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4. À la recherche d’une alternative

J’aborde maintenant la partie que je redoute le plus de ma série sur le libéralisme comme religion séculière : penser l’alternative. Penser le plus profond de l’existant recèle une facilité que penser l’alternative n’a pas : le fait d’être existant, justement, de pouvoir s’imprégner du retour du réel. Au contraire, penser l’alternative force à plus ou moins « imaginer le réel », exercice de haute voltige…

Le plus efficace que j’ai pu trouver consiste à poursuivre sur ma lancée, c’est-à-dire à prendre le libéralisme comme contre-exemple, pour simultanément incarner et ancrer le plus possible ce que je veux dire, et dégager progressivement l’alternative du libéralisme qui nous sert actuellement d’horizon collectif, et non une de ses applications prétendument indigne du « vrai libéralisme ». L’exemple que j’ai choisi concerne une fonction des plus importantes : l’éducation.

Il convient de reconnaître que l’éducation générale n’est pas seulement, ni même peut-être principalement, une question de diffusion du savoir. Un besoin réel de références communes existe, et quand bien même à trop insister sur ce point, on risque d’être conduit à des conclusions antilibérales, il serait impossible de vivre en coexistence paisible si des références communes de moralité n’existaient pas. Si dans les communautés établies depuis longtemps, et dont la population est majoritairement indigène, un tel problème ne risque guère d’être sérieux, il en est d’autres, comme les États-Unis pendant la période d’immigration intense, où il peut le devenir. Il semble à peu près certain que les États-Unis n’auraient pas été « creuset d’assimilation » et auraient connu de graves difficultés sans la politique délibérée d’« américanisation » menée au moyen du système des écoles publiques.
Le fait que toute éducation doive forcément être guidée par certaines valeurs représente néanmoins une source possible de dangers réels dans tout système d’éducation publique.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 375-376

Donc, pour le bon fonctionnement même d’une société libérale, et le tissu social n’étant pas une chose spontanée et naturellement assurée, mais un ensemble laborieusement construit d’adhésions et de collaborations à un tout fédérateur, il faut s’assurer de la transmission efficace de cet idéal commun et de son fonctionnement à tous. Au risque de « conclusions antilibérales », dixit Hayek lui-même. Même la foi dans la liberté requiert une éducation en ce sens. Les libéraux sont extrêmement tentés de nier le problème d’une aventure commune dans laquelle on est embarqué plus ou moins de bon gré, mais dans laquelle on est par la force des choses, et qui demeure néanmoins en des mains humaines. De fragiles mains humaines. Il n’y a qu’à voir toute l’éducation faite sur l’antiracisme ou plus récemment sur la théorie de genre pour comprendre que l’égalité indifférenciée de tous promise par la liberté n’est manifestement pas naturelle, même aux yeux de leurs promoteurs.

Mais il y a pire, comme les partisans de la liberté sont pris dans cette contradiction entre d’une part « laisser faire » les choses pour qu’elles s’harmonisent d’elles-mêmes et d’autre part la construction délibérée de structures sociales visant à influer sur le cours de ces « libres » choses, donc pouvant facilement être accusées de les fausser, ces partisans n’ont aucune consistance intrinsèque. Contrairement à ce qu’ils revendiquent. Seulement deux pages plus loin, voici ce qu’écrit le même Hayek :

Dans les États multinationaux, le problème de déterminer qui doit diriger le système éducatif devient facilement le point de friction le plus sensible entre les nationalités. Pour quelqu’un qui a vu cela se produire dans un pays comme l’ancienne Autriche-Hongrie, la thèse selon laquelle il peut être préférable qu’à la limite certains enfants vivent sans recevoir d’éducation officielle, plutôt que de risquer d’être tués dans les combats pour décider qui dirigera cette éducation est très pertinente.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 378

Pause. Prenons le temps de contempler la solidité de l’édifice libéral. Première étape, oui, les citoyens n’adviendront pas tout seuls, il faut les développer délibérément en ce sens dès l’enfance. Deuxième étape, dès que cet indispensable effort a échoué à empêcher l’émergence de communautés dissidentes un peu fortes, il faut se demander si ne serait une meilleure option, capituler en préférant l’obscurantisme et la communauté par une masse inculte aux mains de quelques minorités cultivés se les disputant.

Il y a quelque chose de profondément puéril dans le libéralisme, qui est le refus du tragique, pourtant omniprésent dans l’Histoire, et quelque chose de profondément salaud aussi, qui est la manie de se décharger de ce tragique sur le dos des autres. Des libéraux se croient très malins de citer la formule de Bastiat « L’État est la fiction à travers laquelle tout le monde essaie de vivre au dépends de tout le monde. », mais ils ne réalisent pas que le libéralisme est la fiction à travers laquelle tout le monde rejette le nécessaire rôle de lien commun, d’État, sur tout le monde.

Pourtant, je suis loin d’être un inconditionnel des hussards noirs de la République, surtout de ce qu’il en reste à l’heure actuelle. Je crois que la meilleure solution consiste pour la communauté à se penser comme telle et à développer et à assumer des constructions visant à renforcer la solidarité, et à régler la liberté sur ce principe, c’est-à-dire à exiger d’elle qu’elle fasse aussi bien, quoiqu’à sa manière. Dans le cas de l’école, cela signifierait par exemple un programme de notions, de savoirs, et de savoir-faire à apprendre à chaque étape et le versement d’un chèque scolaire à tout enfant scolarisé où que ce soit ayant atteint l’objectif. Il faudrait nuancer, on pourrait par exemple abaisser le seuil de versement si l’élève était extrêmement faible avant son entrée dans l’établissement et qu’il a beaucoup progressé quoique pas assez encore. De même pour les objectifs : ils doivent être un programme étayé complet et bien découpé en étapes pour aboutir à un citoyen équilibré, apte, critique mais constructif… Autant dire qu’il y a un colossal travail à effectuer.
Néanmoins, nous apercevons ici clairement que nos tentatives pourraient ne pas être les éternelles victimes du nihilisme libéral simplement en assumant qu’une civilisation se construit et que cette construction doit être défendue en soi, que les améliorations, les reconstructions, ne peuvent être une simple histoire de suppression. Comme ailleurs la régulation de la finance par exemple.

La portée de ce que je viens d’énoncer est encore plus limitée, en vérité. Car elle ne concerne pas ce qui nécessite une interdiction. Là aussi, le libéralisme se révèle lamentable quoiqu’au ralenti. Prenons l’exemple de la drogue. La drogue est tellement nocive, tellement incapable de produire la société harmonieuse par la fuite du réel qu’elle permet, que la vague pro-stupéfiants des années hippies a presque totalement reflué. Rares sont les artistes ou « penseurs » qui encore aujourd’hui affirment qu’on peut construire une société sur le plaisir de la drogue. Pourtant, face au désastre croissant de la société libérale contre la drogue, beaucoup sont tentés de maquiller leur échec en une dépénalisation venant accompagner « le sens de l’histoire », dépénalisation honteuse qui sera vite présentée comme une fière libération, comme à l’accoutumée. Déjà Milton Friedman le libéral reconnaissait volontiers les effets nocifs de la drogue, mais refusait toute interdiction parce qu’il était impensable selon lui que l’argent du contribuable puisse servir à empêcher que quelqu’un abîme sa propre personne. Comme si ça ne déborderait pas sur les autres, ni que la vie humaine puisse valoir d’être préservée contre ses propres errements. C’était déjà une opposition solide comme l’école de Hayek.
Or, il est bien évidement hors de question d’autoriser la drogue « à condition » que le drogué n’en devienne pas dépendant et de plus en plus incapable de bien vivre dans le réel. Une fois la production et l’approvisionnement autorisés, la consommation individuelle est extrêmement difficile à réguler. Et comment régir alors ? En sanctionnant, en enfonçant encore plus le drogué dans ses problèmes ? Il perd déjà beaucoup de liberté et d’argent avec elle. Une amende ou un internement peut difficilement lui donner l’envie de vivre sans drogue. Mieux vaut plutôt l’empêcher de plonger que de le forcer à remonter à bord. Ce qu’il faudrait sinon, c’est une rééducation assez complète pour le rendre à nouveau autonome et désaliéné. Une solution beaucoup plus coûteuse que d’interdire la consommation et le trafic de la drogue.

Plus encore, il ne suffit pas qu’un ordre social soit possible et même qu’il y ait des outils et des éléments de construction déjà disponibles pour qu’une société se fasse. Il faut beaucoup plus encore. Il faut une énergie positive touchant la communauté pour la susciter, la développer et la régénérer. Il faut de l’enthousiasme. Nous retrouvons là le problème de départ : le sentiment religieux. D’ailleurs, enthousiasme a pour étymologie theos, dieu, et signifie être en dieu. C’est lui qui réellement guide à travers l’extrême complexité des choses, comme nous l’avons expliqué lors du premier article de la série. Il sera aussi l’objet du dernier article, le prochain.

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3. Similitudes et disparités des religions séculières

Comme je l’ai mentionné dans le précédent billet de ma série sur le libéralisme comme religion séculière, Marcel Gauchet accepte dans sa définition trois religions séculières au moins : le nazisme, le communisme, et le fascisme. Lors d’un échange en particulier, et alors que j’essayais de lui montrer les points de convergence, il refusa catégoriquement que le libéralisme lui-même pût aussi être une religion séculière. Cela indique clairement que j’ai fait plus que suivre ses pas sans esprit critique, mais cela nécessite aussi des éclaircissements.

