt public, permettant de stabiliser les prix et d’assurer le plein emploi.

Mais jusqu’à quel point cela fonctionnerait-il ? À quelles conditions ? Parmi les critiques que j’ai pu recueillir quant à cette proposition, celles-ci reviennent souvent :

  • L’argent serait gaspillé dans des projets ubuesques et corrompus de l’État.
  • L’État deviendrait officiellement esclavagiste ou presque.
  • Cette politique ne vaudrait pas une significative augmentation du SMIC et maintiendrait les individus dans une certaine pauvreté.

Je vais répondre à toutes ces questions en précisant sous quelles conditions et dans quelles mesures elles sont ou non pertinentes. Vu à quel point elle sont contradictoires entre elles, ces éclaircissements sont nécessaires.

Gaspillage public contre bonne gestion privée ?

Contrairement aux idées reçues, en la matière, il n’y a pas de vérité clairement définies, et l’administration publique peut gérer l’assurance santé ou le service postal à moindre frais administratif que le secteur privé. Bien sûr, on peut trouver des contre-exemples, mais la vérité est tout simplement que la saine administration de larges structures dépend tout simplement plus de la probité et de la compétence de ses organisateurs que de leurs statuts privé ou public.

Dans le cas particulier des chômeurs, accuser l’État de les gaspiller en les employant est ridicule à tout point de vue. Ils sont déjà gaspillés, et on peut au plus appeler à les employer mieux encore, mais certainement pas pointer du doigt l’État comme étant une source de gaspillage. Qui plus est, comme le salaire est fixe, et sans évolution de carrière, il est aisé pour le secteur privé de réembaucher ces personnes lorsque l’envie lui en vient enfin.

Même en supposant que les projets de l’Employeur en Dernier Ressort soient complètement absurdes, par exemple qu’il ne fasse que vérifier que les employés creusent et rebouchent les mêmes trous, avec un volume minimal par jour, cela enrichirait encore la communauté de la manière suivante : le salarié, volontaire rappelons-le, aurait un meilleur salaire (le SMIC probablement) ; les employeurs préfèrent une personne qui est toujours dans une dynamique d’emploi à un chômeur volontiers soupçonné d’oisiveté ; les commerçants et producteurs qui trouvent dans ce salaire un meilleur débouché ; la cohésion nationale qui réintègre ses membres au chômage mais sans assistanat. Non seulement on peut tous gagner avec un projet aussi idiot et gaspilleur que de creuser et reboucher sempiternellement un trou, mai en plus on n’est même pas obligé d’être aussi idiot, et ceux qui pensent que l’État n’est pas capable de faire mieux sont d’une mauvaise fois qu’une simple fréquentation des services de l’État suffit à dissiper.

Corruption publique ?

Très voisine de la précédente, cette objection est tout aussi fausse. Là aussi, un vrai problème concernant un autre débat est utilisé pour étouffer celui-ci. Quand bien même l’EDR servirait à construire des villas privées aux potentats locaux et seraient l’occasion de nombreuses malversations, les chances de les empêcher de vivre sur le dos de leurs administrés sont plus fortes si ces administrés sont assurés de leurs subsistance et ont l’obligation de les employer comme preuve concrète de l’existence d’une communauté civique que s’ils sont des chômeurs ou des travailleurs précaires aux abois. Berlusconi ou Sarkozy sont survenus dans des systèmes niant le statut d’émetteur de la monnaie du Trésor, et on pu mené la corruption qu’ils souhaitaient. En vérité, croire que lorsqu’un mal survient, c’est le bien détourné pour l’occasion qui doit se justifier plutôt que le mal lui-même, c’est avoir une attitude profondément nihiliste, où rien de bien ne peut vraiment arriver, où le mal est la norme indépassable et le bien une illusion qu’il suscite parfois à l’occasion de ses convulsions.

Travail forcé ?

Celle-là m’a beaucoup surpris. J’avais pourtant toujours pris soin de préciser que l’EDR n’emploie que ceux qui le désirent. Le seul moyen de forcer les gens à être embauchés par l’EDR, c’est d’avoir un solde budgétaire hors EDR en surplus. Alors, par la coercition qui accompagne les taxes, l’État forcerait à accepter des emplois EDR le montant du surplus divisé par le salaire fixe, modulo ce que le secteur privé souhaite ou peut épargner ou dés-épargner. Comme le néochartalisme est favorable au déficit public, par EDR ou non, pourvu qu’il soit contracyclique, je ne vois pas où d’objection rationnellement opposable. Sauf à avoir des convictions anarchistes, où toute immixtion de l’État est par nature irrévocablement et absolument dictatoriale, aussi innombrables les précautions de souplesse et les concessions soient-elles, et même en tenant compte de la possibilité pour les individus d’adhérer au projet d’une communauté collective constituée…

Une cautère sur une jambe de bois ?

Mélenchon ou Arthaud proposent un SMIC à 1 700 euros par mois, alors que ma version du néochartalisme le fixerait simplement au SMIC alors présent, même à 1 400 euros comme aujourd’hui. Pas une vraie mesure progressiste ou humaniste, en somme. D’autres, aussi modérés que feu Jacques Marseille (dont je recommande la lecture d’Empire colonial et Capitalisme français : Histoire d’un divorce) prônent une allocation universelle, de montant moindre que le SMIC, mais sans contrepartie de travail ou autre.

