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Une alternative à l’EDR : le Revenu de Base

Sur le vaste spectre des solutions au problème de la pauvreté, l’Employeur en Dernier Ressort (EDR) occupe une place plutôt médiane entre le pôle individualiste et le pôle collectiviste. Cela lui vaut de nombreuses critiques des deux côtés. Ceux qui sont libéraux ou libertaires, parfois jusqu’à l’anarchisme, y voient la main-mise rampante et sournoise de l’État (par exemple le courant MMR) ; les collectivistes les plus acharnés y voient une compromission et une pérennisation coupable du capitalisme qui, ils en sont convaincus, ne manquera pas de déliter ces structures trop favorables dès le vent du boulet passé (Et l’histoire leur donne parfois raison. On trouve parmi eux ceux qui se revendiquent ouvertement anarchistes).

Depuis peu, je fus amené à étudier plus précisément le Revenu de Base (RB), aussi appelé Allocation Universelle, Dividende Universel, etc. Sa version la plus simple consiste à allouer à chacun la même somme inconditionnellement et périodiquement. Cet excellent article du journaliste indépendant Stanislas Jourdan sur Bastamag (via creationmonetaire.info) expose bien la chose. En résumé, et contrairement aux vulgates libérales les plus primaires, lors des différentes initiatives depuis les États-Unis jusqu’au village Otjivero-Omitara (Namibie), la mise en place des divers systèmes ne se traduit pas par l’effondrement du travail au profit de l’assistanat, mais par une amélioration significative du niveau de vie.

Dans le détail, on observe des disparités quant à l’évolution du rapport au travail, dont on pourrait dire qu’il sont une relativisation de cette valeur :

Dans le village africain d’Otjivero-Omitara, le revenu avant RB augmente de 29 % (et de 86 % avec le RB) en une année avec l’impulsion économique donné à ce pays autrefois laminé par la misère (il arrivait fréquemment qu’on s’endorme en ayant rien mangé de la journée). C’est-à-dire que, comme le mentionnait l’économiste canadien Marc Lavoie, pour les pays sous-développés aussi, le manque de demande globale, c’est-à-dire de pouvoir d’achat dans l’économie, aboutit à une sous-utilisation des capacités productives. Ce n’était pas très difficile à imaginer : un misérable errant en vain toute une journée pour s’endormir le ventre vide peut-il vraisemblablement être estimé « employé à pleine capacité » ? Les résultats sont assez spectaculaires, toutes proportions gardées : les enfants arrivent nourris et en forme à l’école, les revenus de l’auto-entreprenariat ont quadruplé, et l’ensemble de l’expérience semble globalement indubitablement positive.

Aux États-Unis, on n’observe pas une telle floraison d’activité économique mais plutôt un recentrage : les gens continuent à travailler, avec une baisse du volume horaire de 1 à 8 % chez les hommes mariés, contre 15 à 20 % chez les femmes mariées, et même de 15 à 27 % chez les mères isolées. L’interprétation est assez claire : le travail demeure une valeurs prisée, mais l’autonomie délivrée par le RB permet de moins le subir, tout particulièrement les mères isolées, éternelles proies du temps partiel subi, le loisir ou d’autres foncions comme l’éducation des enfants s’émancipent de la logique marchande.

Sitôt une certaine sécurité économique assurée, on envisage sereinement l’option parmi d’autres de travailler. On travaille pour améliorer sa vie, plutôt que pour fuir la misère. C’est un point de vue qui me semble très respectable : pourquoi faudrait-il s’enchaîner à la misère pour la fuir ? Pourquoi faudrait-il sans cesse recréer le gouffre de la misère sous nos pieds pour avoir envie de s’enrichir ? N’est-ce pas précisément pour fuir ce harcèlement du quotidien qu’on s’enrichit, et l’obligation de devoir trouver des motivations plus nobles que la chute dans la misère pour continuer à s’efforcer au travail n’est-elle pas souhaitable ?

Le gros avantage du Revenu de Base par rapport à l’Employeur en Dernier Ressort est que l’immixtion de l’État dans les affaires individuelles est minimaliste : ça plait aux individualistes de tout poil. Ainsi, même Alternative Libérale, le très libéral parti soutenu par le non-moins libéral Alain Madelin, soutient l’idée, une idée qu’avait déjà défendue Milton Friedman par pragmatisme, sous forme d’un impôt sur le revenu négatif lorsque le revenu est trop faible. Au contraire, l’EDR leur donne de l’urticaire.

Le gros inconvénient, c’est qu’il n’y aucune espèce de pédagogie dans le RB. Le besoin est si criant que le village namibien a créé un comité de conseil quant à son utilisation. Il n’y a aucune valeur intrinsèque à ces simples revenus, et on voit que le taux de chômage un an après demeure élevé à 45 %, bien en deçà des 60 % initiaux il est vrai. Un EDR serait beaucoup plus efficace contre le chômage, et beaucoup plus pédagogique quant au lien entre la monnaie donnée par la collectivité et le sens de la contrepartie qu’elle devrait entraîner (puisque la communauté fait l’effort de la donner). Stanislas Jourdan cite l’exemple un peu caricatural de l’homme s’écriant qu’« il est maintenant un homme » parce qu’il est vêtu. Nous sommes tous bien sûr très heureux qu’il puisse enfin s’habiller, et qu’il ait fait tant de progrès en une année, mais je crois que nous souhaitons tous également qu’il parvienne à un sens plus subtil de la dignité humaine, même s’il lui faudra de toute façon du temps. Une éternelle aporie du libéralisme est de ne pas voir que la liberté est trop faiblement constructrice : plus on veut construire ambitieux, vite et grand, plus il faut une organisation centralisée, précisément ce que les libéraux veulent éviter. Mais il est vrai que la liberté est un puissant correcteur de trajectoire, lorsque le plan d’ensemble dévie de son objectif…

Bien. Maintenant, qu’est-ce qu’un regard néochartaliste pense de tout cela ?

D’abord, tout comme l’EDR, le RB est optionnel et ne doit pas amener le lecteur rebuté par ce genre de perspective à rejeter l’ensemble du néochartalisme. Ensuite, toutes les versions du RB ne se valent pas, selon les objectifs économiques que le néochartalisme cherche à atteindre : stabilité des prix, plein emploi, croissance élevée.

Les néochartalistes tiennent beaucoup aux stabilisateurs automatiques : ils font varier les sommes de chacun reçues ou payées par l’État de manière à redonner au fonctionnement du marché sa stabilité et son financement. Or, donner un revenu uniformément à tous et sans considération des conditions économiques peut être inflationniste : si l’activité est déjà soutenue, le marché déjà en situation de plein emploi et l’inflation déjà à contenir, rajouter ce revenu donnerait un pouvoir d’achat qui n’aurait pas sa contrepartie réelle, donc qui surenchérirait sur l’existant de manière inflationniste. Il est vrai que nous en somme loin actuellement en Occident. Mieux, à mesure que l’inflation augmenterait les prix, les taxes de l’État augmenteraient et les allocations baisseraient (très peu, le RB est justement destiné à remplacer beaucoup de ces allocations) jusqu’à compenser l’injection par RB, et les prix se stabiliseraient à ce nouvel étiage. Si le RB ne vise pas une somme fixe, mais un standard de vie, il pourrait y avoir une inflation pérenne, voire une hyperinflation, car le RB servirait à surenchérir sur ce niveau de vie et augmenteraient donc avec ses prix. Exemple caricatural mais clair : Si on fixe un RB pour élite à hauteur du prix du tableau de la Joconde de Vinci, même si une partie de ces élites achèteront d’autres tableaux, ceux qui désireront la Joconde surenchériront et le RB ne cessera d’augmenter jusqu’à ce qu’ils fuient la Joconde maudite ou qu’on change le mode de calcul du RB.

Le RB est souvent inefficace : il dilue sur tout le monde la monnaie dont tout le monde n’a pas également besoin. Mieux vaut un impôt négatif qui profite d’abord à ceux qui n’ont pas de revenu, et leur permet de toujours bénéficier d’un revenu supérieur malgré la perte progressive de revenu de base, plutôt qu’un don uniformément réparti. Voici un exemple de calcul d’un RB respectueux du néochartalisme :

I = T x R – RB

Avec I le montant d’impôt à payer sur son revenu, T le taux d’impôt sur ce revenu, R ce revenu, et RB le Revenu de Base. Si T = 30 %, RB = 1 400 (le Smic français actuel), et R = 500. Alors I l’impôt à payer est de – 1 250, soit 1 250 à recevoir, donc un revenu total de 1 750. On ne pourrait alors pas descendre en-dessous de 1400 (avec R = 0) et I remonte à 0 lors d’un revenu de 4 667, après on paie toujours plus d’impôt avec l’augmentation de son revenu. On peut imaginer d’autres modes de calcul pour affiner le RB qu’on souhaite distribuer. Ça remplacerait avantageusement le RSA, mais Alternative Libérale propose un autre calcul avec un RB plus faible : I = T x (R + 400) ; on peut en imaginer encore d’autres.

Point beaucoup plus important encore pour un néochartaliste : il est impératif de comprendre le fonctionnement réel de la monnaie si on ne veut pas que les efforts dans un RB soient réduits à néant. En effet, si on poursuit simultanément l’objectif d’un RB par la redistribution et un déficit zéro « pour rendre les finances de l’État pérennes », prétendument pour pérenniser aussi le RB, on détruirait intégralement toute l’économie, avantages du RB inclus. Au mieux, dans un premier temps, le RB accélérera la paupérisation des plus riches et ralentira celle des plus pauvres voire permettra une amélioration initiale, puis, à mesure que toute la dette publique dont on fait la contrepartie de l’émission de monnaie souveraine sera remboursée sans nouvelle dette (conséquence d’un déficit zéro), l’économie sera vidée de sa monnaie, les crédits ne seront plus soldés et une panique bancaire s’ensuivra, enfin, pour continuer à équilibrer son budget, et ne pouvant taxer que de moins en moins vu la monnaie toujours plus rare qui reste dans l’économie, le Trésor taillera dans les dépenses dont, inéluctablement, le RB lui-même. Peut-être comrpendra-t-il enfin qu’il lui faut d’abord distribuer la monnaie dans laquelle il taxe, vu que c’est lui qui détient le monopole de son émission.

Un RB « financé par l’impôt » comme le reste du budget serait la mort du RB.

