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L’agonisante fiction de la dette publique

L’une des premières choses qu’expliquent les néochartalistes, et en particulier moi-même sur ce blog, est que la dette publique est principalement une coquille vide, qui s’explique par le fonctionnement intrinsèque de nos monnaies.
J’écrivais dans mes derniers billets que les cercles officiels commencent à mesurer l’ampleur de leurs erreurs. Le voile se déchire en effet, lentement, avec une accélération sensible depuis la crise. William Mitchell attire notre attention sur un billet de Gavyn Davies sur le site du Financial Times dont voici la traduction. Après avoir remarqué que l'(hyper-)inflation prédite et dont s’alarmait les commentateurs ne s’est jamais matérialisée, il conclut :

L’assouplissement quantitatif a démontré à tous les politiciens qu’il est possible de financer les déficits publics simplement en créant de l’argent, un fait qui était devenu obscurs dans les économies développées lors des précédentes décennies. Le cordon ombilical, jusque-là intact, entre la présence d’un déficit public et l’obligation d’émettre de la dette publique a été détruit dans l’esprit du système politique. Qui sait ce que l’effet à long terme en sera.

Notons que, si le Financial Times croit que « Les macro-économistes sont condamnés à étudier ses effets pendant les décennies à venies. », les néochartalistes sont parfaitement capables de l’expliquer et on pu prédire son échec déjà depuis l’assouplissement quantitatif japonais. Le point clé est que la banque centrale n’a jamais mis de limite à son financement qui est essentiellement passif pour l’économie (qui est elle, la vraie contrainte, par sa solvabilité).

Comme du temps des chartalistes historiques, (Knapp, Keynes, etc.), la réalité travaille au cœur les mythes officiels, et il s’effondreront pour peu que nous sachions mettre les mots dessus, c’est ce que j’ai écris dans mon livre (p. 391) et ce que cet article du Financial Times me pousse à croire encore plus :

Si le néochartalisme parvient à une masse critique déniant au mythe libéral sa légitimité usurpée, alors il s’effondrera.

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Le déficit public et non la guerre mit fin à la Grande Dépression

Qu’on se rassure, je suis bien vivant. J’expliquerai dans un prochain billet les raisons de ma longue absence. En attendant, voici un billet qui, je l’espère, vous plaira.

Les libéraux n’aiment pas parler de la Grande Dépression : c’est en effet l’événement qui a imposé la mise en place de doctrines qui leur sont contraires, et ils ont dû longtemps faire profil bas. Avec leur retour en grâce, principalement durant les années 1970, ils se sont même mis à répandre divers mensonges qui leur rende la mémoire beaucoup plus confortable, comme la prétendu accession de Hitler par l’hyper-inflation de la République de Weimar. Mais c’est un point plus général que je voudrais éclaircir ici : leur allégation selon laquelle c’est l’économie de guerre qui a fait la croissance post-Grande Dépression, et qu’une économie ne peut pas croître de manière pérenne avec l’aide de déficits publics, qui ne causeraient qu’inflation et réductions de la croissance. Je reviendrais sur l’après-guerre, mais il est important de noter que dès l’entre-deux guerres, on pouvait réfuter cette affirmation, grâce au cas des États-Unis (l’Allemagne ne s’autorise le déficit public qu’en 1933, avec l’accession de Hitler au pouvoir). Voici un graphique rassemblant les variables clés par trimestre du prétendu « échec » du New Deal :

La production industrielle n’est pas toute la production domestique, mais on peut facilement vérifier que l’allure de la courbe est identique en comparant avec la série GDPCA. La série sur la production industrielle a deux avantages : elle exclut la finance, elle peut être étudiée par trimestre, contrairement à GDPCA, série annuelle.

On remarque d’abord la dramatique contraction économique à partir de la fin 1929 : entre leurs pics du troisième trimestre 1929 et leurs planchers, le niveau des prix chute de 27 %, et la production industrielle de 51 %. Cette période de trois ans et sept mois mérite sincèrement son nom de « grande dépression ». Elle a suivi un entre-deux-guerres composé de surplus budgétaires annuels, de récessions épisodiques (janvier 1920 à juillet 1921, mai 1923 à juillet 1924, octobre 1926 à novembre 1927), de croissance néanmoins (75 % de production industrielle en plus), d’euphorie spéculative par le crédit comme sur l’immobilier en Floride, avec aussi bien sûr les fameux marchés boursiers. Toutefois, l’instabilité du crédit fait que les gains sont tout simplement plus qu’effacés : la production depuis son pic en juillet 1929, redescend en juillet 1932 18 % en dessous de son plancher d’entre-deux-guerres (mars 1919). La magie du crédit s’est clairement évaporé. Pourtant, les techniques de production n’ont pas disparu, les usines n’ont pas subi de tremblement de terre, ouragan, inondation et autre à travers tout le pays, les employés sont toujours là, sauf qu’ils sont massivement au chômage (de 0,58 % de chômage au troisième trimestre 1929 à 25,37 % au deuxième trimestre 1933, série M0892AUSM156SNBR), etc. Quelle peut-être la solution face à ce qu’il faut bien appeler un échec du libre marché ?

Le marché indique tout seul la marche à suivre et force le budget fédéral à quitter ses « sains surplus assurant l’avenir » en faveur de déficits publics, à la plus grande peur des dirigeants. Hoover tente laborieusement de faire passer l’austérité fiscale, et y parvient très largement fin 1932, ce qui brise nette la timide reprise de la production industrielle au quatrième trimestre 1932. Retour à de plus amples déficits. Sur ce, Roosevelt est élu, qui promettait lui aussi l’équilibre budgétaire, et en est tout près au troisième trimestre de 1933 ; la production industrielle rechute encore lourdement au trimestre suivant. Ensuite, voici les fameux mais encore timides déficits publics du New Deal avec une croisade : redonner du travail au plus de monde possible. Grands travaux tous azimuts, augmentation des commandes publiques, agences publics employant les chômeurs fortement augmentées ou crées, etc. mais en limitant les budgets. Inquiet du financement des déficits, Roosevelt détend la contrainte de l’or qui servait de guide à Hoover, en diminuant la quantité d’or promise par dollar de 41 % ; les déficits oscillent à un étiage élevé : entre 500 et 1 000 millions de dollars (c’était alors beaucoup). La production industrielle cahote un peu mais remonte. Avec le Deuxième New Deal décidé en 1935, les mesures prises sont sans équivoque et le déficit public aussi : presque 2 500 millions de dollars au deuxième trimestre 1936. La production industrielle n’hésite plus et remonte en ligne droite, dépassant son pic de 1929. Le chômage est en-dessous de 12 % les trois premiers trimestres de 1937. Puis, à partir de la mi-1937, les faucons de l’austérité reprennent la main, et sont décidés des déficits réduits. La production industrielle replonge, le chômage dépasse 19 % mi-1938, les prix se remettent à baisser. Retour aux déficits publics, mais cette fois la guerre est inévitable, les États-Unis deviennent de fait l’arsenal des démocraties avant d’entre directement en guerre, et effectivement, la production industrielle dépasse à nouveau son pic de 1929 pour s’envoler après un dernier accroc (concomitant à une réduction du déficit naturellement), parce qu’ensuite plus personne n’ose s’opposer aux déficits publics qui crèvent le plancher. Les prix connaissent alors une forte inflation, mais n’ont toujours pas retrouvé leur niveau de 1929 lors de l’entrée en guerre. Le chômage atteint 1,26 % au deuxième trimestre 1942.

Remarquons aussi que la Federal Reserve fut impuissante durant tout le processus : confrontée à un retrait d’or massif, elle augmente son taux directeur en pleine dépression, après avoir tenté de stimuler le crédit par des baisses. Ensuite, elle maintient son taux ou l’abaisse encore, laissant transparente la corrélation entre les déficits publics et la production industrielle. Il faudra attendre les généreux déficits publics d’après-guerre pour que l’économie soit suffisamment riche pour se permettre d’être sensible au crédit et donc aux variations de son taux d’intérêt.

