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Des métallistes se rapprochent du néochartalisme

Cet article de Zero Hedge, un site largement partisan du retour à l’or ou d’une autre monnaie individualiste comme le bitcoin, possède néanmoins de bonnes capacités d’analyse et de diffusion. L’article The 1937 recession est intéressant parce qu’il montre que leur recherche de la vérité les rend étrangement similaire de mon article sur cette récession américaine de 1937-1938, chapitre de mon livre fourni en avant première, enfin je vous recommande vivement l’article de Kalecki prédisant dès 1943 tout notre avenir économique avec succès à partir de cette récession de 1937…

La récession de 1937

La Réserve Fédérale américaine a terminé son dernier programme d’achats d’obligation à la fin du mois précédent. Bien que les officiels de la Fed eurent du mal à souligner que cela ne représentait pas un resserrement de la politique monétaire, mais au plus un arrêt de la fourniture de stimulus monétaire, les acteurs du marché financier n’en sont pas totalement convaincus. Ils ont peur que le changement de politique de la Fed ne survienne avant que la croissance des États-Unis ne soit fermement établie. Ils s’inquiètent que l’économie des ÉU ne glisse à nouveau dans la récession par un manque de soutient monétaire adéquat. Certains citent l’exemple de 1937-38 lorsque les ÉU souffrirent d’un retournement sévère des affaires quatre années après la Grande Dépression. Ils attribuent cela à un resserrement intempestif de la politique de la Fed. Ils expliquent que Mme Yellen et ses collègues pourraient répéter l’erreur de leurs prédécesseurs il y a quatre-vingts ans.

De nos jours, les événements de l’économie des ÉU durant les années 1930 sont vus principalement à travers le prisme de ‘A Monetary History of the United States, 1867-1960’ de Milton Friedman et Anna Schwartz. C’est très certainement un travail qui a grandement influencé Mr Bernanke dans ses réponses aux défis politiques qu’il affronta après 2008. Les marchés financiers acceptèrent largement le point de vue de Friedman/Schwartz que les troubles de la Grande Dépression et ses suites étaient la conséquences de politiques monétaires défectueuses. Cependant, nous devons nous souvenir que le travail de Friedman/Schwartz n’était pas entièrement objectif ; il fut produit en soutien à leur thèse selon laquelle les variables monétaires sont la clé des variations économiques de court-terme. Il n’est donc pas surprenant que leur récit de l’expérience des années 1930 aboutisse à cette conclusion. Il accorde énormément de poids à la politique monétaire de la banque centrale pour générer et amplifier ces fluctuations, tout en négligeant ce qui pourrait être d’autres influences importantes. Lorsque, en 2008, l’économie globale plongeait dans une crise largement reconnue comme la plus dangereuse depuis les années 1930, l’analyse de Friedman/Schwartz gagna naturellement de l’influence, en tant que texte pertinent dans de telles situations, et avec cela vint l’hypothèse actuelle que la politique de la banque centrale détermine suffisamment si l’économie atteindra ou non une croissance durable avec des prix stables. Il semble aussi à de nombreux observateurs, particulièrement dans les marchés financiers où les analyses historiques sont de seconde-main, que les banques centrales devraient être sur leurs gardes pour ne pas répéter les erreurs dont on les croit responsables pendant toutes ces années-là. C’est pourquoi il y a maintenant une forte focalisation sur la contribution supposée de la Fed pour précipiter la sévère récession de 1937-38.

Le recul de l’économie des ÉU en 1937-38 était tout sauf petit. Le chômage monta de 14,3 % à 19,0 % avec une production manufacturière qui souffrit une chute maximale de 37 % et des revenus personnels qui déclinèrent de 15 %. En comparaison, durant la Grande Dépression aux ÉUA, le chômage était monté de 3 % à 21 %, la production industrielle avait plongé de 45 % et les revenus personnels de 44 %. (Il est bon de noter que la récession post-2008 n’a pas généré de statistiques d’ordre de grandeur similaire à ceux relatifs à un de ces deux épisodes, si ce n’est la destruction d’emploi qui fut grossièrement de même taille qu’en 1937-38). L’analyse monétariste voit la récession de 1937 comme une conséquence d’un resserrement prématuré de la politique de la banque centrale des ÉU, commençant en août 1936. Durant l’année précédente, les réserves détenues par les banques s’étaient empilées jusqu’à deux fois le minimum légal, une étrangeté qui perturba Marriner Eccles, alors président de la Fed. Lui et d’autres officiels de la Fed et du Trésor s’inquiétaient que les réserves excédentaires pourraient être inflationnistes ou se traduire par une bulle d’actifs, puisqu’elles donnent aux banques une capacité massive d’augmentation de leurs prêts. En conséquences, la Fed décida, en trois étapes, de doubler son niveau de réserves requises. C’est une action qui, selon le récit monétariste, déclencha la récession de 1937-38. Certainement, il y avait une relation temporelle appropriée entre le mouvement de la Fed et la récession économique, avec le premier venant avant la seconde. Néanmoins, bien que les données soient rares, il n’apparaît pas que le durcissement du minimum des réserves fut un facteur décisif, parce que le comportement des banques prêteuses membres après cette action de politique était similaire à celui des banques non-membres non-affectées. Si des réserves obligatoires supplémentaires avaient fait une différence substantielle dans le comportement des banques prêteuses, les banques membres auraient dû être plus contraintes que les banques non-membres. Le récit monétariste de ces évènements n’est pas tant que ça convaincant.

Nous devons garder à l’esprit que la structure financière du milieu des années 1930 était substantiellement différente d’aujourd’hui. Une différence importante réside dans le poids relatif de l’or dans le système monétaire. Les ÉUA sortirent de l’étalon-or en 1933 mais avec la Loi sur la Réserve d’Or de janvier 1934, l’administration Roosevelt retira les pièces d’or de la circulation et fixa le prix en dollar des ÉU à 35$ l’once. À ce prix, l’or inondait les États-Unis depuis les États de plus en plus troublés d’Europe, accroissant ainsi l’offre de monnaie des ÉU. La liquidité croissante des marchés de capitaux propulsa les prix des actifs et encouragea l’activité spéculative. En conséquence, le capital était très mal alloué. Tardivement, le Trésor des ÉU agit pour stériliser les effets monétaires de ces influx d’or. Comme le flux de liquidité vers les marchés était coupé, le caractère improductif de beaucoup d’investissements financiers durant les années de reprise était devenu manifeste. L’économie alors atteint un pic puis glissa.

Cette interprétation de l’école autrichienne des événements correspond aux fait plutôt mieux que le récit monétariste. La leçon pour les décideurs politiques aujourd’hui est inconfortable. Parce que, selon ce point de vue, s’il y a un parallèle avec les années 1930, les dégâts ont déjà été fait. Ils furent faits lorsque la Fed permit aux fonds disponibles pour l’investissement dans les marchés de capitaux de gonfler en une bulle, cette fois pas à travers des influx d’or non stérilisés mais à travers l’expérimentation de l’assouplissement quantitatif.

Il y a, en effet, d’autres facteurs qui peuvent avoir conduit à la récession de 1937-38. Contrairement à la croyance populaire. la politique fiscale de Roosevelt jusqu’à 1937 ciblait le déficit zéro ; le gouvernement ne recourut à de la relance keynésienne qu’en réponse à la récession. La politique fiscale était beaucoup plus laxiste à la suite de la débâcle de 2008 qu’elle ne le fut après 1933. Cela devrait nous avertir contre la supposition d’une trop grande similitude des deux périodes.