Prenons ce qui me paraît être le point le plus clivant du point de vue de Gauchet quant à l’impossibilité supposée pour le libéralisme d’être une religion séculière :

dans le principe, il ne saurait y avoir de religion séculière durable ; leur carrière normale est météorique.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie : III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 547

Le moins que l’on puisse dire, est que la trajectoire du libéralisme est loin d’être météorique. Il ressemble plutôt à un cours de bourse au long cours : alternance de hausses rapides et de baisses tout aussi rapides dessinant des cycles beaucoup plus longs de hausses et de baisses. En gros et sur le long terme tendance haussière jusqu’aux années 1930 puis déclinante depuis. Mais ces tendances très globales sont elles-mêmes très accidentées : hausse jusqu’en 1793 puis baisse jusqu’en 1815 environ, puis hausse culminant avec le libre-échange anglais au milieu du siècle, puis baisse avec la grande dépression de la fin du siècle et la montée du socialisme, marxiste en particulier, puis bref retour au sommet avec le début du 20ème siècle et les années folles (deux périodes fortement idéalisées par les épreuves qui suivirent), avant de sombrer durant les années 1930 sous une nouvelle grande dépression et une contestation politique sans précédent, de remonter à partir des années 1960 et de triompher jusqu’en 1990 avec la chute du bloc de l’est, puis de continuer à s’enfoncer toujours plus dans sa crise, tout particulièrement à partir de la fin des années 2000. Ce découpage est lui-même encore très grossier, car il ne tient pas compte des divergences spatiales, des chevauchements temporels, etc. mais il montre déjà très bien à quel point la trajectoire libérale est peu météorique.
Donnons un point de comparaison : Hitler, donc le nazisme, accède au pouvoir au début de 1933, il obtient les pleins pouvoirs rapidement et le troisième Reich est fondé la même année, le régime connait son apogée en 1942 (étendue maximale de territoires occupés), et capitule sans condition en mars 1945, sans retour au pouvoir à ce jour. Soit un règne de douze ans et toujours aucune résurgence explicite politiquement significative. À comparer avec les plus de deux siècles d’histoire du libéralisme, ses résurgences régulières, et ses retours au pouvoir effectifs. Clairement, le nazisme est météorique, pas le libéralisme.

Pourtant, cette possible objection de Gauchet (il ne m’a pas précisé les points précis de désaccord refusant simplement la discussion par un « non » hermétique, répété et inexpliqué lorsque je lui montrais les points communs entre libéralisme et religion séculière) n’est nullement suffisante. Reprenons attentivement : Gauchet nous explique que « dans le principe », la religion séculière resplendit et se consume aussi vite qu’une météorite, et range parmi ces religions séculières le nazisme, mais aussi le fascisme et le communisme. Or, si le nazisme a régné douze ans, le fascisme va jusqu’à vingt-trois ans, de 1922 à 1945 (en comptant la République de Salo, 1943 et vingt-et-un ans sinon), surtout, le communisme, ne serait-ce qu’en Russie, s’étale lui de 1917 à 1991 soit 74 années, plus si on considère que certains régimes communistes, à Cuba ou en Corée du Nord et très largement encore en Chine, sont encore actifs en 2013… On comprend que Gauchet ait la précaution de préciser « dans le principe », car le règne communiste au moins parait déjà nettement plus étiré dans sa pratique que le très météorique, en effet, nazisme. Pourquoi cette élasticité ? Ce sera notre fil conducteur pour comprendre les convergences et divergences, les points identiques et les points différents voire contradictoires entre les diverses religions séculières, libéralisme inclus.

Pourquoi le libéralisme ne peut pas s’exercer aussi implacablement ? Justement en raison de son rapport au pouvoir et à son exercice. Voici l’un des plus célèbres aphorismes libéraux, il est de Lord Acton, et c’est le célèbre libéral Hayek qui le reprend à son compte :

Tout pouvoir amène la corruption, le pouvoir absolu amène la corruption absolue.

von Hayek Friedrich August, La route de la servitude, Quadrige/Presses Universitaires de France, Paris, 1985 (1946), 176 p., p. 99

Il y a ici les deux éléments clés de la relation libérale au pouvoir. Le premier est connu : la méfiance, voire l’opposition acharnée au pouvoir, pour la simple raison qu’il est le pouvoir. Pourtant, tous les pouvoirs n’amènent pas la corruption, et un Charles de Gaulle est assurément moins porteur de corruption que l’actuelle cinquième République européiste, régionaliste, libre-échangiste, etc. c’est-à-dire au pouvoir très dilué conformément aux canons libéraux. À l’inverse, une société aussi individualiste et dénué de pouvoir que celle des pickpockets est-elle vraiment dépourvue de corruption ? Il est vrai que la proposition « seule le pouvoir corrompt. » n’est que rarement explicitement endossé par les libéraux (Implicitement, toutefois, la position selon laquelle éliminer le pouvoir suffirait à garder sous contrôle le problème de la corruption implique un large accord avec cet extrémisme.). Le deuxième élément est malheureusement beaucoup trop facilement oublié tant le premier l’occulte facilement chez les esprits peu attentifs : le pouvoir est conçu comme totalitaire par essence, car il serait intrinsèquement absolutiste, si ce n’est en pratique, alors comme objectif. Aussi surprenant cela soit-il, le libéralisme est une pensée autoritaire ; on ne coupe pas si facilement avec ce à quoi on s’oppose.
On comprend dès lors aisément l’inefficacité relative du libéralisme : Quand bien même il n’y aurait plus dans l’esprit de tous qu’une idée totalitaire du pouvoir, ce dernier est nécessairement moins efficace par la détestation dont il fait l’objet que par l’adulation qu’il connaît dans l’incarnation du chef nazi, le fameux Führerprinzip, dans celui du Duce légèrement moins parfait (le Grand Conseil du Fascisme a même pu voter la destitution de Benito Mussolini en 1943, au lieu que le nazisme finissant n’a pu négocier une transition que par « trahison individuelle » et non autorités constituées), et moins efficacement aussi que le communisme capable de tout accepter pour qu’advienne la révolution mais privilégiant une direction encore un peu plus collégiale (Kampuchéa, Politburo soviétique ou chinois) quoique les fondateurs fassent facilement des chefs suprêmes (Staline, Mao)…
Cette ambiguïté remonte au moins à Rousseau et sa « religion civile » comme il la qualifie lui-même. En effet, selon lui, l’homme est en adéquation avec lui-même lorsqu’il s’estime par amour de soi, typiquement dans la solitude de l’état de nature, et au contraire il perd l’harmonie lorsqu’il poursuit l’amour-propre artificiel de la société. Rousseau imagine avoir si bien réconcilié l’homme avec lui-même qu’il s’en remet aux mains de la majorité : Quelle que soit la décision majoritaire, la minorité ne peut envisager mieux que de se soumettre.

Il est extrêmement intéressant que les libéraux ne parvenant pas à faire sortir de l’individualisme la distinction du bien et du mal ainsi que de la nécessité pour chacun de poursuivre le bien, ces libéraux se tournent vers la transcendance jadis abhorrée et édictent « la règle de la loi ». C’est-à-dire qu’il existerait dorénavant un principe moral non-naturel, métaphysique, qu’on peut bafouer mais en déréglant l’harmonie, c’est-à-dire en perpétuant le mal, et qu’il convient en conséquence de respecter malgré la possibilité du contraire. C’est une loi sociale typiquement religieuse, très différente par exemple des lois du marché censées être aussi implacables que la gravitation, au autre loi naturelle… Mais cette transcendance sur mesure pour esprit libérale peut-elle exister et s’imposer simplement parce que les libéraux le souhaitent ? La transcendance, donc le religieux, peut-il être si aisément remodelé, décomposé, recomposé à volonté ? Comment est-il possible de promettre honnêtement rien de moins que l’harmonie ici-bas et ce au nom tant de la science que de l’émerveillement révélé ?
L’aventure libérale se révèle beaucoup moins praticable que prévu, et ce pour des raisons nettement plus subtiles que celles des autres religions séculières.

En raison de son rapport particulier au pouvoir, la dynamique libérale procède par une alternance de deux phases. La première consiste à annihiler divers pouvoirs (et même contre-pouvoir, cf la loi Le Chapelier, probablement la plus emblématique de toutes), ceci dans l’espoir que la « liberté » va « spontanément » générer un ordre meilleur. Lorsque le vide ainsi créé laisse place à la déception, le retour à l’ordre est d’autant plus implacable que la liberté, toujours mal comprise, a déçu et est rejetée. Face aux défis à affronter, Danton tonne « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace » et réclame le Comité de Salut Public, clé-de-voûte de la Terreur. Plus tard, Marx se radicalisera contre le vide libérale et mettra en germe le totalitarisme communiste1. Encore plus tard, fascisme et nazisme proposent une nouvelle servitude face à l’incurie libérale et à la menace communiste. Et là aussi, nombre d’ex-libéraux, pacifistes etc. se convertissent au fascisme2. Gauchet constate aussi cette aspiration à un pouvoir fort créée par le libéralisme :

Il y aurait eu une pression totalitaire latente sans les totalitarismes, tellement ce dessein d’emprise totale répondait aux multiples urgences suscitées par la crise du libéralisme. Rendre le politique coextensif au social, assurer la présence de la société entière auprès du pouvoir, donner plein droit de cité à l’explication scientifique du devenir, ce n’est pas seulement remédier aux insuffisances criantes du gouvernement représentatif ; c’est par la même occasion remettre l’économie à sa place, restituer aux acteurs une carte praticable de leur monde et leur permettre de se sentir membres d’un corps collectif. C’est, en un mot, établir — ou rétablir — cette société digne de ce nom que la société disloquée, éparpillée, atomisée qu’est la société libérale ne peut en aucun cas prétendre être. […] Un individu déraciné, condamné à la déréliction d’une vie vaine, hors de ce cadre d’une vie avec et pour les autres qui seule, pour finir, vaut d’être vécue.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie : III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 531, 533

L’alternance est d’autant plus redoutable que le paradoxe fondateur du libéralisme continue de jouer encore plus intensément à cette occasion : ceux qui sont restés au libéralisme d’origine voient dans ces développements la justification de leurs pires craintes à l’égard du pouvoir et deviennent encore plus phobiques à son égard, et les « ex- »libéraux les confirment d’autant plus qu’ils veulent rompre absolument avec leurs errements précédents et font de la surenchère. Le libéralisme n’ayant pas directement en lui-même de quoi exercer un pouvoir totalitaire, ni un pouvoir équilibré, il ne peut s’empêcher de générer cette « descendance illégitime » et forme avec elle un duo infernal. Chaque nouvel enfant illégitime, ou même simple insatisfaction face aux promesses libérales, requiert aux yeux libéraux une nouvelle amputation du sens collectif, jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucune solidarité, jusqu’à ce que chacun soit obligé de faire société avec tous les autres à lui tout seul, comme si c’était possible. Comme le formule Huguenin dans Résister au libéralisme : « Kymlicka ne réussit pas plus que Rawls à résoudre le paradoxe dont ce dernier voit bien qu’il est la pierre d’angle sur laquelle le libéralisme achoppe : comment imposer sa conception libérale sans trahir le libéralisme ? Comment, ne le faisant pas, ne pas le réduire à l’impuissance et à l’inconsistance ? ». La tentation autoritaire est déjà en germe dans le libéralisme, au nom de sa propre préservation, comme l’avoue Hayek au quotidien El Mercurio : « Parfois il est nécessaire pour un pays d’avoir, pour un temps, une forme ou une autre de pouvoir dictatorial. […] Personnellement je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme. », et comme le constatait Polanyi quant à ses prédécesseurs :

À l’intérieur de l’Angleterre et au-dehors, de Macaulay à Mises, de Spencer à Sumner, il n’y eut pas un militant libéral qui manquât d’exprimer sa conviction que la démocratie du peuple mettait le capitalisme en danger.