La conclusion s’impose : Une fois la bulle du crédit épuisé, la monnaie promise par ce crédit reprend tous ses droits et devient l’aiguillon incontesté de l’activité. Ce n’est pas la prétendue inaptitude des déficits publics à relancer l’activité qui serait prouvée par les années Roosevelt, et que seul la guerre aurait relancé l’économie. Au contraire, les déficits publics avaient relancé l’économie bien avant, et l’industrie avait retrouvé son pic avant que ne viennent les commandes d’armement. C’est tout à l’inverse la manie libérale de ligoter l’État dans un corset budgétaire qui a permis aux commandes d’armement de prétendre aussi au titre de fin de la Grande Dépression. Il est symptomatique que les libéraux préfèrent très souvent dire de l’industrie qu’elle n’a retrouvé son niveau de 1929 qu’alors, en éludant tous les développements entre les deux. Si les libéraux avaient fait ce qu’ils prétendent faire — démystifier l’économie pour donner à tous les clés de la prospérité — alors Hoover n’aurait pas été si entêté, ni Roosevelt si hésitant, et la Grande Dépression aurait été bien moindre.

Voilà un billet qui illustre une autre partie du fameux article de Kalecki. C’est tout autre chose que la théorie complètement ad hoc du déficit public qui ne pourrait rien relancer, sauf en cas de guerre, sans qu’on sache comment la guerre rendrait exceptionnellement ce déficit efficace.

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La manipulation des taux d’intérêt pour les nuls

Le problème d’une mauvaise compréhension macroéconomique, c’est qu’on se met à dire et préconiser n’importe quoi, même le pire. Il faudrait un nouvel opus dans la série Pour les Nuls aux Éditions First : La manipulation des taux d’intérêt pour les nuls. Car il est parfois navrant de constater que certains sont restés largement bloqués, dans leurs compréhensions des mécanismes monétaires, au temps de l’étalon de change or disparu en 1971.

Dans ce registre, un homme par ailleurs intelligent, Olivier Berruyer, premier blogueur économique français récidive :

il y a tout de même un clair rationnement des crédits, à un moment où les besoins ont fortement augmenté en raison de l’approfondissement de la Crise.

Au passage, cette situation est totalement incohérente avec l’évolution des taux interbancaires :

marché interbancaire zone euro

Nous avons déjà souligné cette marque d’une très probable fraude massive sur le dos des prêteurs dans ce billet : Libor : La plus grande manipulation financière de l’Histoire ?

Eh bien non, il n’y a strictement aucune incohérence entre une crise, entre autre interbancaire, et des taux bas. Allez, pour votre plaisir, votre dévoué serviteur vous fait une démonstration illustrée. Ça évitera aussi au sympathique et généralement très compétent Olivier Berruyer la si dangereuse tentation conspirationniste.

Taux Libor et « manipulation des taux »

Je n’expliquerai pas ce qu’est le taux Libor car Olivier l’a très bien fait, il suffit pour ce billet de savoir qu’il est un taux d’intérêt sur les prêts simples entre banques et qu’il est très important pour les marchés financiers.

Voici un graphique avec le même taux Libor à 3 mois choisi par Olivier en vert, les taux directeurs de la Federal Reserve en rouge, et les taux Libor à 1 mois et à 1 an pour bien montrer à quel point ça ne change rien :

Taux directeurs en rouge
Libor dollar à 1 mois en bleu
Libor dollar à 3 mois en vert
Libor dollar à 12 mois en orange.
entre vert et rouge, r2=0,99

C’est aussi simple que ça. Les taux Libor suivent servilement les taux directeurs de la banque centrale. Banque centrale qui manipule effectivement les taux, c’est son rôle officiel, proclamé et vanté. Voilà toute la conspiration. Pour ceux qui n’aiment que la preuve mathématique, le taux de corrélation entre les taux directeurs de la Fed et le taux Libor basé sur le dollar américain à 3 mois est de 0,99 ; à 1,00 ils sont parfaitement synchrone, à 0,00 ils n’ont strictement aucun rapport (et à -1,00 ils ont un rapport parfaitement inverse l’un à l’autre).

Pourquoi toutes ces similitudes et pourquoi ces menues divergences ?

Les similitudes sont simples à expliquer. Le taux Libor est le taux des prêts entre les banques : lorsque l’une d’elle veut se financer, une autre lui prête sa monnaie non-utilisée à un intérêt. Cet intérêt est le Libor. Sauf que la banque n’avait pas ce prêt pour seule option de financement. Par exemple, elle pouvait aussi revendre des bons du Trésor à la banque centrale, qui en revend elle-même dès que le taux de ces bons sont au-dessus de son objectif de taux directeur, et en achète dès qu’ils sont en-dessous. Bien évidemment, la banque en mal de financement se financera à moindre coût, donc préférera l’offre de la banque centrale si la banque prêteuse exige plus que le taux directeur, mais à l’inverse, ne se fera pas prier pour relever le taux qu’elle exige si la banque en mal de financement fait face à un taux directeur plus élevé que le taux exigé. Donc le taux Libor colle au taux directeur, parfois un peu en-dessous, parfois un peu au-dessus. C’est le but des taux directeurs que de diriger les autres taux, de leur donner une impulsion commune. Il n’y a rien de secret dans tout cela. Le mécanisme opère, crise ou non, et si les taux directeurs avoisinent zéro pendant longtemps, alors les taux Libor avoisinent zéro eux aussi pendant aussi longtemps. Tout simplement. La banque qui pense que son prêt vaut plus que le taux voisin du taux directeur ne trouve pas de demande, et ne prête donc pas, laissant le Libor à cet étiage voisin.

Pourquoi restent-il des différences ? Pourquoi 0,99 plutôt que 1,00 ? Les deux marchés sont contigus, mais pas confondus. Il y a une petite latence, un petit délai de transmission entre les deux taux. On observe un taux Libor supérieur au taux directeur lorsque les banques sont prises de court et que la banque centrale doit réagir, comme lors du krach d’octobre 1987, ou lors de l’effondrement du crédit (« credit crunch ») de septembre 2008 à avril 2009, au plus fort de la crise des subprimes, avec un pic à 3 points en plus pour le Libor en octobre 2008 ! Mais aussitôt que la banque centrale comprend l’information et réagit, l’écart se réduit à nouveau…

D’autres raisons, toutes aussi mineures, interviennent dans ces petits décalages de taux, comme les différentes échéances : plus un prêt se fait à long terme, plus son taux d’intérêt tend malgré tout à être élevé. C’est pourquoi le Libor à 1 an (orange) est au-dessus du Libor à 3 mois (vert) qui est lui-même au-dessus du Libor à 1 mois (bleu), les taux directeurs fermant la marche car ils ont les échéances les plus courtes (jusqu’à une nuit voire immédiat).

Ensemble, toutes ces raisons comptent pour 0,01 (en bénéficiant de l’arrondi). Pas de quoi loger « une fraude massive ».

Tout cela devrait être parfaitement trivial pour tout économiste compétent. Si Olivier Berruyer se trompe si magistralement comme tant d’autres bien plus réputés encore, c’est parce qu’ils n’ont pas compris que le « le traitement par les manuels scolaires du mécanisme de transmission [du crédit doit] être rejeté ». En effet, le rationnement du crédit ne se fait pas par le haut, par la banque centrale, et redescendant ensuite vers le bas par le mécanisme du crédit. Au contraire, d’abord les banques contractent des crédits, et ensuite elles s’occupent de pouvoir les solder en trouvant les réserves nécessaires auprès de la banque centrale en dernier recourt. Comme le dit la Banque des Règlements Internationaux :

le niveau de réserves n’influe qu’à peine les décisions par les banques de prêter. Le montant de crédits en cours est déterminé par l’empressement des banques de fournir des prêts, fondée sur le compromis profitabilité/risque perçu, et par la demande pour ces prêts. La disponibilité globale des réserves ne contraint pas directement l’expansion du crédit. La raison est simple : comme expliqué dans la Section I, lors du graphique I – de loin le plus commun – afin d’éviter une volatilité extrême du taux d’intérêt, les banques centrales fournissent des réserves sur demande du système. Dans cette perspective, un minimum obligatoire de réserves, en fonction de leur rémunération, affecte le coût de l’intermédiation de ces prêts, mais ne contraint pas l’expansion du crédit quantitativement.

Si on ne comprend pas que le crédit est passif, suivant pour l’essentiel les fluctuations cycliques de l’économie réelle en les amplifiant, et si on se refuse à comprendre que les taux exigés sur ces crédits sont manipulés par les banques centrales, alors on se condamne à trouver des causes imaginaires, et même de sombres et redoutables conspirations ! « sur le dos des prêteurs » dit Berruyer, sauf que les prêteurs et les emprunteurs sont les mêmes et ne cessent d’échanger leurs places, sur le marché interbancaire !