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Profiter de la crise : Pourquoi les capitalistes ne veulent pas d’une reprise, et ce que cela signifie pour les États-Unis

L’article Profiter de la crise : Pourquoi les capitalistes ne veulent pas d’une reprise, et ce que cela signifie pour les États-Unis, de Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler, est particulièrement intéressant, il est aussi extrêmement proche des conclusions de Michal Kalecki dans Aspects Politiques du Plein Emploi. Seul un soulèvement populaire, via les élections, nous sortira de cette folie. Je le traduis ici en intégralité.
[Édition du 12 mai : Cette traduction est maintenant disponible sur les archives de Nitzan et Bichler.]

Pourrait-il être vrai que les capitalistes préfèrent la crise à la croissance ? À première vue, l’idée semble totalement idiote. Selon le B-A-BA de l’économie, tout le monde aime la croissance, particulièrement les capitalistes. Profit et croissance vont la main dans la main. Quand les capitalistes profitent, l’investissement réel augmente et l’économie réelle prospère, et lorsque l’économie fuse les profits des capitalistes s’envolent. La croissance est la voie des capitalistes.

Vraiment ?

Quelles sont les motivations des capitalistes ?

La réponse dépend de ce qui motive les capitalistes. Les théories économiques convenues racontent que les capitalistes sont des créatures hédonistes. Comme tous les autres « agents économiques » — depuis les cadres pressés et les ouvriers laborieux jusqu’aux criminels actifs et aux bénéficiaires d’allocations – leur but ultime est l’utilité maximale. Afin d’atteindre ce but, ils ont besoin de maximiser leurs profits et intérêts ; et ce revenu — comme tous les autres revenus — dépend de la croissance économique. Conclusion : les capitalistes en quête d’utilité ont toutes les raisons d’adorer les expansions et de haïr les crises.

Mais, justement, les capitalistes sont-ils réellement motivés par l’utilité ? Est-il réaliste de croire que les grandes corporations américaines sont guidées par le plaisir hédoniste de leurs propriétaires — ou avons-nous besoin d’un autre point de départ ?

Essayons ceci : de nos jours, le premier objectif des capitalistes et entreprises principaux n’est pas l’utilité absolue mais le pouvoir relatif. Leur vrai objectif n’est pas de maximiser leur plaisir hédoniste, mais de « battre la moyenne. » Leur but ultime n’est pas de consommer plus de biens et de services (bien que ça arrive aussi), mais d’accroître leur pouvoir sur les autres. Et la mesure clé de ce pouvoir est leur proportion des revenus et des actifs.

Notons que les capitalistes n’ont pas le choix sur ce point. « Battre la moyenne » n’est pas une préférence subjective mais une règle intangible, dictée et imposée par le nature conflictuelle du système. Le capitalisme jette les capitalistes contre les autres groupes dans la société — ainsi que les uns contre les autres. Et dans cette luttes aux nombreuses facettes pour un plus grand pouvoir, l’étalon de mesure est toujours relatif. Les capitalistes — et les entreprises à travers lesquels ils opèrent — sont contraintes et conditionnés à accumuler différentiellement ; à augmenter non leur utilité personnelle mais leurs gains relatifs. Qu’ils soient des propriétaires privés comme Warren Buffet ou des investisseurs institutionnels comme Bill Gross, ils cherchent tous non à performer mais à sur-performer — et leur surperformance signifie re-distribution. Les capitalistes qui battent la moyenne redistribuent le revenu et les actifs en leur faveur ; cette redistribution augmente leur part du gâteau ; et une plus grosse part du gâteau signifie plus de pouvoir emmagasiné contre les autres. En dernière analyse, les capitalistes accumulent non un plaisir hédoniste mais un pouvoir différentiel.

Maintenant, si vous regardez les capitalistes avec les lunettes du pouvoir relatif, la notion qu’ils devraient adorer la croissance et aspirer à une reprise n’est plus aussi évidente. En fait, l’exact opposé semble être vrai. Pour que n’importe quel groupe augmente sa part relative de pouvoir dans une société, ce groupe doit être capable de saboter stratégiquement les autres dans cette société. Cette règle dérive de la logique même des relations de pouvoir. Elle signifie que les capitalistes, cherchant à augmenter leur revenu-relatif-comprendre-pouvoir, doivent menacer ou miner le reste de la société. Et l’une des armes clés qu’ils utilisent dans cette lutte pour le pouvoir — parfois consciemment, mais habituellement par défaut — est le chômage.

Le chômage affecte la redistribution

Le chômage affecte la redistribution principalement par son impact sur les prix et salaires relatifs. Si un chômage accru cause une diminution du ratio prix par unité de salaire, les capitalistes sont distancés dans la lutte pour la redistribution, et cette retraite est certaine de les rendre désireux d’une reprise. Mais si l’opposé s’avère vrai — c’est-à-dire si un chômage accru aide à augmenter le ratio prix/salaire — les capitalistes auront une bonne raison d’adorer la crise et de s’accorder la stagnation.

En principe, les deux scénarios sont possibles. Mais comme la figure 1 le montre, aux États-Unis le deuxième prévaut : le chômage redistribue le revenu systématiquement en faveur des capitalistes. Le graphique oppose la part des profits avant impôt et les intérêts nets du revenu domestique d’une part avec le taux de chômage de l’autre (les deux séries sont lissées par une moyenne mobile sur cinq années). Notons que le taux de chômage est retardé de trois ans, dans le sens où chaque observation montre la situation prévalant trois ans plus tôt.

Ce graphique ne convient pas aux idées reçues. La science économique dominante nous raconte que les deux séries devraient être inversement corrélées ; que la part des capitalistes devraient s’accroître avec l’expansion lorsque le chômage diminue et baisser en récession lorsque le chômage augmente. Mais ce n’est pas le cas aux États-Unis. Dans ce pays, la corrélation est positive, et non négative. La part des capitalistes bouge contracycliquement : elle augmente lors des récessions et baisse lors des expansions — exactement l’opposé de ce que les conventions économiques nous auraient amené à croire. Les maths sont simples : pour chaque augmentation de 1 % du chômage, les capitalistes peuvent s’attendre à ce que leur part du revenu trois ans plus tard bondisse de 0,8 %. Il va sans dire que cette équation est une très mauvaise nouvelle pour la plupart des Américains — précisément parce qu’elle est une si bonne nouvelle pour les capitalistes du pays.

Remarquablement, la corrélation positive montrée dans la figure 1 ne tient pas seulement durant le cycle de court-terme, mais aussi à long terme. Durant l’expansion des années 1940, lorsque le chômage était très faible, les capitalistes s’approprièrent une part relativement faible du revenu domestique. Mais aussitôt que l’expansion faiblit, la croissance décélérait et la stagnation commençait à s’insinuer, la part du capital commença à partir à la hausse. Le pic du pouvoir du capital, mesuré par sa part du revenu global, survint au début des années 1990, lorsque le chômage était à son plus haut d’après-guerre. La globalisation néolibérale qui s’ensuivit apporta un chômage plus faible et une plus petite part pour le capital, mais pas pour longtemps. À la fin des années 2000, la tendance s’est à nouveau renversée, avec le chômage qui s’élève en tandem avec l’augmentation de la part distributive du capital. Regardant l’avenir, les capitalistes ont des raisons de demeurer ravis par la crise : avec des taux de chômage à nouveau proche des sommets d’après-guerre, leur part du revenu a plus de place pour augmenter dans les années à venir.

Le pouvoir des capitalistes peut aussi être examiné du point de vue du notoire 1 % supérieur. La plupart des commentateurs souligne les problèmes « sociaux » et « politiques » créés par la richesse disproportionnée de ce groupe, mais cette emphase met le monde sur la tête. La redistribution n’est pas un malheureux effet secondaire de la croissance et de la stagnation, mais la principale force qui les conduit.

