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Wray : Le quotidien frauduleux des financiers

J’ai plusieurs fois expliqué que le scandale du Libor n’était qu’une goutte d’eau dans l’océan, une toute petite nuisance parmi toutes celles de la finance. Ça ne doit surtout pas nous faire oublier la fraude dans son ensemble, au contraire. Voici les meilleurs morceaux du dernier billet du professeur L. R. Wray, qui m’ont fortement rappelé le livre de Jean de Maillard L’arnaque : La finance au-dessus des lois et des règles1, où il affirmait que la fraude était tout simplement devenue le régime normal du capitalisme, ainsi que celui de Bill Black sur le rôle crucial, moteur et orchestrateur, de la fraude durant la crise des Savings&Loans : The Best Way to Rob a Bank Is to Own One. De son pessimisme, je partage surtout l’ouverture finale à l’espoir, mais l’article est intéressant parce que c’est un clé indispensable à la compréhension de notre crise.

Pourquoi sommes-nous pigeonnés, L. R. Wray, 3 juillet 2012

Alors que la Crise Financière Mondiale (CFM) gronde au long de sa cinquième année, nous lisons les dernières révélations sur les financiers escrocs : le scandale du LIBOR. Ça fait suite à l’arnaque par fixation des intérêts des bons municipaux détaillée il y a environ deux semaines, ainsi que le fiasco spéculatif de J. P. Morgan et l’effondrement de MF Global par Corzine, et tous les autres scandales de ces derniers mois. À chaque fois, ce sont des traders fous furieux qui truquent les « marchés » pour faciliter leurs paris aux dépens de quelqu’un. Dans des temps comme les nôtres, je me rappelle toujours Robert Sherrill affirmant en 1990 à propos de la crise des S&Ls que « Les voleurs sont l’essence du capitalisme dérégulé. »

Après 1999 nous avons ôté ce qui restait de régulation financière survivant à la flopée de dérégulation du début des années 1980 qui avait libéré les caisses d’épargne afin qu’elles puissent s’autodétruire. Et nous sommes choqués, CHOQUÉS !, que des voleurs aient prix le contrôle du système financier.

Et même, ils ont pris le contrôle de toute l’économie et les clés du système politique et tout le toutim. Ils n’ont pas seulement fait exploser la finance, ils ont supervisé le transfert le plus rapide de richesse vers le sommet que le monde ait connu. Ils ont laisser tomber les travailleurs hors de l’emploi, ils ont mis les propriétaires immobiliers à la rue, ils ont laissés les retraités sans le sou, et ils ont nettoyé les municipalités de leurs revenus et actifs financiers.
Les financiers forcent des écoles, des parcs, des casernes de pompiers, des centres pour citoyens âgés, et des bibliothèques à fermer. Ils forcent les gouvernements nationaux à vendre à l’encan leur héritage culturel au plus offrant. Tout doit disparaître en un instant à des prix truqués par des traders de vingt ans et quelques au profit des institutions les plus grosses et les plus corrompus que le monde ait connu.

Et comme ils ont achetés les politiciens, le législateur, et les juges, personne n’empêchera cela. Peu le discuterons seulement, puisque la plupart des administrations universitaires ont similairement été achetées le plus souvent, les universités sont même dirigées par des « chefs » entrepreneuriaux, et leurs professeurs font partie du personnel de Wall Street.

Nous sommes pigeonnés.

Bill Black a rejoint notre département en 2006. À l’Université de Kansas City (Missouri) (et à l’Institut Levy) nous avons longuement discuté et analysé la CFM dont nous savions qu’elle allait frapper, en utilisant les approches de Misky et de Godley. Bill a insisté que nous négligions le facteur le plus important : la fraude. Pour être plus précis, Bill l’appelle direction frauduleuse, lorsque les supérieurs de la directions de l’entreprise opèrent l’institution comme une arme pour piller les actionnaires et les clients au profit de la direction. Pensez à Bob Rubin, Hank Paulson, Bernard Madoff, Jamie Dimon et Jon Corzine. Longtemps avant, j’a croisé le nom de Bill alors que j’écrivais sur le scandale des S&L, et j’avais listé la fraude comme la seconde plus importante cause de cette crise. Bien que j’étais ouvert à cet argument déjà en 2006, je n’aurais jamais pu concevoir l’étendu de la dépravation de Wall Street. Tout tourne autour de la fraude. Comme je l’ai dit, cette crise est comme l’oignon de Shrek, avec de la fraude à chaque couche. Il n’y a, tout simplement, aucune partie du système financier qui ne soit criblée de fraudes.