Conclusion

Bien que ma préférence personnelle aille vers l’Employeur en Dernier Ressort, je ne serais que faiblement surpris que ce soit le Revenu de Base qui finisse par l’emporter dans notre société française contemporaine. L’individualisme me semble tout simplement trop ancré dans les mœurs, le sens d’un projet commun, ou même d’une communauté de destin trop affaiblie pour assurer un EDR qui le renforcerait pourtant.

Détails intéressants, ceux qui préfèrent le RB à l’EDR font très souvent preuve d’un grand amateurisme en matière économique (y compris au sens noble), et on sent que c’est la préoccupation sociale qui les motivent d’abord, et qu’ils cherchent la cohérence économique ensuite. À l’inverse, ceux qui préfèrent le « marché » à l’EDR sont le plus souvent des sceptiques individualistes plutôt anarchistes et abhorrent encore plus le RB (par exemple les partisans de l’étalon-or), préférant la « valeurs-travail », celle d’ailleurs, à l’origine de la pensée libérale, chez Adam Smith. Et les néochartalistes sont les seuls que je connaisse à avoir autant la valeur du travail à cœur que la valeur d’harmonie sociale (tant collective qu’individuelle).

PS : Voici en anglais une évaluation d’une expérience d’EDR en Inde. Dans Full Employment Abandoned, William Mitchell et Joan Muysken discute d’autres expériences analogues encore.

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Une vie digne

Mesquin vient de l’arabe miskin signifiant pauvre ; et de fait, les rapprochements entre pauvreté et indignité abondent, quoique la langue française tienne à distinguer les deux, un peu en dernière ligne droite, en offrant l’alternative de l’humilité, sorte de noblesse de la pauvreté, avec son pendant l’arrogance, ignominie de ceux aveuglés par la richesse et la puissance. Mais même avec cette nuance, on imagine mal la pauvreté comme étant plus qu’un second choix, et l’idéal est évidemment de cumuler et la richesse et l’humilité. D’être digne physiquement et moralement. Cet objectif est tellement important que l’entreprise communiste visant à l’assurer à égale part pour tous via l’égalisation du partage des richesses a pu rassembler sous sa bannière jusqu’à un tiers de l’humanité.

Le néochartalisme a ce problème a cœur, et la plupart de ses figures fondatrices l’ont constitué avec la nostalgie du plein emploi des Trente Glorieuses, et se définissent ouvertement comme progressistes, en un sens large. Ainsi de Mitchell en Australie ou des professeurs de l’Université du Missouri à Kansas City. Ce n’est pas toujours le cas, et Warren Mosler est venu au néochartalisme simplement en voulant une économie qui fonctionne et découvrant que le Trésor public fonctionnant comme un ménage était un mythe. La proposition qui reflète le plus cette préoccupation est l’Employeur en Dernier Ressort, agence de l’État employant quiconque le désire à salaire fixe et à temps plein, dans des projets d’intérêt public, permettant de stabiliser les prix et d’assurer le plein emploi.

Mais jusqu’à quel point cela fonctionnerait-il ? À quelles conditions ? Parmi les critiques que j’ai pu recueillir quant à cette proposition, celles-ci reviennent souvent :

  • L’argent serait gaspillé dans des projets ubuesques et corrompus de l’État.
  • L’État deviendrait officiellement esclavagiste ou presque.
  • Cette politique ne vaudrait pas une significative augmentation du SMIC et maintiendrait les individus dans une certaine pauvreté.

Je vais répondre à toutes ces questions en précisant sous quelles conditions et dans quelles mesures elles sont ou non pertinentes. Vu à quel point elle sont contradictoires entre elles, ces éclaircissements sont nécessaires.

Gaspillage public contre bonne gestion privée ?

Contrairement aux idées reçues, en la matière, il n’y a pas de vérité clairement définies, et l’administration publique peut gérer l’assurance santé ou le service postal à moindre frais administratif que le secteur privé. Bien sûr, on peut trouver des contre-exemples, mais la vérité est tout simplement que la saine administration de larges structures dépend tout simplement plus de la probité et de la compétence de ses organisateurs que de leurs statuts privé ou public.

Dans le cas particulier des chômeurs, accuser l’État de les gaspiller en les employant est ridicule à tout point de vue. Ils sont déjà gaspillés, et on peut au plus appeler à les employer mieux encore, mais certainement pas pointer du doigt l’État comme étant une source de gaspillage. Qui plus est, comme le salaire est fixe, et sans évolution de carrière, il est aisé pour le secteur privé de réembaucher ces personnes lorsque l’envie lui en vient enfin.

Même en supposant que les projets de l’Employeur en Dernier Ressort soient complètement absurdes, par exemple qu’il ne fasse que vérifier que les employés creusent et rebouchent les mêmes trous, avec un volume minimal par jour, cela enrichirait encore la communauté de la manière suivante : le salarié, volontaire rappelons-le, aurait un meilleur salaire (le SMIC probablement) ; les employeurs préfèrent une personne qui est toujours dans une dynamique d’emploi à un chômeur volontiers soupçonné d’oisiveté ; les commerçants et producteurs qui trouvent dans ce salaire un meilleur débouché ; la cohésion nationale qui réintègre ses membres au chômage mais sans assistanat. Non seulement on peut tous gagner avec un projet aussi idiot et gaspilleur que de creuser et reboucher sempiternellement un trou, mai en plus on n’est même pas obligé d’être aussi idiot, et ceux qui pensent que l’État n’est pas capable de faire mieux sont d’une mauvaise fois qu’une simple fréquentation des services de l’État suffit à dissiper.

Corruption publique ?

Très voisine de la précédente, cette objection est tout aussi fausse. Là aussi, un vrai problème concernant un autre débat est utilisé pour étouffer celui-ci. Quand bien même l’EDR servirait à construire des villas privées aux potentats locaux et seraient l’occasion de nombreuses malversations, les chances de les empêcher de vivre sur le dos de leurs administrés sont plus fortes si ces administrés sont assurés de leurs subsistance et ont l’obligation de les employer comme preuve concrète de l’existence d’une communauté civique que s’ils sont des chômeurs ou des travailleurs précaires aux abois. Berlusconi ou Sarkozy sont survenus dans des systèmes niant le statut d’émetteur de la monnaie du Trésor, et on pu mené la corruption qu’ils souhaitaient. En vérité, croire que lorsqu’un mal survient, c’est le bien détourné pour l’occasion qui doit se justifier plutôt que le mal lui-même, c’est avoir une attitude profondément nihiliste, où rien de bien ne peut vraiment arriver, où le mal est la norme indépassable et le bien une illusion qu’il suscite parfois à l’occasion de ses convulsions.

Travail forcé ?

Celle-là m’a beaucoup surpris. J’avais pourtant toujours pris soin de préciser que l’EDR n’emploie que ceux qui le désirent. Le seul moyen de forcer les gens à être embauchés par l’EDR, c’est d’avoir un solde budgétaire hors EDR en surplus. Alors, par la coercition qui accompagne les taxes, l’État forcerait à accepter des emplois EDR le montant du surplus divisé par le salaire fixe, modulo ce que le secteur privé souhaite ou peut épargner ou dés-épargner. Comme le néochartalisme est favorable au déficit public, par EDR ou non, pourvu qu’il soit contracyclique, je ne vois pas où d’objection rationnellement opposable. Sauf à avoir des convictions anarchistes, où toute immixtion de l’État est par nature irrévocablement et absolument dictatoriale, aussi innombrables les précautions de souplesse et les concessions soient-elles, et même en tenant compte de la possibilité pour les individus d’adhérer au projet d’une communauté collective constituée…

Une cautère sur une jambe de bois ?

Mélenchon ou Arthaud proposent un SMIC à 1 700 euros par mois, alors que ma version du néochartalisme le fixerait simplement au SMIC alors présent, même à 1 400 euros comme aujourd’hui. Pas une vraie mesure progressiste ou humaniste, en somme. D’autres, aussi modérés que feu Jacques Marseille (dont je recommande la lecture d’Empire colonial et Capitalisme français : Histoire d’un divorce) prônent une allocation universelle, de montant moindre que le SMIC, mais sans contrepartie de travail ou autre.

Avec de la sympathie pour cet esprit, les néochartalistes gardent la tête plutôt froide et comprennent qu’il ne suffit pas de distribuer de l’argent pour que tout s’améliore. Mieux vaut que la monnaie serve à insérer l’individu dans un projet commun à la communauté plutôt que de simplement lui faire l’aumône. La monnaie en a une bien meilleure vertu éducative. Une allocation universelle peut aussi bien prendre la forme d’une mère isolée achetant le nécessaire à ses enfants qu’elle éduque durement que celle d’un individu paumé retirant son allocation à un distributeur automatique et se payant de la drogue. Au contraire, un salaire EDR réintègre monétairement et psychologiquement dans la communauté : il travaille à des projets définis démocratiquement, sur lesquels elle a un droit de regard. Ça me paraît beaucoup plus sain, beaucoup plus favorable à la dignité de chacun.

Plus délicate est la question du montant. Bien qu’elle améliore la situation des plus pauvres, l’EDR n’est pas conçu pour corriger toutes les inégalités ou assurer un certain niveau de vie, seulement pour assurer une opportunité à chacun en même temps que la stabilité macroéconomique, à commencer par celle des prix. Il est ainsi possible de voir les salariés les moins payés, donc ceux de l’EDR, vivre dans des taudis surpeuplés ou à la rue comme des travailleurs pauvres simplement parce qu’ils sont victimes d’une bulle immobilière que les autorités refusent de traiter, ou parce que le gouvernement a virtuellement abandonné toute authentique politique de la ville en faveur de la spéculation immobilière, comme la léthargie politique devant la désertification rurale l’illustre depuis plusieurs décennies déjà.

Les libéraux développent souvent le simplisme consistant à accuser l’action de l’État de tous les maux, sans s’enquérir de savoir comment le privé se débrouillerait pour faire mieux. La dérégulation devient pour eux l’équivalent d’une baguette magique. Au risque de décevoir ceux qu’intéressent le néochartalisme, l’EDR n’est pas plus une baguette magique, et ne peut remplacer une politique de l’urbanisme, une politique de la fiscalité, une politique anti-monopole, une politique d’éducation publique, etc. (sauf bien sûr, si, parmi les projets de l’EDR, figurent des groupes travaillant sur ces questions, par exemple en construisant des logements sociaux, ou en travaillant les questions économiques, à l’instar de Milton Friedman sous l’administration de Roosevelt).