La figure 2 montre la relation sur un siècle entre la part du revenu du 1 % supérieur et la croissance annuelle de l’emploi américain (les deux séries sont lissées par des moyennes mobiles de dix années). Comme le montre clairement le graphique, les gains distributifs de ce groupe ne sont pas stimulés par la croissance, mais par la stagnation. La relation globale est clairement négative. Lorsque la stagnation prend place et la croissance de l’emploi décélère, la part du revenu du 1 % supérieur augmente en réalité — et inversement durant une expansion prolongée.

Historiquement, cette relation négative peut être divisée en trois périodes distinctes, indiquées par la ligne en pointillée dessinée librement à travers la série de la croissance de l’emploi. La première période est, du tournant du vingtième siècle jusqu’aux années 1930, les dénommées Années Folles [NdT : « Gilded Age » c’est-à-dire Années Dorées]. L’inégalité des revenus s’accroît et la croissance de l’emploi s’effondre.

La seconde période, de la Grande Dépression jusqu’au début des années 1980, est marquée par l’État providence keynésien. De plus fortes taxation et dépenses publiques rendent la distribution plus égale, tandis que la croissance de l’emploi accélère. Notons la massive accélération de la croissance de l’emploi durant la Seconde Guerre Mondiale et sa décélération suivante apportée par la démobilisation d’après-guerre. À l’évidence ces épisodes mouvementés n’avaient aucun rapport avec l’inégalité des revenus, mais ils n’ont pas altéré la tendance globale à la hausse.

La troisième période, du début des années 1980 jusqu’à nos jours, est marquée par le néolibéralisme. Durant cette période, le monétarisme assume le commandement, les inégalités s’élèvent et la croissance de l’emploi s’effondre. Le taux d’emploi actuel oscille autour de zéro tandis que le 1 % supérieur s’approprie 20 pour cent de tout le revenu — similaire au nombre enregistré lors de la Grande Dépression.

Alors que signifie ces faits pour l’Amérique ?

Premièrement, ils rendent apparents les lignes rouges. Le vieux slogan « Ce qui est bon pour GM [NdT : General Motors] est bon pour l’Amérique » sonne maintenant creux. Les capitalistes cherchent non l’utilité à travers la consommation mais le pouvoir à travers la redistribution. Et ils atteignent leur but non en augmentant l’investissement et en alimentant la croissance, mais en permettant au chômage d’augmenter et aux emplois de devenir rares. Clairement, nous ne sommes pas « tous dans le même bateau ». Il y a une lutte distributionnelle pour le pouvoir, et cette lutte n’est pas un problème simplement « sociologique ». Elle est le centre de notre économie politique, et nous avons besoin d’un nouveau cadre conceptuel pour le comprendre.

Deuxièmement, la politique macroéconomique, nouvelle comme ancienne, ne peut compenser les conséquences globales de cette lutte distributionnelle. Et de loin. Jusqu’à la fin des années 1970, le déficit budgétaire était faible, cependant l’Amérique croissait. Et pourquoi ? Parce que la taxation progressive, les paiements de transferts [NdT : allocations, subventions, …] et les programmes sociaux rendaient la distribution du revenu beaucoup moins inégale. Dès le début des années 1980, la relation s’est inversée. Alors que le déficit budgétaire gonflait et que les taux d’intérêts baissèrent, la croissance économique décélérait. De nouvelles méthodes de redistribution ont causé une croissance de la part du 1 % supérieur, faisant de la stagnation la nouvelle norme.

Troisièmement, et finalement, Washington ne peut plus se cacher dans les buissons. D’un côté, la concentration du revenu et des actifs de l’Amérique, stimulée par de vastes sauvetages post-crise et un assouplissement quantitatif massif, est maintenant à des niveaux records. D’un autre côté, le chômage de long-terme demeure à des records d’après-guerre tandis que la croissance de l’emploi est au point mort. Un jour, cette situation finira par s’inverser. La seule question est si elle sera renversée par une nouvelle trajectoire politique ou à travers la calamité d’une crise systémique.

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Un vice-ministre du Trésor américain néochartaliste

Très exactement, Frank Newman est un ancien « Deputy Secretary of the U.S. Treasury Department », littéralement secrétaire délégué au département du trésor, cette fonction est l’équivalent aux États-Unis d’un inexistant « vice-ministre » en France, bien que nous n’ayons que des ministres délégués pour telle ou telle attribution du ministère.

Or, la néochartaliste Stéphanie Kelton nous apprend que dans son dernier livre, Freedom From National Debt, il expliquent entre autres que « Les États-Unis se sont convaincus qu’ils ne peuvent plus se permettre beaucoup de choses productives qu’ils ont si bien su faire à travers leur histoire. Réparer les infrastructures, des programmes d’emploi, la modernisation militaire, les réductions d’impôts… tout a été étouffé par cette peur. » et en déduit ces quelques « conclusions inhabituelles » :

  • L’épargne ne peut pas générer un Investissement privé productif ; c’est l’inverse : l’Investissement génère l’Épargne.
  • Les déficits ne réduisent pas l’Épargne ou l’Investissement.
  • L’émission de bons du Trésor (financement du déficit) ne peut pas « monopoliser » des fonds équivalents désirés à des fins privés.

Tout ce discours « non-conformiste » est très familier pour l’oreille néochartaliste. Et effectivement, il écrit : « Cet auteur recommande le livre de Mr Mosler, autant que de nombreux écrits par des défenseurs académiques de la « Modern Monetary Theory »‘ ».

L’infiltration continue.

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L’économie est florissante pour ceux qui sont en position d’en profiter

L’un des principaux points de désaccords entre les libéraux de toutes sortes d’une part et les keynésiens de tous horizons d’autres part. Les premiers sont séduits et adhèrent massivement à la loi de Say, les seconds la dénoncent comme l’illusion à l’origine des dépressions économiques. Petit rappel.

La loi de Say, aussi appelée loi des débouchées, stipule quelque chose de très précis concernant la monnaie :

On ne devrait pas dire : La vente ne va pas, parce que l’argent est rare, mais parce que les autres produits le sont. Il y a toujours assez d’argent pour servir à la circulation et à l’échange réciproque des autres valeurs, lorsque ces valeurs existent réellement.

SAY Jean-Baptiste, Traité d’économie politique, Calmann-Lévy, 1803, 572 p., liv. 1, ch. 15

Autrement dit, il n’y a jamais de problèmes monétaires. Si vous comprenez le troc, vous comprenez la monnaie. Cette loi est résumée par la formule « la monnaie est un voile », c’est-à-dire quelque chose sans épaisseur et passif qu’il faut enlever pour découvrir tout ce qui se passe. Son argumentation est élaborée de la manière suivante : Lorsque la monnaie (l’or chez Say le métalliste) vient à manquer, les prix baissent pour que l’économie puisse fonctionner, et les gens se mettent à acheter les productions et services et la production est repartie. Un scénario idyllique.

Keynes et la plupart des keynésiens croient difficilement à ce scénario favorable. La raison en est donné par Keynes à travers le fameux paradoxe de l’épargne (paradox of thrift), l’une des plus célèbres généralisations fallacieuses : Si, pour une raison quelconque, les acteurs économiques souhaitent épargner tous ensemble, alors ils diminuent tous leur consommation, en espérant épargner la différence sur leur revenu. Mais la consommation de l’un est le revenu de l’autre, de sorte qu’ils baissent les revenus de tous. Alors, personne n’obtient la différence espérée entre sa consommation et son revenu. Les stratégies individuelles échouent ainsi à stimuler la production. Il y a alors un équilibre de sous-emploi : un marché n’évoluant pas ou très lentement, avec du chômage et d’autres capacités de production inutilisées.