Le temps où l’on se disputait l’or qu’on avait pu sortir des mines pour avoir de la monnaie est fini. Depuis 1971. Il faut arrêter de voir le crédit comme quelque chose de rare, qu’il faudrait se disputer âprement. Le crédit est aussi abondant que possible et que souhaitable. Ce qui est rare, c’est une demande solvable pour ces crédits, des emprunteurs solvables. Mais ça, seul le déficit public peut l’améliorer, et en s’obstinant à n’accorder de la monnaie à l’État qu’à crédit, et en plus à s’insurger dès qu’il en contracte un peu trop au goût si subjectif de certains qui ne jurent que par l’austérité, alors il ne faut pas s’étonner que la récession revienne…

Vite un nouveau manuel, et pour des nuls s’il vous plait !

PS : Olivier Berruyer m’a très poliment concédé ce point et a retiré la page quasi-conspirationniste de son site, ainsi que l’essentiel du passage cité au-dessus. Quelle rapidité !

PPS : Deuxième service ! Cette fois pour le LIBOR de la livre sterling, avec graphique naturellement.

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Classé dans Compléments d'enquête, La planche à billets maîtrise les taux

Une vie digne

Mesquin vient de l’arabe miskin signifiant pauvre ; et de fait, les rapprochements entre pauvreté et indignité abondent, quoique la langue française tienne à distinguer les deux, un peu en dernière ligne droite, en offrant l’alternative de l’humilité, sorte de noblesse de la pauvreté, avec son pendant l’arrogance, ignominie de ceux aveuglés par la richesse et la puissance. Mais même avec cette nuance, on imagine mal la pauvreté comme étant plus qu’un second choix, et l’idéal est évidemment de cumuler et la richesse et l’humilité. D’être digne physiquement et moralement. Cet objectif est tellement important que l’entreprise communiste visant à l’assurer à égale part pour tous via l’égalisation du partage des richesses a pu rassembler sous sa bannière jusqu’à un tiers de l’humanité.

Le néochartalisme a ce problème a cœur, et la plupart de ses figures fondatrices l’ont constitué avec la nostalgie du plein emploi des Trente Glorieuses, et se définissent ouvertement comme progressistes, en un sens large. Ainsi de Mitchell en Australie ou des professeurs de l’Université du Missouri à Kansas City. Ce n’est pas toujours le cas, et Warren Mosler est venu au néochartalisme simplement en voulant une économie qui fonctionne et découvrant que le Trésor public fonctionnant comme un ménage était un mythe. La proposition qui reflète le plus cette préoccupation est l’Employeur en Dernier Ressort, agence de l’État employant quiconque le désire à salaire fixe et à temps plein, dans des projets d’intérêt public, permettant de stabiliser les prix et d’assurer le plein emploi.

Mais jusqu’à quel point cela fonctionnerait-il ? À quelles conditions ? Parmi les critiques que j’ai pu recueillir quant à cette proposition, celles-ci reviennent souvent :

  • L’argent serait gaspillé dans des projets ubuesques et corrompus de l’État.
  • L’État deviendrait officiellement esclavagiste ou presque.
  • Cette politique ne vaudrait pas une significative augmentation du SMIC et maintiendrait les individus dans une certaine pauvreté.

Je vais répondre à toutes ces questions en précisant sous quelles conditions et dans quelles mesures elles sont ou non pertinentes. Vu à quel point elle sont contradictoires entre elles, ces éclaircissements sont nécessaires.

Gaspillage public contre bonne gestion privée ?

Contrairement aux idées reçues, en la matière, il n’y a pas de vérité clairement définies, et l’administration publique peut gérer l’assurance santé ou le service postal à moindre frais administratif que le secteur privé. Bien sûr, on peut trouver des contre-exemples, mais la vérité est tout simplement que la saine administration de larges structures dépend tout simplement plus de la probité et de la compétence de ses organisateurs que de leurs statuts privé ou public.

Dans le cas particulier des chômeurs, accuser l’État de les gaspiller en les employant est ridicule à tout point de vue. Ils sont déjà gaspillés, et on peut au plus appeler à les employer mieux encore, mais certainement pas pointer du doigt l’État comme étant une source de gaspillage. Qui plus est, comme le salaire est fixe, et sans évolution de carrière, il est aisé pour le secteur privé de réembaucher ces personnes lorsque l’envie lui en vient enfin.

Même en supposant que les projets de l’Employeur en Dernier Ressort soient complètement absurdes, par exemple qu’il ne fasse que vérifier que les employés creusent et rebouchent les mêmes trous, avec un volume minimal par jour, cela enrichirait encore la communauté de la manière suivante : le salarié, volontaire rappelons-le, aurait un meilleur salaire (le SMIC probablement) ; les employeurs préfèrent une personne qui est toujours dans une dynamique d’emploi à un chômeur volontiers soupçonné d’oisiveté ; les commerçants et producteurs qui trouvent dans ce salaire un meilleur débouché ; la cohésion nationale qui réintègre ses membres au chômage mais sans assistanat. Non seulement on peut tous gagner avec un projet aussi idiot et gaspilleur que de creuser et reboucher sempiternellement un trou, mai en plus on n’est même pas obligé d’être aussi idiot, et ceux qui pensent que l’État n’est pas capable de faire mieux sont d’une mauvaise fois qu’une simple fréquentation des services de l’État suffit à dissiper.

Corruption publique ?

Très voisine de la précédente, cette objection est tout aussi fausse. Là aussi, un vrai problème concernant un autre débat est utilisé pour étouffer celui-ci. Quand bien même l’EDR servirait à construire des villas privées aux potentats locaux et seraient l’occasion de nombreuses malversations, les chances de les empêcher de vivre sur le dos de leurs administrés sont plus fortes si ces administrés sont assurés de leurs subsistance et ont l’obligation de les employer comme preuve concrète de l’existence d’une communauté civique que s’ils sont des chômeurs ou des travailleurs précaires aux abois. Berlusconi ou Sarkozy sont survenus dans des systèmes niant le statut d’émetteur de la monnaie du Trésor, et on pu mené la corruption qu’ils souhaitaient. En vérité, croire que lorsqu’un mal survient, c’est le bien détourné pour l’occasion qui doit se justifier plutôt que le mal lui-même, c’est avoir une attitude profondément nihiliste, où rien de bien ne peut vraiment arriver, où le mal est la norme indépassable et le bien une illusion qu’il suscite parfois à l’occasion de ses convulsions.

Travail forcé ?

Celle-là m’a beaucoup surpris. J’avais pourtant toujours pris soin de préciser que l’EDR n’emploie que ceux qui le désirent. Le seul moyen de forcer les gens à être embauchés par l’EDR, c’est d’avoir un solde budgétaire hors EDR en surplus. Alors, par la coercition qui accompagne les taxes, l’État forcerait à accepter des emplois EDR le montant du surplus divisé par le salaire fixe, modulo ce que le secteur privé souhaite ou peut épargner ou dés-épargner. Comme le néochartalisme est favorable au déficit public, par EDR ou non, pourvu qu’il soit contracyclique, je ne vois pas où d’objection rationnellement opposable. Sauf à avoir des convictions anarchistes, où toute immixtion de l’État est par nature irrévocablement et absolument dictatoriale, aussi innombrables les précautions de souplesse et les concessions soient-elles, et même en tenant compte de la possibilité pour les individus d’adhérer au projet d’une communauté collective constituée…

Une cautère sur une jambe de bois ?

Mélenchon ou Arthaud proposent un SMIC à 1 700 euros par mois, alors que ma version du néochartalisme le fixerait simplement au SMIC alors présent, même à 1 400 euros comme aujourd’hui. Pas une vraie mesure progressiste ou humaniste, en somme. D’autres, aussi modérés que feu Jacques Marseille (dont je recommande la lecture d’Empire colonial et Capitalisme français : Histoire d’un divorce) prônent une allocation universelle, de montant moindre que le SMIC, mais sans contrepartie de travail ou autre.

Avec de la sympathie pour cet esprit, les néochartalistes gardent la tête plutôt froide et comprennent qu’il ne suffit pas de distribuer de l’argent pour que tout s’améliore. Mieux vaut que la monnaie serve à insérer l’individu dans un projet commun à la communauté plutôt que de simplement lui faire l’aumône. La monnaie en a une bien meilleure vertu éducative. Une allocation universelle peut aussi bien prendre la forme d’une mère isolée achetant le nécessaire à ses enfants qu’elle éduque durement que celle d’un individu paumé retirant son allocation à un distributeur automatique et se payant de la drogue. Au contraire, un salaire EDR réintègre monétairement et psychologiquement dans la communauté : il travaille à des projets définis démocratiquement, sur lesquels elle a un droit de regard. Ça me paraît beaucoup plus sain, beaucoup plus favorable à la dignité de chacun.