Polanyi Karl, La grande Transformation, Gallimard, Paris, 2009 (1944), 467 p., p. 309

Gauchet oppose trop facilement le totalitarisme et le libéralisme et ne voit pas assez que le second est le même que le premier, mais de manière latente, que le libéralisme se conçoit comme et n’est qu’un refoulement du totalitarisme. À la naïveté de l’harmonie par le pouvoir, les libéraux répondent par la naïveté de l’harmonie par l’absence de pouvoir, ce qui est encore une idolâtrie du pouvoir :

Ils voudraient l’immuable de l’ancienne forme religieuse ; ils ne peuvent s’en rapprocher qu’en lui tournant le dos, dans une escalade qui leur ouvre des horizons de plus en plus ambitieux. C’est pourquoi il est si important de dégager cette dynamique interne. Elle regarde leur nature dernière. La religiosité séculière n’existe qu’en acte. […]
« Qu’était-ce que la révolution d’Octobre, qu’est-ce même que le parti communiste, sinon un miracle ? Aucun menchevik ne comprendrait jamais ce qu’être membre du Parti signifiait. La caractéristique essentielle de ce parti c’est de n’être limité par aucune loi, mais d’être toujours prêt à reculer les limites du possible jusqu’à ce que rien ne devienne impossible. Pour un tel parti, un vrai bolchevik chassera volontiers de son esprit des idées auxquelles il croit depuis des années. »
Semblable fidélité inconditionnelle au « miracle » permanent dont le Parti est porteur constitue, remarquons-le, le renversement terme pour terme de ce que représente l’adhésion à un parti dans le cadre libéral démocratique. Elle repose alors sur le libre choix d’un programme, en fonction de sa plausibilité et de sa désirabilité, qui pousse à rejoindre ceux qui partagent les mêmes options et les mêmes espoirs, afin de participer avec eux à la compétition pour le pouvoir devant le corps électoral, sous l’aspect de la désignation temporaire des gouvernants. […]
Le totalitarisme est d’essence dynamique, contrairement, là aussi, à l’image trompeuse d’une domination immobile à force d’être totale. Il est exact qu’il lui est consubstantiel de se déployer en fonction de la figure d’une fin de l’histoire, d’un aboutissement suprême, d’une vérité dernière de la destinée humaine. Mais, en pratique, chaque pas prétendu en direction de cette stabilisation terminale repoussant son échéance, étant donnés les instruments utilisés, il ne connaît que la relance à répétition, les mobilisations renouvelées et la fuite en avant permanente. Il s’agit de masquer l’évanescence du but derrière la hausse des ambitions et l’intensité des efforts pour l’atteindre. Quand ultimement l’objectif est de recréer la conjonction religieuse avec soi par des moyens séculiers, il ne peut y avoir d’autre limite à la projection vers cet impossible que la catastrophe.

[…] Le régime qui construit le socialisme sous la houlette du parti de la classe ouvrière et en fonction de la toute-puissante de la théorie marxiste évoque de façon troublante le régime qui voulait unir le ciel et la terre par sa hiérarchie sacrée. On ne peut pas dire qu’il lui ressemble, puisqu’il en prend expressément le contrepied sur tous les points. Il n’empêche qu’il en reconduit l’économie profonde, tout en poursuivant des buts opposés — intime contradiction qui en fait un régime tératologique.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie : III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 182, 295, 309, 525

Keynes voyait assez bien qu’au contraire de sa médiocrité revendiquée, le libéralisme reproduit la même « économie » du religieux anti-religieux, du scientisme devant triompher pour maintenir l’espoir de résorption de la pauvreté et des inégalités, d’accroissement de la liberté, dont il revendique sa légitimité.

Or le capitalisme moderne est complètement irréligieux, sans cohésion interne, dénué de tout esprit de corps et souvent, bien que pas toujours, un simple agglomérat de possesseurs et d’acquéreurs. Un pareil système a besoin pour se maintenir, non seulement de réussir mais encore de triompher. Au XIXe siècle, il avait un certain idéal ; du moins formait-il un système homogène, et sûr de soi ; il n’était pas seulement triomphant, mais encore laissait entrevoir un accroissement sans fin de sa propre puissance.

Keynes John Maynard, Essais de persuasion, NRF Librairie Gallimard, 1933, p. 218

Effectivement, la logique négative suit nécessairement la trajectoire de la pyramide de Ponzi. Il lui faut toujours augmenter les victoires à obtenir pour repousser l’inévitable constat : le paradis promis justifiant tous ces sacrifices n’est toujours pas advenu, et à mesure que le mouvement se radicalise, la situation empire même. Gauchet commet l’erreur d’attribuer cette radicalisation nihiliste aux religions séculières non-libérales, et d’y mettre en opposition le libéralisme prétendument pragmatique et prosaïque. La chose est plus subtile : le libéralisme est seulement la forme la plus inefficace de suivre exactement le même mouvement. Voici un autre point commun l’attestant :

La religion séculaire est un Moloch qui peut dévorer jusqu’à ses propres desservants, tant les besoins de son auto-alimentation sont insatiables.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 416

Comment ne pas voir la destruction du secteur privé par le mythe du déficit zéro que les libéraux mettent en avant comme la garantie de la prospérité de cette mêem entreprise privée. Combien de libéraux ont encore ces dernières années conspué la prétendue « couardise opportuniste » des politiciens qui auraient dû « promettre du sang et des larmes » à la Churchill pour réduire la dette publique ? Comme si l’opportunisme n’était pas une des « valeurs » centrales du libéralisme…

La résistante Simone Weil comprenait, comme Aristote et à l’inverse des libéraux, que l’humain est un animal politique et qu’il a besoin, pour épanouir toutes ses facultés, d’une société dans laquelle il s’inscrit, c’est-à-dire se nourrit et se dépasse, quitte à accepter une relatif degré d’obéissance : « Mille signes montrent que les hommes de notre époque étaient depuis longtemps affamés d’obéissance. Mais on en a profité pour leur donner l’esclavage. » (dans son Éloge de l’Enracinement). Cette évidence, si gênante pour tout partisan du libéralisme, est fatalement source de dénégation. Ici, Gauchet voit tout converger vers cette énigme, mais s’empêche de la résoudre, alors que c’est son rôle de le faire :

En effet, à un moment donné, les hommes ont pu se battre pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur liberté — non pas sous l’effet d’une méprise qui leur aurait fait prendre l’une pour l’autre – en pleine connaissance de cause, dans la ferme conviction que la servitude serait le vecteur de leur liberté. Tel est le nœud en lequel restera à tout jamais concentrée l’énigmatique signification du phénomène totalitaire.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 535

Trois petites citations pour finir et renforcer l’idée que le libéralisme est bien une religion séculière, au sens de Gauchet, et malgré les dénégations de Gauchet :

La première est que Marcel Gauchet lui-même recourt à la métaphore religieuse pour qualifier la nature de l’entreprise libérale.

Le conservatisme traditionaliste-réactionnaire est réduit au silence, pour ce qu’il en reste — si la Première Guerre mondiale a mis un terme à l’Ancien Régime, la seconde a dissipé jusqu’à son fantôme. Les libéraux de stricte observance sont réduits à l’état de secte insignifiante.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 559

L’une des deux excellentes pointes d’humour à connaître sur les religions énonce qu’« Une religion est une secte qui a réussi. », et l’on voit mal pourquoi la petite secte libérale une fois revenue au pouvoir ne serait pas une religion séculière. Le religieux n’était pas plus insignifiant avant qu’alors, vu son succès.

De plus, Gauchet est parfaitement capable de faire le lien entre croyance et idéologie, entre la foi en un horizon de religion séculière et l’idéologie qui lui sert de théologie :

Nous avons bénéficié, depuis lors, d’une sorte de vérification expérimentale a contrario de cette force architectonique de l’idée. Qu’elle vienne à défaillir, et le système qu’elle faisait tenir debout se décompose. On ne peut comprendre autrement les conditions stupéfiantes dans lesquelles s’est opérée la désagrégation du communisme soviétique, loin des scénarios imaginés par les meilleures analyses. C’est du dedans, par la tête, qu’il s’est insensiblement défait. Il n’a pas résisté à la vague de décroyance qui a sapé les bases du pensable et du croyable socialistes dans les années 1970. Si ossifié qu’était le discours officiel, si cynique qu’était devenu le fonctionnement de l’appareil, on s’aperçoit après coup que le régime ne devait sa consistance, en dernier ressort, qu’au semblant de plausibilité que conservait, aux yeux de ses propres maîtres, l’horizon dans lequel il prétendait s’inscrire — horizon qui alimentait chez les plus sincères l’espoir de le reformer.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 543-544

Enfin, Gauchet reconnait dans un autre ouvrage à quel point le socle humain et civilisationnel est immanquablement religieux, à quel point, finalement, le rationalisme issu des lumières est radicalement incapable de comprendre et de traiter la question de la foi.

Paradoxe : depuis deux siècles, la religion n’a cessé de perdre en poids relatif dans la vie de nos sociétés ; dans le même temps, elle n’a cessé de gagner en importance et en profondeur, aux yeux de ses théoriciens, quant à sa fonction au sein des sociétés. Plus nous nous dégageons de son emprise, plus elle nous paraît rétrospectivement avoir été au cœur du dispositif collectif. Et de fait, en l’occurrence, la réévaluation est étroitement tributaire des aléas d’un recul, comme si, en se retirant lentement, le religieux découvrait des fonds insoupçonnés.
Il a fallu d’abord revenir de l’optimisme militant des Lumières.

Gauchet Marcel, La démocratie contre elle-même, Gallimard, Paris, 2002, 385 p., p. 27

Quiconque croit pouvoir échapper à la croyance est décidément bien crédule.
Je crois que ce billet est déjà assez long. Les prochains seront consacrés à une tentative de définition de ce qu’est une attitude saine par rapport à cette question de la foi. Autant dire que leurs rédactions prendront beaucoup de temps. En plus, les vacances approchent…


Notes :

1. Cf sur cette question, en particulier, Senik André, Marx, les Juifs et les droits de l’homme: À l’origine de la catastrophe communiste, Denoël, 2011.