Pour départager les deux thèses, il faut savoir si l’on est en mesure de profiter ou non de l’état de l’économie, si on la subit ou si on en profite. Par exemple, un employé à bas coût vivant des fin de mois difficiles ne peut pas acheter tout ce qu’il souhaiterait pour compenser les méventes et la baisse des prix. Il ne peut qu’encore plus difficilement acquérir de quoi fonder sa propre activité, ou investir de quelque manière que ce soit. À l’inverse, un ménage aisé peut estimer que le temps est venu d’acheter une résidence secondaire, de réorienter tel ou tel investissement dont il n’a pas besoin dans l’immédiat, etc. Au contraire, le précaire ne fera le plus souvent que subir sa baisse de salaire, sans recours, avec au mieux les prix qui s’alignent à la baisse.

Il existe en fait tout un maquis de causes d’inflation ou de déflation diverses et variées, et tous les cas de figures sont a priori possibles. Les dépressions économiques nous montrent clairement de quel côté la vérité penche. La société américaine est très inégalitaire. Voici les dernières nouvelles des capacités des uns et des autres à louvoyer à travers une économie en crise (pas pour tout le monde) :

« Au cas où vous l’auriez manqué, les États-Unis sont une société sauvagement inégale, et ça empire à chaque heure.

Pas la moindre surprise, mais certaines données peuvent vous écarquiller les yeux néanmoins. Laissez-moi vous présenter David Cay Johnston et quelques unes de ses analyses.

Les revenus ont cru entre 2009 et 2011. Formidable. Mais 149 % de cette croissance est allée au dix premiers pourcents des salariés. Oui. Plus que toute la hausse est allée à une petite minorité. Vous le saviez n’est-ce pas ?
Comment ? Parce que les revenus des autres ont en fait baissé.
Selon les données du Service interne des Revenus (IRS, fisc américain) ils vous faut un revenu supérieur à 110 651 $ pour faire partie des dix pour cent privilégiés. 366 623 $ et vous êtes dans le un pour cent le plus élevé.
Et ça vaut le coup de faire partie de ce un pour cent le plus riche : 81 % de tout revenu supplémentaire gagné depuis 2009 est allé à ce groupe chanceux.
C’est encore mieux si vous vous faufilez jusqu’au sommet du sommet. Le pour cent le plus riche du pour cent le plus riche — suivez-moi bien — est parvenu à s’en aller avec 39 % de toute la hausse des revenues à l’échelle de la nation.
Ce sont 15 837 ménages, si vous comptez. Parmi 158 400 000 ménages.

Là Johnston devient cruel :

Si vous êtes dans les 90 % du bas votre revenu brut moyen corrigé — AGI pour les fondus de fiscalité américaine — était de 30 437 $. Ça va dans la mauvaise direction, et c’est au plus faible, une fois corrigé de l’inflation, depuis 1966. Relisez-le. Maintenant pleurez.
Pour le mettre en contexte : en laissant l’inflation l’AGI des 90 % les plus fiables des contribuables américains s’est accru de précisément 59 $ depuis 1966. 59 *. Maintenant pleurez à nouveau.
Pour le remettre encore plus en contexte : la hausse de l’AGI moyen des 10 % les plus élevés s’accrut de 138 793 $, ou 84 %, pendant la même période. Dois-je le dire encore ? Pleurez !

Un dernier truc : Si nous représentons ces 59 $ supplémentaires que la majorité est parvenue à arracher comme une ligne d’un pouce, le gain reçu par les chanceux 10 % est une ligne de 163 pieds. Et la ligne des encore plus chanceux 1 % ? Eh bien, elle continue encore et encore. Pendant environ encore cinq miles entiers.

Bon assez pleuré.

Clairement quelque chose cloche dans le pays des opportunités.

Les dés sont pipés.

Est-ce un problème ?

Vous l’auriez parié. »

Pour ceux qui veulent en savoir plus et qui sont un peu anglophone, voici une excellente vidéo sur les inégalités, réelles, idealisées et perçues aux États-Unis qui vaut le petit détour.

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La pièce à un billion de dollars

Vous avez peut-être entendu parler de l’histoire de la pièce à un billion de dollars (« one trillion dollars coin » en anglais) aux États-Unis. Rappelons qu’il s’agit pour l’État américain de contourner le plafonds de la dette, dont le relèvement régulier est source de psychodrames depuis la crise des subprimes : le Trésor peut, par disposition légale, frapper des pièces en platine, sans dénomination faciale particulière. Cette disposition fut adoptée lorsqu’on craignait des problèmes d’approvisionnement en or de la monnaie américaine. Puis elle fut oubliée jusqu’à ce que le commentateur Beowulf sur la blogosphère néochartaliste, mentionne l’idée comme solution technique à l’absurde problème de plafonds de la dette. (cf cet historique très complet de la genèse et de la diffusion de la pièce à un billion de dollar). Cette solution s’est popularisée jusqu’à être proposée par le Nobel Paul Krugman dans sa célèbre chronique du New York Times (Ici et etc.)

Petit rappel des lumières de Knapp à ceux qui ont la fausse impression que la pièce à un billion de dollars signifierait une catastrophe incontrôlable. Le métal, comme tout autre chose, n’a pas de valeur intrinsèque inaltérable. C’est même pour cette raison que les prix varient, parce qu’on ne sait jamais vraiment ce qu’une chose vaut, et parce que la valeur qu’on y voit dépend très fortement des constructions psychologiques qu’on y attache. L’or, comme l’argent ou le platine, n’a rien dans ses atomes qui le force à valoir x dollars. Du coup, pour fixer son prix, il est nécessaire d’en prendre la décision administrative. Le dollar, 1 dollar, est une monnaie, c’est-à-dire une unité de mesure arbitraire de la valeur. Il n’est pas nécessaire de lui trouver un support, des livres de compte font tout aussi bien l’affaire. Mais il est plus commode de pouvoir se déplacer avec lui sous forme de pièces ou de billets. De même que ce n’est pas le papier, l’encre, les hologrammes et la beauté du dessein qui font la valeur en dollar du billet en dollar, ce n’est pas la quantité de métal ni le type de métal qui fait la valeur de la pièce. On peut frapper un dollar sur un gramme d’or, un milligramme d’or ou un kilogramme d’or, indifféremment, ou encore sur un gramme de platine, un milligramme de platine, un kilogramme etc.
La vraie contrainte réside dans la quantité de dollar mise en circulation par rapport au nombre de dollars nécessaires pour s’acquitter des taxes auprès du Trésor américain acceptant ces dollars, ainsi que du désir d’épargne en devises dollars de l’économie. Si le gramme de platine se négocie à quatre dollars, alors la pièce d’un gramme de platine frappée d’un dollar fonctionne (le Trésor américain accepte la pièce en question à hauteur d’un dollar de paiement) mais disparait de la circulation : des petits malins préféreront utiliser la pièce d’un dollar d’un gramme de platine comme un gramme de platine plutôt que comme un dollar, et gagner ainsi trois dollars de plus. Les pièces émises par le Trésor seront ainsi progressivement retirées de la circulation et remises aux orfèvres, chimistes et autres…
Seule solution, fixer la valeur faciale de la pièce d’un gramme à parité ou au-dessus de la valeur marchande de son contenu brut, par exemple, frapper les deux dollars de platine brut en une pièce de cinq dollars valeur faciale (bien sûr, on peut aussi diminuer la quantité de platine dans la pièce, par exemple n’en mettre que cent milligrammes). Plus la valeur faciale est haute par rapport au cours du métal brut, plus il est certain que les variations de ce cours ne permettront pas aux petits malins de fondre ces pièces lorsque le cours de marché passe au-dessus du cours légal. Grâce à cela, maintenant nous pouvons enfin payer avec nos pièces sans surveiller fébrilement le cours des métaux !1 C’est une chose très difficile à comprendre pour un métalliste qui voudrait que l’administration n’ait rien à voir dans l’histoire et que tout ne devrait être que du troc, mais ils finiront un jour par le comprendre (ils ont déjà fait beaucoup de progrès au point de se raréfier comme peau de chagrin).