Plus délicate est la question du montant. Bien qu’elle améliore la situation des plus pauvres, l’EDR n’est pas conçu pour corriger toutes les inégalités ou assurer un certain niveau de vie, seulement pour assurer une opportunité à chacun en même temps que la stabilité macroéconomique, à commencer par celle des prix. Il est ainsi possible de voir les salariés les moins payés, donc ceux de l’EDR, vivre dans des taudis surpeuplés ou à la rue comme des travailleurs pauvres simplement parce qu’ils sont victimes d’une bulle immobilière que les autorités refusent de traiter, ou parce que le gouvernement a virtuellement abandonné toute authentique politique de la ville en faveur de la spéculation immobilière, comme la léthargie politique devant la désertification rurale l’illustre depuis plusieurs décennies déjà.

Les libéraux développent souvent le simplisme consistant à accuser l’action de l’État de tous les maux, sans s’enquérir de savoir comment le privé se débrouillerait pour faire mieux. La dérégulation devient pour eux l’équivalent d’une baguette magique. Au risque de décevoir ceux qu’intéressent le néochartalisme, l’EDR n’est pas plus une baguette magique, et ne peut remplacer une politique de l’urbanisme, une politique de la fiscalité, une politique anti-monopole, une politique d’éducation publique, etc. (sauf bien sûr, si, parmi les projets de l’EDR, figurent des groupes travaillant sur ces questions, par exemple en construisant des logements sociaux, ou en travaillant les questions économiques, à l’instar de Milton Friedman sous l’administration de Roosevelt).

On ne peut pas indexer le salaire EDR sur l’inflation : c’est son caractère contracylique qui le rend efficace contre l’inflation. Un scénario où le salaire EDR traînerait loin dernière les autres suppose une forte rigidité des prix à la baisse, et pas seulement des salaires. En supposant un tel environnement, on peut raisonnablement imaginer définir le salaire EDR comme au minimum, mettons, 80 % des salaires les plus faibles payés hors EDR. Tout en conservant un caractère fortement contracyclique, ça assurerait que l’écart ne se creuse pas trop entre le niveau de vie minimal offert par le secteur privé et celui offert par l’EDR. Mais je n’imagine que très mal un tel scénario : pourquoi, au lieu d’augmenter les salaires et de garder les mêmes prix, le secteur privé ne se contenterait de garder les mêmes salaires, mais de baisser ses prix, pour redistribuer les gains de productivité ? La perspective de perdre des clients qui attendraient alors que leur épargne achète plus et mieux n’arrête pas nécessairement l’activité, comme pour l’électronique actuellement. Ce qui fait de la déflation un mal terrible, c’est lorsqu’il diminue le salaire des consommateurs : alors, la consommation se fait particulièrement inquiète, l’épargne beaucoup plus facile, et peut aller jusqu’à paralyser l’économie. Mais, si je me trompe, alors la proposition ci-dessus suggère très bien quelles réponses on pourrait trouver aisément.

Une variation sur ce dernier thème est la hausse correctrice : pour remplacer la part des salaires perdus dans la répartition des gains de productivité (ainsi en Australie, les salaires ont progressé quatre fois moins vite que la productivité). Remarquons que c’est l’ensemble des salaires qui est à la traîne de part le monde développé, excepté les plus privilégiés à partir du dernier décile (et avec une accélération pour les toujours plus hauts revenus). Une des raisons pour lesquelles je suis pour le protectionnisme plutôt qu’un vague juste échange comme la plupart des néochartalistes, c’est parce que la pression déflationniste sur les salaires qu’elle crée est énorme. L’EDR peut empêcher cette pression de crever le plancher comme l’attestent les nombreuses violations du SMIC, des conditions de travail, etc. qui tiers-mondise littéralement notre pays, mais il ne peut que faiblement inciter à partager les gains de productivité pour autant. Au plus, il assure la solvabilité d’une partie de la demande. Pour que le rapport de force entre employeurs et salariés devienne suffisamment favorable à ce dernier, il faut qu’il devienne un denrée suffisamment rare, suffisamment prisée pour mériter surenchère vu les gains qu’il rapportera à son employeur. Le déficit public ne fait que renchérir cette denrée, pas la rendre irremplaçable. Le déficit public peut simplement accumuler de la monnaie jusqu’à ce que le vaste monde connaisse suffisamment d’inflation salariale pour que les emplois socialement et écologiquement responsables deviennent comparativement peu chères. Vu le nombre de Chinois, de petits Thaïlandais, Roumains, Africains, etc. pouvant encore servir de main-d’œuvre corvéable à merci et sans soucis écologiques, sans compter les couches suffisamment éduquées en Inde ou ailleurs pour faire concurrence aux nôtres mais en coûtant encore 4 à 6 fois moins cher tellement ils sont content de s’être sortis de la misère la plus noire, on imagine mal l’EDR suffire à rééquilibrer le rapport de force à lui tout seul. Ce qui hâterait suffisamment l’effet de saturation de la demande de salarié par déficit public, c’est un protectionnisme. De la même manière que les cellules ne gèrent leurs petites usines mitochondrie qu’en contrôlant les échanges avec l’extérieur via une membrane la plus souvent hermétique. L’échange n’empêche pas la frontière, au contraire.

Lors des Trente Glorieuses, véritable âge d’or du salariat, puisque c’est lui qui a constitué les classes moyennes que fait disparaître la résurgence libérale de ces trente et quelques dernières années, il y avait un fort protectionnisme comparé à aujourd’hui. Ça me paraît une manière de procéder autrement plus fiable que de forcer les entreprises à redistribuer les gains de productions qu’elles effectuent de plus en plus complètement à l’étranger : elles préféreront toujours que ce soit une concurrente qui supportent les coûts des salariés nationaux qui font ses consommateurs plutôt que de perdre en rentabilité sans assurance de retour sur investissement (ses salariés n’achètent pas que ses produits).

Voilà, j’espère que ça vous a éclairci les idées.

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Lorsque ça devient vraiment trop gros

En lisant une excellente tribune de Philippe Murer sur Marianne 2 : La zone euro à la merci des États, tant pis pour le peuple !, on voit que tout l’échafaudage intellectuel néolibéral s’effondre dans le tragi-comique.

Contrairement à ce que les néolibéraux soutiennent, financiers et banquiers centraux en tête, ils ne peuvent pas se permettre le défaut de paiement d’un État (qui assurerait la police et l’exécution des contrats de crédit, par exemple. Eux-même à leurs propres frais, avec des milices privées ?). Lorsque Milton Friedman écrivait en 1948 qu’il était préférable d’officialiser la souveraineté monétaire constitutive de l’État, mais prétendait déjà que l’or ou l’interdiction du déficit pourrait préférablement entraver l’État, il actait la réalité de la situation tout en indiquant ses désirs qu’il souhaitait prendre pour des réalités. Aujourd’hui que leurs désirs sont officiellement la réalité, nous pouvons tous constater l’absurdité dans laquelle ils nous font vivre. Le résumé la tribune de Philippe Murer :

  1. Les États sont contraints à l’austérité par le dogme sur la nécessaire bonne gestion de la monnaie, qui ne peut être que de crédit privé, nous serine-t-on. Sans quoi ce serait la déroute économique. Que l’État se finance en taxant l’économie ou en diminuant les dépenses qu’il y fait ! assène-t-on.
  2. Les banques sont financées de manière illimitée par les banques centrales, afin de distribuer ces précieux crédits qui rendent l’économie si prospère nous garantit-on.
  3. L’État pratiquant l’austérité, l’économie se contracte. Et cette dégradation est telle que les banques rechignent à lui faire crédit comme le constate la BCE.
  4. L’effondrement économique dégrade les bilans des banques privées (ils regorgent de prêts à l’économie qui font défaut de plus en plus), ce qui incite encore plus les banques centrales à leur fournir des crédits en illimité, et elles placent ces crédits auprès… de l’État qui retrouve donc un financement illimité ! Moyennant de copieux intérêts, bien entendu.

Système absurde !

Tout le monde finit par voir cette évidence. Philippe Murer cite Marc Fiorentino, un financier télégénique, mais il y a aussi Michel Rocard, socialiste renommé, les candidats aux présidentielles Dupont-Aignan, Mélenchon et Le Pen, Arnaud Montebourg, le troisième aux primaires du PS, etc.