On ne peut pas indexer le salaire EDR sur l’inflation : c’est son caractère contracylique qui le rend efficace contre l’inflation. Un scénario où le salaire EDR traînerait loin dernière les autres suppose une forte rigidité des prix à la baisse, et pas seulement des salaires. En supposant un tel environnement, on peut raisonnablement imaginer définir le salaire EDR comme au minimum, mettons, 80 % des salaires les plus faibles payés hors EDR. Tout en conservant un caractère fortement contracyclique, ça assurerait que l’écart ne se creuse pas trop entre le niveau de vie minimal offert par le secteur privé et celui offert par l’EDR. Mais je n’imagine que très mal un tel scénario : pourquoi, au lieu d’augmenter les salaires et de garder les mêmes prix, le secteur privé ne se contenterait de garder les mêmes salaires, mais de baisser ses prix, pour redistribuer les gains de productivité ? La perspective de perdre des clients qui attendraient alors que leur épargne achète plus et mieux n’arrête pas nécessairement l’activité, comme pour l’électronique actuellement. Ce qui fait de la déflation un mal terrible, c’est lorsqu’il diminue le salaire des consommateurs : alors, la consommation se fait particulièrement inquiète, l’épargne beaucoup plus facile, et peut aller jusqu’à paralyser l’économie. Mais, si je me trompe, alors la proposition ci-dessus suggère très bien quelles réponses on pourrait trouver aisément.

Une variation sur ce dernier thème est la hausse correctrice : pour remplacer la part des salaires perdus dans la répartition des gains de productivité (ainsi en Australie, les salaires ont progressé quatre fois moins vite que la productivité). Remarquons que c’est l’ensemble des salaires qui est à la traîne de part le monde développé, excepté les plus privilégiés à partir du dernier décile (et avec une accélération pour les toujours plus hauts revenus). Une des raisons pour lesquelles je suis pour le protectionnisme plutôt qu’un vague juste échange comme la plupart des néochartalistes, c’est parce que la pression déflationniste sur les salaires qu’elle crée est énorme. L’EDR peut empêcher cette pression de crever le plancher comme l’attestent les nombreuses violations du SMIC, des conditions de travail, etc. qui tiers-mondise littéralement notre pays, mais il ne peut que faiblement inciter à partager les gains de productivité pour autant. Au plus, il assure la solvabilité d’une partie de la demande. Pour que le rapport de force entre employeurs et salariés devienne suffisamment favorable à ce dernier, il faut qu’il devienne un denrée suffisamment rare, suffisamment prisée pour mériter surenchère vu les gains qu’il rapportera à son employeur. Le déficit public ne fait que renchérir cette denrée, pas la rendre irremplaçable. Le déficit public peut simplement accumuler de la monnaie jusqu’à ce que le vaste monde connaisse suffisamment d’inflation salariale pour que les emplois socialement et écologiquement responsables deviennent comparativement peu chères. Vu le nombre de Chinois, de petits Thaïlandais, Roumains, Africains, etc. pouvant encore servir de main-d’œuvre corvéable à merci et sans soucis écologiques, sans compter les couches suffisamment éduquées en Inde ou ailleurs pour faire concurrence aux nôtres mais en coûtant encore 4 à 6 fois moins cher tellement ils sont content de s’être sortis de la misère la plus noire, on imagine mal l’EDR suffire à rééquilibrer le rapport de force à lui tout seul. Ce qui hâterait suffisamment l’effet de saturation de la demande de salarié par déficit public, c’est un protectionnisme. De la même manière que les cellules ne gèrent leurs petites usines mitochondrie qu’en contrôlant les échanges avec l’extérieur via une membrane la plus souvent hermétique. L’échange n’empêche pas la frontière, au contraire.

Lors des Trente Glorieuses, véritable âge d’or du salariat, puisque c’est lui qui a constitué les classes moyennes que fait disparaître la résurgence libérale de ces trente et quelques dernières années, il y avait un fort protectionnisme comparé à aujourd’hui. Ça me paraît une manière de procéder autrement plus fiable que de forcer les entreprises à redistribuer les gains de productions qu’elles effectuent de plus en plus complètement à l’étranger : elles préféreront toujours que ce soit une concurrente qui supportent les coûts des salariés nationaux qui font ses consommateurs plutôt que de perdre en rentabilité sans assurance de retour sur investissement (ses salariés n’achètent pas que ses produits).

Voilà, j’espère que ça vous a éclairci les idées.

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Un système monétaire enfin clair.

Beaucoup d’articles de Frapper Monnaie sont consacrés à décortiquer comment le néochartalisme prévaut malgré tout dans le fonctionnement effectif du système monétaire et comment des politiques mal avisées la contrarient et empêchent plus ou moins (beaucoup en ce moment) d’atteindre la stabilité économique, la prospérité, et le plein emploi. Cette fois, je veux proposer une épure néochartaliste : un système conçu par et pour des personnes comprenant et adhérant au néochartalisme, sans camouflage et compromis douteux d’aucune sorte…

Simplification de la banque centrale

Plutôt que de passer par l’intermédiaire des bons du Trésor, la banque centrale règle les taux directeurs en versant des intérêts sur les réserves excédentaires. Cela donne le même résultat que de remplacer ces réserves par un bon du Trésor portant intérêt et de le racheter à tout moment pour que son possesseur puisse utiliser son montant comme réserves disponibles pour solder ses transactions. Mais on en s’occupe plus de savoir s’il y a assez de bons du Trésor, de quelles maturité, etc. Ce système est en place dans les banques centrales du Canada, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, la BCE et plus récemment à la Federal Reserves des États-Unis. La banque centrale peut ensuite varier le taux d’intérêt versé sur les réserves excédentaires pour moduler le taux minimal exigé par les banques sur leurs prêts aux autres agents économiques (elles ne prêteront que si le taux accepté par l’emprunteur est supérieur à ce qu’elle gagne simplement en gardant les réserves auprès de l’État sous forme de réserves excédentaires ou de bon du Trésor. Les intérêts versés sur réserves seront purs créations monétaires souveraines.

Simplification du Trésor

Plutôt que les psychodrames de savoir si les banques commerciales accepteront de contracter des bons du Trésor pour autoriser l’État à créditer les comptes de ceux qu’il veut payer (par exemple les détenteurs de précédents bons du Trésor parvenus à échéance), on supprime les bons du Trésor. Comme la banque centrale peut régler ses taux directeurs par les taux d’intérêt qu’elles versent sur les réserves, la disparition des bons du Trésor n’est pas un problème pour elle. Pour adoucir la transition, il est préférable de simplement ne plus émettre de nouveaux bons du Trésor, mais de payer comme convenu les anciens, et de les laisser disparaître avec leurs échéanciers.

Enfin, tous les budgets devront être fortement contra-cyclique, ce qui est déjà le cas, et on peut même l’inscrire dans la constitution pour satisfaire les plus maniaques.

Une version extrême de simplification néochartaliste consiste à supprimer les bons du Trésor sans verser d’intérêt sur les réserves, ce qui effectue l’euthanasie des rentiers vantée par Keynes : les prêteurs peineront à prêter avec une marge supérieure à la prime de risque car il y aura toujours des réserves excédentaires, dans ce système, qui ne trouveront aucun débouché et sous-enchériront auprès des emprunteurs… Comme, parmi les rentiers, il y aussi de simples particuliers voulant épargner pour leurs vieux jours ou leurs futurs projets, je déconseille cette position extrême. Mieux vaut s’affronter aux rentes abusives autrement.

Mise en place de l’Employeur en Dernier Ressort

Cette dernière mesure est une simplification pour les individus, mais non pour l’État. Elle est la mise en place de l’EDR déjà précisé dans Les Bases. En bref, l’emploi par l’État de toute personne le désirant, à salaire fixe, pour des travaux tels que ceux de la Work Projects Administration ou autres. Les employés de l’EDR forment ainsi un vaste réserve-tampon de personnes pouvant être embauchés ou non avec des prix stables, à l’instar des chômeurs actuels, mais sans la misère et la destruction de capital humain que le système actuel génère délibérément.

Ainsi, l’État accommoderait l’économie en lui fournissant ce qu’elle souhaite : de l’épargne jusqu’à ce qu’elle accepte de consommer plus, du travail si elle ne parvient pas à employer tout le monde, et une saine taxation lorsqu’elle est suffisamment forte pour employer toutes se ressources et faire pression sur les prix à la hausse.

Post Scriptum :

Malheureusement, et bien que la clarté soit une vertu pour le publiciste que je suis, elle n’est pas forcément recommandable pour le politique. Il est certain que la banque centrale désirera plus d’outil que ceux proposés au-dessus…

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Dupont-Aignan : un bon exemple de réflexion à mi-chemin

De passage dans On n’est pas couché, l’émission phare présentée par Laurent Ruquier sur France 2, Nicolas Dupont-Aignan est l’occasion de réviser la réflexion sur le plateau, déjà très néochartaliste quoique inconsciemment, qui se dégage progressivement de la gangue libérale où elle fût enfermée si longtemps. Extraits :

2:52, N. D.-A. : Comment un pays qui était sorti de la guerre, où tout était détruit, qui a réussit à se reconstruire, qui a donné une dignité aux femmes et aux hommes qui l’ont reconstruit, qui a donné un avenir à nos enfants, et nous là, on devrait s’écraser, on devrait rien faire

Constat profondément vrai et pertinent, malgré sa trivialité ! Les politiques dominants, ceux qui exercent le pouvoir, se retrouvent toujours avec la même impuissance : les lois de l’économie dans toutes ses incarnations (globalisation, concurrence, dichotomie privé/public en faveur du privé, traitement du chômage, etc.) seraient des lois non pas sociales, c’est-à-dire que les êtres humains se donnent et se modulent, mais des lois aussi impersonnelles et intangibles que la loi de la gravitation. Les démonstrations de l’absurdité de cette position demanderaient de longues heures d’épistémologie et de philosophie, mais elles sont devenues assez inutiles par l’invraisemblable béance entre la cause d’une part : il n’y aurait plus d’argent alors qu’on en trouve par milliers de milliards pour les banques, et les conséquences complètement disproportionnées d’autre part : chômage et précarisation toujours plus massifs, aggravation de l’instabilité financière tant par la fréquence que par l’intensité des crises, une croissance du PIB quasi-logarithmique, appauvrissement de la majorité de la population combiné à un accroissement continuel de la productivité.