La pièce à un billion maintenant. L’idée est pour le Trésor d’utiliser cette disposition légale réelle mais oubliée, pour acheter un peu de platine (un milligramme suffit amplement, mais il faudra un alliage pour avoir la place de marquer la dénomination), et de frapper la pièce avec une valeur faciale élevée. Très élevée. La plus élevée sera la meilleure. La dénomination la plus souvent mentionnée est un billion de dollars (1 000 000 000 000 $). Vu que l’économie américaine compte plusieurs billions de dollars, et que le budget des États-Unis est aussi en billions (3,6 en 2011), il serait encore plus efficace de la frapper à dix ou cent billions (encore qu’on ne soit pas à quelques centaines de grammes de platine près pour d’autres pièces). Ensuite, le trésor peut présenter cette pièce à la Federal Reserve qui est alors autorisée à créditer son compte du même montant, et le Trésor peut continuer ses opérations habituelles ne mettant en circulation que ce qui lui semble bon, sans défaut de paiement par plafonds de la dette ni dette supplémentaire.

Astucieux mais ridicule diront beaucoup.
C’est vrai.

Comme le dit Krugman, la situation est devenue ridicule bien avant, dès le moment où des élus du Congrès trouvèrent très malin de voter des dépenses mais pas le financement de ces dépenses. J’ajoute : et même encore avant, à la fin de l’étalon-or en 1971, lorsque la dette publique qui servait à contourner l’étalon-or ne fut pas supprimée (qu’aucune nouvelle émission ne soit faite) avec l’or.
Le choix est le suivant : soit le gouvernement pratique cette astuce peu glorieuse et nous pouvions continuer à avancer, soit le Trésor arrête tous ses paiements et déclenche une crise économique à faire passer la Grande Dépression des années 1930 pour une bluette. Nous aurions tort de sous-estimer ce « gadget à un billion de dollar » : c’est sûrement sa menace qui obligera le Congrès à voter le relèvement du plafonds de la dette avec beaucoup moins d’atermoiements que la dernière fois. Et une fois de plus, il sera prouvée que la possibilité de défaut était une contrainte légale idiote auto-imposée, dépourvue de fondement comptable ou économique.


Note :

1. En fait, il faut quand même surveiller le cours des métaux, ne serait-ce que pour repérer la spéculation. C’est si vrai que les pièces aux valeurs faciales les plus faibles peuvent devenir à nouveau plus chères brutes que frappées. Mais il s’agit de l’exception, le principe demeure. Au pire, nous nous rabattrons sur le papier.

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Le déficit public et non la guerre mit fin à la Grande Dépression

Qu’on se rassure, je suis bien vivant. J’expliquerai dans un prochain billet les raisons de ma longue absence. En attendant, voici un billet qui, je l’espère, vous plaira.

Les libéraux n’aiment pas parler de la Grande Dépression : c’est en effet l’événement qui a imposé la mise en place de doctrines qui leur sont contraires, et ils ont dû longtemps faire profil bas. Avec leur retour en grâce, principalement durant les années 1970, ils se sont même mis à répandre divers mensonges qui leur rende la mémoire beaucoup plus confortable, comme la prétendu accession de Hitler par l’hyper-inflation de la République de Weimar. Mais c’est un point plus général que je voudrais éclaircir ici : leur allégation selon laquelle c’est l’économie de guerre qui a fait la croissance post-Grande Dépression, et qu’une économie ne peut pas croître de manière pérenne avec l’aide de déficits publics, qui ne causeraient qu’inflation et réductions de la croissance. Je reviendrais sur l’après-guerre, mais il est important de noter que dès l’entre-deux guerres, on pouvait réfuter cette affirmation, grâce au cas des États-Unis (l’Allemagne ne s’autorise le déficit public qu’en 1933, avec l’accession de Hitler au pouvoir). Voici un graphique rassemblant les variables clés par trimestre du prétendu « échec » du New Deal :

La production industrielle n’est pas toute la production domestique, mais on peut facilement vérifier que l’allure de la courbe est identique en comparant avec la série GDPCA. La série sur la production industrielle a deux avantages : elle exclut la finance, elle peut être étudiée par trimestre, contrairement à GDPCA, série annuelle.

On remarque d’abord la dramatique contraction économique à partir de la fin 1929 : entre leurs pics du troisième trimestre 1929 et leurs planchers, le niveau des prix chute de 27 %, et la production industrielle de 51 %. Cette période de trois ans et sept mois mérite sincèrement son nom de « grande dépression ». Elle a suivi un entre-deux-guerres composé de surplus budgétaires annuels, de récessions épisodiques (janvier 1920 à juillet 1921, mai 1923 à juillet 1924, octobre 1926 à novembre 1927), de croissance néanmoins (75 % de production industrielle en plus), d’euphorie spéculative par le crédit comme sur l’immobilier en Floride, avec aussi bien sûr les fameux marchés boursiers. Toutefois, l’instabilité du crédit fait que les gains sont tout simplement plus qu’effacés : la production depuis son pic en juillet 1929, redescend en juillet 1932 18 % en dessous de son plancher d’entre-deux-guerres (mars 1919). La magie du crédit s’est clairement évaporé. Pourtant, les techniques de production n’ont pas disparu, les usines n’ont pas subi de tremblement de terre, ouragan, inondation et autre à travers tout le pays, les employés sont toujours là, sauf qu’ils sont massivement au chômage (de 0,58 % de chômage au troisième trimestre 1929 à 25,37 % au deuxième trimestre 1933, série M0892AUSM156SNBR), etc. Quelle peut-être la solution face à ce qu’il faut bien appeler un échec du libre marché ?

Le marché indique tout seul la marche à suivre et force le budget fédéral à quitter ses « sains surplus assurant l’avenir » en faveur de déficits publics, à la plus grande peur des dirigeants. Hoover tente laborieusement de faire passer l’austérité fiscale, et y parvient très largement fin 1932, ce qui brise nette la timide reprise de la production industrielle au quatrième trimestre 1932. Retour à de plus amples déficits. Sur ce, Roosevelt est élu, qui promettait lui aussi l’équilibre budgétaire, et en est tout près au troisième trimestre de 1933 ; la production industrielle rechute encore lourdement au trimestre suivant. Ensuite, voici les fameux mais encore timides déficits publics du New Deal avec une croisade : redonner du travail au plus de monde possible. Grands travaux tous azimuts, augmentation des commandes publiques, agences publics employant les chômeurs fortement augmentées ou crées, etc. mais en limitant les budgets. Inquiet du financement des déficits, Roosevelt détend la contrainte de l’or qui servait de guide à Hoover, en diminuant la quantité d’or promise par dollar de 41 % ; les déficits oscillent à un étiage élevé : entre 500 et 1 000 millions de dollars (c’était alors beaucoup). La production industrielle cahote un peu mais remonte. Avec le Deuxième New Deal décidé en 1935, les mesures prises sont sans équivoque et le déficit public aussi : presque 2 500 millions de dollars au deuxième trimestre 1936. La production industrielle n’hésite plus et remonte en ligne droite, dépassant son pic de 1929. Le chômage est en-dessous de 12 % les trois premiers trimestres de 1937. Puis, à partir de la mi-1937, les faucons de l’austérité reprennent la main, et sont décidés des déficits réduits. La production industrielle replonge, le chômage dépasse 19 % mi-1938, les prix se remettent à baisser. Retour aux déficits publics, mais cette fois la guerre est inévitable, les États-Unis deviennent de fait l’arsenal des démocraties avant d’entre directement en guerre, et effectivement, la production industrielle dépasse à nouveau son pic de 1929 pour s’envoler après un dernier accroc (concomitant à une réduction du déficit naturellement), parce qu’ensuite plus personne n’ose s’opposer aux déficits publics qui crèvent le plancher. Les prix connaissent alors une forte inflation, mais n’ont toujours pas retrouvé leur niveau de 1929 lors de l’entrée en guerre. Le chômage atteint 1,26 % au deuxième trimestre 1942.

