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Pourquoi le libéralisme dégénère toujours

En lisant une recension intitulée Quand nos comportements déroutent les économistes sur La Vie des idées, j’ai pu vérifier une énième fois ce que je tiens pour l’aporie constitutive du libéralisme donc la raison pour laquelle il dégénère toujours. Voic d’abord l’essentiel de la recension :

Avec son ouvrage The Tyranny of Utility, Gilles Saint-Paul, professeur d’économie et membre de l’école d’économie de Toulouse, (…) présente comment les développements de l’économie comportementale ont considérablement affaiblit l’hypothèse standard en économie de la rationalité de l’individu, pour au contraire favoriser l’émergence d’une conception de l’individu aux personnalités multiples (multiple selves) et incohérentes. Comme l’indique Saint-Paul, la science économique était jusqu’à encore récemment le dernier refuge de la conception rationaliste de l’individu héritée des philosophes des Lumières. Cette conception a été historiquement entretenue par les économistes au travers de la fameuse figure de l’homo economicus. À cet égard, l’une des vertus de cet ouvrage est de parfaitement résumer ce que renferme le concept de rationalité pour un économiste : la rationalité d’un individu se définit par la possession de préférences sur un ensemble de résultats et par le fait que ces préférences sont cohérentes (l’axiome de transitivité). (…)

L’auteur souligne à juste titre que ces postulats sur la rationalité individuelle n’ont jamais eu de fondements empiriques. Bien au contraire, les hypothèses comportementales posées par les économistes dès le début du XXe siècle ont d’abord eu une justification méthodologique (…)

Toutefois, les résultats issus de l’économie comportementale depuis une vingtaine d’années sont venus considérablement affaiblir la conception rationaliste de l’individu, remettant en cause au passage la définition du rôle économique de l’État. (…) Dans ce cadre, le principe des préférences révélées n’est plus opérationnel puisque rien n’indique que les choix d’une personnalité reflètent les préférences d’une personnalité future ou alternative. Par conséquent, en même temps que la conception traditionnelle de la rationalité, ce sont les fondements des limites utilitaristes à l’intervention de l’État dans l’économie qui s’écroulent, ouvrant la voie au paternalisme. (…)

De ce point de vue, le cadre standard de l’analyse économique est totalement compatible avec une forme ou une autre de paternalisme, dès lors qu’il est scientifiquement avéré qu’un tel paternalisme est socialement efficient. On voit alors apparaître ce que l’auteur nomme le « paradigme post-utilitariste » (p. 65) : une tentative de reconstruire les préférences sociales lorsque des biais comportementaux ont été identifié. Ce paradigme post-utilitariste ouvre la voie à une multitude d’interventions plus ou moins intrusives : restrictions des choix, taxation atteignant parfois des niveaux quasi-prohibitifs, internalisation de pseudo-externalités telles que l’envie, manipulation des préférences et des croyances (éventuellement par la divulgation de fausses informations comme ce fut le cas en France lors de l’accident nucléaire de Tchernobyl). L’auteur s’emploie à montrer à quelles extrémités cette logique a déjà conduit : dans la mesure où un individu ne peut plus être totalement tenu pour responsable de ses actes (puisqu’il est fait de personnalités multiples), les schémas incitatifs traditionnels de l’économiste ne sont plus opérationnels. Des mesures préventives plus ou moins coercitives sont alors recommandées. Dans d’autres cas, il sera économiquement efficient de reporter la responsabilité des actes d’un individu non-rationnel sur un individu rationnel, par exemple en rendant responsable le patron d’un bar pour les actes commis par ses clients sous l’effet de l’alcool, y compris hors de son établissement. (…)