2. Cf par exemple Epstein Simon, Un paradoxe français, Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Albin Michel, 2008. À l’inverse, étonnamment, beaucoup de résistants de la première heure étaient des maurassiens, antisémites, et partisans d’un pouvoir plus fort du temps du libéralisme, mais pas aussi fort que le nazisme et pas pour n’importe quelle valeur, d’où leur entrée en résistance. Ce genre de paradoxe est totalement incompréhensible si on accepte la vision libérale binaire du pouvoir : soit annihilée soit omnipotente.

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1. Le libéralisme, une religion séculière ?

Ce billet est le premier d’une série étudiant le rapport entre libéralisme et religion séculière.

Je sais. Le sujet est particulièrement complexe, et encore plus sensible que la création monétaire. Ce qui en dit long. Mais le sujet est tout simplement trop important et trop central face aux problèmes que nous connaissons actuellement pour être paresseusement ou lâchement abandonné. Dans le livre, j’effleure la question en montrant que le libéralisme procède non pas d’une découverte scientifique de la vérité qu’il voudrait voir reconnue par tous, mais d’un émerveillement pour le marché, d’une « révélation » de la liberté dont il se charge ensuite de démontrer le bien-fondé ainsi que d’y rallier le plus grand nombre. Hayek en particulier revendique le terme de « foi » et il est frappant de constater à quel point les raisonnements libéraux s’apparentent beaucoup plus à une théologie découlant d’un dogme, à une vraie idéologie, qu’à une observation empirique du réel et à la simple formulation de ses constats.
Bien sûr, les quelques éléments de réflexions qui seront mis sur la table durant ce billet seront critiquables, on jugera que je vais trop vite en besogne, que mes éléments ne sont pas forcément représentatifs, etc. J’écoute volontiers toutes ces critiques, pour peu qu’elles soient constructives. Je suis le premier à désirer corriger mes éventuellement maladroits balbutiements.

La toute première étape consiste à se doter d’une définition suffisamment précise de ce qu’est une « religion séculière » afin d’éviter le piège grossier consistant à simplement calquer la définition de la chose selon ce qu’on voudrait voir qualifier ainsi (Sinon c’est le grand n’importe quoi : le maoïsme est un mouvement de libération ou de Gaulle est un fasciste.). De préférence, cette définition doit être reconnue par des autorités intellectuelles respectées, afin que cette définition soit facilement compréhensible et acceptée. Pour ma part, je choisis de me ranger à ce qu’en dit Marcel Gauchet l’auteur du célèbre Désenchantement du monde :

Religion séculière il y a, dans la rigueur de l’expression, quand la religiosité intrinsèque du but est soustraite à la conscience des acteurs, qui sont naïvement convaincus de poursuivre un projet de nature purement laïque ou séculière, voire d’essence antireligieuse. Une religion séculière est une religion qui, consubstantiellement, s’ignore pour telle, ou, mieux, se nie pour telle. La définition la plus brève qu’on puisse en proposer est celle d’anti-religion religieuse.

Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie III À l’épreuve des totalitarismes, NRF Gallimard, Paris, 2010, 661 p., p. 108

Bien. Voici maintenant quelques éléments qui correspondent manifestement à cette définition :

Jusqu’à peu avant ma bar mitzvah, j’étais fanatiquement religieux, cherchant à me conformer dans chaque détail aux exigences compliquées, alimentaires ou autres, du Judaïsme Orthodoxe. […]
À l’âge de douze ans environ, j’ai décidé qu’il n’y avait aucune base valide à mes convictions religieuses ou aux rigides habitudes que je suivais, et j’ai basculé dans l’agnosticisme total. J’effectuais la cérémonie de la bar mitzvah pour mes parents — qui, je peux le dire, n’ont jamais été aussi rigides que je le fus et faisaient preuve d’une grande tolérance tant pour ma rigidité première que pour mon basculement subséquent. Rose a souvent remarqué que je devins fanatiquement anti-religieux, citant la difficulté qu’elle a eu de me persuader d’accepter une cérémonie religieuse de mariage par amour pour nos parents. […]
Homer m’a le premier introduit à ce qui s’appelait déjà la vue de Chicago. Comme son mentor, Frank Knight, un produit du Midwest rural, il mettait en grande emphase la liberté individuelle, était cynique et sceptique quant aux tentatives d’interférer avec l’exercice de la liberté individuelle au nom de la planification sociale ou de valeurs collectives, cependant il n’était nullement un nihiliste. Cela m’a toujours semblé paradoxal que Frank Knight, et dans une moindre mesure Homer — et je crois que les autres disent la même chose que moi — qu’ils pouvaient tout à la fois être tellement cyniques, réalistes, négatifs quant aux effets de mesures réformatrices et simultanément de si ardents avocats des « bonnes » mesures réformatrices. […]
Les histoires sur Knight abondent. Il réagit à ses débuts dans une famille religieuse fondamentaliste en devenant religieusement antireligieux par la suite.

Friedman Milton, Rose, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 23, 32, 37

Rappelons que l’École de Chicago est l’équivalent de l’École de Manchester au dix-neuvième siècle : le donjon de la pensée libérale au sein de la forteresse qu’est son plus puissant pays le représentant sur la scène mondiale. Rappelons aussi que Milton Friedman est le nom aujourd’hui le plus célèbre de l’École de Chicago, celui l’incarnant le mieux aux yeux des spécialistes comme des profanes. C’est donc l’esprit du « saint des saints » libéral qui nous est brossé ici en passant.
Que les libéraux, ces instituteurs du cynisme utilitariste puissent être animés d’une ferveur religieuse, cela peut sembler très paradoxal et improbable. Mais la réalité est souvent très « paradoxale et improbable », et le couple Friedman est assurément bien mieux placé pour se prononcer que nos préjugés. C’est antireligiosité est extrêmement religieuse aussi pour s’affirmer positivement, et non simplement négativement contre ses adversaires :

ce qui se cache derrière la plupart des arguments contre le marché libre, c’est le manque de foi dans la liberté elle-même

Friedman Milton, capitalisme et liberté, Leduc.s, Paris, 2010 (1962), 316 p., p. 57

Il est aussi, à mon sens, indispensable d’aborder Hayek qui est central tant par sa stature au sein du libéralisme d’après-guerre que par son rapport particulier au religieux :

De telles règles morales pour l’action collective ne s’édifient que difficilement et très lentement. C’est sûrement ce qui en fait le prix. Parmi les rares principes de ce genre que nous ayons réussi à développer, le plus important est la liberté individuelle, qu’il est tout à fait approprié de considérer comme un principe moral d’action politique. Comme tout principe moral, il requiert d’être accepté comme une valeur en soi, comme un principe qui doit être respecté sans qu’on recherche les conséquences, bonnes ou non, de son application dans un cas concret. Nous n’atteindrons aucun des résultats souhaités, si nous ne l’acceptons comme une foi, ou comme un postulat, si solide que nulle considération d’opportunité ne saurait être admise pour le limiter.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 65-66

« Une foi, un postulat ». Une foi parce que le libéralisme est une religion, et un postulat parce qu’elle est anti-religieuse. Hayek est une exception, un vestige, et à mesure que le libéralisme s’affirme, la dénégation de son origine et de son essence religieuse prend le dessus et recouvre le tout. Hayek l’agnostique tardif est ainsi un point d’observation privilégié du rapport du libéralisme au religieux. Voici son propre constat :

le vrai libéralisme n’est pas en conflit avec la religion, et je ne puis que déplorer l’athéisme militant et foncièrement étranger au libéralisme qui a imprégné une bonne partie des libéraux du Continent au XIXe siècle. Que cette attitude ne relève pas de l’essence du libéralisme apparaît clairement dans le fait que les ancêtres du libéralisme, les anciens Whigs anglais, entretenaient des liens étroits avec une foi religieuse bien précise. Ce qui distingue en ce domaine le libéral du conservateur est que, si profondes soient ses convictions religieuses, le libéral ne se considérera jamais en droit de les imposer à autrui, et qu’à ses yeux le spirituel et le temporel sont des sphères différentes qu’il ne faut pas confondre.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 402

Ce que j’essaie de faire émerger à la conscience de mon lecteur est, au minimum, la conviction qu’il y a là une clé de lecture primordiale du libéralisme, une clé qu’il convient donc d’élucider. Aussi, j’espère l’avoir fait effleurer cette intuition qui ne s’est que très progressivement imposée à moi : que le libéralisme est aussi, avec ses propres particularités, une religion séculière.

C’est tout pour le moment. J’espère que ça vous a intéressé. N’hésitez surtout pas — le répéterai-je assez ? — à critiquer ce billet, il en a besoin. Vu la difficulté du sujet et l’aide que m’a apporté ce blog et ses lecteurs pour mieux comprendre et vulgariser le néochartalisme, j’accepte le plus volontiers du monde qu’une question encore plus difficile mérite d’être retravaillée.

À (pour)suivre.

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Une intox à jet continu 2/2

Dans le précédent billet, je montrais comment on pouvait, tout en respectant un affichage fort économiquement correct de régulation par le marché, s’assurer que la comédie n’échappe pas à leurs scénaristes, en l’occurrence le « financement » de l’État fédéral allemand par des enchères ouvertes de la dette souveraine allemande sur un marché « libre ».

Toutefois, cela permet de jouer sur les taux et de déguiser le financement de l’État par la banque centrale, mais n’assure pas que ladite banque centrale ait un comportement néochartaliste, c’est-à-dire finance l’économie et fixe les taux quoi qu’il advienne. Lorsque j’ai cherché à savoir ce qui se passe en zone euro exactement, j’ai pu constater un certain nombres de complications par rapport au cas standard néochartaliste.