Avec de la sympathie pour cet esprit, les néochartalistes gardent la tête plutôt froide et comprennent qu’il ne suffit pas de distribuer de l’argent pour que tout s’améliore. Mieux vaut que la monnaie serve à insérer l’individu dans un projet commun à la communauté plutôt que de simplement lui faire l’aumône. La monnaie en a une bien meilleure vertu éducative. Une allocation universelle peut aussi bien prendre la forme d’une mère isolée achetant le nécessaire à ses enfants qu’elle éduque durement que celle d’un individu paumé retirant son allocation à un distributeur automatique et se payant de la drogue. Au contraire, un salaire EDR réintègre monétairement et psychologiquement dans la communauté : il travaille à des projets définis démocratiquement, sur lesquels elle a un droit de regard. Ça me paraît beaucoup plus sain, beaucoup plus favorable à la dignité de chacun.

Plus délicate est la question du montant. Bien qu’elle améliore la situation des plus pauvres, l’EDR n’est pas conçu pour corriger toutes les inégalités ou assurer un certain niveau de vie, seulement pour assurer une opportunité à chacun en même temps que la stabilité macroéconomique, à commencer par celle des prix. Il est ainsi possible de voir les salariés les moins payés, donc ceux de l’EDR, vivre dans des taudis surpeuplés ou à la rue comme des travailleurs pauvres simplement parce qu’ils sont victimes d’une bulle immobilière que les autorités refusent de traiter, ou parce que le gouvernement a virtuellement abandonné toute authentique politique de la ville en faveur de la spéculation immobilière, comme la léthargie politique devant la désertification rurale l’illustre depuis plusieurs décennies déjà.

Les libéraux développent souvent le simplisme consistant à accuser l’action de l’État de tous les maux, sans s’enquérir de savoir comment le privé se débrouillerait pour faire mieux. La dérégulation devient pour eux l’équivalent d’une baguette magique. Au risque de décevoir ceux qu’intéressent le néochartalisme, l’EDR n’est pas plus une baguette magique, et ne peut remplacer une politique de l’urbanisme, une politique de la fiscalité, une politique anti-monopole, une politique d’éducation publique, etc. (sauf bien sûr, si, parmi les projets de l’EDR, figurent des groupes travaillant sur ces questions, par exemple en construisant des logements sociaux, ou en travaillant les questions économiques, à l’instar de Milton Friedman sous l’administration de Roosevelt).

On ne peut pas indexer le salaire EDR sur l’inflation : c’est son caractère contracylique qui le rend efficace contre l’inflation. Un scénario où le salaire EDR traînerait loin dernière les autres suppose une forte rigidité des prix à la baisse, et pas seulement des salaires. En supposant un tel environnement, on peut raisonnablement imaginer définir le salaire EDR comme au minimum, mettons, 80 % des salaires les plus faibles payés hors EDR. Tout en conservant un caractère fortement contracyclique, ça assurerait que l’écart ne se creuse pas trop entre le niveau de vie minimal offert par le secteur privé et celui offert par l’EDR. Mais je n’imagine que très mal un tel scénario : pourquoi, au lieu d’augmenter les salaires et de garder les mêmes prix, le secteur privé ne se contenterait de garder les mêmes salaires, mais de baisser ses prix, pour redistribuer les gains de productivité ? La perspective de perdre des clients qui attendraient alors que leur épargne achète plus et mieux n’arrête pas nécessairement l’activité, comme pour l’électronique actuellement. Ce qui fait de la déflation un mal terrible, c’est lorsqu’il diminue le salaire des consommateurs : alors, la consommation se fait particulièrement inquiète, l’épargne beaucoup plus facile, et peut aller jusqu’à paralyser l’économie. Mais, si je me trompe, alors la proposition ci-dessus suggère très bien quelles réponses on pourrait trouver aisément.

Une variation sur ce dernier thème est la hausse correctrice : pour remplacer la part des salaires perdus dans la répartition des gains de productivité (ainsi en Australie, les salaires ont progressé quatre fois moins vite que la productivité). Remarquons que c’est l’ensemble des salaires qui est à la traîne de part le monde développé, excepté les plus privilégiés à partir du dernier décile (et avec une accélération pour les toujours plus hauts revenus). Une des raisons pour lesquelles je suis pour le protectionnisme plutôt qu’un vague juste échange comme la plupart des néochartalistes, c’est parce que la pression déflationniste sur les salaires qu’elle crée est énorme. L’EDR peut empêcher cette pression de crever le plancher comme l’attestent les nombreuses violations du SMIC, des conditions de travail, etc. qui tiers-mondise littéralement notre pays, mais il ne peut que faiblement inciter à partager les gains de productivité pour autant. Au plus, il assure la solvabilité d’une partie de la demande. Pour que le rapport de force entre employeurs et salariés devienne suffisamment favorable à ce dernier, il faut qu’il devienne un denrée suffisamment rare, suffisamment prisée pour mériter surenchère vu les gains qu’il rapportera à son employeur. Le déficit public ne fait que renchérir cette denrée, pas la rendre irremplaçable. Le déficit public peut simplement accumuler de la monnaie jusqu’à ce que le vaste monde connaisse suffisamment d’inflation salariale pour que les emplois socialement et écologiquement responsables deviennent comparativement peu chères. Vu le nombre de Chinois, de petits Thaïlandais, Roumains, Africains, etc. pouvant encore servir de main-d’œuvre corvéable à merci et sans soucis écologiques, sans compter les couches suffisamment éduquées en Inde ou ailleurs pour faire concurrence aux nôtres mais en coûtant encore 4 à 6 fois moins cher tellement ils sont content de s’être sortis de la misère la plus noire, on imagine mal l’EDR suffire à rééquilibrer le rapport de force à lui tout seul. Ce qui hâterait suffisamment l’effet de saturation de la demande de salarié par déficit public, c’est un protectionnisme. De la même manière que les cellules ne gèrent leurs petites usines mitochondrie qu’en contrôlant les échanges avec l’extérieur via une membrane la plus souvent hermétique. L’échange n’empêche pas la frontière, au contraire.