Mais quel désastre a bien pu éreinter à ce point l’Occident ? Une guerre nucléaire ou mondiale ? Non. Une nouvelle peste noire ? Non. Une guerre civile ? Non. Alors quoi : on a survécu à tout cela, qu’est-ce-qui nous arrête ? Nous sommes confrontés à pire que tout cela : une histoire de comptable… Ah, vraiment ? Alors cette fois nous sommes vraiment foutus ! Voilà ce qu’il faudrait dire et penser sans la moindre ironie.

3:45, N. D.-A. : Je serais le candidat du protectionnisme.

Le commerce extérieur et la monnaie sont deux sujets distincts et n’ont en commun que d’être pris en otage par des impératifs idéologiques libéraux : si l’État est inférieur au marché, alors le commerce internationale ne doit pas pouvoir poser plus de problème que le commerce intérieur, et la monnaie privée de crédit ne doit pas être incapable de remplacer avantageusement la monnaie publique digne de ce nom. Nombre de néochartalistes anglo-saxons sont pour un vague libre-échange, ainsi L. Randall Wray se dit pour le juste échange. Entrent en conflit le soin qu’ils apportent aux conditions réelles d’exercice de leurs activités par les personnes et d’autre part ce que l’on peut appeler l’internationalisme de gauche, généreux mais aveugle aux rapports de force entre les États et les communautés qui se frayent un destin.

Comme Dupont-Aignan est aussi favorable à une dévaluation, c’est le très classique piège de l’enfouissement du problème monétaire par le problème du commerce extérieur qui se profile.

8:55, N. D.-A. : on pourra se refinancer à zéro pour-cent auprès de la banque de France sans passer par les marchés financiers — A. Pulvar : …en faisant marcher la planche à billets. […]
9:45, N. D.-A. : nous devons équilibrer nos compte, c’est évident.

Nicolas Dupont-Aignan aborde là le fond du problème monétaire mais est malheureusement coupé à mauvais escient par Audrey Pulvar :

Les banques ont des caisses beaucoup trop vides. C’est cela que signifie le jargon de « la nécessaire recapitalisation » (et Alan Greenspan lui-même a finit par officiellement reconnaître qu’elles sont sous-capitalisées depuis quarante ou cinquante ans, c’est-à-dire depuis le retour en force du libéralisme !) ; elles nécessitent un sauvetage par les États dès qu’une crise survient, et sur elles devrait reposer la création monétaire ? Absurde.

La création monétaire réduite au crédit « pour s’assurer que chaque centime est durement gagné » n’est qu’une ineptie imposée par l’idéologie libérale : les banques n’ont jamais autant gagné qu’en étant de véritables parasites sociaux, l’économie est bien moins gérée, bien moins efficace que pendant les Trente Glorieuses dont les Trente Piteuses libérales ont voulu s’émanciper. Il n’existe aucun billet de banque en ce monde qui n’ait été imprimé par une planche à billets, aucun. Dire « c’est de la planche à billets », ce n’est pas faire preuve d’une quelconque capacité analytique, mais au contraire produire une réponse pavlovienne n’éclairant en rien la réflexion : ce qui compte c’est combien est imprimé par cette planche, pour quoi, et pour qui, pas que ce soit de la planche à billet (Plus drôle encore, c’est maintenant pour l’essentiel des manipulations électroniques, et non les planches à billets qui créent la monnaie…). Dupont-Aignan fait quelques bonnes remarques à ce sujet lorsqu’Audrey Pulvar lui assène son rappel de tabou. Malheureusement, il commet cette erreur dangereuse à la fin d’approuver le prétendu équilibre du budget.

En supposant qu’il applique son programme, ça ne poserait pas de problème technique immédiat : à chaque fois que l’État voudrait prendre l’initiative de dépenser, donc de créer de la monnaie, il lui suffirait d’ordonner à sa banque centrale de procéder à ce petit manège pour qu’il puisse le faire. Ça plaira à ceux qui aiment le protocole. Beaucoup plus dangereux est le fait que le déficit public ainsi créé paraîtra illégitime, fruit d’une facilité que beaucoup jugeront une entourloupe. C’est précisément sur cette faille que les libéraux ont récupéré le pouvoir de création monétaire, principalement en l’accusant d’être la source de l’inflation. C’est d’ailleurs ce que reconnait implicitement Dupont-Aignan lorsqu’il professe l’équilibre budgétaire, en dépit des évidences historiques (la citation en seconde partie du billet). L’argument de l’inflation ne vaut pourtant pas grand chose : une pyramide de Ponzi crée-t-elle une inflation plus légitime parce qu’elle est à crédit plutôt que par pure émission monétaire ? La bulle des subprimes en devient-elle légitime ? Non, bien sûr. Mieux vaut s’attaquer aux règles de la pure émission monétaire comme aux règles d’émission de crédit bancaire pour régler la question de l’inflation, plutôt qu’en strangulant l’activité économique ou en désignant l’une de ces deux sources comme bouc-émissaire.

L’emprunt à taux zéro auprès de la banque de France à l’initiative du Trésor est un moyen de retrouver la maîtrise technique de l’échéancier, mais il n’en donne pas la maîtrise psychologique. Il est préférable que l’État s’assume émetteur de la monnaie, assume qu’il ignore donc la contrainte budgétaire du défaut de paiement, par conséquence logique de son statut d’émetteur, et qu’il s’occupe des questions de la contrainte des ressources réelles, la seule qui l’intéresse.

10:00, N. D.-A. : Ils ont tous les deux perdu leurs boulots. J’aurais pu leur dire (…) qu’il faut réduire votre train de vie : vous allez quitter votre logement, vous allez supprimer vos dépenses, vendre votre voiture, vous allez vivre sous un pont, votre budget sera équilibré (…) le premier devoir que j’ai à chaque fois que je reçois quelqu’un dans cette situation, c’est de lui dire qu’est-ce que je peux faire pour que vous trouviez un boulot ou même un petit boulot, pour que vous puissiez financer vos charges

Là encore, Dupont-Aignan frappe juste. La science économique consacre des efforts colossaux simplement à démontrer théoriquement pourquoi le marché est indépassable, alors même que les échecs s’accumulent en pratique1. La pensée économique dominante crève de sempiternellement sacrifier la réalité concrète au profit de la pureté théorique. Commencer par s’occuper de savoir comment assurer un emploi aux personnes, ce n’est pas de la démagogie, c’est au contraire infiniment moins démagogique et plus intellectuellement honnête que de présupposer un ordre le produisant spontanément. C’est justement par le plein emploi que les néochartalistes parachèvent la stabilité des prix. Le néochartalisme poursuit le keynésianisme qui avait accompli le plein emploi, le libéralisme lui n’a connu que le chômage croissant ou la précarisation, il ne faut donc pas se laisser impressionner par ce genre d’accusations faciles…


Note :

(1) Ainsi, voici ce qu’écrivait le Nobel d’économie Paul Krugman, illustration frappante des pseudo-découvertes de la science économique ne servant qu’à conforter ses préjugés, exemple d’autant plus frappant qu’il est depuis devenu protectionniste (tout comme Keynes de son vivant).

Pourtant, jusqu’à la fin des années soixante-dix, l’accord ne s’était pas fait sur le moyen de modéliser la concurrence imparfaite en situation d’équilibre général. Comme la force et l’unité de la théorie dominante des échanges venait du fait qu’elle était exprimée en termes d’équilibre général formel, les autres thèses se trouvaient reléguées aux notes infrapaginales. […] Rétrospectivement, Cette conclusion est évidente. Après tout, la majeure partie des échanges concerne des biens produits par des branches que les économistes classent sans hésitation dans la catégorie des oligopoles lorsqu’ils les envisagent au niveau national. Cela a représenté pourtant une révolution radicale de la théorie du commerce international.
Si les nouveaux modèles remettent en question la thèse classique qui veut que les échanges commerciaux soient toujours le résultat de l’exploitation d’un avantage comparatif, la nouvelle théorie n’a d’abord pas remis en question le fait que tous les partenaires bénéficient des échanges. En effet, l’introduction des rendements croissants et de la concurrence imparfaite dans la théorie ne fait que renforcer l’idée que les échanges sont toujours bénéfiques.

Krugman Paul, La mondialisation n’est pas coupable, la découverte, Paris, 1998 (1996), 218 p., p. 198-199

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La politique du chien crevé

Il existe une expression populaire résumant très bien l’action politique telle qu’elle est devenue après le choix du chômage de masse : « La politique du chien crevé au fil de l’eau ». Elle rend assez bien l’aspect d’impuissance désespérée et désespérante que prend le politique. L’actualité donne régulièrement des exemples de cette impuissance consécutive et volontaire, comme le récent appel de Xavier Bertrand en faveur du chômage partiel. Quelle est l’idée derrière le chômage partiel ? Étaler la misère pour qu’il y en ait moins sur un espace particulier. C’est tout ce qui reste de la politique une fois que l’État a décidé d’entériner le chômage de masse et de donner l’exclusivité de la création de la richesse et de la monnaie au secteur privé.

Très concrètement, le chômage partiel consiste à distribuer le manque d’activité non en licenciant quelques personnes, mais en réduisant les horaires d’un plus grand nombre, afin que tous demeurent partiellement employés. Bien évidemment, le chômage partiel n’est pas rémunéré ; seule l’activé résiduelle l’est.

Est-ce une bonne idée ? Oui, si on insiste sur la nécessité de préserver un minimum vital à chacun, ainsi que l’avantage de garder des salariés formés, prêts à absorber toute augmentation de l’activité, plutôt que de devoir employer de nouveaux salariés inexpérimentés faute de pouvoir réembaucher les anciens. Non, si on insiste sur la nécessité de laisser le jeu du marché se faire, d’éliminer les emplois ne correspondant plus à une activité, et de laisser chacun se spécialiser dans les tâches qu’il accomplit le mieux et qui sont les plus désirées par les acheteurs.