Le gros problème de l’hypocrisie, c’est de faire en sorte que les autres jouent le jeu, consciemment ou non. Lorsque tout le monde s’écrie que l’empereur est nu, combien de temps reste-t-il avant l’effondrement final ?

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Qu’est-ce que l’État peut faire d’un surplus budgétaire ? Rien.

Très favorable au milieu des affaires, un éditeur senior de CNBC nous rappelle quelques points de bon sens à tous ceux qui voudraient faire de l’État un ménage craintif épargnant laborieusement pour asseoir sa position. En voici l’essentiel traduit par mes soins :

Il me semblait évident bien avant que je n’entende parler de la TMM [NdT : Théorie Monétaire Moderne, Moder Monetary Theory, MMT, autre nom du néochartalisme] que le gouvernement ne devrait probablement jamais avoir son budget excédentaire — ou ne devrait le faire qu’en des circonstances très extrêmes. Lorsque le budget public est excédentaire, cela signifie qu’il extrait plus d’argent hors de l’économie qu’il n’en injecte en dépensant dans cette économie. Ça nous rend plus pauvres.

(…)

Semblablement, un excédent de revenu pour le gouvernement est une invitation au gaspillage. Cela tente le prétendant à changer le monde d’imaginer de nouveau projets dont la générosité peut être mise en avant. Presque toujours, ces nouveaux projets ne seront que du gaspillage. S’ils valent la peine d’être accomplis, ils valent la peine d’être accomplis sans surplus budgétaire. Généralement, un surplus dégénère en une simple excuse pour accroître en permanence la taille du gouvernement, ce qui ensuite s’ajoute aux déficits budgétaires quand les recettes diminuent lors d’un retournement de conjoncture.

Plus important encore, même quand ce n’est pas gaspillé dans de stupides projets gouvernementaux, le surplus en lui-même est un gaspillage. Si ça vous préoccupe que le gouvernement dépense l’argent du contribuable pour des ponts aboutissant nulle part, vous devriez être effaré lorsque le gouvernement prend l’argent par des taxes et ne le dépense pour rien du tout. Cela, bien sûr, est exactement ce qui arrive lorsque le gouvernement taxe plus qu’il ne dépense. Les actifs financiers du peuple sont tout simplement confisqués.

(…)

Une autre bizarrerie qui tarauda mes réflexions économique à cette époque — fin des années 1990 — en est une que j’ai déjà décortiqué plusieurs fois ici sur NetNet : le préjugé contre la dette. Pour moi, ça n’avait aucun sens que beaucoup de gens présument qu’il valait mieux financer les dépenses gouvernementales par des taxes plutôt que par l’émission d’une dette. Les taxes sont coercitives ; l’achat de dette volontaire. Il était clair pour moi que le financement par la dette était préférable à celui par taxes.

L’idée que les taxes sont comptées comme un gouvernement « vivant dans la mesure de ses moyens » m’était aussi absurde que de professer qu’un cambrioleur vivait dans la mesure de ses moyens lorsqu’il dépensait l’argent qu’il obtenait en trafiquant des biens volés. Il me semblait que l’argent qui pouvait être emprunté était plus « dans nos moyens » que l’argent qu’il fallait prendre sous la menace de la force ou de l’emprisonnement.

En effet, que le gouvernement peut-il faire de tous ces billets qu’il a imprimé et qu’il a récupéré et entassé ? Acheter des bons du trésor ? Ce serait se verser à lui-même son propre argent. Attendre une bonne opportunité de dépenser ? Il aurait de toute façon de quoi la saisir en créant sur le champ la monnaie nécessaire. Non, vraiment, le surplus budgétaire ne sert qu’à plonger le secteur privé en dépression (cf citation en fin d’article) pour soulager les esprits perturbés qui ont l’État pour bouc-émissaire, qui voit tout ce qu’il fait comme la source du mal, et la réduction de son statut éminent à celui d’humble comparse de ses citoyens comme une garantie de sa bienveillance…

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Quand l’équilibre du budget public n’était évidemment qu’un préjugé

Nous avons déjà eu l’occasion de voir à quel point l’après-guerre considérait très largement comme évident que le budget de l’État n’ait pas à équilibrer dépenses et recettes, le plus spectaculaire exemple nous étant donné par Milton Friedman lui-même. Voici un extrait que j’ai lu récemment par un autre penseur libéral de renom, Michael Polanyi :

Les consommateurs ne dépensent pas, d’habitude, la totalité de leur revenu, mais préfèrent en mettre de côté une partie pour augmenter leur réserve de sécurité. C’est ce qui fait que les managers peuvent échouer à récupérer tout l’argent qu’ils ont mis en circulation et, compte-tenu des règles du management commercial, ceci peut contraindre un nombre d’entre eux à mettre la clé sous la porte. Les affaires risquent d’être déprimées et il peut y avoir du chômage. Il est vrai que les effets de l’épargne privée peuvent être compensés à un plus ou moins grand degré par l’argent déboursé par les managers (à partir des prêts) pour la construction de nouvelles usines. Mais, dans des communautés prospères parvenues à un état avancé de civilisation, ceci, d’habitude, ne sera pas pleinement suffisant pour compenser l’épargne et un état de dépression chronique tendra à prévaloir. Loin de représenter une « contradiction interne incurable du capitalisme » (comme la littérature socialiste le prétend encore), le chômage chronique est dû à un défaut fortuit du système capitaliste, qui peut parfaitement être éliminé, ce qui suppose qu’on veuille bien se débarrasser de certains préjugés au sujet de la gestion des finances publiques, dont la fausseté a été démontrée depuis longtemps.

Polanyi Michael, La logique de la liberté, PUF, Paris, 1989 (1951), 253 p., p. 191 L’emphase est de mon fait.

En mots assez simples et légèrement elliptiques, on a pu reconnaître le problème de la demande globale par le paradoxe de l’épargne, insuffisamment compensé par le crédit. Là aussi, il est particulièrement frappant de constater que les libéraux eux-mêmes reconnaissent l’absurdité de la règle d’or que Sarkozy veut constitutionnaliser, en dépit de ses déclarations de début de crise. Seule leur phobie de l’État a pu les faire régresser autant dans leurs réflexions.

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Le vent salubre de la controverse

Superbe article d’Evans-Pritchard au Telegraph, dont le site Les crises d’Olivier Berruyer donne une traduction française. Même si beaucoup de confusion règne, on peut constater qu’à force de tâtonner dans l’obscurité et de s’énerver contre l’impuissance ambiante, nombre de vases sacrés sont renversés ; petit florilège :

« Nous sommes en très grave danger. Le monde est en dépression dans les Big Three, aux États-Unis, en Europe et au Japon, une mini-dépression que nous n’avons pas connue depuis les années 1930 », dit-il, parlant lors de la conférence de Lindau, où la moitié des Prix Nobel d’économie du monde sont rassemblés

Il est toujours bon d’entendre de hautes personnalités sortir des circonlocutions destinées au grand public pour avouer pleinement la vérité, sans la peur de déclencher un éventuel mouvement de panique, peur souvent simple prétexte à toutes les lâchetés.

Toutefois, le professeur Mundell, Nobel 1999, s’égare lorsqu’il cherche à défendre coûte que coûte l’eurosystème, et se fourvoie complètement en confondant les problèmes de la demande globale et de la compétitivité, impasse habituelle, mais se rattrape lorsqu’il évente le mythe de l’inflation des années 1970 due à une politique budgétaire et monétaire laxiste. :

« Nous sommes au milieu d’une crise très forte parce que rien n’a encore été fait pour convaincre les marchés qu’il y a eu un changement fondamental. Pour sauver l’Europe, il doit y avoir un mouvement dans la direction d’un gouvernement partagé. »

Il admet que ne sera pas facile. Alexander Hamilton a réussi à créer un pool de la dette américaine en 1792 (face à une résistance acharnée), arguant que les dettes des 13 états étaient modestes et avaient été principalement accumulées durant la guerre d’Indépendance. Ce fut donc un intérêt partagé. Les retraites grecques ne sont pas du même type. “Vous ne pouvez pas faire ça en Europe”, dit-il.