Lors des Trente Glorieuses, véritable âge d’or du salariat, puisque c’est lui qui a constitué les classes moyennes que fait disparaître la résurgence libérale de ces trente et quelques dernières années, il y avait un fort protectionnisme comparé à aujourd’hui. Ça me paraît une manière de procéder autrement plus fiable que de forcer les entreprises à redistribuer les gains de productions qu’elles effectuent de plus en plus complètement à l’étranger : elles préféreront toujours que ce soit une concurrente qui supportent les coûts des salariés nationaux qui font ses consommateurs plutôt que de perdre en rentabilité sans assurance de retour sur investissement (ses salariés n’achètent pas que ses produits).

Voilà, j’espère que ça vous a éclairci les idées.

8 Commentaires

Classé dans En vrac

L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité

Je n’avais que brièvement mentionné le NAIRU dans Le choix du chômage de masse, un excellent article du professeur William Mitchell d’avril 2009 est l’occasion d’en apprendre plus à mon lecteur. Je remercie très chaleureusement ma cotraductrice Aliena de me l’avoir déniché.

L’épouvantable NAIRU est toujours d’actualité ! Je pensais – de façon optimiste – qu’il disparaîtrait comme il était venu ! Mais désolé de décevoir. Certains économistes n’apprendront tout simplement jamais. Hier l’ABS a sorti les dernières données de la base de données du Modèle du Trésor Australien (MTA, Australia Treasury Model, TRYM) . Vous pouvez l’obtenir ici. Parmi les diverses choses de grand intérêt que vous pouvez trouver dans cette base de données, est l’estimation par le modèle MTA du Trésor du soi-disant NAIRU. Cela a l’air effrayant. Eh bien, le NAIRU (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment) signifie Taux de Chômage Non-Accélérant d’Inflation et a une place centrale dans la mythologie néo-libérale. Le NAIRU est un élément important du modèle MTA et influence les résultats et les simulations de politique économique. Donc, quelle confiance devons-nous placer dans cet important élément du processus de politique économique?

Réponse : pas beaucoup ! Ma conclusion : tout modèle reposant sur le NAIRU est une connerie !

Selon le Trésor « le modèle Macro-économique du Trésor (MTA) de l’économie australienne a été développé au sein du Trésor du Commonwealth d’Australie. Pendant 25 ans, le Trésor a développé et a maintenu des modèles de la macroéconomie australienne. » Ces modèles sous-tendent les analyses et prédictions de politique économique du Trésor qui influencent les décisions de politique économiques finales du Gouvernement. Ainsi, bien que d’autres informations et analyses soient utilisées par le Gouvernement pour déterminer les résultats des politiques macro-économiques, les services de modélisation du Trésor sont importantes. On espère donc que le modèle est utile.

Je pourrais continuer en détail sur comment sa structure échoue à capturer l’essence d’une économie monétaire moderne, mais alors ce serait un livre et pas un billet de blog.

Les données d’hier montrent que le Trésor considère que le NAIRU (le taux de chômage qui donnerait une inflation stable) en décembre 2008 était de 4,98 pour cent (en hausse depuis le 4,77 pour cent du trimestre de Septembre).

Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Dans la documentation du modèle MTA du Trésor, dans la Section 2.8, nous apprenons que :

L’équation salariale prend la forme d’une courbe de prévision de Phillips incluant les anticipations. Ainsi, la courbe de l’offre globale est verticale sur le long terme à un niveau d’emploi et la production en accord avec le NAIRU estimé. Plus précisément, à l’équilibre de long terme l’économie s’accroit le long d’une trajectoire de croissance stable en accord avec le NAIRU. Il y a une large marge d’erreur autour du NAIRU menant à beaucoup d’incertitude du côté de l’offre

Pour remettre cela dans le contexte, une brève excursion historique nous aidera. Il y a deux développements frappants dans l’économie durant ces trente dernières années.

Premièrement, une révolution théorique majeure s’est produite en macroéconomie (du Keynésianisme au Monétarisme et au-delà). Deuxièmement, le chômage et un taux très important de sous-emploi ont persisté à de hauts niveaux.  Dans des travaux précédents, j’ai écrit au sujet du développement du concept de plein emploi depuis 1940, en commençant par le débat des années 1940 qui soulignait le besoin de créer assez d’emplois pour absorber la main-d’œuvre disponible.

Dans les années 1950, les économistes ont rapidement déporté leur attention et ont débattu de l’ampleur du chômage associé au plein emploi basé sur la notion fausse qui affirme que si le taux de chômage est trop bas alors l’inflation se produit. Ainsi advint l’ère de la soi-disant courbe de Phillips, qui a été remarquée par des décideurs politiques s’efforçant pour réaliser un compromis politiquement acceptable entre inflation et chômage. La courbe de Phillips est une « divinité » en économie et représente la relation entre le chômage et l’inflation comme une courbe inversée lisse. Les statistiques sous-jacentes utilisées pour obtenir cette courbe (et les suivantes) sont fortement douteuses. De toute façon, pendant cette période, des circonstances fortuites ont maintenu un taux de chômage bas mais l‘attention s’était clairement éloignée de la production d’une certaines quantité d’emplois.