La fraude ne peut être résorbée encore moins éliminée. D’abord, il n’y a pas de régulateurs pour l’arrêter, ni de procureurs pour la punir. Mais, beaucoup plus important, la fraude est le modèle économique. Plus encore, même si une institution financière essaie d’aller à contre-courant elle échouerait. Comme le dit Bill, la fraude est la plus lucrative des activités disponibles. Ainsi la dynamique de Gresham assure que la fraude est la seule activité lucrative disponible.

Comme l’a dit Sherrill, sans régulation, le capitalisme c’est du vol. Nous avons arrêté de réguler le système financier, aussi les voleurs ont pris le dessus.

Il y a un siècle Veblen analysait la religion comme la quintessence de l’entreprise capitaliste. Elle vend un produit intrinsèquement éphémère dont la qualité ne peut être testée. La majeure partie de sa valeurs n’existe que dans les esprits des acheteurs, et la majeure partie de cette valeurs ne peut être réalisée qu’à la mort. Les consommateurs insatisfaits ne peuvent retourner les choses achetées aux entrepreneurs qui les ont vendus — il n’y a aucune garantie explicite de se repasser la monnaie et de toutes façons, la plupart des mécontents sont déjà trépassés. La valeur de l’institution de l’entrepreneur est similairement éphémère, principalement déterminée par la « réputation ». Mis à part de jolis bureaux, très peu de chose dans le registre des équipements n’est vraiment nécessaire pour un entrepreneur religieux.

Mais la finance moderne a remplacé la religion comme entreprise capitaliste suprême. À nouveau, aucun besoin de produire des équipements — un joli bâtiment, quelques écrans de Bloomberg, des commerciaux charlatans et gominés, et quelques traders rapaces est tout ce qu’il est nécessaire pour séparer les veuves et les orphelins de tout leurs pécules et de leurs maisons. Les institutions religieuses ne veulent que 10 % ; Wall Street aujourd’hui tire 20 % de toute la production nationale (et 40 % des profits), mais ne s’arrêtera jamais jusqu’à tout posséder.

Il n’y que rarement des recours pour les clients insatisfaits des institutions financières. Peu de consommateurs comprennent ce qu’ils achètent des entrepreneurs de Wall Street. Le produit vendu est infiniment plus compliqué que la Théorie de la Trinité avancé par Théophile d’Antioch après J.C., mis à part les Vêtements du Temple (souvent appelé Dessous Magiques par les incroyants) vendus aujourd’hui. Ça rend tellement plus facile d’escroquer les clients et de cacher la fraude sous de complexes instruments et une comptabilité fallacieuse.

Une poignée de voleurs opérant une firme moderne de Wall Street peut facilement contracter 2 billions (1 000 milliards) de dollars en actifs éphémère dont la valeurs est principalement déterminée par ce que les voleurs leur assignent.

Et ce n’est que le début. Ils ont également placés des dizaines de billions de paris sur des produits dérivés dont la valeur est purement « notionnelle ». Les voleurs sont payés lorsque quelque chose rate — la mort d’un propriétaire immobilier, d’un travailleur, d’une firme, ou d’un pays déclenche les paiement sur les Accords Mortuaires, Assurance sur Paysan, ou la Permutation d’Impayés (Credit Default Swap). Afin de s’assurer que la mort vienne tôt plutôt que tard, l’entrepreneur travaille avec les émules de John Paulson pour sélectionner les plus malades ménages, firmes et gouvernements à mettre derrière leurs paris dérivés.

Et la valeur de la firme de l’entrepreneur de Wall Street est presque entièrement fondée sur ce qui est appelé par euphémisme « réputation » — comme s’il y avait la moindre bonne réputation à parier sur la mort.