Très schématiquement : les sociétés plus communautaires, comme l’Allemagne et le reste du continent, privilégient le chômage partiel ; les sociétés plus individualistes comme les États-Unis ou le Royaume-Uni préfèrent tout laisser reposer sur le marché. La France est un cas un peu particulier : pays très individualiste, elle refuse néanmoins la sacralisation du marché qui en découle normalement, et se retrouve très mal-à-l’aise quant à trouver une solution au chômage. Elle cherche à créer par la loi, c’est-à-dire par l’aspect collectif de la communauté, l’étalage qu’elle refuse au marché. Cet immobilisme se traduit par des salaires et une égalité plus résistants, mais un chômage flagrant : il n’est étalé ni par un accord de la communauté, ni par le jeu du marché faisant pression vers le bas.

Le vrai problème du chômage partiel est que c’est typiquement une fausse bonne idée, car répondant à un problème qu’il ne peut pas soigner, seulement pallier : l’insuffisance d’activité. Il est pourtant assez facile de concilier marché, plein emploi et stabilité des prix. Tant qu’on se refusera à mettre l’argent sur la table, alors on ne fera que dépouiller Pierre pour renflouer Paul, comme s’y contraint le système monétaire actuel. Reste donc à regarder le chien crevé dériver au fil de l’eau, voire à le touiller un peu du bout d’un bâton pour voir s’il peut encore mimer la vitalité.

Ce phénomène lui est si inhérent, que le Nobel d’économie Paul Krugman rapporte explicitement le constat qu’en dégage progressivement la communauté des économistes :

Beaucoup d’économistes pensent que les expériences américaine et européenne sont les deux faces d’un même problème. Pour une raison ou pour une autre, les employeurs sont de moins en moins enclins à payer les services de ceux qui n’ont rien d’exceptionnel à offrir. Aux États-Unis, où les indemnités de chômage sont assez maigres et ne durent pas très longtemps (vingt-six semaines), et où les chômeurs se retrouvent souvent sans assurance maladie, le travailleur n’a d’autre choix que d’accepter un emploi, quel que soit le salaire proposé. C’est ainsi que le marché américain de l’emploi est qualifié de « flexible » selon le bel euphémisme des documents officiels. En Europe, les diverses prestations sociales sont plus généreuses, ce qui permet aux travailleurs de refuser des offres qu’ils jugent inacceptables, alors que, de toute façon, un très grand nombre de règlements et restrictions rendent les employeurs moins disposés et même incapables d’offrir des emplois à faible salaire. Ainsi, les mêmes facteurs conduisent à une baisse des salaires pour les travailleurs les moins qualifiés aux États-Unis et au chômage pour la même catégorie de personnes en Europe. Le résultat global est le même des deux côtés de l’Atlantique : l’égalité économique plus ou moins grande que l’Occident avait fini par considérer comme un fait acquis depuis la guerre est en train de s’effacer de notre souvenir.

Krugman Paul, La mondialisation n’est pas coupable, la découverte, Paris, 1998 (1996), 218 p., p. 184

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Le choix du chômage de masse

Lors de l’immédiat après-guerre, le plein emploi était un impératif politique : face au communisme et au traumatisme de la Grande Dépression ainsi que des totalitarismes, le désespoir des peuples n’était plus jugée négligeable. Pourtant, progressivement, le chômage de masse va retrouver son hégémonie, parallèlement à la remontée en puissance du libéralisme.

Le plus gros du travail de réhabilitation du chômage fut accompli par les économistes eux-mêmes, dont de nombreuses personnes se revendiquant largement de Keynes (même les libéraux comme Hayek et Friedman citeront un article posthume de Keynes pour imposer leurs vues). La pensée keynésienne se défendit d’autant plus mal que son auteur était mort dès 1946.

Un ouvrage retrace très bien cette évolution doctrinale : Full Employment Abandoned : Shifting Sands and Policy Failures (Le Plein Emploi Abandonné : Sables Mouvants et Échecs des Politiques) des auteurs néochartalistes William Mitchell, professeur d’économie à l’Université de Newcastle en Australie et Joan Muysken, à l’Université de Maastricht. En résumé, le déroulement idéologique du libéralisme s’est répété en accéléré à partir d’un corps universitaire moulé dans le libéralisme bien que bousculé par Keynes. L’attention a progressivement rebasculé depuis les comportements des agrégats macroéconomiques vers les interactions microéconomiques des individus. La philosophie libérale est individualiste, fort logiquement, elle mène à l’individualisme méthodologique, c’est-à-dire à la reconstruction de tous les phénomènes à partir des individus seulement, et fort logiquement encore, on s’est mis à chercher des réponses microéconomiques aux problèmes.

Tout d’abord, ce fut le sacre de l’inflation, le marché serait imbattable au point que, si on essaie d’assurer le plein-emploi, le marché n’est leurré qu’un temps et préfère augmenter ses prix plutôt que de baisser la rémunération de ceux qui sont sortis du chômage. Cette relation s’est progressivement renforcée, et culmine avec Milton Friedman : le marché adapte ses prévisions à l’inflation qu’il prévoit, et l’État doit toujours accélérer l’inflation pour assurer le plein emploi. Ultimement, c’est l’hyperinflation, la monnaie ne vaut plus rien, tout le monde s’en débarrasse, l’économie n’est plus capable d’anticiper les conséquences de ses actions. Autrement dit : le chômage est un mal nécessaire au fonctionnement de l’économie de marché. Ce n’est pas grave ! s’enthousiasment les libéraux : elle est la plus capable de produire de la richesse et d’offrir des opportunités ; le chômage et la pauvreté se résorberont tout seul pour peu qu’on la laisse faire. Pour parachever l’édifice, Friedman va réhabiliter une vieille arlésienne libérale : l’activisme du crédit privé, la possibilité pour se dernier de relancer la machine économique plutôt que de simplement l’amplifier en en profitant. Un crédit privé souverain, en quelques sortes. Sauf que les libéraux l’ont toujours essayé et ont toujours dû constater la même leçon : ça ne fonctionne pas. C’est précisément l’unité de décision du souverain qui le rend souverain ; le marché souverain est une aporie.

Ce n’est pas un joli conte pour néophyte, malgré les inévitables simplifications que j’ai dû faire pour expliquer aussi simplement et rapidement ce phénomène complexe. Milton Friedman (Nobel d’économie 1976) déclare de manière parfaitement explicite ce basculement :

Je ne crois pas que la situation politique soit désespérée. En matière politique, on est en voie de revenir sur l’idée que le chômage est plus grave que l’inflation. M. Tanaka vient de tomber au Japon à cause de l’inflation. La même chose est arrivée un peu plus tôt à M. Heath en Grande-Bretagne, toujours à cause de l’inflation. Les hommes politiques vont finir par se rendre compte que l’inflation n’est pas le moyen de se maintenir au pouvoir. Lorsqu’on en sera vraiment convaincu et que la majorité de la population en sera consciente, nous pourrons arrêter le désastre et sortir de cette ronde infernale. Nous arrêterons l’inflation, nous remettrons le gouvernement à sa place et nous rétablirons l’ordre qui veut que les citoyens soient maîtres du gouvernement, et non l’inverse.

FRIEDMAN Milton, Inflation et systèmes monétaires, Calamann-Lévy, Paris, 1985 (1974), 380 p., p. 63

Quant au chômage et à la stagnation, c’est un autre Nobel qui l’explicite, comme le relève, avec ironie, Friedman :

James Tobin [Nobel d’économie 1981], toujours un irréductible Keynésien, me fit un compliment empoisonné lorsque, dans sa contribution au volume Cross, il mentionna mon discours au président comme « très certainement l’article le plus influent jamais publié dans une revue d’économie. Son influence porte bien au-delà de la profession — par exemple, jusqu’aux gouvernements et banques centrales européens et japonais et jusqu’à The Economist et d’autres faiseurs d’opinion. L’Europe n’a jamais vraiment récupéré après ses récessions de 1974-75 et 1979-82, et maintenant l’intégralité du monde capitaliste démocratique stagne » — tout cela à cause de l’épouvantable influence de mon article !

Friedman Milton, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 231

C’est toujours le même problème : le marché n’est ni une production de bien ou de service préféré à d’autres (compétitif), ni de l’argent donné, mais la conjonction des deux. Que l’un vienne à manquer, et le marché s’évapore. Il n’était pas nécessaire de stranguler l’activité économique pour dompter l’inflation ; il suffisait de cibler directement ceux nécessitant une activité économique, plutôt que de faire de la relance budgétaire encore très indistincte. Mais le tabou qu’est l’État pour les libéraux les a empêché de voir des failles cruciales dans leurs raisonnements, ainsi que des opportunités formidables de réaliser la stabilité des prix par le plein emploi.

Depuis, l’impératif du chômage a muté pour se renforcer. De NaRU (Natural Rate of Unemployment, Taux Naturel de Chômage), il est devenu NAIRU (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployement, Taux de Chômage N’Accélérant pas l’Inflation) et il est le discret soubassement des politiques monétaires de la plupart des Banques Centrales occidentales, Fed et BCE en tête. Discret parce qu’il indique que le chômage n’est pas dû au manque d’alternative, mais à un choix politique délibéré, maintenant largement oublié voire occulté, tant il est gênant. En voici le démontage technique :

Modigliani attaqua fortement l’orthodoxie du NAIRU et concluait qu’« il n’y avait rien de conceptuellement inexacte [en cherchant à réduire le chômage et à atteindre l’équilibre mais] la confiance dans le NAIRU comme approche opérationnelle rencontrait de grands problèmes et impliquait de sérieux risques, en raison des énormes difficultés d’estimation et de traçage de u* [le NAIRU dans les équations du modèle] à travers le temps » (emphase tel qu’en l’original). Modigliani dit qu’en raison d’inévitables erreurs de calcul, de sérieuses erreurs de politique sont possibles et auront des résultats catastrophiques pour le chômage lorsque la politique monétaire est « entre les mains d’une Banque Centrale avec la structure et la mission de la Bundesbank ou de la BCE ». Il conclut que le chômage élevé en Europe depuis le milieu des années 1980 est « largement le résultat d’une politique monétaire pusillanime mal conseillée ».

MITCHELL William, MUYSKEN Joan, Full Employment abandoned, Edward Elgar, Cheltenham, 2008, X + 298 p., p. 88-89

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9. Genèse des Shadoks

Si j’ai bien réussi mes précédents articles sur Les Bases, il se peut que mon lecteur se mette à douter du néochartalisme non pas parce que ce serait trop obscur, mais parce que ce serait trop simple, trop beau pour être vrai. Il peut en effet se poser la question Mais pourquoi le néochartalisme ne fait-il pas l’unanimité, depuis longtemps ? Cet article vise à démêler l’écheveau de raisons qui poussent nos esprits à agir comme de véritables Shadoks. Ces raisons foisonnantes font que ce billet, contrairement aux autres de la série Les Bases, est plus long.