Le plein emploi comme but d’une véritable politique économique fut abandonné avec l’introduction de la soi-disant hypothèse du taux naturel (HTN, natural rate hypothesis, NRH) et l’affirmation qu’il n’y a qu’un seul taux de chômage compatible avec une inflation stable. Dans la HTN, il n’y a aucun rôle discrétionnaire pour la gestion de la demande globale et seuls des changements microéconomiques peuvent réduire le taux naturel de chômage. En conséquence, le débat politique en est devenu de plus en plus réduit à la déréglementation, la privatisation et la réduction de l’État-providence avec en même temps, l’institution de régimes monétaires et budgétaires serrés. Le chômage de masse persistait. Le fait que les résultats étaient fortement pro-cycliques rend l’hypothèse du taux naturel intenable.

Mais l’idée d’un taux de chômage stable cycliquement invariable a persisté sous la forme du concept du NAIRU, d’abord introduit au milieu des années 1970. Le NAIRU a été construit de telle façon que si le taux de chômage est au-dessus du NAIRU alors l’inflation devrait ralentir et vice versa.

Tandis que des structures théoriques diverses ont été utilisés pour justifier le NAIRU comme un concept viable, la conclusion est simple : il y a un seul taux de chômage cycliquement invariable associé à une inflation des prix stable. Le concept de NAIRU a dominé les décisions de politique macro-économique dans la plupart des pays de l’OCDE depuis la fin des années 1970 et les stratégies pour combattre « l’inflation absolument » ont infligé un fort taux de victimes sous la forme de chômage et de sous-emploi massif. Sous l’emprise du NAIRU, les décideurs politiques ont dans le monde entier abandonnés la poursuite du plein emploi telle qu’initialement conçue.

Bien sûr ils ne pouvaient pas l’admettre aussi commencèrent-ils à redéfinir ce que le plein emploi signifie. Donc si vous lisez cette littérature, vous vous rendrez rapidement compte que les néo-libéraux définissent le plein emploi comme étant le NAIRU, qui est divorcé de toute notion qu’il doit y avoir assez d’emploi pour satisfaire les désirs de la main d’œuvre disponible. Donc avec un seul petit changement de taxinomie, les gouvernements ont été capables de transformer leur échec à fournir suffisamment d’emploi en succès — eh bien nous avons atteint le plein emploi là parce que nous avons atteint le NAIRU. C’est un concept pernicieux en effet.

En Australie, les principales instances de politique économique — la Banque de Réserve d’Australie (BRA, Reserve Bank of Australia, RBA : la banque centrale australienne) et le Trésor Fédéral ont été influencés de façon significative par le concept de NAIRU. La BRA a été constituée en 1959 pour maintenir le plein emploi comme l’un de ces trois mandats (voir la Section 10 de la Loi de la Banque de Réserve de1959. Sous-section 2). Cependant, depuis l’abandon du ciblage monétaire dans les années 1980 (l’échec de l’expérimentation monétariste), la BRA a été de plus en plus sous l’influence du concept de NAIRU.

Jusqu’à la CFG (Crise Financière Globale), la BRA a religieusement conduit la politique monétaire en Australie pour respecter un objectif d’inflation, et à mes yeux, a abandonné ses obligations légales de maintenir le plein emploi.

Les Communiqués répétées sur la Conduite de la Politique Monétaire, qui exposent l’approche de la BRA dans l’accomplissement de ses trois objectifs de politique économique identifiés, présentent le ciblage d’inflation comme étant le but principal de la BRA.
Les Communiqués évitent typiquement toute discussion au sujet du plein emploi excepté que la stabilité des prix dans certaines conditions générerait le plein emploi bien que la stabilité des prix requerrait « une politique monétaire et budgétaire disciplinée ». Ils justifient ces absurdités en affirmant que, même si la BRA est sensible au niveau d’utilisation des capacités de production quand elle fixe les taux d’intérêts, le compromis entre inflation et chômage n’est pas une inquiétude sur le long terme parce que selon la logique du NAIRU, il n’existe tout simplement pas.

Dans l’approche du NAIRU, les décideurs politiques utilisent le chômage comme un outil pour supprimer les pressions sur les prix et l’expérience des pays de l’OCDE dans les années 1990 et au-delà, montre que cette stratégie a été fructueuse. Les preuves empiriques sont claires et montrent que l’économie australienne n’a pas fourni assez d’emplois depuis le milieu des années 1970 et la conduite de la politique monétaire a contribué au malaise. La BRA a forcé les chômeurs à s’engager dans un combat involontaire contre l’inflation et les autorités fiscales ont encore plus aggravé la situation avec un complément d’austérité.

Dans quelle mesure le NAIRU est utile comme guide à la politique économique ? Bien que le sujet soit vaste, dans ce billet je ne ferais que survoler le NAIRU. Dans mon dernier livre avec Joan Muysken, Full Employment Abandoned (Plein Emploi Abandonné) nous analysons ce sujet en profondeur. Ainsi, si vous êtes à la recherche de références ou d’autorités pour les affirmations que je fais ici, ce livre est un bon point de départ. Non pas que je permette la publicité sur ce blog !