Avec ces entrepreneurs occupant la scène, il n’y a aucune surprise que nous soyons ensevelis sous des montagnes d’écrasants hypothèques insolvables, prêts sur valeurs domiciliaires, dette de carte de crédit, de prêts étudiants, dettes de santé, et de finance tournant autour de l’automobile. Simplement lister la liste des types de dettes que nous devons rend clair combien nous sommes allés loin sur le chemin de la financiarisation : tout est financiarisé à mesure que Wall Street mis la main dans chacun des pot.

Il y a trente ans nous pouvions encore écrire une dichotomie — industrie contre finance — et catégoriser General Electric et General Motors comme des compagnies industielles, avec Goldman Sachs comme firme financière. Ces temps sont révolus, et General Motors requiert un sauvetage en raison de ses errements financiers (la production auto n’était plus qu’un produit d’appel utilisé pour charger les ménages de dettes dues à la General Motors Acceptance Corporation, leur principale affaire), et Goldman Sachs rachète tout les silos de grain pour faire monter les prix alimentaires en une bulle spéculative. La réforme de l’assurance santé d’Obama simplement renforce le contrôle de la Pieuvre Vampire sur l’industrie de la santé en insérant ses tentacules toujours plus profondément dans chaque aspect de la vie.

L’alimentaire ? Financiarisé. L’énergie ? Financiarisée. La santé ? Financiarisée. Le logement ? Financiarisé. Le gouvernement ? Financiarisé ? La mort ? Financiarisée. Il n’y a dorénavant plus de séparation entre le secteur financier (banque, assurance, immobilier) et le secteur non-financier de l’économie. Tout est financier.

Tout est financé de manière complexe. Dans l’ancien temps, une mairie aurait vendu une obligation à 20 ans à taux fixe pour financer le projet du système d’égoût. Maintenant elle embauche Goldman pour créer de complexes échanges financiers (swap) (ou de plus complexes échanges financiers à maturités constantes, des « swaptions », et des boules de neige) dans lesquels ils émettent une obligation municipale à taux variable et promettent de payer à la Pieuvre un taux fixe tandis que la Pieuvre leur paie un taux flottant lié au LIBOR — qui est truqué par la Pieuvre pour s’assurer que la municipalité se fait pigeonner. Oh, et la mairie paie des commissions d’avance à Goldman pour la pure joie de se faire pigeonner par le gratin de Wall Street.

La quatre plus grosses banques des États-Unis détiennent pour 171 billions de dollars d’accord de produits dérivés comme celui-là. Les dérivés sont généralement de purs paris de Wall Street que nous serons pigeonnés — ce n’est de l’« assurance » que si nous défaillons. Tout est assuré — par eux contre nous.

Qu’est-ce que vraiment « l’assurance »-santé ? Vous donnez votre salaire à Wall Street dans l’espoir que vous aurez besoin de soins médicaux, ils permettront à votre « prestataire de soin » de le fournir. Mais lorsque vous avez besoin de la prestation, Wall Street décide si ça peut être fourni ou non.
Oh, et les entrepreneurs de Wall Street ont également parié que vous mourerez plus tôt que vous ne le croyez, donc ils font d’une pierre deux coups en vous déniant la couverture.

Finalement, l’immobilier des États-Unis — la partie logement du secteur financier — sous-tend la totalité du bazar. C’et la vraie histoire derrière la CFM : étant donné les surplus budgétaires du président Clinton et l’explosion simultanée de la finance privée, il n’y avait tout simplement plus assez de dette du gouvernement fédérale pour collatéraliser tous ces dettes risquées émises entre les institutions financières au milieu des années 1990. Wall Street avait besoin d’une autre source de collatéral.