Petit rappel du cas standard

Dans ce cas figure de nombreux pays tels les États-Unis, ils ont pour caractéristiques de fonctionner avec une monnaie qu’ils émettent souverainement, c’est-à-dire sans la promettre contre une quantité fixe d’autre chose (or, monnaie étrangère, etc.) et dont ils disposent du monopole d’émission, à leur guise. Ces pays ont une banque centrale qui détermine les taux en noyant le marché interbancaire avec la quantité nécessaire de monnaie banque centrale (synonyme de monnaie souveraine), lorsque les taux montent au-dessus de l’objectif (appelé taux directeur), et en noyant ce marché interbancaire de titre à acheter si les taux descendent en-dessous de l’objectif. C’est ce que fait la Réserve Fédérale aux États-Unis depuis de nombreuses années, tant pour le taux de référence interbancaire (LIBOR) que pour les taux des bons du trésor de base (maturité jusqu’à un an). Tous les taux commencent par se fixer par rapport à ce taux directeur, et d’autant plus complètement qu’ils sont proches du marché où opère la Réserve Fédérale ; ils ne dévient de ce taux qu’en fonction de considérations secondaires (préférences diverses, risques de défaut si l’acteur économique est commercialement faible).

Spécificités de la zone euro

Or, la zone euro n’est pas tout à fait dans ce cas là. Il n’y a pas un Trésor public mais 17, un par membre de la zone euro. Autre chose, en creusant sur le site de la BCE, sur ceux des banques centrales nationales et ceux des Trésors publics nationaux, j’ai achoppé sur plusieurs difficultés. La première, c’est que l’équivalent du taux américain à 3 mois (celui que j’avais choisi et qui était quasiment identique aux taux directeurs) est une moyenne des divers taux pratiqué à travers la zone euro, pondérés par la taille respective de ces marchés de dettes (il est évident que le taux des bons à 3 mois allemands brassent plus de monnaie que ceux de Malte). Calcul très fatigant étant donné que les séries statistiques sont éclatées à travers les 17 sites internet des Trésor nationaux, pas toujours complètement traduit en français ou en anglais (les deux langues que je maîtrise). On sait toutefois que les taux allemands sont négatifs pour une maturité inférieure à 1 an, donc, sans savoir le détail de tous les taux, et sachant que les taux français sont à 0,073 % à 3 mois et 0,175 % à 1 an en mai 2012 aussi, on peut donc conclure que les deux plus grosses économies de la zone euro, aidées par quelques autres plus petites dans la même situation donnent de quoi ramener la moyenne des taux tirée vers le haut par les pays de la « zone des tempêtes » près de 1 %, le taux directeur de la BCE depuis décembre 20111.

Si on regarde l’EURIBOR (le LIBOR, c’est-à-dire le taux interbancaire, de la zone euro), voici ce qu’on observe :

Source : Banque de France

Là comme pour le LIBOR américain, on voit clairement que c’est la Banque Centrale Européenne qui détermine pour l’essentiel les taux EURIBOR, et non, comme le disent beaucoup de commentateurs (et même la Commission européenne) avant tout la « rareté du crédit » en fonction de la fragilité du secteur bancaire. Non seulement les taux chutent avec le taux directeur (jaune sable), mais pire encore, lorsque la crise est trop intense, du troisième trimestre 2008 au second trimestre 2009 inclus alors que la zone euro perd 4,43 % de PIB, les taux s’étalent et passent très en dessous du taux directeur pour les maturités 1 mois et 3 mois (même à 6 mois, plus modestement). Autrement dit, en cas de crise, les banques sont tellement effrayées par l’insolvabilité éventuelle de l’économie réelle, qu’elles préfèrent encore se prêter à très court-terme entre « trop-grosses-pour faire-faillite » en deçà du taux directeur, plutôt que de sous-enchérir sur d’autres marchés trop risqués. Remarquons également, qu’en 2012, nous retrouvons une situation similaire, contrairement à tout « retour de la confiance » que la même Commission européenne et tant d’autres instances dirigeantes assénaient comme le résultat inéluctable de l’indispensable austérité budgétaire…

Alors ? Si l’Espagne et le reste de la zone euro sont si bien encadrés, pourquoi les taux divergent-ils de plus en plus, les pays du sud voyant les leurs monter, et ceux du nord baisser ?

L’écart entre les taux (zone grise claire) des différentes économies nationales s’est réduit avec la volonté d’union politique affichée, et s’est éclaté à la première crise significative venue.

Boucler les comptes

C’est que le « pacte social monétaire » qu’est l’euro (toute institutionnalisation d’une monnaie procède d’un pacte social) est particulièrement peu clair. Attention aux innombrables méandres, suivez le guide.

Gravés dans les textes de loi (article 123 du traité de Lisbonne), réside l’interdiction pour les banques centrales de la zone euro de prêter directement aux États, alors que ces derniers s’obligent à emprunter pour recouvrer leur droit de dépenser. Classique. Petit développement, on prend son inspiration :

Donc, comme d’habitude, il suffirait que

  1. la banque centrale transfère sur le marché secondaire l’argent nécessaire aux banques commerciales, par exemple en leur achetant des bons du Trésor,
  2. que ces banques l’utilisent pour acheter les bons nouvellement émis par le Trésor,
  3. que ce Trésor l’utilise ensuite pour diverses dépenses en l’injectant chez ces mêmes banques,
  4. qui se retrouvent toutes avec un surcroît d’argent dont elles ne savent que faire et qui abaissent les taux à force de sous-enchérir,
  5. d’où l’intervention, inverse cette fois, de la banque centrale, pour racheter ces bons du Trésor récemment vendus pour la première fois.

Si le solde net de toutes ces opérations est une création de monnaie souveraine (monnaie banque centrale non-empruntée à ladite banque centrale) par dépense nette du Trésor ou destruction de cette monnaie par recette nette de ce Trésor, ce circuit alambiqué est rendu légalement nécessaire pour que l’État s’autorise à dépenser, et, s’il venait à dysfonctionner, l’État pourrait se mettre ainsi volontairement en défaut. C’était presque le cas des États-Unis lors du psychodrame au Congrès pour relever le plafond légal de la dette américaine : aucune contrainte comptable intrinsèque, mais un imbroglio socio-psychologico-juridico-politique pouvant potentiellement l’empêcher de fonctionner.

Or, de tels imbroglios existent pour l’euro, mais ils ne sont pas des psychodrames, ils se résument en une question essentielle, véritable tabou de la construction européenne, et qui est pourtant incontournable : Les divers peuples de ces nations veulent-ils ou non se fondre dans une fédération européenne ?

Dans la vie comptable de l’eurosystème, cette question infeste le cours normal des opérations financières, et pousse la zone euro à se décider, à clarifier ce qu’elle est exactement donc comment elle fonctionnera à l’avenir. Lorsque des financiers achètent des bons du Trésor fédéral allemand à 3 mois plus cher qu’ils ne rapportent, cela signifie très vraisemblablement qu’ils anticipent un éclatement de l’euro et que la nouvelle monnaie dans laquelle seront libellés les bons allemands vaudra nettement plus que le cours actuel de l’euro. Et l’inverse pour la Grèce ou l’Espagne.

Pourquoi craint-on une scission de l’euro ?

Normalement, dans une fédération fonctionnelle comme les États-Unis, l’ensemble des États fédérés se croient suffisamment une destinée commune pour transférer des fonds depuis les États les plus financièrement prospères vers ceux les plus en difficulté. Ces transferts, appelés péréquation, accompagnés d’autres formes de mise en commun, comme l’engagement dans l’armée commune, font que le peuple accepte les déséquilibres parce qu’il est suffisamment convaincu qu’il est partout chez lui et qu’il partage tant les victoires que les déboires, que ce qui est donné d’une main est rendu à l’ensemble par d’autres chemins. Autrement dit, il y a coopération plus que compétition, même les zones les plus dominantes y voient leur périphérie comme leur arrière-pays, leur arrière-cuisine et leur profondeur stratégique. Or, l’Union Européenne et tout particulièrement l’euro se déclarent et se vivent fondés sur les principes libéraux de compétition individualiste. Tout ce à quoi on s’oblige mutuellement est contenu dans le contrat. C’est tout.

Il s’ensuit que les comptes entre les divers pays sont soldés par des prêts, par les banques commerciales du nord à des emprunteurs du sud, mais aussi par les banques centrales nationales du nord à destination de celles du sud. Théoriquement, cette solution pourrait fonctionner indéfiniment : une partie des comptes devient complètement interne et Ponzi, et sert à masquer que le prêt originel est un transfert définitif. Sauf que psychologiquement, il est tout de même espéré qu’un jour, ces prêts soient intégralement remboursés. C’est pour ça qu’existent d’un côté les prêts, de l’autre les dons ou transferts simples. Or, à mesure que ce petit Ponzi interne se poursuit, il n’est plus possible de se cacher psychologiquement la réalité de l’union. D’où les fureurs allemandes, elle veut des déficits zéro, essaie d’obtenir de l’or contre ses « prêts », menace la Grèce d’expulsion de la zone euro, etc. Il était prévu que la libre concurrence corrige tout déséquilibre, qu’aucune crise ne survienne parce que le risque serait de toute façon trop bien anticipé par le marché pour qu’il puisse prendre des proportions systémiques. Le divin équilibre du Marché.

Patatras.

Le marché est perclus de déséquilibres qu’il ne peut résoudre tout seul, l’équilibre de marché est une construction sociale artificielle consistant à remettre régulièrement les compteurs à zéro comme on recalibre une balance. Mais ça, ça signifie au minimum que les Allemands se contenteraient de dépecer vivantes les industries des pays concurrents en subventionnant leurs consommations, plutôt qu’en prenant en plus la valeur financière immédiate de ces transferts. Pour l’instant c’est un tonitruant nein. Mais d’« interventions exceptionnelles » de la BCE (plus ou moins camouflées) en FESF, de FESF en MES, de MES en énième plan de sauvetage coordonné avec banques associés, etc. pour finalement solder les comptes, car il faut bien y venir, les comptes sont soldés, et les sommes pour l’essentiel transférées. C’est un scénario très similaire à celui d’Un suspens insoutenable, où on essaie aussi de remplacer la pure dépense publique par du crédit privé à rembourser rubis sur l’ongle, tout aussi en vain et en risquant la catastrophe pour cela. Toutefois, l’aspect incertain de l’arrangement institutionnel de l’euro rend les plans d’austérité beaucoup plus automatiques : le chantage pour solder les comptes est très efficace et très récurrent si on regarde l’expérience historique, quoiqu’il semble y avoir un récent infléchissement.

Alors, qui paiera, le sud ou le nord ?

Je crois que, vu l’équilibre des rapports de force (Le nord continue à dicter sa règle que le sud continue à bafouer. Aucun pays ne satisfait aux « indispensables » critères de Maastricht en zone euro), tout dépendra de la pensée présidant à la sortie du cadre actuel de l’euro.