Le premier graphique montre le taux annuel d’inflation et le taux de chômage officiel en Australie de Mars 1970 a Décembre 2008 (en utilisant les données officielles du modèle MTA). L’expérience est commune à la plupart des pays de l’OCDE. Ce qui est apparent sur ce graphique est le comportement discordant du taux d’inflation et du taux de chômage.

Il est difficile d’interpréter un taux de chômage au cours de la période où vous constateriez une accélération de l’inflation si le taux de chômage réel est plus bas ou d’une décélération de l’inflation si le taux de chômage est plus élevé.

Pour mieux le décortiquer j’ai construit le tableau suivant. Il utilise les données ABS trimestrielles (pour le taux de chômage et l’inflation basée sur l’index des prix a la consommation) de Septembre 1970 à Décembre 2008 et compare la fréquence de l’accélération de l’inflation avec le ralentissement de l’inflation pour une fourchette donnée du taux de chômage.

S’il y avait un NAIRU bien défini et stable, nous nous attendrions à trouver une fourchette du taux de chômage où tous les changements de l’inflation sont négatifs et en-dessous de cette fourchette, la plupart des changements de l’inflation sont positifs. Les résultats clairement ne soutiennent pas l’existence d’une telle fourchette. Nous n’allons probablement pas obtenir d’informations définitives des données sur le chômage au sujet des mouvements probables dans le taux d’inflation. Dans d’autres travaux, j’ai estimé une fourchette des dénommées régressions de la courbe de Phillips, qui échouent à trouver une quelconque preuve d’une caractéristique stable NAIRU.

J’ai aussi fait le graphique de la dernière courbe de Phillips que vous pouvez voir ensuite. Bien qu’il y ait une certaine stabilité entre inflation et taux de chômage sur un moment, un choc soudain, particulièrement du côté de l’offre (comme le choc pétrolier des pays de l’OCDE en 1974), peut aggraver le chômage résultant d’une stratégie déflationniste, qui est une tentative d’exploiter une courbe de Phillips donnée. Les données de l’expérience de l’OCDE depuis 1975 suggèrent que les politiques déflationnistes sont effectives pour ralentir l’inflation mais imposent d’énormes coûts à l’économie et à certains groupes démographiques, qui sont rarement évalués ou corrigés.

Mais si vous étudiez le graphique vous verrez qu’il y a très peu de relation entre l’inflation et le chômage à moins que vous soyez préparés à autoriser d’énormes changements périodiques dans la relation qui semblent se produire autour de récessions. Étant donné que les récessions sont des événements liés à la demande, il est difficile d’émettre une interprétation structurelle du changement. La littérature sur le NAIRU essaye et échoue à interpréter ces changements comme des changements structurels (travailleurs devenant plus paresseux ; mauvaise reformes de l’État providence ; une recherche d’emploi moins effective etc.). Toutes ces explications sont absurdes et échouent en fin de compte à passer le test de la preuve.

Qu’en est-il des évaluations du NAIRU lui-même? Des techniques diverses sont utilisées pour inventer cette série temporelle mythologique. Le modèle MTA utilise une approche économétrique d’après une dérivation d’une équation salariale. D’autres tels que l’OCDE et encore beaucoup d’autres sont encore plus malpropres et utilisent ce qui est connu sous le nom de filtre Hodrick-Prescott qui est juste une représentation courbée de l’évolution lissée des données réelles. Le graphique suivant compare les deux méthodes. Avant que vous ne riiez, les personnages qui utilisent ces séries synthétiques sont sérieuses !

Mise à jour : nouveau graphique — Vendredi 17 Avril 2009

J’ai pensé que ces nouveaux graphiques vous aideraient à comprendre à quel point ces estimations techniques du NAIRU sont en fait stupides. Étant donné que le NAIRU est le taux de chômage qui stabilise l’inflation, comment interpréteriez-vous cette série temporelle du MTA dans ce contexte ? L’inflation s’étend à partir de quelque nombre négatif jusqu’aux alentours de 17 pour cent pour la même valeur du NAIRU. Je qualifie cela de stupide. Mais de dangereux aussi étant donné son influence sur la politique économique.

Il y a un énorme ensemble de preuves maintenant qui pose un défi considérable aux niveaux tant théorique qu’empirique pour ceux qui adhérent à l’hypothèse du NAIRU. Voici un résumé de faits Non-NAIRU (nous détaillons les arguments et les discours dans le livre) :