Voyez-vous, toutes les insitutions financière au sommet sont des nids de voleurs, et les voleurs savent qu’il ne faut pas faire confiance à un autre voleur. Donc les prêts à d’autres collègues voleurs doivent être collatéralisés par des actifs financiers sûrs — un rôle traditionnellement joué par les bons du Trésor. Mais il n’y en avait pas assez pour tout le monde, aussi Wall Street a titrisé les hypothèques qui étaient découpées et décorés pour avoir des tranches qui étaient supposés aussi sûres que les obligations de l’Oncle Sam. Et il n’y avait pas assez d’hypothèques de qualité, alors Wall Street a refilé des hypothèques et des prêts sur valeurs domiciliaires avec des emprunteurs plus risqués pour créer plus de produit.

Jamais satisfaits, afin de tirer plus de profits des hypothèques, Wall Street a créé des produits hypothécaires « pour toutes les bourses » avec de coûteuses commissions et des taux d’intérêt qui explosent — dont ils savaient que ça se terminerait mal. Même ça ne fut pas assez, alors les Pieuvres créèrent des dérivés de titrisation (obligations adossées à des actifs, collateralized debt obligations, CDOs) et les dérivés carrés et cubes — et alors nous étions lancés vers la CFM.

Wall Street parie que votre maison va brûler, puis allume de la dynamite dans votre logis.

Les hypothèques qui étaient conçues pour finir mal ont mal fini. Les Obligations adossées à des actifs conçues pour échouer échouèrent.

Soudainement il n’y avait plus de collatéraux derrière les prêts que les voleurs de Wall Street ses ont faits entre eux. Chaque voleur de Wal Street regarda dans le miroir et réalisa que tout ce qu’il détenait était de la merde, parce qu’il savait que toute sa propre dette était de la merde.

Salut oncle Sam, oncle Tim (Timothy Geithner, alors ministre des finances), oncle Ben (Bernanke), nous avons un problème. Pouvez-vous nous trouver 29 billion de dollars pour nous sauver ?

Et c’est pourquoi nous sommes pigeonnés.

Je vis deux scénarios qui se déroulent. Dans le premier, nous autorisons toujours Wall Street à faire tourner sa musique, alors que la crise des saisies continue et que Wall Street vole toutes les maisons, les empaquetant dans des lots vendus quelques centièmes à des fonds alternatifs (hedge funds). Toute la richesse est redistribuée vers le 1 % au sommet qui deviendront les nouveaux seigneurs féodaux modernes et les autres 99 % vivant pour leur plaisir sur leurs immenses propriétés féodales.

VOus pouvez individuellement essayer d’imaginer ce que vous devrez faire pour plair aux seigneurs.

Cela prendra des années, peut-être une décennie ou plus, mais c’est la longue marche que Wall Street a formulée pour nous. Bien sûr, « formulée » ne doit pas être interprété comme une intention. Personne ne s’est assis et a planifié la création du féodalisme en Europe Occidentale lorsque Rome s’est effondrée. Bien sûr, les seigneurs féodaux modernes à Wall Street certaineemnt conspirent — pour truquer le LIBOR et les marchés des obligations municipales, par exemple — et chacun individuellement veut tirer autant que possible des clients, des créanciers et des actionnaires. Mias ils ne conspirent pas pour la planification et la restauration de la féodalité. Cependant, c’est le scénario par défaut — le résultat qui émergera d’une absence de réaction.

Dans le second, les 99 % occupent, ferment et effacent Wall Street. Honêtement, je n’ai aucune idée de comment cela peut arriver. J’attends des suggestions.

Fin de la traduction.


Note

1 Coignard Sophie, Gubert Romain, L’oligarchie des incapables, Albin Michel, Paris, 2012, 363 P., p. 212-213 :

Jean de Maillard était, jusque fin 2010, président du tribunal correctionnel d’Orléans. Sa hiérarchie ne voulait plus de lui, mais elle n’avait pas le pouvoir de le muter ailleurs. Alors, cet expert de la délinquance financière internationale, spécialisé dans les affaires pénales, a été nommé, dans le même palais de justice, au tribunal de la Sécurité sociale. Il a protesté ? Le ministère de la Justice, bon prince, lui a proposé de rejoindre les tribunaux de Paris. Là, il s’occupe des dossiers civils de baux commerciaux, autre secteur pour lequel il n’exprime ni goût ni compétence particulière. Mais au moins, il n’embête plus personne.
Ses supérieurs, lorsqu’il était à Orléans, ont d’abord essayé de le coincer pour faute lourde. Après tout, il donne des conférences sur les dangers de la mondialisation au lieu d’être posté à heures fixes devant la machine à café. En vain, il faisait le travail pour lequel il était payé. Alors, ils se sont rabattus sur le tribunal de la Sécurité sociale.