Si c’est le libéralisme, alors ce sera typique :

Baisse de revenu et pertes d’emploi ne peuvent donc être qualifiées de situations injustes : « Qu’il soit possible que par une seule transaction juste l’un gagne beaucoup, et qu’un autre perde tout dans une seule transaction également juste, cela ne prouve aucunement que ces transactions n’ont pas été justes ».

von Hayek Friedrich August in Dostaler Gilles, Le libéralisme de Hayek, La Découverte, Paris, 2001, 121 p., p. 104

Dans ce cadre libéral, on comprend d’autant mieux ses erreurs qu’elles nous enfoncent à jamais. On doit ensuite admirer les vainqueurs non comme un sportif de haut niveau instillant une saine émulation, mais selon la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave nous devrions nous extasier : « Comme ils sont forts ! On a tout perdu à leur profit. »

Dans d’autres cadres, comme celui du néochartalisme, si on a perdu une occasion, il s’agit de s’améliorer jusqu’à réussir la prochaine. De même pour le protectionnisme, où on veut bien que le meilleur gagne mais qu’on reste uni et que la communauté ne perde pas ses capacités en faveur de l’étranger, mais uniquement en faveur d’un concitoyen plus performant.

D’un côté la lutte de tous contre tous, où perdre un implacable monopole du pouvoir commercial c’est tout perdre, de l’autre, un havre d’équilibre où chacun peut faire de son mieux et contribuer à la richesse commune. Que les « gagnants » libéraux se méfient, gagner contre relativement plus faible que soi est comme la poule aux œuf d’or de la fable : si on l’éventre, au lieu d’un monceau d’or on nr trouve rien que de très banal, et ce n’est pas le « perdant » réduit à misère qui pondra chaque jour un œuf d’or. Toute les puissances industrielles sont nées grâce au protectionnisme, et je n’en connais pas qui ne se soient perdues sans passer au libre-échange. Quant au néochartalisme, faut-il préciser que les sociétés décemment solidaires sont beaucoup plus prospères que les sociétés esclavagistes ? Non, les « perdants » ne reçoivent pas toujours trop ou les gagnants jamais assez.

Conclusion

Les banquiers sont experts pour fabriquer des montages financiers auxquels nous sommes prêts à donner notre argent, et eux à le récupérer ainsi ; ils intoxiquent si efficacement ceux qu’ils veulent plumer qu’ils finissent par s’intoxiquer eux-mêmes, comme avec les subprimes. L’euro, pointe avancée et révélatrice d’une finance qui s’est taillé une construction européenne à sa mesure, distille si bien son intox à tous ses membres que plus personnes ne sait exactement ce à quoi il s’était engagé. C’est cette ambiguïté beaucoup plus prononcée que de coutume qui empêche la zone euro d’avoir un fonctionnement suffisamment proche du néochartalisme pour bénéficier de ses vertus.


Note :

1 Ici, on observe le taux moyen des bons des Trésors de la zone euro, ainsi que de grosses entreprises, financières ou non.

On voit que les maturités jusqu’à deux ans collent à peu près à 0 %, donc les États du nord ne sont pas seuls à tirer vers le bas les taux. Mais, le marché interbancaire étant noyé sous les liquidités des LTRO entre autres, il est très raisonnable d’estimer que le moyenne pondérée des bons des Trésors de la zone euro se situe autour, ou même en deçà du 1 % décidé par la BCE.

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Un instinct libéral ?

Dans la suite de mes billets cherchant à expliquer cet étrange libéralisme, en voici un qui s’attarde non sur la théorie qu’il développe, mais plutôt sur les ressorts psychiques qu’il active à son avantage. À tort ou à raison.

Un instinct très naturel consiste à identifier la chose avec ce qu’on en fait. C’est si vrai qu’une des premières questions que l’on pose à quelqu’un qu’on souhaite connaitre c’est « Que fais-tu ? » et on attend une trajectoire professionnelle avec son actuel positionnement, ensuite des activités complémentaires de loisirs. Expression un peu surannée mais plus révélatrice que jamais, on désignait sa profession comme sa « raison sociale », toutefois aujourd’hui le nom d’une entreprise est la seule acception commune restant à cette expression.

La monnaie contrarie cet instinct : elle crée un symbole arbitraire de la valeur, et on est sommé d’évaluer dans cette étrange unité de mesure une foule de choses dont nous n’accordons même pas une valeur constante dans le temps, selon les circonstances, etc. Alors décréter qu’une chose a une valeur de X unités monétaires, il faut vraiment y être habitué dès l’enfance pour trouver cela assez naturel. Les commerciaux se font une spécialité de jouer sur le caractère artificiel de la chose pour gagner leur train de vie. Longtemps, l’assimilation de la valeurs à des métaux précieux, or en tête, a permis de certifier, de rendre palpable cette valeur : dur, brillant, inaltérable, tout un symbole en soi, non ?

Mais comme l’explique le néochartalisme, l’or n’est qu’un support arbitraire de la valeur, et comme l’avait prophétisé (Larry Randall Wray, Understanding Modern Money, Edward Elgar, 1998, p. 28) Knapp le fondateur du chartalisme, c’est devenu un support trop encombrant. Que mon lecteur sache que même ceux qui ont compris les mécanismes et la logique néochartaliste ne parviennent pas forcément à rassurer ce si inquiet instinct ! Ça a donné le Modern Monetary Realism (MMR, Réalisme Monétaire Moderne) par opposition à la Modern Monetary Theory (MMT, Théorie Monétaire Moderne), l’un des noms anglophones du néochartalisme, dont il est une branche hétérodoxe.

Les partisans du MMR reconnaissent, conformément au néochartalisme, que l’État moderne ne peut pas faire défaut malgré lui en sa propre monnaie, que ce sont les stabilisateurs automatiques qui s’occupent de la stabilité des prix plus que la banque centrale, et infiniment plus que la prétendue contrainte budgétaire de l’État, et pourtant, ils essaient de remplacer l’équation comptable fondamentale des soldes sectoriels (travaux de Wynne Godley, voir toutes les explications sur 4 Le commerce extérieur) Spub + Ssect privé – BC = 0 par une autre : S = I + (S – I). Que mon lecteur reste avec moi, la courte explicitation de ces équations est hilarante.

La première équation signifie tout simplement que la somme des revenus de tous s’annule : la dépense de l’un est la recette de l’autre ; une fois les revenus nets agrégés entre le secteur public, le secteur privé national et le secteur étranger, on comprend aisément que le secteur privé national ne peut croître qu’avec un déficit public ou en dégageant un revenu net sur l’étranger (Balance courante positive) : Ssect privé = Déficitpub + BC. Comme l’étranger lui-même a la même alternative, il lui faut un déficit public pour son secteur privé, et même pour le nôtre si nous ne voulons pas de déficit public chez nous…

La second équation signifie… ne signifie rien en fait. On peut s’en rendre compte en remplaçant l’épargne avant investissement noté S par, mettons, le débit en mètre cube par heure du fleuve Amazone, et l’investissement I par l’âge d’un des capitaines naviguant sur cette même Amazone. L’équation est encore vérifiée. C’est parce qu’un nombre est toujours égal à un autre nombre plus sa différence avec lui.

Faisons assaut de bienveillance et tâchons de savoir pourquoi les MMR tiennent tant à cette équation, pourquoi ils la jugent si éclairante et la brandissent aux visages des MMT. Grâce à cette équation, disent-ils, on comprend que la richesse est créée par l’investissement et que l’État ne fait que « faciliter le processus d’accumulation de richesse en procurant des actifs financiers nets qui aident le secteur privé à monétiser cette richesse réelle ». Chose que le néochartalisme avait toujours clamé : la monnaie sert à déplacer des ressources réelles vers les projets approuvés et menés sous la direction gouvernementale ; mieux vaut que ça se passe bien, sans difficultés inutiles pour le secteur privé, voilà tout l’objectif du néochartalisme, et parmi ces difficultés se trouvent des crises financières à répétition, le chômage de masse et la précarité. Mais les MMR insistent : quand un agriculteur élève des vaches, et d’une vache nait une ribambelle de génisses, il y a accroissement de la richesse sans monnaie, et cette dernière n’est souhaitable que lorsque ces vaches seront vendues. Chose évidente au néochartaliste, il a même toujours clamé que c’est justement ce décalage entre la chose de valeur et le symbole de la valeur correspondant qui crée la nécessité de l’épargne nette du secteur privé, donc du déficit public. Mais les MMR, plutôt que de regarder le vrai problème que pose la monnaie, veulent se focaliser sur les « vraies choses » opposées à l’abstraite monnaie.

C’est le même esprit qui veut que seul l’or soit une vraie monnaie, et qui se méfie viscéralement de l’État au point de ne plus pouvoir s’en servir dans son intérêt, au point de ne plus voir qu’une créance sur un investissement n’est pas une épargne très fiable, ni que l’investissement peut avoir de réelles opportunités sans qu’il y ait d’épargne peu chère disponible… Mais non, on ne veut pas que l’État utilise la puissance dont il dispose pour tous nous enrichir, mesquinement. C’est ça l’instinct libéral. J’exagère ? L’évolution depuis le MMR jusqu’au libéralisme pur et dur est déjà écrite, par John Carney, rédacteur en chef à CNBC :

John Carney s’aligne sur le MMR (…) L’honnêteté m’oblige à dire que, je suis plus libertarien que les types du MMR. Peut-être que je suis Néo-MMR.

Les libertariens sont les plus libéraux des libéraux, même Hayek, de l’école autrichienne rechignaient à se dénommer ainsi1. De la même manière que les libéraux néoclassiques sont plus libéraux qu’Adam Smith et autres libéraux classiques, de la même manière les néolibéraux sont plus libéraux que les néoclassiques (Marshall avait théorisé des imperfections du marché2, le néolibéralisme consiste à l’occulter.), les MMR sont libéraux là où les MMT sont libres, et les Néo-MMR sont encore plus libéraux que les MMR, dernière étape avant l’anarcho-capitalisme3. Ce n’est pas la défiance de tous contre tous qui nous rendra plus forts dans nos épreuves.