Remarquons aussi que la Federal Reserve fut impuissante durant tout le processus : confrontée à un retrait d’or massif, elle augmente son taux directeur en pleine dépression, après avoir tenté de stimuler le crédit par des baisses. Ensuite, elle maintient son taux ou l’abaisse encore, laissant transparente la corrélation entre les déficits publics et la production industrielle. Il faudra attendre les généreux déficits publics d’après-guerre pour que l’économie soit suffisamment riche pour se permettre d’être sensible au crédit et donc aux variations de son taux d’intérêt.

La conclusion s’impose : Une fois la bulle du crédit épuisé, la monnaie promise par ce crédit reprend tous ses droits et devient l’aiguillon incontesté de l’activité. Ce n’est pas la prétendue inaptitude des déficits publics à relancer l’activité qui serait prouvée par les années Roosevelt, et que seul la guerre aurait relancé l’économie. Au contraire, les déficits publics avaient relancé l’économie bien avant, et l’industrie avait retrouvé son pic avant que ne viennent les commandes d’armement. C’est tout à l’inverse la manie libérale de ligoter l’État dans un corset budgétaire qui a permis aux commandes d’armement de prétendre aussi au titre de fin de la Grande Dépression. Il est symptomatique que les libéraux préfèrent très souvent dire de l’industrie qu’elle n’a retrouvé son niveau de 1929 qu’alors, en éludant tous les développements entre les deux. Si les libéraux avaient fait ce qu’ils prétendent faire — démystifier l’économie pour donner à tous les clés de la prospérité — alors Hoover n’aurait pas été si entêté, ni Roosevelt si hésitant, et la Grande Dépression aurait été bien moindre.

Voilà un billet qui illustre une autre partie du fameux article de Kalecki. C’est tout autre chose que la théorie complètement ad hoc du déficit public qui ne pourrait rien relancer, sauf en cas de guerre, sans qu’on sache comment la guerre rendrait exceptionnellement ce déficit efficace.

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L’épuisement du crédit

Un billet de Waldman auteur d’Interfluidity m’a rappelé l’excellent article de l’économiste Michal Kalecki que j’avais traduit, à l’époque, d’abord pour les relations entre le pouvoir et en particulier le milieux des affaires et le chômage. Mais Kalecki y brille aussi par son analyse succincte mais claire, profonde et malgré tout très complète des mécanismes monétaires. Voici le passage qui a marqué Waldman :

IV – 2 : Les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu sont réduits lors de la crise mais pas accrus lors de la reprise subséquente. En ce cas la reprise durera plus longtemps, mais elle doit finir en une nouvelle crise : une réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu n’élimine pas, bien sûr, les forces qui causent des fluctuations cycliques dans une économie capitaliste. Lors de la nouvelle crise il sera nécessaire de réduire encore les taux d’intérêt et d’imposition et ainsi de suite. Ainsi dans un futur pas si lointain, le taux d’intérêt devra être négatif et l’impôt sur le revenu devra être remplacé par une subvention au revenu. La même chose surviendrait si on tentait de maintenir le plein emploi en stimulant l’investissement privé : les taux d’intérêt et d’impôt sur le revenu devraient être continuellement réduits.

Ensuite Waldman fournit un graphique des taux directeurs de la Fed de 1980 à aujourd’hui qui confirme la prédiction de Kalecki datant de… 1943. Cela me semblait très naturel, mais j’aimerais enfoncer le clou. Sans la moindre petite surprise, les libéraux préfère le crédit bancaire à la monnaie publique, préférence pour le privé oblige. Aussi voudraient-ils que la relance de l’économie (car ils ont fini pas admettre qu’elle ne pouvait efficacement se relancer toute seule) doive se faire entièrement par le crédit privé. Comme Kalecki l’explique dans le passage qui suit l’extrait1, ce n’est pas possible. Alors ils essaient néanmoins de réaliser cette utopie le plus possible, conformément à la prédiction de Kalecki. Voici un graphique illustrant la chose :

Le progressif écrasement des taux directeurs sur le plancher du 0 %.

Les taux de sept pays développés s’acheminent progressivement vers 0…

La pensée néolibérale s’est imposée au cours des années 1970, mais ne parachève son avènement que durant les années 1980 avec Reagan et Thatcher ; pour plus de sûreté, j’ai commencé le graphique en 1975, et l’ai poursuivi jusqu’à nos jours. Il y a sept pays, et comme ils se superposent et oscillent beaucoup, il m’a paru plus clair d’ajouter à chacun sa régression linéaire, c’est-à-dire la droite la plus ressemblante à la courbe. Avec les droites, les choses deviennent alors parfaitement évidentes : elles descendent toutes en moyenne de 0,2 % par an, voire 0,3 % par an pour le Royaume-Uni, l’Italie et la Corée du Sud, sauf l’Allemagne qui ne perd que 5 points de base (0,05 %) par an et a commencé avec un taux directeur déjà très bas (elle bénéficie du choix de financer sa croissance par les exportations plutôt que par son propre endettement sans doute). Remarquons enfin que le Japon, le Royaume-Uni et les États-Unis se sont déjà écrasés sur le plancher de 0 %, seule l’Australie se détache avec plus de 3,5 % encore de marge pour baisser son taux directeur, mais sa pente est de toute façon la même. Comme il n’était pas tout à fait juste de juger la politique monétaire allemande sur toute cette période alors qu’elle est diluée dans l’euro pendant plus d’une décennie, j’ai fait figurer en bleu également l’Italie, puissance économique très différente, pour donner un autre départ possible de la courbe des taux de l’euro. Conformément à Kalecki et à tout ce que j’ai appris du néochartalisme, donc, les néolibéraux sont tout simplement en train d’épuiser jusqu’à la dernière petite capacité d’endettement du secteur privé. Pour financer l’économie, sa croissance et son désendettement, il faudra donc toujours plus inévitablement des déficits publics. Si nous ne parvenons pas à évincer l’idéologie néolibérale, nous aurons un scénario à la japonaise : inhibés, jamais les responsables politiques ne décideront les déficits publics nécessaires pour une croissance forte ou durable.

Ce qui est fascinant, dans l’apport de Kalecki, c’est qu’il ait pu prédire à l’avance non pas seulement quelles seraient les conséquences économiques si telle pensée économique était adoptée plutôt que telle autre, mais en plus quelle serait la pensée économique effectivement adoptée.

À l’instar de beaucoup de monde, je vous recommande donc fortement la lecture intégrale d’Aspects Politiques du plein emploi par Michal Kalecki. Quelqu’un affirmant s’intéresser sérieusement aux questions économiques ne peut refuser de lire un texte aussi court, riche et prescient.


Note :
1

En plus de cette faiblesse intrinsèque pour combattre le chômage par l’investissement privé, il y a une difficulté pratique. La réaction des entrepreneurs aux mesures décrites ci-dessus est incertaine. Si la récession est brutale, ils peuvent devenir très pessimistes quant au futur, et la réduction des taux d’intérêt ou d’impôt sur le revenu peut alors avoir pour longtemps peu ou prou d’impact sur l’investissement, et ainsi sur le niveau de production et d’emploi.

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Sauvé par le déficit (Martin Wolf)

Voici la traduction française du Monde d’un très bon article de Martin Wolf.

Je vous recommande sa lecture intégrale ; en voici les meilleurs morceaux :

si les États-Unis enregistrent un produit intérieur brut (PIB) plus dynamique que celui des autres pays, le taux de chômage américain a plus que doublé, passant de 4,7 % en juillet 2007 à 10 % en octobre 2009. Depuis, il n’a que légèrement baissé.