  • Les taux de chômage montrent un haut degré de persistance après des chocs.
  • La dynamique du taux de chômage montre des asymétries prononcées durant le cours du cycle économique. Il y a une accumulation de preuve a charge contre la dynamique qu’implique l’approche du NAIRU. Le chômage répond aux chocs de demande d’une façon asymétrique. Le taux de chômage augmente rapidement et brusquement quand la demande se contracte mais persiste et diminue doucement quand l’expansion se produit.
  • La dynamique de l’inflation ne semble pas en accord avec celles spécifiées par l’hypothèse du NAIRU. Reconsidérez les graphiques et le tableau ci-dessus pour constater ce point.
  • La constante NAIRU a été abandonnée et remplacée par les soi-disant « NAIRU variables dans le temps » (un énième écran de fumée ad hoc), qui ont des marges d’erreurs tellement énormes. Le concept du NAIRU est maintenant complètement dénué de sens pour l’analyse politique. La majeure partie des modèles économétriques développés pour estimer le NAIRU sont imprécis et délivrent des estimations du NAIRU très inexactes. La plupart des résultats de recherche affirment avec assurance que le NAIRU a changé avec le temps mais très peu d’auteurs osent publier leurs marges d’erreur sur leurs évaluations. Je note que la documentation MTA indique a quel point leurs évaluations sont peu fiables en terme statistique. Une étude majeure utilisait des techniques d’estimations prétendument « à la pointe » et affirmait que leurs estimations du NAIRU sont imprécises. En 1994, par exemple, certaines des estimations du NAIRU avec 5 pour cent de marge d’erreur s’étalaient de 2,9 pour cent à 8,3 pour cent. Donc la fourchette d’incertitude quant à la « vraie » valeur du NAIRU est trop vaste pour être utile.
  • Les estimations du chômage de longue durée sont sensibles aux cycles (hystérèse) et par là-même le rejet passé de l’utilisation des politiques monétaires et fiscales pour atténuer l’augmentation du chômage n’a pas de fondement conceptuel.
  • Il n’y a aucune corrélation claire entre les changements du taux d’inflation et le niveau de chômage, telle que l’inflation augmente et diminue à de nombreux taux de chômage différents sans faire système. Voir le tableau ci-dessus.
  • L’utilisation de filtres univariés (filtres Hodrick-Prescott) dépourvus de contenu économique et des filtres de Kalman avec peu ou prou de contenu économique a rendu le concept de NAIRU relativement arbitraire. Les estimations par filtre de Kalman sont extrêmement sensibles aux prémisses implicites quant aux éléments stochastiques et la mesure des équations d’état. De petits changements du ratio signal sur bruit peuvent avoir des impacts majeurs sur la mesure du NAIRU. L’estimation d’une spline est similairement arbitraire dans le choix des points et de l’ordre des polynômes. Pourquoi ne pas vous demander : qu’est-ce qui causa le saut soudain et arbitraire dans l’estimation par le MTA dans le grand graphique aux alentours de 1974 ? Ils n’ont pas d’explications cohérentes. C’est simplement un écran de fumée de données.

Conclusion

C’est de la connerie ! Passons à autre chose.

Digression : La richesse privée s’effondre

La base de données du MTA contient également une série Richesse privée au prix du marché (donc non-déflaté). Le graphique suivant qui est la richesse privée moyenne par habitant (aussi ai-je exprimé les données brutes en milliers de dollars australiens par personnes en Australie) dit tout. Elle connaît son pic en décembre 2008 à 249 000 dollars australiens et une année plus tard c’était à 225 000. Avec les marchés encore en déclin en ce début d’année, la prochaine fois que nous obtiendrons une estimation (le trimestre de Mars) cette perte sera de plus de 24 000 dollars par personne depuis décembre 2007.

Bien sûr, ce chiffre inclut les adultes et les enfants. Si nous ne considérons que la population adulte, alors en décembre 2007, la richesse privée par adulte était en moyenne de 311 320 dollars. Cela s’est effondré à 280 669 jusqu’en décembre 2008, une chute de 30 000 dollars par adulte ou 9,8 pour cent en termes nominaux. Sachant que l’inflation s’est maintenu à environ 4 % sur cette période, la perte est probablement autour de 14 pour cent.

Pour mettre tout cela en perspective,  c’est la première fois depuis Juin 1961 (depuis que les données sont disponibles) que la richesse privée a diminué. Ces derniers temps sont différents, en effet.

Digression : Sir Layard demande un Employeur en Dernier Ressort

Dans The Peninsula, le plus fameux journal qatari anglophone, Sir Richard Layard a souhaité un Employeur en Dernier Ressort (en anglais. Ici un lien le présentant succinctement en français). Par l’Employeur en Dernier Ressort de ce blog, mais une version réduite et abâtardie. Mais c’est un progrès. À mentionner, Layard est professeur de sciences économiques à la London School of Economics et est l’un des principaux architectes des pernicieuses politiques par l’offre du marché du travail qui ont dominé depuis le début des années 1990.

Vous pouvez lire l’article mais Layard est cité disant qu’il est excellent que le gouvernement britannique maintienne une poigne de fer sur l’État-providence, mais il pense que maintenant nous avons besoin d’une « garantie de l’emploi » pour empêcher le chômage de long-terme de devenir un problème plus grave encore. Il propose que des emplois soient proposés aux « jeunes gens qui n’ont pas été employés depuis 18 mois et aux adultes inemployés depuis 18 mois — emplois du style engagements dans des écoles ou des hôpitaux ou du service social. »

4 Commentaires

Classé dans Compléments d'enquête

Quand l’équilibre du budget public n’était évidemment qu’un préjugé

Nous avons déjà eu l’occasion de voir à quel point l’après-guerre considérait très largement comme évident que le budget de l’État n’ait pas à équilibrer dépenses et recettes, le plus spectaculaire exemple nous étant donné par Milton Friedman lui-même. Voici un extrait que j’ai lu récemment par un autre penseur libéral de renom, Michael Polanyi :

Les consommateurs ne dépensent pas, d’habitude, la totalité de leur revenu, mais préfèrent en mettre de côté une partie pour augmenter leur réserve de sécurité. C’est ce qui fait que les managers peuvent échouer à récupérer tout l’argent qu’ils ont mis en circulation et, compte-tenu des règles du management commercial, ceci peut contraindre un nombre d’entre eux à mettre la clé sous la porte. Les affaires risquent d’être déprimées et il peut y avoir du chômage. Il est vrai que les effets de l’épargne privée peuvent être compensés à un plus ou moins grand degré par l’argent déboursé par les managers (à partir des prêts) pour la construction de nouvelles usines. Mais, dans des communautés prospères parvenues à un état avancé de civilisation, ceci, d’habitude, ne sera pas pleinement suffisant pour compenser l’épargne et un état de dépression chronique tendra à prévaloir. Loin de représenter une « contradiction interne incurable du capitalisme » (comme la littérature socialiste le prétend encore), le chômage chronique est dû à un défaut fortuit du système capitaliste, qui peut parfaitement être éliminé, ce qui suppose qu’on veuille bien se débarrasser de certains préjugés au sujet de la gestion des finances publiques, dont la fausseté a été démontrée depuis longtemps.