Notes :

1 Car trop lié à l’esprit idéologique selon son goût :

Aux États-Unis, où il est presque impossible d’employer le mot « libéral » dans le sens que je lui ai donné, on lui a substitué le mot « libertarien ». Peut-être est-ce la solution ; pour ma part, je trouve ce mot bien peu attrayant et je lui reproche de sentir l’artificiel et le succédané. Ce que je souhaiterais serait un mot qui évoque le parti de la vie, le parti qui défend la croissance libre et l’évolution spontanée. Mais je me suis creusé la tête en vain pour trouver un terme descriptif qui s’impose de lui-même.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 403-404

2 Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 282-9

Mais Marshall affirmait avoir une certaine sympathie pour les objectifs socialistes et parlait sans autre précision ni restriction des « maux de l’inégalité » ; c’est aussi le premier théoricien qui ait prouvé théoriquement que le laissez-faire, même en cas de concurrence parfaite et indépendamment de ces maux de l’inégalité, n’assurait pas le bien-être maximal à la société dans son ensemble ; et il était favorable à une forte imposition, plus qu’il n’est compatible avec un libéralisme authentique. Cela s’applique à la plupart des économistes anglais. Le fait qu’on les classe comme « libéraux » tient au solide soutien qu’ils ont apporté à la liberté du commerce et aussi peut-être à ce qu’on ne prête pas suffisamment attention aux métamorphoses du credo du parti libéral anglais

3 von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 59 (l’emphase est mienne) :

Ce n’était pas la « liberté naturelle » en quelque sens du terme, mais bien les institutions développées en vue d’assurer « la vie, la liberté et la propriété », qui rendaient bénéfiques ces efforts individuels. Ni Locke, ni Hume, ni Smith, ni Burke, n’auraient jamais soutenu, comme le fit Bentham, « que toute loi est un mal car toute loi est une atteinte à la liberté ».
Leur thèse n’a jamais été celle d’un « laissez-faire » complet, qui, comme les mots eux-mêmes l’indiquent, se rattache à la tradition rationaliste française, et qui, dans son sens littéral, n’a jamais été défendu par aucun des économistes anglais. Ils savaient mieux que la plupart de leurs critiques postérieurs, que ce n’est pas par un tour de magie que les efforts individuels ont pu se trouver efficacement canalisés vers des fins sociales bénéfiques – mais par l’évolution d’institutions « bien constituées », de nature à réunir « les règles et principes touchant les intérêts opposés et les avantages issus des compromis ». En fait, leur thèse n’a jamais été ni orientée contre l’État en tant que tel, ni proche de l’anarchisme – qui est la conclusion logique du laissez-faire ; elle a été une thèse tenant compte, à la fois, des fonctions propres de l’État et des limites de son action.

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Le néochartalisme s’impose dans le débat (américain).

Toute idée dominante a commencé par germer et être diffusée par un seul esprit, puis, trouvant de l’écho chez d’autres, gagne d’abord lentement des adeptes, les plus ouverts d’esprit, les plus sensibles à l’intelligence, et les plus désintéressés, avant de faire boule de neige en s’agrégeant ceux qui sont ouverts sans chercher, ceux qui ne veulent pas se sentir trop seuls, etc. jusqu’à ce que l’idée inconnue devienne l’évidence que tout le monde répète sans même plus la questionner ou presque. Le plus dur est d’amorcer cette popularité, de parvenir à la taille critique à partir de laquelle il n’est plus possible d’être ignoré…

Dans le mondialement connu The Economist, un article est consacré à trois courants de pensée hétérodoxes, et officialise en quelque sorte leurs popularités. Parmi eux, le néochartalisme (à gauche sur le drapeau de Marianne). Il est très encourageant de constater qu’un courant de pensée âgé d’à peine quinze ans pour ses principaux ouvrages, dont la terminologie est encore un peu fluctuante (Tantôt neochartalism, tantôt Modern Monetary Theory, chez les anglo-saxons. De même, on trouve les termes équivalents Employer of Last Resort pour ceux qui sont parvenus à ce concept par Minsky, Employment Buffer Stock pour ceux qui sont partis de l’analyse des biens-tampons, etc.), bien que ses racines plongent très loin et chez des penseurs parfois très prestigieux comme J. M. Keynes, Abba Lerner, Hyman P. Minsky, Karl Marx, Georg F. Knapp, Michal Kalecki, etc.

Le très officiel The Economist, fait encore le sceptique, et dilue chacun de ces courants en les regroupant ensemble, malgré leurs grandes différences qu’on peut résumer ainsi :

Le « monétarisme de marché » (expression aussi peu inspirée que Modern Monetary Theory) est un rebondissement du monétarisme pourtant dominant avec Milton Friedman, à ceci près que ce dernier étant mort faute d’avoir pu passer le test de la réalité. Son successeur innove un peu et prône de cibler le Produit Intérieur Brut, avec son inflation, plutôt qu’autre chose. Il ignore complètement la passivité du crédit (pourtant confirmée par des experts de la prestigieuse Banque des Règlements Internationaux), son incapacité à relancer l’activité économique plutôt que de simplement amplifier ses variations.

L’école autrichienne est un cercle utlra-libéral très ancien, qui doit son nom aux intellectuels viennois qui ont migré vers les États-Unis dans l’entre-deux-guerres, c’est-à-dire entre l’effondrement de l’empire austro-hongrois et l’Anschluss par Hitler. Depuis l’école autrichienne est principalement américaine (décidément, le nommage n’est pas leur fort). Leur figure mythique est Ludwig von Mises (et Murray Rothbard). Leur doctrine consiste à prédire le désastre parce que l’État s’immisce dans les affaires privées et à expliquer les désastres par le moindre battement d’aile de papillon étatique décelable. Leur solution consiste à invoquer les lois universelles de la nature, la liberté, le génie humain et la libre association pour retourner à un mythologique état de nature pré-étatique, c’est-à-dire en détruisant l’État, conséquence naturelle, qu’on peut constater universellement, fruit du génie et de la libre association humaine (Pourquoi les révolutions et autres révoltes n’ont jamais simplement aboli l’État, plutôt que de changer ses gouvernants, si la chose est si indéniablement souhaitable ?). On attend toujours la nation surpuissante parce que délivrée de l’État, gouvernée par la seule liberté, telle que promise par l’école autrichienne.  Même le très libéral et noble autrichien Friedrich von Hayek affirmait dans La constitution de la liberté que le libéralisme, apuré en axiomatique par la raison, est un anarchisme, et s’en tenait à l’écart (Litec, Paris, 1994 (1960), p. 59).

Le néochartalisme est avant tout un pragmatisme, issu de personnes cherchant comment concrètement la monnaie fonctionne et en déduisant la monnaie rigoureusement, c’est-à-dire par élimination des hypothèses ne répondant manifestement pas à l’observation. C’est ce qui fait sa force principale : Les néochartalistes ont prédit l’absence d’inflation supplémentaire et d’envolée des taux d’intérêts de la dette publique (excepté le cas de la zone euro) par les Quantitative Easing de Bernanke, d’une part, et le retour à la récession ainsi que l’implosion de l’euro si on s’entêtaient dans les politiques de rigueur budgétaire d’autre part. Les libéraux de toutes sortes ont prédit l’inflation forte voire incontrôlable, la hausse des taux d’intérêt de la dette publique, le retour à la stabilité et à la croissance ainsi que le sauvetage de l’euro par la rigueur budgétaire. Et la réalité a tranché par une inflation stagnante, une baisse des taux d’intérêts de la dette publique américaine, le retour à la récession suite aux plans de rigueur budgétaire, et plus personne ne doute que l’euro soit en danger de mort imminente…

Malheureusement, on s’intéresse encore assez peu à ce qu’il y a de plus pertinent dans le néochartalisme, comme la stabilité des prix par le plein emploi grâce à l’Employeur en Dernier Ressort (Une idée pourtant très simple et lumineuse. Peut-être intimidante pour cette raison.), la nocivité des pseudo-contraintes budgétaires telles le passage forcé par des emprunts aux banques commerciales ou centrales, ou encore la passivité du crédit (Mais ce serait avouer que l’empereur de la finance est nu.)…

Mais tout cela aussi, ça viendra.

En France, je suis la seule source francophone sur le néochartalisme que je connaisse à l’heure où j’écris. S’il y en a d’autres, n’hésitez pas à les signaler, dans les commentaires du billet par exemple. Mais il faut bien que ça commence par quelqu’un, alors un peu de patience et de persévérance, et La Tribune (si elle survit) ou BFM TV (Après tout, aux États-Unis, les néochartalistes parviennent à être invités jusque sur Fox Business, la chaîne d’affaire de Fox News, ou sont discutés par le senior editor de CNBC…) finiront par le diffuser à leur tour…

Pour dire à quel point ce blog est indispensable, en cherchant « néochartalisme », Google ne trouve que ce blog et des commentaires y renvoyant. Quant à Modern Monetary Theory, il n’y a guère que ce billet sur le blog de Paul Jorion pour en parler, même avec un magistral contresens : elle est succinctement présentée comme la théorie dominante aux États-Unis en vigueur à la Fed !

PS : Un article du Washington Post est spécifiquement consacré au néochartalisme et pointe ses prédictions réussies comme la récession qui a suivi les surplus primaires budgétaires de Clinton et l’inefficacité des Assouplissements Quantitatifs. Contre info en donne une traduction française, via Philum.

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9. Genèse des Shadoks

Si j’ai bien réussi mes précédents articles sur Les Bases, il se peut que mon lecteur se mette à douter du néochartalisme non pas parce que ce serait trop obscur, mais parce que ce serait trop simple, trop beau pour être vrai. Il peut en effet se poser la question Mais pourquoi le néochartalisme ne fait-il pas l’unanimité, depuis longtemps ? Cet article vise à démêler l’écheveau de raisons qui poussent nos esprits à agir comme de véritables Shadoks. Ces raisons foisonnantes font que ce billet, contrairement aux autres de la série Les Bases, est plus long.

1. La pensée zéro

Rapidement parce que je l’ai déjà expliqué : avant même de penser à ce que pourrait être un budget d’émetteur de la monnaie, spontanément, la pensée procède par analogie avec ce qu’elle connait déjà c’est-à-dire un budget d’utilisateur de la monnaie (un budget de ménage, d’entreprise), et passe donc à côté de la situation d’émetteur qui fait qu’il n’y a pas de contrainte financière, seulement des contraintes en terme de ressources réelles.

2. La contrainte des ressources réelles

Idem, rapidement : de manière un poil plus subtil, on peut comprendre qu’il ne suffit pas d’imprimer de nouveaux billets pour qu’il y ait de la richesse et trop rapidement en conclure que cette contrainte est équivalente à l’équilibre budgétaire. Or, il y a une marge de manœuvre entre l’équilibre budgétaire et le déficit inflationniste qu’il est indispensable d’exploiter, ne serait-ce que pour financer la croissance en préservant la stabilité des prix et un niveau d’endettement sain du secteur privé.