Pourtant les États-Unis font mieux que la zone euro, dont l’économie est en berne et où le taux de chômage a atteint 11,1 %, contre 8,2 % outre-Atlantique.

Les économies stagnent alors même que la politique suivie est agressive. Le taux d’intérêt à court terme le plus élevé de ceux fixés par les banques centrales des grandes économies à haut revenu est de 0,75 %, proposé par la Banque centrale européenne (BCE). […]

Aux États-Unis, par exemple, le montant total de la dette privée est passé de 112 % du PIB en 1976 à un pic de 296 % en 2008.

Ce ratio est retombé à 250 % à la fin du premier trimestre 2012, un niveau qui correspond à celui où il était en 2003. […]

Surtout, les secteurs privés enregistrent de vastes excédents de recettes par rapport aux dépenses. Aux États-Unis, la balance financière du secteur privé est passée d’un déficit de 2,4 % du PIB au troisième trimestre 2007 à un excédent de 8,2 % au deuxième trimestre 2009.

Ce basculement massif aurait provoqué une énorme dépression si le gouvernement s’était refusé à creuser des déficits budgétaires compensatoires. C’est ainsi que la dépression a été contenue.

[…]

Il en résulte que ces pays enregistrent soit de vastes excédents des comptes courants, soit de gros déficits budgétaires. L’Allemagne est dans le premier cas. D’autres pays creusent leur déficit budgétaire. Comme il est peu probable que ces grands pays puissent enregistrer simultanément de gros excédents des comptes courants (avec qui le feraient-ils ?), ils doivent donc creuser leur déficit budgétaire lorsque leur secteur privé enregistre d’énormes excédents.

LE DÉSIR DE SE DÉSENDETTER

Ces excédents s’expliquent en partie par le désir de se désendetter, en partie par la réticence à emprunter, en partie par l’incapacité ou la répugnance du secteur financier à prêter. Tout cela représente la douloureuse gueule de bois consécutive à la grande orgie du crédit.

La grande affaire reste le désendettement du secteur privé, tempéré par une politique monétaire souple et compensé par l’endettement des États. La disposition des autorités à mener de front ces deux politiques en dépit des critiques irréfléchies nous a évité de sombrer dans une seconde Grande Dépression. Il paraît extraordinaire que ces gros déficits budgétaires évincent la dépense privée alors que les taux d’intérêt sont si faibles dans les pays qui ont la chance de ne pas se trouver dans la zone euro.

[…]

La conclusion est qu’il faut que les déficits budgétaires, aisément financés dans les pays importants, s’accroissent encore car ils doivent à la fois faciliter le désendettement et soutenir la demande. L’autre façon possible d’accélérer le désendettement serait une cascade de faillites, phénomène également connu sous le nom de dépression. […]

l’incapacité de la zone euro à apporter une réponse efficace à la crise ne peut qu’entretenir le désordre. Ceux qui s’emploient à définir la politique se soucient plus de l’aléa moral de certains que de la panique de tous. Cette attitude rend envisageable une vague de crises souveraines et bancaires culminant dans le rétablissement des contrôles des changes et la désintégration de la zone euro.

Martin Wolf n’est pas néochartaliste. Il ne comprend pas que la dette publique n’emprunte à personne, tout comme les banques, mais au « néant » de manière illimitée auprès de la banque centrale, tout comme les banques qu’elles se choisissent le plus souvent comme intermédiaire. Et il ne comprend pas le caractère endogène du budget public via les stabilisateurs automatiques, donc l’absence totale de nécessité de l’austérité et la capacité du budget à trouver tout seul son équilibre avec le reste de l’économie. Cf Les Bases dont la partie sur le fonctionnement du crédit et celle sur la stabilité des prix et de l’économie.

Le Japon, les États-Unis et le Royaume-Uni continuent à enregistrer de très forts déficits budgétaires pour un temps de paix. Et pourtant, malgré ces énormes déficits, les taux d’intérêt à long terme des obligations gouvernementales nippones, américaines et britanniques sont très faibles, à 0,8 %, 1,5 % et 1,6 % respectivement. […] à condition que les États-Unis ne tombent pas de leur falaise budgétaire avant la fin de l’année, ils devraient enregistrer un modeste redressement emmené par le secteur privé. Une fois ce redressement assez solide, une consolidation budgétaire sérieuse pourra s’amorcer. L’austérité doit suivre un redressement vigoureux, et non le précéder.

L’Europe s’enfonce dans l’euro-dépression sur Marianne2.fr

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Encore une prédiction néochartaliste réussie

Suite du feuilleton comique sur les capacités de prédictions respectives de la théorie économique dominante et de la théorie néochartaliste. Juste après la perte du triple A par la France, je prédisais l’absence d’effet notable sur les capacités d’emprunts de la France. Dès le lendemain, l’immense calamité commençait à révéler sa nature de pétard mouillé. On avait répété sur toutes les ondes, et les masses avait finit par le croire, que la perte du triple A était une catastrophe, une sorte de point de non-retour vers la faillite. Il nous était promis une dette toujours plus chère à faire rouler, donc que le franchissement d’un hypothétique seuil d’insolvabilité de l’État serait précipité. Aujourd’hui, quatre mois plus tard donc, voici un petit point d’étape par le Figaro :

La France n’a jamais emprunté à des taux aussi bas
(…) Pas plus que la perspective de l’arrivée de la gauche au pouvoir, la perte du AAA, mi-janvier, aura également été sans impact. Sur les 5 premiers mois de l’année, l’AFT a émis à un taux moyen de 2,25%, contre 2,53% en 2010 et 2,80% en 2011. Avec les adjudications de mercredi, la France a d’ores et déjà réalisé 54% de son programme d’émissions 2012 fixé à 178 milliards d’euros.

Nullement une surprise pour l’observateur attentif, les États-Unis avaient vu les intérêts de leur dette publique s’effondrer, de même que le Royaume-Uni, et le Japon également depuis plus de deux décennies déjà…

Rendement des bons du Trésor du Royaume-Uni à 10 ans

Taux des bons du Trésor japonais

Le plus drôle, c’est que ce qui installe la chute des taux est la crise elle-même ! Soit exactement le contraire de la théorie libérale qui domine les circuits médiatiques.

Pas découragé pour si peu, notre journaliste essaie d’agiter le thermomètre dans tous les sens afin qu’il montre un peu de fièvre (ah, si seulement c’était un thermomètre…) : il tente ainsi de montrer que la course à l’effondrement des taux est mené en tête par l’Allemagne, mais il doit concéder que l’écart se réduit plutôt. Mais quand les marchés cesseront-ils de laisser l’État en paix ? Lorsque l’État commet la bêtise d’interdire la création monétaire, par exemple avec les mécanismes particulièrement alambiqués de la zone euro, comme je dois le décortiquer dans un prochain billet. Mais même là, seuls les pays les plus faibles peuvent être psychologiquement pris en otage, comme je l’avais expliqué en détaillant la perte du triple A américain.