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Une rare franchise

Gary Ackerman, élu au Congrès des États-Unis, membre de longue date de la Commission aux Services Financiers, interroge le PDG de JP Morgan Jamie Dimon et met les pieds dans le plat contrairement à la langue de bois intéressée des autres politiciens, tant aux États-Unis, qu’en France ou qu’ailleurs :

Gary Ackerman : Selon vous, est-ce que parier est investir ?

James Dimon : Non. Non ça ne l’est pas.

GA : Quelle est la différence avec parier – brièvement si vous le pouvez.

JD : Je suppose que si vous pariez, en moyenne vous perdez, le croupier gagne.

[…]

GA : Je serais plutôt de votre avis. Mais nous semblons les traiter exactement de la même manière. Dans le temps je pensais que tout Wall Street était sur un pied d’égalité. Que ça facilitait l’investissement. Que ça permettait aux gens et aux sociétés de miser leur argent sur quelque chose en quoi ils croyaient et qu’ils croyaient être utile et bénéfique et croîtrait et ferait de l’argent et particulièrement aiderait l’économie et, dans la foulée, créerait beaucoup d’emplois et serait bon pour le pays et bon pour l’Amérique.

Maintenant beaucoup de ce que nous faisons en couvrant nos positions [hedging] — et vous pouvez appeler ça protéger votre investissement ou qu’importe — mais c’est essentiellement du pari. Vous pariez purement et simplement que vous pourriez avoir eu tort. Ça n’aide plus rien à réussir. Ça n’encourage plus rien. Ça crée la possibilité que les gens se disent est-ce que ces types savent réellement ce qu’ils font puisqu’ils parient contre leurs paris initiaux. Et ensuite si vous vous couvrez contre votre couverture, ce qui signifie que vous pariez contre votre pari contre votre premier pari – à moi cela semble lancer des fléchettes sur une cible et risquer beaucoup d’argent simplement au cas où vous auriez eu tort au tout début.

Je ne vois pas comment cela crée des emplois pour l’Amérique. Je ne vois pas comment cela aide l’économie américaine. Je ne vois pas comment ça aide le marché du logement ou le marché de la construction ou le marché des produits métalliques ou des gadgets. Un infinitésimal pourcentage.

Ce que ça aide est que, si vous avez raison la plupart du temps, alors ça fait un gros paquet d’argent pour les types qui l’ont fait et ça n’aide pas du tout l’entreprise, l’industrie, l’économie ou le pays. Et si vous aviez tort, ça met tout en danger systématiquement. Et quand je dis tout, je veux dire la confiance que le peuple américain, le public, la communauté des investisseurs et tous les autres ont dans le système. Et c’est un risque contre lequel vous ne pouvez vous couvrir. Parce que plus vous vous couvrez, plus vous suscitez de questions quant à la crédibilité de votre investissement initial. […] Ne feriez-vous pas un meilleur boulot si vous évaluiez cet investissement beaucoup plus clairement avec un de vos milliards.

JD : Dans le cas présent, oui.

Via William Mitchell.

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Assouplissement quantitatif et inflation

Par le passé, je me suis contenté de mentionner que les assouplissements quantitatifs (quantitative easing en anglais) étaient inefficaces et qu’ils ne causaient « pas d’inflation notable, encore moins à faire rougir les années 1970 ». J’ai écrit vrai, mais assez vague, et j’aimerai que mes lecteurs comprennent mieux l’effet sur l’inflation causé par les assouplissements quantitatifs.