1. La pensée zéro

Rapidement parce que je l’ai déjà expliqué : avant même de penser à ce que pourrait être un budget d’émetteur de la monnaie, spontanément, la pensée procède par analogie avec ce qu’elle connait déjà c’est-à-dire un budget d’utilisateur de la monnaie (un budget de ménage, d’entreprise), et passe donc à côté de la situation d’émetteur qui fait qu’il n’y a pas de contrainte financière, seulement des contraintes en terme de ressources réelles.

2. La contrainte des ressources réelles

Idem, rapidement : de manière un poil plus subtil, on peut comprendre qu’il ne suffit pas d’imprimer de nouveaux billets pour qu’il y ait de la richesse et trop rapidement en conclure que cette contrainte est équivalente à l’équilibre budgétaire. Or, il y a une marge de manœuvre entre l’équilibre budgétaire et le déficit inflationniste qu’il est indispensable d’exploiter, ne serait-ce que pour financer la croissance en préservant la stabilité des prix et un niveau d’endettement sain du secteur privé.

3. Le pragmatisme des gouvernements

Les hommes d’action sont très pragmatiques. C’est dans leur être. Et s’ils ont l’avantage de remettre en cause bien des a priori doctrinaux lorsqu’ils s’en sentent l’instinct, le plus souvent poussés par une vision, ils ont le grave travers d’oublier les leçons obtenues aussi vite qu’elles furent apprises. Ainsi, lors d’un récent discours (« C’est une théorie simple […] mas voilà le problème : Ça ne fonctionne pas. Ça n’a jamais fonctionné. »), Obama a fait le cheminement intellectuel de F. D. Roosevelt lors de son attaque de poliomyélite, lorsqu’il réalisa la fausseté de la vulgate libérale dominant les cercles dirigeants. De même que les successeurs de Roosevelt oublièrent ces précieuses leçons, nos gouvernants ont-ils suffisamment envie d’apprendre, et surtout pour suffisamment longtemps ?

L. Randall Wray, note ainsi dans son Understanding Modern Money que les autorités coloniales retrouvèrent naturellement le fonctionnement de la monnaie en établissant des taxes plutôt qu’en espérant que la monnaie soit désirée pour elle-même (p. 57-61). Pourtant, nos autorités actuelles pensent à nouveau que leur capacité à payer dépend de l’acceptation de cette monnaie par les individus. Non, les individus acceptent cette monnaie parce que le souverain prend la décision souveraine d’imposer des paiements en cette monnaie ; lorsque l’économie est en crise, comme actuellement, il n’est même pas nécessaire de s’occuper encore des questions d’inflation : le secteur privé est trop heureux de pouvoir épargner, avant même d’avoir effectivement des taxes à payer. Mais, non, par un diagnostic absurde, les autorités ont décidé que la priorité n’est plus de renflouer l’économie réelle, mais de renflouer les banques et de comprimer cette économie réelle à laquelle les banques prêtent, alors même que les bilans des banques n’y survivront pas…

4. Les doctrines libérales

Parce que les gouvernants se sont beaucoup plus disciplinés à mesure qu’ils saisissaient combien ce qu’ils gèrent dépasse leur entendement, les conseillers dont ils s’entourent deviennent primordiaux pour que ces instincts trouvent un certain équilibre lors de leur application. Ce qui signifie aussi que les gouvernants sont très largement contraints par ce que la doctrine des conseillers est capable de leur faire comprendre ou s’ingénie à leur obscurcir. Or, le libéralisme, malgré toutes ses qualités qui lui ont fait mériter ses succès (du moins par rapport à ses rivaux), a ceci de particulièrement gênant de postuler que la solution est dans l’arrangement libre et spontané des individus plutôt que dans une émanation collective ; cela le rend toujours plus inapte (à mesure qu’il devient plus cohérent avec cette prémisse de la liberté) à comprendre l’État, donc à conseiller le pouvoir souverain.

Sur la question monétaire, les libéraux se sont mis à croire en leur uchronie d’un troc produisant un bien spécialisé qui devient la monnaie (typiquement l’or). C’est-à-dire qu’ils ignorent totalement ou presque la relation au pouvoir central pourtant présente dès les origines, aussi loin qu’on puisse remonter1… C’est ce qui fait que le renversement des libéraux par les keynésiens se soit accompli précisément sur la monnaie et la macroéconomie (le collectif et la monnaie qu’il produit sont des angles morts d’une pensée axée sur les individus) ; et que Milton Friedman n’ait reconquis la domination qu’en affrontant ces deux questions, affrontement qui connait son renversement toujours sur le même champ de bataille actuellement.

5. La peur du pouvoir

Les libéraux jouent beaucoup dessus. « Tout pouvoir amène la corruption, le pouvoir absolu amène la corruption absolue » (Lord Acton cité entre autre par von Hayek Friedrich August, La route de la servitude, Quadrige/Presses Universitaires de France, Paris, 1985 (1946), 176 p., p. 99).

C’est une thèse très séduisante mais fausse, car elle renverse le rapport de causalité : c’est parce qu’on se retrouve directement en prise avec la corruption, avec le chaos des choses qu’on cherche à acquérir le pouvoir. Il est également vrai qu’un esprit mal préparé, confronté aux possibilités virtuellement illimitées du pouvoir et à leurs répercussions, peut être pris de vertige, soit qu’il se tétanise de peur de perdre le contrôle, soit qu’il soit pris de l’ivresse de la toute-puissance. Une part importante de l’enfance consiste à maîtriser l’ivresse du sentiment de toute-puissance.

La chose est encore plus claire si on analyse les solutions libérales à ce problème très difficile du pouvoir : En quoi un gouvernant devient-il soudainement vertueux simplement parce qu’il est financièrement contraint ? S’il veut se payer des parties fines et se fiche du reste, alors, au lieu de se payer des parties fines en assurant le plein emploi simplement en maintenant un système monétaire qui l’assure, il aura quand même ses parties fines, mais en bas de l’échelle social, le menu peuple est précarisé, mis au chômage, bouc-émissaire de l’inconséquence des dirigeants et de leurs conseillers. Belle victoire libérale. Autre conséquence du libéralisme : alors que le pouvoir politique démocratique est en crise de légitimité et ressemble plus à un pantomime grassement rémunéré, le pouvoir n’a pas disparu car il y existe toujours une frontière à garder entre l’ordre et chaos, mais ceux qui dirigent sont des ploutocrates oligarchiques, de grands rentiers, des PDG de multinationales et de grandes banques, et leur pouvoir n’est certainement pas plus humain que le pouvoir démocratique s’efforçant d’être à l’écoute de tous. Là aussi, belle victoire libérale.

6. Les jeux de pouvoir des financiers

Le pouvoir monétaire n’est pas perdu pour tout le monde. La castration libérale de l’État a échu ce pouvoir aux financiers, ceux qui étaient les plus indiqués pour profiter de sa déshérence. L’avènement de la modernité, son individualisme, son progressisme sont consubstantiels au libéralisme, et on peut même dire que le libéralisme est l’expression connue la plus aboutie des aspirations modernes. Or, dès ses origines, la modernité a partie lié avec le crédit, Calvin déjà fit un pas décisif, la Révolution française libéralisa le crédit, et tout le développement capitaliste est comme incapable de se dissocier du crédit2 malgré tous les problèmes qu’il lui pose.

Les tentatives des financiers pour prendre le pouvoir furent nombreuses, ainsi Émile Moreau narre dans ses mémoires la malveillance d’un banquier envers la Banque de France simplement parce que cette dernière bénéficiait du monopole d’État, ou encore cette tentative d’asservissement du gouvernement (Souvenirs d’un Gouverneur de la Banque de France, 1954, p. 402) :

M. de Rothschild m’a déclaré qu’il était désirable d’abroger la loi de 1918 sur l’exportation des capitaux, pour donner aux modérés une arme contre les cartellistes, si ces derniers revenaient au pouvoir. Ceux-ci pourraient être à la merci d’une panique financière. Ni M. Moret, ni moi, ne sommes disposés à nous associer à une politique aussi contraire à l’intérêt public.

Une autre technique fut de camoufler le pouvoir de création monétaire de l’État en l’obligeant à passer par la banque centrale, puis les banques privées. Ainsi en France, et jusqu’en 1973, au lieu de simplement émettre la monnaie et de choisir quand la reprendre, il était obligé d’emprunter cette somme à taux zéro. Dans les deux cas, l’État pouvait en pratique choisir quand rendre cette somme, dans le second simplement en faisant rouler l’emprunt, donc maîtriser l’échéancier et être sûr d’avoir les poches assez profondes pour faire face (contrairement au secteur privé, simple utilisateur de la monnaie) à toutes situations. Avec la loi du 3 janvier 1973, c’est encore un peu plus ébréché : l’avance par la Banque de France est toujours possible, mais à l’initiative de cette dernière seulement. L’évaporation du pouvoir d’émission de la monnaie s’est encore beaucoup poursuivi avec l’euro. Et les financiers n’ont jamais connu de rémunérations aussi élevées. Ils forment donc le groupe sociologique le plus intéressé à ce que la vraie nature de la monnaie ne soit pas connue, à ce que leurs mensonges ne soient pas éventés, à ce qu’on les croit toujours seuls détenteurs possibles de la monnaie.

7. Le matérialisme / l’incapacité conceptuelle

Une autre raison, fréquente chez les partisans de l’étalon-or, est l’incapacité à concevoir la valeur de la monnaie comme très arbitraire, la nécessité pour leur esprit que la monnaie ne soit que l’équivalent d’un « actif tangible ». Bref, l’or aurait une valeur intrinsèque, et la monnaie en dériverait toute sa valeur. En plus d’être historiquement faux, c’est une conception de la valeur inepte : on paie pour des services intangibles, des services qui ne durent pas comme l’or, comme une coupe de cheveux, mais qui sont pourtant échangés contre de la vraie monnaie, de l’or même (puisqu’on peut toujours convertir la monnaie en or, à taux fixe ou variable). La durabilité de ce qui est payé est extrêmement variable : depuis la pyramide de Khéops jusqu’aux bulles de savon pour que jouent les (grands) enfants. On peut même dire sans grande exagération qu’il n’y a que des services et aucune création matérielle ; après tout, on n’achète pas de la pierre au mineur mais l’extraction et l’acheminement d’une pierre préexistante, on n’achète pas une statue mais la sculpture que l’artisan a réalisé sur cette pierre, on n’achète pas une belle maison mais l’assemblage de tous les éléments faits par des ouvriers surveillés, dirigés et inspirés par les chefs de chantier et l’architecte, etc.