“Il y a un énorme problème dans cinq ou six pays de la zone euro. Mais la solution n’est pas la fin de l’euro, parce que cela créerait plus de problèmes que cela n’en résoudrait. Il y aurait une ruée énorme sur le système bancaire, et les pays ayant abandonné l’euro auraient encore à faire face à toutes leurs dettes. ”

Le Professeur Mundell a déclaré qu’il serait utile que la BCE abandonne son mandat relatif à la stabilité des prix puis qu’elle prenne des mesures proactives pour forcer la baisse de l’euro, à 1,30 US$. Cela entrainerait la baisse de l’euro du même montant par rapport au yuan chinois, et créerait un système global à 3 voix – ou DEI comme il l’appelle. (…) “La BCE devrait suivre une politique plus simple. Bien sûr, elle a un règlement strict pour se protéger contre l’inflation, mais ce règlement n’est pas bon. Je n’ai jamais cru que les banques centrales devaient avoir un ciblage de l’inflation rigide. Ce n’est pas une bonne chose de se stabiliser. Il n’y a rien dans la théorie économique pour étayer cette thèse. ” (…) Il a ajouté qu’il est insensé de resserrer la politique monétaire pendant une flambée du prix du pétrole “déflationniste” (comme la BCE l’a fait en 2008 et comme elle vient de le faire à nouveau). “C’est exactement la mauvaise chose à faire”.

En effet, l’inflation ainsi tolérée aurait largement érodé le bénéfice de l’oligopole du pétrole : au lieu de s’incliner lorsque les pétroliers dictent leur prix, on aurait fait jouer le fait que nous savons bien mieux tirer partie de cette énergie qu’eux-mêmes, et nous aurions effacé une partie de la valeur de l’augmentation du prix du pétrole simplement en augmentant nos propres prix. Mais cette inflation aurait également érodé les capitaux financiers, aussi il survint une coalition objective des rentiers : plutôt une économie en récession que de se voir supporter une partie du fardeau de l’ajustement, même si cela l’aurait allégé pour l’ensemble.

Sur le point de l’eurosystème innocente victime expiatoire de la prodigalité des États, Ambrose Evans-Pritchard lui porte magnifiquement la réplique :

Je suis d’accord pour dire qu’un euro faible aiderait à lever la périphérie de l’UEM hors des récifs, mais cela arrive très tard et ignore le cœur du problème, à savoir que les monnaies sont massivement alignées au sein de l’UEM. L’écart de compétitivité des coûts salariaux unitaires entre le Nord et le Sud a augmenté de 30 %. Le Professeur Mundell ne semble pas avoir d’autre réponse à cela qu’une déflation destructrice dans le bloc du Club Med et en Irlande. L’Espagne et l’Irlande n’ont jamais violé les limites de Maastricht sur les déficits. Les deux ont enregistré un excédent budgétaire important au cours du boom, lorsque la politique monétaire a été conservée pour aider à éviter à l’infirmière Allemagne une mini-crise. L’Italie est en excédent budgétaire primaire. L’Irlande est proche d’éliminer complètement sa dette publique.

Le vrai problème est que l’UEM a alimenté une bulle de crédit du secteur privé. Ce qui s’est avéré mortel.

Comme Jean-Claude Trichet de la BCE nous le rappelle constamment, les rapports dettes publiques / PIB en Europe sont inférieurs à ceux des États-Unis, du Royaume-Uni ou du Japon. Alors, pourquoi donc l’union monétaire souffre-t-elle d’une crise existentielle? Pourquoi la BCE devrait-elle intervenir pour faire cesser la spirale conduisant l’Italie et l’Espagne vers le défaut?

Le bouquet final, magnifique, nous est donné par Stiglitz, Nobel 2001, où il embroche la primauté de la stabilité de la monnaie, tant l’euro que son lointain ancêtre l’étalon-or, qui reproduisait le même état de fait où on traverse les frontières avec en définitive la même monnaie, et les souverains incapables de faire face aux fluctuations de leurs économies, cette fois à nouveau par Evans-Pritchard :

Joseph Stiglitz affirme que les événements vont de l’avant indépendamment des vœux pieux politiques. Le taux de croissance de 8 % de l’Argentine, après l’abandon de son ancrage au dollar en 2001, offre un exemple tentant pour les pays en manque de consentement populaire et démocratique pour l’austérité imposée par Berlin, si l’Allemagne n’abandonne pas l’euro la première. “Il y a une vie après le défaut, et une vie après avoir quitté un régime de change fixe”, a déclaré Stiglitz.

On pourrait aussi ajouter que l’éclatement de l’étalon-or était le préalable nécessaire à la reprise dans le début des années 1930, car il a cassé une spirale négative qui contraignait les économies en contraction à se contracter plus encore.

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« L’austérité est un masochisme »

C’est ce que nous dit littéralement le célèbre chroniqueur Martin Wolf du plus célèbre encore Financial Times dans son dernier article Arrêtez ce masochisme dans le choix de vos politiques.

Herbert Hoover, vous aviez raison. C’est le consensus de toutes les personnes de droite quant à la politique fiscale du Royaume-Uni. (…)
Remarquablement, l’Institut d’Études Fiscales, qui est aussi droitier que possible, (…) affirme que « l’argumentaire pour un stimulus fiscal de court-terme pour tonifier l’économie est plus fort aujourd’hui qu’il ne l’était il y a un an. Les décisions prises au Discours d’Automne ont eu un impact probablement faible mais positif sur la croissance. Les arguments pour persévérer en ce sens ne sont pas univoques : la présente incertitude sur la future situation fiscale et l’importance de la crédibilité argumentent contre, mais la faiblesse persistante de l’économie et les faibles chances que l’austérité monétaire l’annule la rende plus attrayante qu’il y a un an.

C’est une constante, confronté au principe de réalité qui inflige une véritable bastonnade à nos politiciens (pourrissement de la situation économique, réélection quasi-impossible, etc.), ils se mettent à douter et ne savent plus trop que penser.

Au passage, je préfère éventer l’argument de la politique monétaire qui aurait de quoi intimider la politique fiscale. Certes, lorsque un déficit budgétaire menace d’être inflationniste tant il est volumineux, la banque centrale peut (et doit) décider de corseter cette monnaie créée par déficit en limitant le volume de crédit (quasi-monnaie qui permet de faire circuler plus vite la monnaie d’État). Mais cela ne signifie pas que la politique budgétaire de déficit ait échoué : elle est au minimum parvenue à désendetter le secteur privé, puisque ce dernier reçoit plus de monnaie et diminue son endettement en cours…

Mais le plus intéressant est à venir :

L’argumentaire serait renforcé si la perspective économique du Royaume-Uni se détériorait brutalement ».
Ma seule différence avec cette analyse est que la performance économique est déjà lamentable. Elle n’a pas besoin de se détériorer plus. Jusqu’à quel point faut-il être masochiste ?

Nous voilà au cœur du problème. Je finis aussi par penser que le ressort le plus intime de l’équilibre budgétaire s’apparente au sado-masochisme. Il n’y pas à être masochiste. Ce sadisme n’a aucune justification valable et nous ne devrions pas nous y complaire en développant le masochisme actuel. Il faut, prétend-on, limiter le budget à l’équilibre sinon l’État dépenserait n’importe comment. Certes, il y avait des dépenses critiquables dans les budgets de l’État lorsqu’il se croyait presque dispensé d’équilibrer son budget, mais le budget est-il devenu plus raisonnable ? Pas du tout, avec la décentralisation et l’européanisation, rarement nous avons eu un État aussi lourdement inefficace ; quant au secteur privé, il regrette ce temps béni des Trente Glorieuses et n’a pas eu l’explosion de dynamisme bénéfique et impétueux qu’on promettait. Sous prétexte que l’inflation était une punition pour un mauvais budget de l’État, on a imposé des punitions pires encore avec l’équilibre budgétaire, devenus critères de Maastricht puis du Pacte de Stabilité et de Croissance (une antiphrase digne de 1984), puis les plans d’austérité toujours plus fréquents et intenses, puis la volonté actuelle des Allemands de ni plus ni moins saisir les pays récalcitrants, en abolissant complètement et officiellement leurs souverainetés, comme on peut le voir avec la Grèce.

Seul un masochiste peut se réjouir d’avoir échappé à l’inflation à ce prix. Une personne saine d’esprit aurait considéré l’inflation comme une punition en elle-même suffisante pour le manque de discernement dans la politique économique, et se serait attachée à réduire ce problème en préservant voire en augmentant les progrès déjà accomplis sur les autres fronts, et non en choisissant le chômage de masse délibérément.

Précision utile de Martin Wolf :

 comme Jonathan Portes de l’Institut National de Recherches Économique et Sociale le note, la « dépression » du Royaume-Uni — la période pendant laquelle la production est en dessous de son pic d’avant-crise — est maintenant plus longue que la Grande Dépression, en laissant de côté les récessions suivantes.

