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Je suis Charlie

Tout d’abord, bonjour à tous et bonne année. Voici deux billets très exceptionnels, sur ce blog consacré au néochartalisme, parce que les récents évènements nous engagent trop intimement pour, je crois, me borner strictement à ma ligne éditoriale. Bonne lecture.

Pourquoi être Charlie ?

La question est réelle, car il y a énormément d’objections possibles à ce mouvement « Je suis Charlie. »
Il est vrai que je ne fais pas partie des lecteurs (de moins en moins nombreux, cette presse satirique avait de plus en plus de difficultés financières) de Charlie Hebdo. En fait je goûtais très peu leur humour qui me paraissait le digne héritier de (l’indigne) « Hara Kiri, le journal bête et méchant » (et sale, doit-on ajouter).
Il est vrai que tous ceux qui brandissent le slogan « Je suis Charlie » sont loin d’être toujours d’accord, et ce dimanche 11 janvier, j’ai vu des scouts et des francs-maçons, des personnes visiblement conservatrices et une Marianne noire avec un drapeau arc-en-ciel LGBT. Je comprends qu’on puisse douter de la sincérité d’un tel rassemblement. La majorité d’entre eux n’avait-elle pas de l’indifférence, du mépris, voire de l’aversion pour Charlie Hebdo ? Parmi ces millions de manifestants, combien se passaient effectivement avec plaisir les quelques cinquante ou soixante mille abonnements du journal satirique ?
Il est vrai, plus encore, que les politiciens sont à la manœuvre pour tenter de récupérer le mouvement d’opinion à leur profit. Parmi tous les politiques venus défiler devant nous, je reconnais volontiers qu’aucun n’a mon vote, et certains de très loin.
Il est vrai que ces mêmes politiques très souvent ont beaucoup fait pour aggraver la situation, par leurs aveuglements et amateurismes, pour répandre le terrorisme à l’étranger comme en France même (cf par exemple Une France sous influence de Pierre Péan et Vanessa Ratignier sur ce sujet), alors défiler derrière eux…
Il est vrai que ces attaques n’ont fait « que » 17 morts ; avons-nous fait ne serait-ce que la moitié de cette manifestation pour le quasi-génocide au Darfour qui dure depuis des décennies et a fait des centaines de milliers de morts et déplacé des millions de personnes ?

Pourtant, aucune de ces objections ne tient la route.

L’essentiel et l’accessoire

Commençons par éliminer la politique politicienne. Bien que je sois très largement d’accord avec ce qu’a écrit Olivier Berruyer ou Jacques Sapir sur ce point, comme ce dernier, je crois que ce n’est pas une raison pour ne pas avoir défilé. Il ne faut pas oublier ce qu’est une manifestation. Elle n’est ni un parti politique, ni un engagement philosophique, mais une manifestation, justement, ponctuelle de soutien à une cause. Et, si on veut bien ne pas jouer aux dupes, au fond tout le monde sait ça. Je n’avais pas l’intention de voter pour le moindre des politiques présents avant la manifestation et ne l’ai toujours pas après ! J’ai manifesté par sentiment d’union nationale et citoyenne autour de ce drame, je suis allé à la manifestation « pic » de ce mouvement d’unité, et que François Hollande ou Nicolas Sarkozy y soient présents ne m’obligent absolument pas à leur faire confiance, ni en particulier à voter pour eux…

L’argument du double standard concernant la compassion aussi ne tient pas. Contrairement aux grands discours sur « les citoyens du mondes », on se sent d’autant plus proche de personnes qu’elles partagent des caractéristiques avec nous, en plus de la simple humanité. Même famille, même lieu de résidence, même profession, même nationalité, même culture, même philosophie, en bref même vécu, comptent beaucoup, et se sentir solidaire d’un peuple avec qui nous serions extrêmement dissemblables est toujours un exercice de pensée trop abstrait, comme le notait Lévi-Strauss (Race et Histoire, suivi de Race et Culture, Albin Michel, 2002, p. 47). On peut le déplorer bien sûr, mais pas au point d’en refuser la manifestation : Comment exiger des autres qu’ils aient le cœur assez ouvert pour les victimes des guerres civiles si nous n’avons pas le cœur assez ouvert pour les victimes d’attentats ? Ne vaut-il pas mieux communier dans la compassion déjà existante, plutôt que de condamner les cœurs pour leurs indifférences par ailleurs ? N’est-ce pas précisément le tour d’esprit des terroristes Amedy Coulibaly, Chérif et Saïd Kouachi, que de refuser de considérer l’humanité de ceux qui ne partagent pas suffisamment leurs propres prédilections ? Il est si fréquent chez ces gens-là de justifier leurs propres meurtres par des morts en Palestine, par exemple, dont ils seraient solidaires, comme si rajouter des morts ici enlevait des morts là-bas, comme si la logique de mort ne s’en trouvait pas encore plus amplifiée. Au contraire, si nous désirons l’amour, la première des choses à faire est de s’efforcer de répondre à la compassion par la compassion. Alors, faire un pas de plus en ce sens sera plus naturel pour ceux qui s’en abstenaient jusque-là.

Précisément, ce que ces terroristes ont attaqué, au-delà de Charlie Hebdo, de policiers en exercice ou d’une supérette juive, c’est tout ceux qui ne partagent pas leur fanatisme où les cœurs individuels n’ont pas droit à leurs tâtonnements, errements, victoires aussi. Où les cœurs n’ont pas le droit à la vie, mais ne sont qu’une sorte de bétail qui doit soit produire ce qu’ils ont planifiés, soit finir directement à l’abattoir. Tous ceux qui ne rentrent pas dans ce cadre sont Charlie, chacun à sa manière, et auraient donc pu (ou dû ?) défiler ce dimanche 11 janvier 2015. Ils sont Charlie aux yeux de ces terroristes, qu’ils l’admettent ou non.

C’est pourquoi, je suis Charlie, moi aussi, à ma manière.

Le second billet analysera les causes idéologiques des morts de ce début janvier, en tentant de proposer des solutions.

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