Il n’y a aucune espèce d’intuition géniale à considérer que l’or fait la valeur de la monnaie. Et il n’y a aucune espèce d’impossibilité à ce que l’Employeur en Dernier Ressort donne de la valeur à la monnaie en exécutant des services par ses salariés. L’Employeur en Dernier Ressort pourrait même embaucher ces personnes à creuser et reboucher les mêmes trous qu’il n’y aurait toujours pas d’impossibilité pratique, simplement le gaspillage stupide de l’effort de ces employés, ainsi qu’un message psychologique très déprimant à leur encontre (Voir ces plus amples développements à ce sujets).

8. L’Employeur en Dernier Ressort < Série Les Bases > 10. Le grand camouflage


Notes :

1 Ici, nous avons un passage d’un historien reconnu, pourtant conciliant semble-t-il avec la thèse libérale, où on ne parvient tout simplement pas à évacuer l’État :

Les historiens s’accordent pour situer la véritable invention de la monnaie — ce que les spécialistes qualifient de « monnaie standardisée et certifiée » — aux VIIIe-VIIe siècles av. J.-C. Par monnaie standardisée et certifiée, on entend une monnaie dont le contenu en métal (précieux ou autre) est uniforme, et dont surtout le contenu métal (et son titre) est certifié par une autorité politique. Cette invention apparaît à la fois en Chine et dans la bassin méditerranéen. Dans ce cas, la Chine a probablement précédé le bassin de la Méditerranée, et cela vers le XIe siècle av. J.-C. Bien évidemment, il s’agissait alors de monnaie métallique, puisque le papier-monnaie ne fut inventé que beaucoup plus tard et également par les Chinois (vers le IXe siècle), donc près d’un millénaire avant l’Occident. Comme ces pièces étaient de différentes formes selon leur valeur, on considère qu’il s’agissait de véritables pièces de monnaie. La pièce ronde percée d’un trou carré — dont le succès fut durable non seulement en Chine mais dans tout l’Extrême-Orient — est apparue, elle, vers le IIIe siècle av. J.-C.
Pour le bassin méditerranéen On peut être plus précis. La première véritable monnaie a été frappée en Lydie, un État grec de l’Asie Mineure, vers le VIIe siècle av. J.-C. Ces pièces, dont la forme étaient celle du haricot, étaient constituées d’un alliage d’or et d’argent (appelé « electrum »). Elles comportaient comme emblème la tête d’un lion et, c’est là le point important qui en fait une monnaie, une marque certifiant soit le poids, soit le titre (proportion), soit les deux.

Bairoch Paul, Victoires et déboires, Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours, tome I, Gallimard, Paris, 1997, 662 p., p. 27-28

Remarquons que l’or n’a jamais fait la valeur de la monnaie, mais une question de prestige (comme le reconnait le très libéral Hayek : « L’étalon-or opérait surtout grâce à l’existence de la conviction généralement partagée qu’être exclu du régime de convertibilité en or était une calamité majeure et une honte nationale. » von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 333). Nous disposons de nombreuses preuves historiques : régulièrement, les souverains abandonnaient et revenaient à l’étalon-or lorsque des crises sévissaient ; faute d’or, et poussés par la situation, des monnaies furent battues par exemple sur du cuir et furent acceptées comme paiement de rançon pour un roi capturé entre autre ; les pièces d’or des différents souverains, pourtant de poids fixes en métaux précieux, s’échangeaient à cours variable au jour le jour sur des places de changes du Haut Moyen Âge). Bref, c’est le volume de monnaie souveraine en circulation relativement au volume de taxes à payer et de désir d’épargne de l’économie qui déterminait la valeur de la pièce, même d’or, plutôt que le poids en métal. Que les souverains aient édictés des lois contre le rognage de ces pièces pour éviter d’avoir à repayer du métal précieux lorsqu’il rebattaient sa monnaie (changement d’effigie, par exemple) ne prouve nullement que l’or fondait la valeur des pièces.

2 Dembinski Pawel H., L’endettement international, Que sais-je, PUF, Paris, 1989, 125 p., p. 8 :

La conjonction de la personne morale et d’un cadre comptable cohérent a ouvert la porte à la généralisation du financement économique par endettement. L’essor pris par ce type de financement depuis deux siècles accompagne l’émancipation de l’économie de l’emprise du politique. Ce processus a conduit à l’apparition au XIXe siècle de l’économie de marché en tant que système. Ces coïncidences suggèrent que « endettement » et « économie de marché » entretiennent des liens très étroits, à tel point que certains auteurs considèrent la monnaie comme une créance qui atteste que son détenteur a donné quelque chose à la collectivité et a reçu en contrepartie la monnaie, c’est-à-dire une reconnaissance de dette. L’économie de marché — monétaire par excellence — serait donc naturellement une économie d’endettement.

Alan Greenspan, ancien président de la Fed, pose similairement la question :

La question vexante à laquelle sont confrontés les régulateurs est si le poids croissant de la finance a été une nécessaire condition de la croissance du dernier demi-siècle, ou une coïncidence.

La position néochartaliste est que le libéralisme se crée artificiellement l’obligation de passer par la finance pour financer l’économie, et que cette finance déchaînée tend à être un prédateur toujours plus insupportable pour cette dernière. Il suffirait de réassumer le pouvoir de création monétaire de l’État pour pouvoir faire rentrer la finance dans de justes proportions. C’est parce qu’elle nous menace de la faillite que nous lui cédons progressivement tout ; et c’est parce que nous nous interdisons bêtement la planche à billet comme on peut avoir peur du couteau que nous croyons devoir être financés uniquement par les financiers.

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8. L’Employeur en Dernier Ressort

Nous avons vu que ce qui permet au budget de ne pas être inflationniste est d’abord son caractère contracyclique, et non son équilibre budgétaire voire son surplus, dans le numéro 6 de notre série Les Bases. Aujourd’hui, nous affinons l’analyse d’un budget sans inflation et assurant le plein emploi avec la proposition majeure des partisans du néochartalisme : l’Employeur en Dernier Ressort.

Cette proposition est tout ce qu’il y a de plus naturel au regard de notre expérience historique : Comme lors de toutes les grandes dépressions économiques, elle invite l’État à embaucher lui-même les masses que le secteur privé est incapable d’employer. Il n’y a rien de choquant à cela, c’est ce vers quoi s’oriente progressivement Obama, ce que fit Roosevelt avec la WPA et d’autres administrations et ce qu’approuva le très sourcilleux et libéral Milton Friedman1 ! Retenant la leçon de l’inflation des Trente Glorieuses, l’Employeur en Dernier Ressort vise à injecter le déficit non pas dans de grands projets et laisser l’augmentation de l’activité résorber d’elle-même le chômage, mais à cibler directement les chômeurs en proposant à qui le désire d’être employé par cet agence à salaire fixe. Comme ce salaire ferait par définition figure de salaire minimum, il serait donc proche du montant du Smic en France, ce qui est loin d’être excessif pour mener une vie décente, tout en étant nettement plus substantiel que le RMI et diverses allocations.

Si cette proposition choque trop les convictions de mon lecteur, qu’il sache que le néochartalisme peut fonctionner comme lors des Trente Glorieuses, c’est-à-dire sans Employeur en Dernier Ressort, sans sous-emploi, mais avec deux ou trois pourcents de chômeurs, heureusement pour des durées beaucoup plus courtes et dans de bien meilleures conditions qu’actuellement. L’Employeur en Dernier Ressort n’est qu’une option pour le néochartalisme, une option très désirable me semble-t-il, mais une option, et qui permettrait de clore définitivement les débats sur la courbe de Phillips (voir son successeur le NAIRU), débat qui avait remis en selle le libéralisme après-guerre (voir mon billet Le choix du chômage de masse).

Le mécanisme est classique et connu de mes lecteurs. Lorsque la crise s’installe et que les prix baissent, les chômeurs trouvent un emploi et un salaire chez l’Employeur en Dernier Ressort (l’EDR), cela génère un déficit public puisque l’EDR est financé par l’État, et ce déficit public renfloue le secteur privé jusqu’à ce qu’il retrouve son assise. Lorsque ce dernier réembauche et remonte ses prix, il vide l’EDR de ses employés attirés par une meilleure rémunération, le déficit se tarit, et les prix sont stabilisés. Comme ce déficit n’est pas distribué sous la forme d’une grande enveloppe d’abord captée par ceux qui sont économiquement les plus forts (les commandes publiques peuvent être utilisées par le secteur privé soit à embaucher les chômeurs, soit à surenchérir sur les salariés déjà existants, cette deuxième alternative devient de plus en plus probable lorsqu’on s’approche des deux ou trois derniers pourcents de la population au chômage), ce déficit met l’argent directement dans la poche de celui qui est affaibli et contre un véritable travail ; c’est une alternative nettement plus saine qu’un assistanat dégradant, payant mal et sans cesse rogné comme une peau de chagrin.

Comme c’est un salaire fixe, les prix sont particulièrement stables. Il n’est pas possible, pour ceux qui produisent les biens et services de première nécessité, de relever leur prix pour augmenter sans effort leurs profits à la faveur de ce déficit : chaque consommateur employé par l’EDR verra ce prix sortir de ce que son salaire lui permet ; au contraire, la seule façon de bénéficier de la manne du déficit EDR est pour lui d’augmenter ses quantités et de vendre toujours aussi bon marché mais aussi aux employés de l’EDR. Rien à voir avec un renflouement des banques qui s’empressent de s’en faire de mirifiques bonus et des bulles spéculatives.