La nature philosophique de l’argument est pleinement assumée par l’auteur : à plusieurs reprises en effet, il indique qu’il est inutile de chercher à discuter les résultats de l’économie comportementale sur le terrain scientifique. (…) L’argument déployé par Saint-Paul présente quelques ressemblances frappantes avec celui développé par Friedrich Hayek dans son ouvrage La route de la servitude, notamment quant à l’idée sous-jacente de la « pente savonneuse ». Même si en apparence les mesures paternalistes justifiées par l’économie moderne sont bénignes, elles reflètent une normalisation de l’intrusion de l’État dans la vie privée des citoyens qui ne pourra que s’accroître au fur et à mesure que les économistes, les psychologues et les neurologues documenteront toujours plus de biais comportementaux. Cette évolution ne peut à terme que rentrer en contradiction avec le principal libéral fondamental du caractère premier de la liberté individuelle (et du principe de responsabilité qui l’accompagne). Le problème de cette démarche est toutefois évident : le lecteur ne sera convaincu par l’argument de Saint-Paul que s’il accepte ses prémisses libérales selon laquelle la liberté est une valeur fondamentale qui ne souffre d’aucune exception, et ce quelques soient les circonstances.

Il est savoureux de noter que l’utilitarisme fut idéologiquement développé par les libéraux pour s’assurer de l’émancipation contre les valeurs alors officiellement régnantes. Puis, lorsque le collectif ainsi refondé produisit une longue mutation consistant à démontrer la fausseté idéologique de l’utilitarisme et à le rénover de manière à meiux orienter la communauté (travail beaucoup plus difficile à réaliser collectivement qu’individuellement, comme l’illustre le Nobel d’économie Stiglitz), le libéralisme s’insurge, s’effare, s’étrangle.

Il y a toujours un rapport aux valeurs, dans les jugements. Chez les libéraux aussi. On peut même affirmer sans risque que le travail philosophique sert moins à comprendre le fonctionnement du monde qui nous échappe trop en définitive pour réussir pareille aventure, qu’à vanter certaines valeurs, à démontrer tout ce qu’elles peuvent accomplir, toute l’harmonie qu’elle peuvent apporter. Le choix des valeurs, lui, relève très largement de l’irrationnel, au contraire, et procède de la personnalité, d’un émerveillement inexplicable ou d’un traumatisme inavouable, ou encore du simple mimétisme, par exemple héréditaire, quand ce n’est pas largement de l’indétermination flottante. Une fois certaines valeurs reçues comme des révélations, l’individu raisonne et juge le reste à partir desdites valeurs. Certains l’assument, comme Hayek déclarant que son adhésion au libéralisme est une foi, d’autres finissent par croire complètement en leur montage théorique et se prennent pour des architectes de l’univers comme Milton Friedman1.

Officiellement pourtant, l’utilitarisme a été abandonné par le libéralisme2. Alors pourquoi s’inquiéter ? Parce que justement, la structure logique destinée à rassurer l’irrationalité humaine est percée, on retrouve le chaos que tente de juguler l’humanité. Ce sont les valeurs qui sont essentielles, celles-là mêmes que le marché utilitariste prétendait reléguer au second plan, et ce sont les constructions rationnelles les étayant qui sont secondaires. Plus le maillage théorique est serré, plus tout se tient, plus la moindre faille peut emporter tout l’édifice, même si elle ne concerne que de vieilles fondations déjà doublées de la structure. Aussitôt, l’auteur Gilles Saint-Paul revoit surgir l’hydre aux têtes innombrables. Doté du post-utilitarisme comportementaliste, l’État ment lors de catastrophe comme Tchernobyl (Alors qu’avant, il ne le faisait pas, c’est bien connu.), il s’immisce au point de menacer les libertés fondamentales, par exemple en imposant des photos choquantes sur les paquets de cigarettes. Sans surprise pour un tel partisan idéologique (dont le système d’idée est tout, la théorie tente de phagocyter le réel.), et à l’instar de Friedman ou de Hayek, Gilles Saint-Paul recommande la récession et le chômage afférent plutôt qu’un assouplissement du cadre monétaire. Il a raison en revanche de pointer que l’inflation des produits de base, mais ne dit pas un mot sur l’origine financière de l’inflation par bulles spéculatives, pas un mot sur la captation du pouvoir par la finance. C’est vrai qu’en comparaison, les photos de poumons cancéreux de fumeurs invétérés sur des paquets de cigarettes sont décisives. Non, l’État n’est pas le bouc-émissaire des libéraux. Non, leur science ne se résume pas à lui imputer toujours plus de fautes. Comment des esprits aussi libres et modernes que ceux des libéraux pourraient être prisonniers d’archaïsmes aussi aliénants !