Le Royaume-Uni est peut-être aujourd’hui le seul pays dans ce cas, mais de toute façon, en poursuivant le suicide de l’austérité, tous les pays finiront inéluctablement par faire le même constat à leurs tours…

La question, dès lors, porte sur la faisabilité. Les opposants à la politique fiscale argueraient que la politique monétaire est effective en elle-même, que la politique fiscale serait désastreuse, ou les deux. L’argument que la politique monétaire est efficace d’elle-même est au strict minimum indémontrée quand les taux d’intérêts sont déjà tellement bas. Jusqu’à présent, la politique monétaire non-conventionnelle choisie par la Banque d’Angleterre — achat de bons gouvernementaux du Royaume-Uni — ne semble pas très efficace. Je soupçonne que des taux d’intérêt à long-terme plus bas, même s’ils sont atteints, ne feraient que « pousser avec une corde ». Cependant, avec la masse monétaire et le prêt bancaire qui se réduisent, l’argument pour la Banque de faire plus est également très fort.

Non, justement cela le rend très faible. Comme je l’ai expliqué, les banques essaient déjà d’endetter tout ce qu’elles peuvent, et leur offrir de la monnaie supplémentaire à prêter n’y change rien : elles ont besoin de cette monnaie pour s’acquitter de leurs paiements, mais sitôt ces paiements effectués, elles cherchent à la prêter pour gagner des intérêts. Si la Banque d’Angleterre pouvait faire plus, alors l’abaissement des taux d’intérêt, et cette monnaie supplémentaire auraient abouti à un accroissement du volume de crédit bancaire, c’est-à-dire de la masse monétaire, pas à sa réduction. La passivité du crédit était déjà expliqué par Keynes, notamment avec la métaphore de la corde citée par Wolf, et elle fut encore récemment confirmée par les experts de la BRI, à l’encontre de la vulgate obstinément prêchée par les manuels néolibéraux régnant sur l’université (c’est très schématique, je le reconnais). Milton Friedman avait tout faux : l’effondrement du volume des prêts lors de la Grande Dépression ne prouvait pas que la Fed en était responsable, elle ne pouvait pas agir efficacement de toute façon…

Reste la politique fiscale. L’argument massue contre elle est qu’elle détruirait la crédibilité et mènerait à une crise sauce grecque. Ne dites jamais jamais. Mais cet argument apparaît très faible. Premièrement, il semble de plus en plus clair que les emprunteurs non-souverains de l’eurozone sont dans une position différente d’un pays souverain, tel que le Royaume-Uni. Deuxièmement, un déterminant primordial de la positon d’endettement ultime est à quelle vitesse l’économie se restaure. Ainsi, le but doit être d’adopter des mesures fiscales qui sont crédiblement temporaires et promeuvent une demande additionnelle, à court terme, et une offre additionnelle à long terme. Ce n’est pas impossible. Ça demande juste un peu d’imagination.

Tout est là, oui, le seul argument contre la politique fiscale, c’est le tabou de la planche à billet, cette prétendue nécessité d’équilibrer le budget inventée de toutes pièces, et oui, si l’émetteur est souverain, la catastrophe promise ne peut pas arriver, car la monnaie souveraine, la seule vraie monnaie en définitive, celle qui n’oblige à aucun paiement futur, celle qui permet de clore les comptes et de savoir où on en est, cette monnaie souveraine n’a aucune autre destination que les mains du souverain, et avant d’y retourner elle crée techniquement un déficit. Mais Martin Wolf, tout en effleurant la solution, ne parvient pas à s’y donner complètement : il croit que la souveraineté ne suffit pas tout à fait, et commet du coup une bourde. Il faut, dit-il, que la dépense gouvernementale crée d’abord de la demande, puis se retire pour laisser de l’offre. C’est la théorie du bon déficit, celui d’investissement. Il est absurde au niveau macroéconomique. À ce niveau, le déficit gouvernemental vient efficacement créer de la demande pour cette activité économique qui ne parvient pas à se réaliser sur le marché, faute de débouché. Mais pourquoi, oui vraiment pourquoi, lorsque le déficit sera coupé ultérieurement et que de cet investissement il résultera alors un supplément d’activité économique cherchant débouché, pourquoi elle se mettrait enfin à trouver toute seule la monnaie pour être achetée ? Au contraire, tant pour financer la croissance que l’épargne, le déficit public est nécessaire puisque le secteur privé ne peut émettre la monnaie supplémentaire nécessaire à la stabilité des prix et de l’endettement.

Après quelques cafouillages dans la même veine, Martin Wolf se rapproche encore d’un cran de la solution :

Lorsque le gouvernement peut emprunter à des intérêts réels en-dessous de zéro, de bons projets d’investissement limités dans le temps doivent avoir du sens. Finalement, on se coordonne avec la Banque pour faire usage de sa volonté de créer de la monnaie, ou « dette publique perpétuelle à taux zéro », pour financer temporairement les augmentations de déficit.

Le tabou de la planche à billet saute presque : le montage pour faire fonctionner la planche à billet est dit créer cette dette perpétuellement, sans plus se soucier de son financement, mais il est encore dit que ce montage ne doit être que temporaire. Que cela signifie-t-il ? La dette obéirait à ce stupide système de Ponzi qui fait faussement croire qu’elle est hors de contrôle, puis, lorsque le gouvernement est suffisamment effrayé et réduit trop le déficit nécessaire à la santé de l’économie, on lui ré-autoriserait le déficit cette fois à taux zéro c’est-à-dire sans pyramide de Ponzi, on la mettrait sur un compte séparé, celui où elle est automatiquement roulée à taux zéro, c’est-à-dire en séparant la dette publique en deux, l’une à ne jamais rembourser à taux zéro, et l’autre augmentant par ses taux et qui ne serait jamais remboursée non plus, bien qu’on fasse semblant de le croire ? Alors, est-ce qu’on ne ferait seulement semblant de ne pas croire qu’elle serait remboursée, pour la dette perpétuelle constante, ou l’espère-ton secrètement encore ? Si tout cela est une hypocrisie aussi grossière et un secret de polichinelle, pourquoi ne pas simplement accepter l’idée que l’État crée la monnaie en la dépensant, et qu’il la détruit en la taxant ? Pourquoi créer de pseudo-échéances dans l’intervalle ? Le caractère futilement Ponzi de la dette n’a aucune incidence tant sur le financement technique que sur l’inflation.

Mieux vaut abandonner ces derniers restes d’instinct masochiste et se proclamer souverain de sa destinée, délivré de tout servage pour dette (citations du billet), et possédant une monnaie due à personne parce qu’émise sans être due à personne. Se croire vil et indigne attire des sadiques opportunistes sans la moindre garantie tangible de rédemption…

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Dupont-Aignan : un bon exemple de réflexion à mi-chemin

De passage dans On n’est pas couché, l’émission phare présentée par Laurent Ruquier sur France 2, Nicolas Dupont-Aignan est l’occasion de réviser la réflexion sur le plateau, déjà très néochartaliste quoique inconsciemment, qui se dégage progressivement de la gangue libérale où elle fût enfermée si longtemps. Extraits :

2:52, N. D.-A. : Comment un pays qui était sorti de la guerre, où tout était détruit, qui a réussit à se reconstruire, qui a donné une dignité aux femmes et aux hommes qui l’ont reconstruit, qui a donné un avenir à nos enfants, et nous là, on devrait s’écraser, on devrait rien faire

Constat profondément vrai et pertinent, malgré sa trivialité ! Les politiques dominants, ceux qui exercent le pouvoir, se retrouvent toujours avec la même impuissance : les lois de l’économie dans toutes ses incarnations (globalisation, concurrence, dichotomie privé/public en faveur du privé, traitement du chômage, etc.) seraient des lois non pas sociales, c’est-à-dire que les êtres humains se donnent et se modulent, mais des lois aussi impersonnelles et intangibles que la loi de la gravitation. Les démonstrations de l’absurdité de cette position demanderaient de longues heures d’épistémologie et de philosophie, mais elles sont devenues assez inutiles par l’invraisemblable béance entre la cause d’une part : il n’y aurait plus d’argent alors qu’on en trouve par milliers de milliards pour les banques, et les conséquences complètement disproportionnées d’autre part : chômage et précarisation toujours plus massifs, aggravation de l’instabilité financière tant par la fréquence que par l’intensité des crises, une croissance du PIB quasi-logarithmique, appauvrissement de la majorité de la population combiné à un accroissement continuel de la productivité.