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Un suspens insoutenable

Une citation de L. Randall Wray que j’aime beaucoup narre comment les 6 plus grosses réductions de la dette des États-Unis ont été suivies par les 6 dépressions économiques de son histoire, je l’ai même citée à deux reprises (ici et ). Mais, il y a un petit grain de sable que ce billet va examiner à la loupe : l’interaction entre dette privée et dette publique. Ainsi, dans cette citation Wray mentionne la réduction de la dette publique sous Bill Clinton, un surplus budgétaire sur plusieurs années beaucoup plus restreint que les six autres et une réduction de la dette beaucoup plus limitée que les six autres, mais une réduction de la dette néanmoins, et pas de dépression consécutive. Wray précise encore qu’il y eut la bulle internet pour financer et la croissance et le surplus budgétaire de Clinton. Alors, la monnaie privée, le crédit bancaire est-il tout aussi valable voire plus que la monnaie publique, souveraine (pièces et billets, monnaie banque centrale) ? Wray se contente de préciser que ce surplus fut suivi de la récession de Bush dès mars 2001 (donc bien avant les attentats du 11 septembre), d’une nouvelle euphorie spéculative (notamment avec les subprimes sur l’immobilier) et d’un nouvel effondrement avec l’actuelle crise, dont nous ne sommes toujours pas sortis. Sachant qu’en plus des déficits colossaux sont intervenus entre-temps, et que la volonté politique d’équilibrer le budget nous replonge dans la récession, on comprend que Wray totalise 7 réductions de dette publique pour 6,5 dépressions économiques, avec, peut-être, le 0,5 manquant si la rigueur budgétaire est appliquée et nous fait replonger.

Mais tout de même, pourquoi ce 0,5 fait débat alors que les autres étaient sans équivoques, pourquoi est-il possible de jouer avec l’équation comptable fondamentale du néochartalisme où le déficit publique est la source de l’épargne du privée et le surplus un prélèvement sur cette épargne ?

D’abord, malgré l’effet médiatique qu’il eut, la réduction de l’endettement de l’État fut minime comparé à celles précédant les six dépressions des États-Unis : seulement 1,97 % de baisse du montant de la dette entre son pic sous Clinton au premier octobre 1999 et son plancher au premier octobre 2000, les trois autres baisses de son mandats ne dépassant pas les 0,4 %, son mandat finissant sur une hausse au dernier trimestre et une hausse totale de 36,5 %. Ensuite, il y a un peu de marge de manœuvre possible par l’endettement privé comme je l’explique sans plus tarder.

C’est que l’équation ne considère que l’épargne nette du secteur privé. Or, s’il peut épargner sur le secteur public voire sur le secteur étranger, il le peut aussi en interne, en endettant ceux qui le veulent pour permettre à d’autres d’épargner, même si en net, tout s’annule. Tout le monde peut se faire crédit, par exemple les entreprises peuvent payer leurs fournisseurs avec des effets de commerce, c’est-à-dire la simple promesse de payer la somme à une certaine date ultérieure, lorsque ses propres ventes seront effectuées par exemple. La grande distribution est friande de ce type de paiements, les banques encore plus : le crédit sous toutes ses formes est leur spécialité. Les créances sur les budgets d’acteurs privés ont toutefois un immense inconvénient : elles supposent que, à la date indiquée, le débiteur disposera bien de la trésorerie nécessaire pour effectivement payer ces créances. Si ça marche, le secteur privé se crée ainsi de la monnaie (au sens large de moyen de paiement) qui remplace efficacement la monnaie d’État. Mais ça ne marche pas toujours, et en cas de défaut mieux vaut avoir la monnaie publique que cette monnaie de crédit privé. Pire encore, plus l’économie fonctionne, s’accroît, gagne en confiance, et plus le crédit privé s’accumulent ; mais plus le crédit privé s’accumule et plus chacun finit par s’inquiéter de ce que ces crédits seront effectivement payés ou non, et le cycle se retourne alors : chacun se met à exiger d’être payé plus qu’il ne paie, donc l’encourt de crédit diminue, et plus le volume de monnaie sur lequel repose l’activité économique elle-même diminue, c’est-à-dire justement au moment où il y a le plus besoin de monnaie.

En une phrase, la monnaie privée est procyclique, et seule la monnaie publique est contracyclique et peut lui permettre de ne pas (trop) subir ses emballements. Illustration :

Dettes détenues par le secteur privé américain :
Rouge : dettes américaines non-fédérales.
Bleu : dette publique fédérale.
r = -0,84

Bien qu’une économie ouverte comme celle des États-Unis soit extrêmement complexe, on constate clairement que, sitôt que les récessions (zones grises) suivent toutes un retournement du crédit privé, parfois après une stagnation plus ou moins longue (baisse de la courbe rouge) ; qu’à l’inverse ces récessions sont l’occasion d’une hausse spectaculaire du montant de dette fédérale détenues par le secteur privé (hausse de la courbe bleue). Les courbes s’inversent à nouveau entre les récessions. Autrement dit, pour alimenter la croissance de la production réelle, il faut une croissance des monnaies détenues par le secteur privé, si la croissance de la monnaie publique ne vient pas satisfaire cette demande, alors la monnaie privée s’y engouffre et complète l’offre de monnaie, mais en cas de récession, la monnaie publique croit durablement plus vite que la monnaie privée.

Dans le cas des surplus Clinton, on voit clairement qu’à force de décélérer, la croissance de la monnaie publique devient négative entre 1997 et 1998. Justement, c’est à partir de ces années-là que son administration dégage officiellement un surplus budgétaire public. On constate également qu’à partir de ce retournement, la croissance du crédit privé s’accélère brutalement, jusqu’à retrouver le pic de 30 % qu’elle n’avait plus connu depuis 1980. Enfin, on constate que cette croissance constate ses premiers essoufflements avant la récession de 2001, qui calme un peu la croissance du crédit privé. Mais un peu seulement : elle continue à croître au lieu de se contracter même brièvement. La seule fois où elle ne le fit pas suite à une récession, c’est suite à celle de 1980, vite suivie d’une récession plus brutale et enfin d’une résorption du crédit privé en 1983. Pire, la monnaie publique ne croit plus vite que la privée que faiblement et brièvement (jusqu’à 8 points de croissance en plus par trimestre) comparés aux énormes écarts de 1975-1977 (jusqu’à 47 points de croissance en plus, ) et 1982-1984 (jusqu’à 34 points de plus), et brièvement : 7 trimestres de croissance supérieure contre 16 trimestre autour de la brève récession de 1991. Or, l’écart de croissance à nouveau en faveur du crédit privé ne cesse de croître, jusqu’à plus de 11 points pendant quatre trimestres consécutifs entre 2006 et 2007. Enfin, la preuve la plus spectaculaire de la fragilité du crédit privé ainsi accumulé, de la nécessité de le renforcer par plus de monnaie publique, c’est tout simplement l’énorme écart en sa faveur à partir de 2008 — jusqu’à 67 points ! —, ainsi que la permanence de cet écart — au moins 16 trimestres consécutifs, dont la moitié à plus de 40 points d’écart.

On en peut que conclure que le secteur privé s’est insuffisamment consolidé en remplaçant ses fragiles créances privées par de (plus) solides créances publiques dans la foulée de la récession de 2001, et que l’énorme récession commencée en 2008 n’a pas soldé une partie de cet excès d’endettement privé toujours pendant en plus de celui accumulé entre-temps. À l’image de la récession de 1982-1983 complétant celle de 1980. C’est d’autant plus convaincant si on songe aux énormes fraudes dans le système du crédits qui ont fait nombre de unes de ces dernières années, à commencer par le secteur des subprimes et de ses prêts menteurs.

Une seconde conclusion découle logiquement de la première : tout stratagème visant à fragiliser la dette publique fragilise toute l’économie sans rémission possible, que ce soit obliger l’État à échanger contre une quantité fixe d’or, de la monnaie étrangère à taux fixe, ou le bon vouloir de créanciers privés, toute obligation de convertir sa monnaie en une autre dont il ne détient pas le monopole souverain d’émission l’empêche plus ou moins efficacement de remplir son indispensable rôle contracyclique.

Mais ce n’est pas ce qu’ont choisi nos dirigeants avec le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance au sein de l’Union Européenne (simultanément au MES qui vise à assurer le fonctionnement de la pyramide de Ponzi) visant à réduire le déficit public permis à 0,5 % seulement. Jusqu’où tiendront-ils sans récession, sans effondrement ? Quel suspens insoutenable.

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