Émerveillés par ce que les individus peuvent spontanément arranger, les libéraux ont comme une révélation religieuse, et leur théologie consiste à ne plus voir, ou de plus en plus mal, ce que le collectif gère de ce que les individus ne parviennent pas à gérer spontanément. La dynamique en est philosophique : une fois la liberté posée comme principe premier, la pensée oscille entre la liberté englobant tout comportement, mais elle n’est alors plus capable d’éclairer le jugement, soit au contraire en définissant précisément chaque empiètement par rapport à une liberté absolue, et en visant à les éradiquer, mais alors, la liberté peut devenir la feuille de vigne de l’oppression d’autant plus sûrement qu’elle ne possédera aucun recours puisque la chose fut jugée dans l’absolu. Les libéraux masquent la chose en invoquant le fragile compromis de valeurs existant La première s’est fourvoyé dans l’avènement du nazisme, légal et légitimé par le vote démocratique ainsi que les décisions des élites au pouvoir. La seconde s’est fourvoyé dans le laisser-tuer, laisser-mourir de la tragédie des communes en Écosse, de la misère des grandes dépressions dont celles des années 1930, avec leur fatalisme, répondant à tous ces gémissements « Ainsi vous êtes libres. » ce qui rend odieuse la liberté et qui a préparé une réaction tout aussi idéologique sous la forme des totalitarismes.

Les néochartalistes apprécient beaucoup la valeur de la liberté, et la revendiquent. Mais ils pensent qu’elle ne se suffit pas à elle-même, et ils adhèrent naturellement (il y a des exceptions) également à d’autres valeurs, comme la solidarité, la tolérance et le sens de la communauté. C’est ce qu’expriment des projets comme l’Employeur en Dernier Ressort. On retrouve parmi les penseurs qui ont refusé de choisir entre solidarité et liberté des grands noms comme Léon Walras (et non la caricature qu’on en donne généralement), John Maynard Keynes, ou Maurice Allais. Tous voyaient dans l’antagonisme inexpiable entre libéralisme et socialisme une aberration stérilisante, et aucun n’en concevait qu’un simple ralliement au libéralisme économique comme le Parti Socialiste actuel. Je pense même que là réside le principal échec de Keynes : répugnant à s’imposer sur le terrain philosophique, il n’a pas répondu aux angoisses irrationnelles terrées au fond de notre humanité. Cela a permis à la fiction de l’État devant se financer de survivre d’extrême justesse, puis de lui refaire jouer son rôle de bouc-émissaire (victime expiant pour l’incapacité des autres à trouver suffisamment de sens qu’en rejetant sur elle la culpabilité de leurs malheurs) lorsque l’inflation survint et de l’imputer à son déficit public, avant de toujours plus le rabaisser, jusqu’à remettre en cause toute nos solidarités.

Mais là, le néochartalisme n’étant pas plus une philosophie, mais une simple théorie économique, le risque est grand qu’il ne fasse que gagner un répit en proposant un fonctionnement concret aux valeurs attaqués de solidarité, etc. sans éviter un retournement du même type que celui qui a emporté le keynésianisme. Cela ferait toujours de nouvelles Trente Glorieuses, la période la plus prospère, stable et égalitaire de toute l’histoire de l’humanité. Et il n’est pas dit qu’on ne trouvera pas la solution d’ici là.

PS : L’article L’autre dogme libéral poursuit cette réflexion sur l’utilitarisme, le besoin idéologique qu’il satisfait, et les conséquences pratiques désastreuses qu’il amène.