Voici un graphique illustrant plus précisément les effets sur les prix du passage des réserves excessives déposées par les banques à la Federal Reserve de 2 milliards de dollars en août 2008 à la bagatelle de 1 500 milliards de dollars environ à partir d’avril 2011 (maintenu jusqu’en avril 2012, la fin actuelle de la série de donnée). Le PIB américain est de 15 000 milliards de dollars en 2011 ; ces réserves excédentaires représentent donc 10 % du PIB. Pour rappel, le PIB est l’ensemble de la production d’un pays (consommation, plus formation brute de capital fixe, plus exportations nettes). De quoi faire bouger ce PIB, semble-t-il.

Introduisons le petit graphique sur lequel j’ai déchaîné mes neurones

Taux directeur de la Federal Reserve (rouge, %)
Indice des Prix à la Consommation américaine (bleu, % de croissance annuelle)
IPC américaine hors énergie et alimentation (orange, % de croissance annuelle)
Réserves excédentaires des banques chez la Fed (vert, milliards de dollars)

Tout d’abord, on a confirmation que l’inflation (bleu et orange) est restée aux alentours de 2,5~3 %, et ce malgré une impressionnante remontée en sortie de crise des subprimes, précédée d’une toute aussi impressionnante chute dans la déflation au cœur de cette crise .

Mais il y a plus intéressant. En bleu figure l’inflation générale. En orange figure l’inflation générale exceptée celle de la nourriture et de l’énergie. Bien que cette courbe orange inclut d’autres matières premières hautement spéculatives comme les métaux, à commencer par l’or, on peut voir l’effet de la financiarisation, de la spéculation, dans les beaucoup plus fortes variations de la courbe bleu par rapport à la courbe orange. En effet, les financiers ont investi les marchés des matières premières avec d’autant plus de détermination que celui de l’immobilier leur est devenu inhospitalier. Souvenez-vous, juste avant la crise sur le marché du pétrole, le baril de brent s’échangeait à 145 dollars en juillet 2008, puis, lorsque les banques eurent besoin d’argent pour éponger les pertes très mal anticipées des subprimes, le baril chuta à 36 dollars fin 2008 ! Les banques ont recommencé, et pas seulement sur le pétrole.

Or, cette reprise de l’inflation n’est pas du tout une reprise économique, saine et durable. J’avais très rapidement illustré par deux citations qu’en n’alimentant en monnaie que les seules banques, on transformait l’économie réelle en serve pour dettes. Faire payer plus cher et sans raison les produits de première nécessité est une variante sur ce thème : simplement parce que les particuliers n’ont pas sur ces marchés le pouvoir commercial des financiers, ils s’acquittent d’un surprix qui permet à ces financiers d’engranger de mirifiques bonus, bonus qui ne ruisselleront que faiblement dans leur consommation avant tout tournée vers le luxe. Ce système ne peut tenir qu’aussi longtemps que les particuliers eux-mêmes tiennent le coup, c’est-à-dire parviennent à préserver (voire augmenter) leur volume d’activité économique sur lesquelles les financiers prélèvent leurs gabelles nouvelles. Comme on peut le voir en toute fin de graphique, avec le retour progressif à la récession de l’économie mondial, la courbe bleue rejoint inexorablement la courbe orange : les financiers ne parviennent pas à extorquer des prix en hausse toujours plus forte que le reste de l’économie, ils s’effondrent avec la branche sur laquelle ils sont assis et qu’ils scient obstinément. Mais pourquoi se priveraient-ils ? Puisqu’ils sont juteusement rémunérés en cas de succès, et sauvés en cas d’échec. L’assouplissement quantitatif, c’est la garantie que s’il n’y a plus d’argent parce que la spéculation a raté, il y a immédiatement une nouvelle tournée. Mais à crédit, il faut la faire fructifier.