Polanyi Michael, La logique de la liberté, PUF, Paris, 1989 (1951), 253 p., p. 191 L’emphase est de mon fait.

En mots assez simples et légèrement elliptiques, on a pu reconnaître le problème de la demande globale par le paradoxe de l’épargne, insuffisamment compensé par le crédit. Là aussi, il est particulièrement frappant de constater que les libéraux eux-mêmes reconnaissent l’absurdité de la règle d’or que Sarkozy veut constitutionnaliser, en dépit de ses déclarations de début de crise. Seule leur phobie de l’État a pu les faire régresser autant dans leurs réflexions.

9 Commentaires

Classé dans Paroles Tenues

La délicate question du pouvoir

J’avais rapidement abordé dans La genèse des Shadoks la si délicate question du pouvoir. Bien qu’il s’agisse d’un des arguments qui tiennent le plus au cœur des partisans de l’équilibre du budget public, je m’étais en substance défilé en retournant la question : En quoi la situation est-elle meilleure maintenant que ce sont les financiers qui détiennent le pouvoir d’émettre la monnaie ? C’est une remarque très pertinente mais qui a l’inconvénient de pousser soit à moins craindre l’État, certes mais : soit au contraire à craindre et l’État et tout pouvoir de création monétaire, jusqu’à ce que mon interlocuteur finisse métalliste, anarchistes libéral ultimement. Cette fois-ci, je vais tenter, très difficilement, d’expliquer pourquoi il existe, pourquoi la lucidité impose de s’en méfier, et pourquoi il faut le préserver et parfois le favoriser néanmoins.

La meilleure approche que j’ai pu trouver du pouvoir me fut donnée par René Girard dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, en voici la substance : Comme ont pu le constater les anthropologues, sans pouvoir l’expliquer, les sociétés premières sont d’abord religieuses puis, progressivement, politiques ; elles sont fondées sur des meurtres fondateurs qui sont transformés en mythes, meurtres ayant le déroulement d’une crise mimétique avec sacrifice d’un bouc-émissaire ; ce sacrifice est ensuite ritualisé, progressivement on passe des sacrifices humains aux sacrifices animaux côté religieux. Parmi les rites sacrificiels humains, Girard en décèle quelques uns qui sont des états intermédiaires entre religieux et politiques car, sans être à proprement parler des chefs politiques, des individus se voient octroyés des pouvoirs refusés aux autres membres de la communauté, notamment sur l’accès aux femmes, avant d’être sacrifiés, plus ou moins longtemps après. La chose était tellement sue de tous à l’avance que, chez certaines tribus, on ne trouvait un volontaire à ces privilèges que malgré lui. À l’extrême, le meilleur moyen de faire de ce privilégié une future victime émissaire parfaite était de la laisser tuer quelques membres, pour s’assurer de sa culpabilité aux yeux de tous, tous ces autres pouvant ensuite se défouler contre lui avec une conscience apaisée.

Il en existe des restes, dans nos sociétés travaillées par la dénonciation du rite sacrificiel du bouc-émissaire. Ainsi, lors de la fête « de la galette des rois », un participant est désigné roi par le jeu du hasard ou le choix du plus jeune, le plus innocent donc, puis ce roi dispose de quelques privilèges et peut s’adonner à quelques excentricités tandis que les autres peuvent se moquer de lui, tous ensemble. Dans nos sociétés si individualisées et si matérialistes, on ne garde souvent que la galette et la couronne allant à celui qui croque la fève ; mais il suffit de plonger dans les souvenirs familiaux ou autres pour retrouver maints aspects mentionnés par Girard. On peut encore retrouver ces liens obscurs entre rites sacrificiels et pouvoir dans les fameux trois L médiatiques (Lécher, Lâcher, Lyncher) qui se sont abattus entre autres sur Sarkozy et Royal en 2007 ou DSK en 2011, ou encore dans la littérature :

Un intellectuel qui n’a plus confiance en rien ni en personne ne peut vivre ainsi. N’est-ce pas ? Eh bien, cela fut mon point de départ : en rien ni en personne. C’est mon Lucifer. Mais je ne pouvais pas vivre dans ces conditions-là ! Et c’est alors que j’ai pris Lénine pour idole. Les spécialistes des religions savent du reste que, lorsque meurent les grandes religions, naissent des religions dénaturées, des sectes. C’est toujours la même chose ! C’est le moment où apparaissent les idoles. C’est le fameux pouvoir charismatique du chef, et cela a existé bien avant Staline ! Le chef est l’Unique. On n’a confiance en personne et on choisit alors un homme en qui on aura confiance. C’est une vieille histoire. Elle remonte au moins l’époque du Romantisme. Ainsi Kirieïevski, ce slavophile post-romantique, à écrit que la politique est une telle honte, un tel crime, qu’il est préférable qu’un seul homme en prenne sur lui tout le poids. De cette façon, la honte était selon lui épargnée à la nation. C’était la justification théorique de l’autocratisme russe : le Tsar se sacrifiait, il prenait sur lui la honte de toute la nation, la honte de diriger l’État. Et tout le sang versé, tous ces crimes terribles sans cesse perpétrés, ils existent, bien sûr ; mais il y a ce personnage sacré, ce Tsar ou ce Lénine, ce personnage charismatique qui rachète tout, en qui l’on place les plus hautes espérances et qui prend sur lui le poids de tout le péché. Je soutiens donc le communisme. Je ne « fais » pas le communisme, puisque je ne suis pas en Russie, et pourtant je le « fais », en Pologne. Je soutiens le communisme, tout en sachant à quelles épreuves il conduit. Et je ne pêche pas, puisque c’est mon sauveur, Lénine, qui a pris sur lui le péché.