Notes :

(1) Et encore. Vers la fin de sa vie, Milton se range presque à l’avis de sa femme :

J’ai toujours été impressionnée par la possibilité de prédire les vues positives [scientifiques] d’un économiste par ma connaissance de son orientation politique, et je n’ai jamais été capable de me persuader que l’orientation politique était la conséquence des vues positives. Mon mari continue à résister à cette conclusion, sans conteste en raison de sa répugnance à croire que ses propres vues positives peuvent être ainsi expliquées et sa générosité caractéristique à attribuer des motivations différentes des siennes. (…)

Comme Rose l’a dit, dès 1976, quand ses remarques furent imprimées, je glissais déjà dans sa direction. Je dois confesser que j’ai continué à glisser dans cette direction et que je suis bien moins confiant aujourd’hui d’avoir raison que je ne l’étais il y a plus de quatre décennies quand j’ai écrit cet article de méthodologie qu’elle avait cité.

Friedman Milton & Rose, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 217-219

(2) L’emphase est mienne.
Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : I – L’âge des fondateurs, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), XVIII+519 p., p. 421-422 :

Mais n’oublions pas que ce que fut la théorie « subjective », ou de l’« utilité » des prix, qui eut le vent en poupe, jusqu’à ce que l’influence de la Richesse des Nations, et spécialement celles des Principes de Ricardo, s’affirmât. Même après 1776, cette théorie prévalut sur le Continent et il y a une ligne continue de développement de Galiani à J.-B. Say : Quesnay, Beccaria, Verri, Condillac et bien d’autres de moindre renom contribuèrent à la fonder de plus en plus solidement. Tous, ils relièrent directement le prix et le mécanisme de sa formation à ce qu’ils concevaient comme étant le but fondamental de l’activité économique, la satisfaction des désirs. Tous acceptèrent la définition que Cantillon donne de la richesse [en fr.], non seulement comme une phrase oubliée aussitôt que prononcée, ou, comme dans le cas de Smith, dont on se souvient seulement pour recommander telle ou telle politique, favorable aux consommateurs, mais bien comme un point de départ pour l’analyse des prix. Qui plus est — et cela s’applique à chacun d’eux —, le phénomène des prix prenait racine dans le calcul des plaisirs et des peines, exactement comme ce fut le cas pour Jevons. De ce point de vue, ils étaient benthamistes avant la lettre et benthamistes plus convaincus que ne devait l’être les partisans de cette doctrine parmi les économistes anglais. Ainsi ne furent-ils pas seulement les précurseurs des « subjectivistes » dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais encore ils scellèrent la déplorable alliance entre la théorie de la valeur et l’utilitarisme qui devait devenir si embarrassante un siècle plus tard.

Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 28-9 :

Mais Marshall affirmait avoir une certaine sympathie pour les objectifs socialistes et parlait sans autre précision ni restriction des « maux de l’inégalité » ; c’est aussi le premier théoricien qui ait prouvé théoriquement que le laissez-faire, même en cas de concurrence parfaite et indépendamment de ces maux de l’inégalité, n’assurait pas le bien-être maximal à la société dans son ensemble ;  et il était favorable à une forte imposition, plus qu’il n’est compatible avec un libéralisme authentique. Cela s’applique à la plupart des économistes anglais. Le fait qu’on les classe comme « libéraux » tient au solide soutien qu’ils ont apporté à la liberté du commerce et aussi peut-être à ce qu’on ne prête pas suffisamment attention aux métamorphoses du credo du parti libéral anglais dont nous avons parlé ci-dessus. La plupart des économistes allemands étaient des piliers de la Sozialpolitik et des adversaires farouches des émules de Smith et de l’école de Manchester. Dans l’ensemble, les économistes de tous les pays soutenaient politiquement les tendances contraires au libéralisme plutôt que les tendances libérales encore dominantes. En ce sens , nous pouvons dire que l’alliance entre la science économique et le libéralisme — et, à quelques exceptions près, entre la science économique et l’utilitarisme — était brisée.

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