À cause de ce changement de contexte, les taux d’intérêt de la Fed n’ont plus de prise sur le niveau des prix : De 1980 à septembre 2008, la corrélation entre les taux directeurs de la Fed et de le niveau des prix est de 0,75, c’est-à-dire que les deux suivent très largement les mêmes évolutions. D’octobre 2008 à avril 2012, la même corrélation chute à -0,03, c’est-à-dire que les deux évolutions n’ont quasiment plus aucun rapport. Le sauvetage des banques et de l’économie par les déficits publics sont concomitants, et on observe un coefficient de corrélation maximal — +0,93~0,95 ! — à partir de novembre/décembre 2008 jusqu’à avril 2012 entre les réserves excédentaires et les niveaux des prix, tant général qu’excluant l’alimentaire et l’énergie. En revanche, sitôt la panique passée, et les mauvais réflexes revenant en force (c’est-à-dire la manie de l’austérité), les coefficients chutent : de juin 2011 à avril 2012, ils enfoncent tous les planchers, à -0,72 pour celui entre les réserves excédentaires et le niveau des prix, et -0,79 entre entre ces réserves et l’IPC hors alimentaire et énergie. Une corrélation isolée ne vaut pas preuve de rapport de causalité entre deux série : un cas isolé peut être un simple hasard, et c’est la cas ici, sinon, . Pour savoir quels sont les rapports entre les réserves et le crédits donc le volume d’activité, voire les travaux beaucoup plus fouillés de la Fed ou ceux de la BRI qui toutes deux concluent qu’elles sont passives et suivent au contraire les possibilités de crédit : en clair, lorsque les financiers peuvent endetter l’activité économique, ils le font et se débrouillent toujours pour les réserves, mais lorsque l’activité économique n’est plus assez fiable, les réserves n’y changent rien et le crédit se tarit.

Qu’en est-il non pas du niveau des prix ou des réserves, mais de leurs croissances respectives ? Si on regarde non comment la monnaie injectée structure l’économie, mais comment elle regonfle sur le coup l’économie réelle avant de se perdre dans les livres de comptes Ponzi de la finance si éloignés du réel ? Chaque injection ayant sur l’économie réelle l’empreinte d’un souvenir sur la mémoire du poisson rouge…

Bien que les réserves ne créent pas de crédit, elles assurent aux banques qu’elles pourront solder leur paris les plus risqués en leur fournissant un matelas pour amortir l’éventuelle échec du pari, et ça, ça se voit bien dans les coefficients, jusqu’en avril 2012 : le coefficient entre la croissance annuelle des réserves d’une part et l’inflation générale (spéculative incluse) annuelle d’autre part devient positive à 0,52 lorsque débute l’année 2010 et que les injections de réserves sont moins massives (croissance à « seulement » deux chiffres), il monte jusqu’à 0,9 en fin d’année et ne quitte plus cet étiage (courbes verte et bleue qui se suivent après la dernière colonne grise). Il ne quitte plus cet étiage jusqu’en avril 2012 ! Voilà l’économie relancée semble-t-il. Le coefficient entre la croissance annuelle des réserves excédentaires et l’économie hors énergie et alimentation, c’est-à-dire hors pans entiers de la spéculation la plus effrénée, se maintient à 0,9 pendant l’année 2010, mais devient définitivement négatif dès avril 2011, chute jusqu’à -0,9 dès juin et ne remonte pas au dessus de -0,4 ensuite : dès 2011, les injections de réserves ne remontent pas les prix de l’économie réelle. Autrement dit, les financiers profitent de la manne de Bernanke pour spéculer et assurer leurs arrières, mais financer une économie de plus en plus risquée à cause de l’austérité et avec un chance faible de gain piteux, très peu pour eux d’autant plus qu’elle paie ses matières premières et son énergie plus chères. L’assouplissement quantitatif ne sauve que les banquiers.

En conclusion d’un de mes premiers billets sur les assouplissements quantitatifs, je concluais par deux citations montrant qu’à défaut d’un effondrement véritable du système monétaire, ces actions aboutissent à généraliser le servage pour dette à l’exception des quelques uns fournissant le luxe de la caste des banquiers, détenteurs de la création monétaire de droit libéral si ce n’est divin. Cette première conclusion me sera très utile lorsque je publierai la seconde partie d’Une intox à jet continu, car les méandres du fonctionnement actuel de l’euro sont particulièrement alambiqués.

PS : J’ai toujours hésité à mettre des graphiques, des coefficients de corrélations, et autres joujoux technicistes dans mes billets, et j’ai peur de m’être un peu emporté ici. Merci de m’écrire votre sentiment en commentaire.

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