Du temps de l’étalon-or, on fixait le prix de l’or et tous les autres prix devaient s’ajuster, avec leurs quantités. Parmi eux les salariés, c’est-à-dire que, faute d’or au bon moment et au bon endroit, ces derniers voyaient leurs salaires baisser et le chômage augmenter. Aujourd’hui, l’ancrage officiel est le niveau général des prix (l’Indice des Prix à la Consommation Harmonisé). Là aussi, lorsque les prix menacent de monter, on restreint le crédit en renchérissant les taux, c’est-à-dire qu’on restreint l’activité donc qu’on diminue les salaires et l’emploi : dans le système actuel, le vrai bien d’ancrage est le chômeur, l’or est remplacé par une réserve de chômeur avec plus ou moins d’assistanat2 manière ignoble d’assurer la stabilité monétaire et qui ne s’avoue que rarement, et dont le choix fut délibéré, dès le début. L’EDR conjugue la stabilité des prix et le plein emploi ; il fait d’une pierre deux coup : en choisissant un ancrage nominal il stabilise les prix, et en choisissant le travail des chômeurs comme ancrage, il évite qu’ils soient les laissés pour compte des ajustements du marché.

L’essentiel a été fait, nous avons presque fini de poser les bases du néochartalisme (la Modern Monetary Theory chez les sources anglophones). Je vous remercie de votre attention, n’hésitez pas à revoir la série Les Bases si certains éléments vous paraissent encore obscurs…

7. Oui, « Il faut bien que l’argent vienne de quelque part. » < Série Les Bases > 9. Genèse des Shadoks

PS : Développements sur les aspects anthropologiques et économiques de l’Employeur en Dernier Ressort.

PPS : Voici un commentaire éclairant des aspects techniques de l’EDR :

Un EDR qui verraient regulierement ses effectifs croitrent ou décroitrent ne serait-il pas confronté à d’importantes difficultés de planification et d’organisation de son activité?

C’est un défi comme les adorent les technocrates (qui n’ont pas que des défauts). Ceux que visent l’EDR sont de facto ceux qui sont les moins qualifiés, car ce sont eux qui sont le plus les victimes du chômage (surtout lorsque l’économie retrouve des couleurs, ce qui est le but). Cela signifie aussi que l’EDR sera inégalement réparti géographiquement. Ensuite, les projets seront distingués entre projets prioritaires et projets flexibles, les prioritaires étant ceux qui sont contraignants en terme de délai ou de nombre requis d’employés. Les projets prioritaires devront être joints à des projets flexibles de manière à ce que les fluctuations de l’économie n’aient pas le temps de les prendre de court, mais vident d’abord les projets flexibles. Etc.

Quelles activités lui seraient confiées?

Ce sera l’objet d’un compromis politique. Roosevelt avait réaménagé le détroit du Mississipi et la Nouvelle Orléans n’avait plus subi les ouragans depuis lors, jusqu’à ce que l’entretien soit privatisé et que l’incurie du privé laisse Katrina, un ouragan banal, dévaster la ville. Roosevelt avait également alphabétisé nombre d’adultes illetrés, et il me semble qu’on commence de plus en plus à avoir ce type de besoin en France, malheureusement. Pour les moins qualifiés, on peut imaginer le nettoyage de zone plus ou moins naturelle ou on laisse habituellement les déchets plastiques et autres s’accumuler. Généralement, les partisans de l’EDR souhaitent des « activités sociales » mais il faudrait préciser. Tout projet avec de fortes externalités positives (c’est-à-dire de grosses difficultés à faire payer les bénéficiaires de l’activité) est a priori un bon candidat pour l’EDR, car le marché privé rationne fortement la production des biens communs non-individualisable. On pourrait démultiplier la restauration de monuments historiques en laissant les spécialistes à leur travail de spécialistes et en s’occupant de toute la partie logistique lourde et peu qualifiée, etc. On peut imaginer l’incorporation ponctuelle de qualification si l’employé EDR en donne l’opportunité, par exemple on peut utiliser un comptable non sur le chantier, mais pour tenir la comptabilité du chantier…

Enfin, il faut des objectifs à réaliser, réalistes mais clairs et consistants, pour que tout le monde travaille bien…

Envisagez vous un EDR en concurrence avec le secteur privé? Si c’est le cas, comment éviter les distorsions de concurrence?

C’est une possibilité, mais ça complique les choses. Il faudrait des règles additionnelles :
L’entrepreneur privé postulant pour être employeur EDR doit fournir des preuves de sa capacité (une entreprise déjà lancée et réussie, expertise dans le domaine où il veut se lancer, longue expérience fructueuse à la tête d’une entreprise, etc.), un succès chez l’EDR doit lui permettre de recommencer et en plus grand, un échec doit lui fermer les protes.
Ceux qui étudient son dossier doivent être impactés financièrement en fonction du résultat. L’employeur doit posséder des biens saisissable en France au cas où ça dégénérerait, par exemple un apport personnel versé au capital de l’entreprise EDR nouvelle.
Il faut fixer à l’avance un calendrier de rentabilisation, avec saisie de l’entreprise si l’échéancier n’est pas respecté et mise sous statut privé avec négociation salariale immédiate aussitôt que l’entreprise est rentable (mettons deux trimestres).
Interdiction doit être faite à des entreprises passant commande à une telle entreprise EDR pour sous-traitance de recréer une entreprise EDR lorsque la première relève ses salaires, avec fortes amendes à la clé ou sais de l’entreprise laminant ainsi sa sous-traitance.

Le plus probable, c’est que ce genre de dispositif, subtil, complexe, ne se mettra en place, avec son indispensable période de rodage, qu’une fois un EDR plus modeste, cf ci-dessus, entré dans les mœurs. Cet EDR 2.0 serait pourtant encore plus efficace et encore plus sympathique au marché : ce serait une sorte d’incubatrice entrepreneuriale géante…

Quels types d’emplois seraient proposés par l’EDR? Et, quels qu’ils soient, ne craignez vous pas que ces emplois n’apparaissent toujours que comme des emplois “bas de gamme”? Mal perçus, tant par les salariés que par les employeurs, générant ainsi une sorte d’effet d’évitement?

D’une part, tout le monde peut avoir des moments de faiblesse, être pris au dépourvu, même les meilleurs. Que les libéraux dominants qui jugent que personne de valeurs ne peut sortir de l’EDR commence par renier Milton Friedman qui les a remis aux rênes du pouvoir et qui a approuvé le programme de Roosevelt dont il avait bénéficié personnellement avec sa femme au plus fort de la dépression (cf Les Bases 8. L’employeur en dernier ressort).

Maintenant, il ne faut pas se leurrer, les plus faibles, les plus inaptes à la féroce compétition du marché privé seront surreprésentés chez l’EDR. On trouvera nettement plus d’immigrants récents baragouinant à peine la langue, de dépressifs dociles mais peu combatifs, de personnes ayant divers problèmes psychologique à commencer par la confiance en soi, etc. Pour les cas trop graves, l’EDR devra les refuser et d’autres services de l’État devra les prendre en charge. par exemple, les handicaps lourds du type trisomie ou tétraplégie ne seront pas réglés d’un coup de baguette magique par l’EDR, évidemment. Pour les personnes apeurées, l’EDR sera en soi une thérapie. Mieux, comme le marché privé ne sera plus déprimé par un manque de demande global chronique et croissant, le privé emploiera plus volontiers des personnes qui ne sont pas des cadors mais qui « font le boulot » plutôt que de les refuser systématiquement au prétexte qu’on « ne garde que les meilleurs ». Et travailler les améliorera et les entretiendra. cf le graphique de Fascinante offensive à outrance.

Dans le même ordre d’idées, si l’EDR constitue en quelque sorte un minimum auquel un salarié pourrait prétendre, ne craignez-vous pas que le “secteur public” (je vois l’EDR comme une branche du secteur public) doive se “contenter” des salariés les moins performants? Laissant ainsi au privé l’avantage de continuellement disposer du personnel le plus efficace?

Non, je ne le crains pas, parce que le privé les paiera plus cher. Ce n’est pas parce qu’un projet est fait un peu plus lentement et par un peu plus de monde qu’il ne vaut rien. Je préfère que tout le monde ait la possibilité de donner à la communauté et que chacun reçoit selon sa performance, plutôt que de procéder à « une euthanasie économique », un « eugénisme économique », où les plus forts créeraient un seuil de rentabilité qui serait sacré seuil d’existence économique et exterminerait impitoyablement « les inférieurs ».


Notes :

1 FRIEDMAN Milton et Rose, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 58-59 :

Le nouveau gouvernement créa une forte demande pour des économistes, particulièrement à Washington. Sans New Deal, il est loin d’être clair que nous aurions pu trouver des emplois d’économistes. […] Comme nos enseignants et nos condisciples à Chicago, et en effet à l’image de la nation, nous regardions beaucoup de mesures du New Deal comme des réponses appropriées à la situation critique — mais dans notre cas pas, je m’empresse d’ajouter, la fixation des salaires et des prix de la National Recovery Administration et de l’Agricultural Adjustment Administration, mais certainement la création d’emploi de la Works Progress Administration, Public Works Administration, et Civilian Conservation Corps.

2 Cf le constat étonné de Krugman, Nobel d’économie 2008 :

Beaucoup d’économistes pensent que les expériences américaine et européenne sont les deux faces d’un même problème. Pour une raison ou pour une autre, les employeurs sont de moins en moins enclins à payer les services de ceux qui n’ont rien d’exceptionnel à offrir. Aux États-Unis, où les indemnités de chômage sont assez maigres et ne durent pas très longtemps (vingt-six semaines), et où les chômeurs se retrouvent souvent sans assurance maladie, le travailleur n’a d’autre choix que d’accepter un emploi, quel que soit le salaire proposé. C’est ainsi que le marché américain de l’emploi est qualifié de « flexible » selon le bel euphémisme des documents officiels. En Europe, les diverses prestations sociales sont plus généreuses, ce qui permet aux travailleurs de refuser des offres qu’ils jugent inacceptables, alors que, de toute façon, un très grand nombre de règlements et restrictions rendent les employeurs moins disposés et même incapables d’offrir des emplois à faible salaire. Ainsi, les mêmes facteurs conduisent à une baisse des salaires pour les travailleurs les moins qualifiés aux États-Unis et au chômage pour la même catégorie de personnes en Europe. Le résultat global est le même des deux côtés de l’Atlantique : l’égalité économique plus ou moins grande que l’Occident avait fini par considérer comme un fait acquis depuis la guerre est en train de s’effacer de notre souvenir.

KRUGMAN Paul, La mondialisation n’est pas coupable, la découverte, Paris, 1998 (1996), 218 p., p. 184

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