Mais quel désastre a bien pu éreinter à ce point l’Occident ? Une guerre nucléaire ou mondiale ? Non. Une nouvelle peste noire ? Non. Une guerre civile ? Non. Alors quoi : on a survécu à tout cela, qu’est-ce-qui nous arrête ? Nous sommes confrontés à pire que tout cela : une histoire de comptable… Ah, vraiment ? Alors cette fois nous sommes vraiment foutus ! Voilà ce qu’il faudrait dire et penser sans la moindre ironie.

3:45, N. D.-A. : Je serais le candidat du protectionnisme.

Le commerce extérieur et la monnaie sont deux sujets distincts et n’ont en commun que d’être pris en otage par des impératifs idéologiques libéraux : si l’État est inférieur au marché, alors le commerce internationale ne doit pas pouvoir poser plus de problème que le commerce intérieur, et la monnaie privée de crédit ne doit pas être incapable de remplacer avantageusement la monnaie publique digne de ce nom. Nombre de néochartalistes anglo-saxons sont pour un vague libre-échange, ainsi L. Randall Wray se dit pour le juste échange. Entrent en conflit le soin qu’ils apportent aux conditions réelles d’exercice de leurs activités par les personnes et d’autre part ce que l’on peut appeler l’internationalisme de gauche, généreux mais aveugle aux rapports de force entre les États et les communautés qui se frayent un destin.

Comme Dupont-Aignan est aussi favorable à une dévaluation, c’est le très classique piège de l’enfouissement du problème monétaire par le problème du commerce extérieur qui se profile.

8:55, N. D.-A. : on pourra se refinancer à zéro pour-cent auprès de la banque de France sans passer par les marchés financiers — A. Pulvar : …en faisant marcher la planche à billets. […]
9:45, N. D.-A. : nous devons équilibrer nos compte, c’est évident.

Nicolas Dupont-Aignan aborde là le fond du problème monétaire mais est malheureusement coupé à mauvais escient par Audrey Pulvar :

Les banques ont des caisses beaucoup trop vides. C’est cela que signifie le jargon de « la nécessaire recapitalisation » (et Alan Greenspan lui-même a finit par officiellement reconnaître qu’elles sont sous-capitalisées depuis quarante ou cinquante ans, c’est-à-dire depuis le retour en force du libéralisme !) ; elles nécessitent un sauvetage par les États dès qu’une crise survient, et sur elles devrait reposer la création monétaire ? Absurde.

La création monétaire réduite au crédit « pour s’assurer que chaque centime est durement gagné » n’est qu’une ineptie imposée par l’idéologie libérale : les banques n’ont jamais autant gagné qu’en étant de véritables parasites sociaux, l’économie est bien moins gérée, bien moins efficace que pendant les Trente Glorieuses dont les Trente Piteuses libérales ont voulu s’émanciper. Il n’existe aucun billet de banque en ce monde qui n’ait été imprimé par une planche à billets, aucun. Dire « c’est de la planche à billets », ce n’est pas faire preuve d’une quelconque capacité analytique, mais au contraire produire une réponse pavlovienne n’éclairant en rien la réflexion : ce qui compte c’est combien est imprimé par cette planche, pour quoi, et pour qui, pas que ce soit de la planche à billet (Plus drôle encore, c’est maintenant pour l’essentiel des manipulations électroniques, et non les planches à billets qui créent la monnaie…). Dupont-Aignan fait quelques bonnes remarques à ce sujet lorsqu’Audrey Pulvar lui assène son rappel de tabou. Malheureusement, il commet cette erreur dangereuse à la fin d’approuver le prétendu équilibre du budget.

En supposant qu’il applique son programme, ça ne poserait pas de problème technique immédiat : à chaque fois que l’État voudrait prendre l’initiative de dépenser, donc de créer de la monnaie, il lui suffirait d’ordonner à sa banque centrale de procéder à ce petit manège pour qu’il puisse le faire. Ça plaira à ceux qui aiment le protocole. Beaucoup plus dangereux est le fait que le déficit public ainsi créé paraîtra illégitime, fruit d’une facilité que beaucoup jugeront une entourloupe. C’est précisément sur cette faille que les libéraux ont récupéré le pouvoir de création monétaire, principalement en l’accusant d’être la source de l’inflation. C’est d’ailleurs ce que reconnait implicitement Dupont-Aignan lorsqu’il professe l’équilibre budgétaire, en dépit des évidences historiques (la citation en seconde partie du billet). L’argument de l’inflation ne vaut pourtant pas grand chose : une pyramide de Ponzi crée-t-elle une inflation plus légitime parce qu’elle est à crédit plutôt que par pure émission monétaire ? La bulle des subprimes en devient-elle légitime ? Non, bien sûr. Mieux vaut s’attaquer aux règles de la pure émission monétaire comme aux règles d’émission de crédit bancaire pour régler la question de l’inflation, plutôt qu’en strangulant l’activité économique ou en désignant l’une de ces deux sources comme bouc-émissaire.

L’emprunt à taux zéro auprès de la banque de France à l’initiative du Trésor est un moyen de retrouver la maîtrise technique de l’échéancier, mais il n’en donne pas la maîtrise psychologique. Il est préférable que l’État s’assume émetteur de la monnaie, assume qu’il ignore donc la contrainte budgétaire du défaut de paiement, par conséquence logique de son statut d’émetteur, et qu’il s’occupe des questions de la contrainte des ressources réelles, la seule qui l’intéresse.

10:00, N. D.-A. : Ils ont tous les deux perdu leurs boulots. J’aurais pu leur dire (…) qu’il faut réduire votre train de vie : vous allez quitter votre logement, vous allez supprimer vos dépenses, vendre votre voiture, vous allez vivre sous un pont, votre budget sera équilibré (…) le premier devoir que j’ai à chaque fois que je reçois quelqu’un dans cette situation, c’est de lui dire qu’est-ce que je peux faire pour que vous trouviez un boulot ou même un petit boulot, pour que vous puissiez financer vos charges

Là encore, Dupont-Aignan frappe juste. La science économique consacre des efforts colossaux simplement à démontrer théoriquement pourquoi le marché est indépassable, alors même que les échecs s’accumulent en pratique1. La pensée économique dominante crève de sempiternellement sacrifier la réalité concrète au profit de la pureté théorique. Commencer par s’occuper de savoir comment assurer un emploi aux personnes, ce n’est pas de la démagogie, c’est au contraire infiniment moins démagogique et plus intellectuellement honnête que de présupposer un ordre le produisant spontanément. C’est justement par le plein emploi que les néochartalistes parachèvent la stabilité des prix. Le néochartalisme poursuit le keynésianisme qui avait accompli le plein emploi, le libéralisme lui n’a connu que le chômage croissant ou la précarisation, il ne faut donc pas se laisser impressionner par ce genre d’accusations faciles…


Note :

(1) Ainsi, voici ce qu’écrivait le Nobel d’économie Paul Krugman, illustration frappante des pseudo-découvertes de la science économique ne servant qu’à conforter ses préjugés, exemple d’autant plus frappant qu’il est depuis devenu protectionniste (tout comme Keynes de son vivant).

Pourtant, jusqu’à la fin des années soixante-dix, l’accord ne s’était pas fait sur le moyen de modéliser la concurrence imparfaite en situation d’équilibre général. Comme la force et l’unité de la théorie dominante des échanges venait du fait qu’elle était exprimée en termes d’équilibre général formel, les autres thèses se trouvaient reléguées aux notes infrapaginales. […] Rétrospectivement, Cette conclusion est évidente. Après tout, la majeure partie des échanges concerne des biens produits par des branches que les économistes classent sans hésitation dans la catégorie des oligopoles lorsqu’ils les envisagent au niveau national. Cela a représenté pourtant une révolution radicale de la théorie du commerce international.
Si les nouveaux modèles remettent en question la thèse classique qui veut que les échanges commerciaux soient toujours le résultat de l’exploitation d’un avantage comparatif, la nouvelle théorie n’a d’abord pas remis en question le fait que tous les partenaires bénéficient des échanges. En effet, l’introduction des rendements croissants et de la concurrence imparfaite dans la théorie ne fait que renforcer l’idée que les échanges sont toujours bénéfiques.

Krugman Paul, La mondialisation n’est pas coupable, la découverte, Paris, 1998 (1996), 218 p., p. 198-199

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