Wat Alexandre, Mon siècle, confession d’un intellectuel européen, dialogue avec Czeslaw Milosz, Éditions de Fallois, L’Âge d’Homme, Paris, 1989, 725 p., p. 94

Autrement dit, le pouvoir politique, c’est l’existence abordée depuis son chaos. C’est l’arbitre que se trouve la communauté pour trancher leurs différends, mais qui reproduit la rivalité mimétique avec ce qu’elle comporte d’irrationnel et de sordide au niveau des arbitres. La communauté n’a pas gagné sa guerre contre la chaos, elle a seulement acquis « une profondeur stratégique » comme disent les militaires, c’est-à-dire un espace où on peut poursuivre la lutte, où on n’a pas encore perdu et où la paix règne le plus souvent. Lorsque deux communautés se rencontrent, sans cet arbitrage, on retourne au chaos initial. Ainsi, la Corée du Nord procéda au rapt de plusieurs personnes étrangères dans leurs pays respectifs pour satisfaire aux désirs de feu Kim Jung Il. Sans recours autre que le rapport de force.

Le libéralisme est particulier : il ne croit pas que le pouvoir soit cet espace frontière où se décident ce qui peut être sauvé et ce qui doit être sacrifié, en essayant de limiter la part du feu, il croit que le pouvoir est le feu, est le mal. Aussi, lorsqu’un problème politique se pose, le libéral tend à n’avoir qu’une seule solution : le rite sacrificiel, directement. On sacrifie le souverain et son pouvoir, et on croit que les arbitrés seront tout aussi bons voire mieux sans l’arbitrage. C’est la prétendue autorégulation des marchés ; c’est leur aveuglement catastrophique envers la fraude délibérée des PDG, véritable tabou chez eux. Le libéralisme fonctionne ensuite comme une mythologie, avec son recrutement par conformité idéologique, son « état de secte » (Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 559). Lorsque j’affirmais que « les appels à l’austérité se révèlent aussi finement analysés et compris par nos dirigeants que les sacrifices humains par les grands prêtres de l’empire aztèque finissant », ce n’est pas une innocente métaphore, un peu excessive. C’est tout au contraire le très réel doublement des suicides grecs depuis la crise de 2008 et ses sysiphiens plans d’austérité, la guerre économique qui pousse au suicide puisqu’« on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs » (soit l’aphorisme de Lénine qui perturba tant Wat cité au-dessus, au point de le faire quitter le communisme…). Mais, selon un mode typiquement libéral, le rite sacrificiel n’est pas assumé collectivement, il s’agit d’un acte individuel, même s’il est collectivement voulu et favorisé : le suicide.

Entre d’une part le libéralisme préférant éliminer l’État pour prétendument libérer l’individu, quitte à faire reposer sur ce dernier le poids d’une perfection mathématique du crédit qu’il est incapable de faire fonctionner concrètement, et d’autre part un jeu lucide et assumé par les néochartalistes consistant à laisser de la souveraineté lorsqu’il faut aider les individus et quitte à s’appuyer ensuite sur ces individus renforcés contre les abus de l’État, il faut choisir. Pour ma part, je suis le Nobel d’économie Paul Samuelson :

Je pense qu’il y a un élément de vérité dans l’opinion que la superstition assurant que le budget doit être équilibré en permanence, une fois éventée, enlève une des sécurités que toute société doit avoir contre les dépenses hors contrôle. Il doit y avoir une discipline dans l’allocation des ressources ou vous aurez un chaos anarchique et inefficace. Et une des fonctions d’une religion ancienne manière était d’effrayer les gens avec ce qui pourrait être vus comme des mythes afin de se comporter de la manière qu’une civilisation à long terme requiert. […] Maintenant j’en viens à croire que, si je puis paraphraser, apprenez la vérité et la vérité aidera à vous rendre libre et peut-être même efficient.

Blaug Mark, John Maynard Keynes : Life, Ideas, Legacy, St. Martin’s Press, New York, 1990, 95 p., p. 63– 64

La force que donne le collectif a été trop chèrement payée pour nous permettre en plus de la dilapider ; l’intelligence commande au contraire d’en extraire toujours plus efficacement le meilleur plutôt que de sommer les individus de faire disparaitre le mal sur le champ ou de disparaître, en supprimant ce qu’ils sont si laborieusement parvenus à construire contre lui. Le libéralisme est involutif et recherche un utopique état de nature robinsonien ; le néochartalisme est évolutif et veut poursuivre l’œuvre civilisationnelle d’émancipation de l’individu, d’arrachement à sa misère initiale.

3 Commentaires

Classé dans En vrac