3. Le pragmatisme des gouvernements

Les hommes d’action sont très pragmatiques. C’est dans leur être. Et s’ils ont l’avantage de remettre en cause bien des a priori doctrinaux lorsqu’ils s’en sentent l’instinct, le plus souvent poussés par une vision, ils ont le grave travers d’oublier les leçons obtenues aussi vite qu’elles furent apprises. Ainsi, lors d’un récent discours (« C’est une théorie simple […] mas voilà le problème : Ça ne fonctionne pas. Ça n’a jamais fonctionné. »), Obama a fait le cheminement intellectuel de F. D. Roosevelt lors de son attaque de poliomyélite, lorsqu’il réalisa la fausseté de la vulgate libérale dominant les cercles dirigeants. De même que les successeurs de Roosevelt oublièrent ces précieuses leçons, nos gouvernants ont-ils suffisamment envie d’apprendre, et surtout pour suffisamment longtemps ?

L. Randall Wray, note ainsi dans son Understanding Modern Money que les autorités coloniales retrouvèrent naturellement le fonctionnement de la monnaie en établissant des taxes plutôt qu’en espérant que la monnaie soit désirée pour elle-même (p. 57-61). Pourtant, nos autorités actuelles pensent à nouveau que leur capacité à payer dépend de l’acceptation de cette monnaie par les individus. Non, les individus acceptent cette monnaie parce que le souverain prend la décision souveraine d’imposer des paiements en cette monnaie ; lorsque l’économie est en crise, comme actuellement, il n’est même pas nécessaire de s’occuper encore des questions d’inflation : le secteur privé est trop heureux de pouvoir épargner, avant même d’avoir effectivement des taxes à payer. Mais, non, par un diagnostic absurde, les autorités ont décidé que la priorité n’est plus de renflouer l’économie réelle, mais de renflouer les banques et de comprimer cette économie réelle à laquelle les banques prêtent, alors même que les bilans des banques n’y survivront pas…

4. Les doctrines libérales

Parce que les gouvernants se sont beaucoup plus disciplinés à mesure qu’ils saisissaient combien ce qu’ils gèrent dépasse leur entendement, les conseillers dont ils s’entourent deviennent primordiaux pour que ces instincts trouvent un certain équilibre lors de leur application. Ce qui signifie aussi que les gouvernants sont très largement contraints par ce que la doctrine des conseillers est capable de leur faire comprendre ou s’ingénie à leur obscurcir. Or, le libéralisme, malgré toutes ses qualités qui lui ont fait mériter ses succès (du moins par rapport à ses rivaux), a ceci de particulièrement gênant de postuler que la solution est dans l’arrangement libre et spontané des individus plutôt que dans une émanation collective ; cela le rend toujours plus inapte (à mesure qu’il devient plus cohérent avec cette prémisse de la liberté) à comprendre l’État, donc à conseiller le pouvoir souverain.

Sur la question monétaire, les libéraux se sont mis à croire en leur uchronie d’un troc produisant un bien spécialisé qui devient la monnaie (typiquement l’or). C’est-à-dire qu’ils ignorent totalement ou presque la relation au pouvoir central pourtant présente dès les origines, aussi loin qu’on puisse remonter1… C’est ce qui fait que le renversement des libéraux par les keynésiens se soit accompli précisément sur la monnaie et la macroéconomie (le collectif et la monnaie qu’il produit sont des angles morts d’une pensée axée sur les individus) ; et que Milton Friedman n’ait reconquis la domination qu’en affrontant ces deux questions, affrontement qui connait son renversement toujours sur le même champ de bataille actuellement.

5. La peur du pouvoir

Les libéraux jouent beaucoup dessus. « Tout pouvoir amène la corruption, le pouvoir absolu amène la corruption absolue » (Lord Acton cité entre autre par von Hayek Friedrich August, La route de la servitude, Quadrige/Presses Universitaires de France, Paris, 1985 (1946), 176 p., p. 99).

C’est une thèse très séduisante mais fausse, car elle renverse le rapport de causalité : c’est parce qu’on se retrouve directement en prise avec la corruption, avec le chaos des choses qu’on cherche à acquérir le pouvoir. Il est également vrai qu’un esprit mal préparé, confronté aux possibilités virtuellement illimitées du pouvoir et à leurs répercussions, peut être pris de vertige, soit qu’il se tétanise de peur de perdre le contrôle, soit qu’il soit pris de l’ivresse de la toute-puissance. Une part importante de l’enfance consiste à maîtriser l’ivresse du sentiment de toute-puissance.

La chose est encore plus claire si on analyse les solutions libérales à ce problème très difficile du pouvoir : En quoi un gouvernant devient-il soudainement vertueux simplement parce qu’il est financièrement contraint ? S’il veut se payer des parties fines et se fiche du reste, alors, au lieu de se payer des parties fines en assurant le plein emploi simplement en maintenant un système monétaire qui l’assure, il aura quand même ses parties fines, mais en bas de l’échelle social, le menu peuple est précarisé, mis au chômage, bouc-émissaire de l’inconséquence des dirigeants et de leurs conseillers. Belle victoire libérale. Autre conséquence du libéralisme : alors que le pouvoir politique démocratique est en crise de légitimité et ressemble plus à un pantomime grassement rémunéré, le pouvoir n’a pas disparu car il y existe toujours une frontière à garder entre l’ordre et chaos, mais ceux qui dirigent sont des ploutocrates oligarchiques, de grands rentiers, des PDG de multinationales et de grandes banques, et leur pouvoir n’est certainement pas plus humain que le pouvoir démocratique s’efforçant d’être à l’écoute de tous. Là aussi, belle victoire libérale.

6. Les jeux de pouvoir des financiers

Le pouvoir monétaire n’est pas perdu pour tout le monde. La castration libérale de l’État a échu ce pouvoir aux financiers, ceux qui étaient les plus indiqués pour profiter de sa déshérence. L’avènement de la modernité, son individualisme, son progressisme sont consubstantiels au libéralisme, et on peut même dire que le libéralisme est l’expression connue la plus aboutie des aspirations modernes. Or, dès ses origines, la modernité a partie lié avec le crédit, Calvin déjà fit un pas décisif, la Révolution française libéralisa le crédit, et tout le développement capitaliste est comme incapable de se dissocier du crédit2 malgré tous les problèmes qu’il lui pose.

Les tentatives des financiers pour prendre le pouvoir furent nombreuses, ainsi Émile Moreau narre dans ses mémoires la malveillance d’un banquier envers la Banque de France simplement parce que cette dernière bénéficiait du monopole d’État, ou encore cette tentative d’asservissement du gouvernement (Souvenirs d’un Gouverneur de la Banque de France, 1954, p. 402) :

M. de Rothschild m’a déclaré qu’il était désirable d’abroger la loi de 1918 sur l’exportation des capitaux, pour donner aux modérés une arme contre les cartellistes, si ces derniers revenaient au pouvoir. Ceux-ci pourraient être à la merci d’une panique financière. Ni M. Moret, ni moi, ne sommes disposés à nous associer à une politique aussi contraire à l’intérêt public.

Une autre technique fut de camoufler le pouvoir de création monétaire de l’État en l’obligeant à passer par la banque centrale, puis les banques privées. Ainsi en France, et jusqu’en 1973, au lieu de simplement émettre la monnaie et de choisir quand la reprendre, il était obligé d’emprunter cette somme à taux zéro. Dans les deux cas, l’État pouvait en pratique choisir quand rendre cette somme, dans le second simplement en faisant rouler l’emprunt, donc maîtriser l’échéancier et être sûr d’avoir les poches assez profondes pour faire face (contrairement au secteur privé, simple utilisateur de la monnaie) à toutes situations. Avec la loi du 3 janvier 1973, c’est encore un peu plus ébréché : l’avance par la Banque de France est toujours possible, mais à l’initiative de cette dernière seulement. L’évaporation du pouvoir d’émission de la monnaie s’est encore beaucoup poursuivi avec l’euro. Et les financiers n’ont jamais connu de rémunérations aussi élevées. Ils forment donc le groupe sociologique le plus intéressé à ce que la vraie nature de la monnaie ne soit pas connue, à ce que leurs mensonges ne soient pas éventés, à ce qu’on les croit toujours seuls détenteurs possibles de la monnaie.

7. Le matérialisme / l’incapacité conceptuelle

Une autre raison, fréquente chez les partisans de l’étalon-or, est l’incapacité à concevoir la valeur de la monnaie comme très arbitraire, la nécessité pour leur esprit que la monnaie ne soit que l’équivalent d’un « actif tangible ». Bref, l’or aurait une valeur intrinsèque, et la monnaie en dériverait toute sa valeur. En plus d’être historiquement faux, c’est une conception de la valeur inepte : on paie pour des services intangibles, des services qui ne durent pas comme l’or, comme une coupe de cheveux, mais qui sont pourtant échangés contre de la vraie monnaie, de l’or même (puisqu’on peut toujours convertir la monnaie en or, à taux fixe ou variable). La durabilité de ce qui est payé est extrêmement variable : depuis la pyramide de Khéops jusqu’aux bulles de savon pour que jouent les (grands) enfants. On peut même dire sans grande exagération qu’il n’y a que des services et aucune création matérielle ; après tout, on n’achète pas de la pierre au mineur mais l’extraction et l’acheminement d’une pierre préexistante, on n’achète pas une statue mais la sculpture que l’artisan a réalisé sur cette pierre, on n’achète pas une belle maison mais l’assemblage de tous les éléments faits par des ouvriers surveillés, dirigés et inspirés par les chefs de chantier et l’architecte, etc.

Il n’y a aucune espèce d’intuition géniale à considérer que l’or fait la valeur de la monnaie. Et il n’y a aucune espèce d’impossibilité à ce que l’Employeur en Dernier Ressort donne de la valeur à la monnaie en exécutant des services par ses salariés. L’Employeur en Dernier Ressort pourrait même embaucher ces personnes à creuser et reboucher les mêmes trous qu’il n’y aurait toujours pas d’impossibilité pratique, simplement le gaspillage stupide de l’effort de ces employés, ainsi qu’un message psychologique très déprimant à leur encontre (Voir ces plus amples développements à ce sujets).

8. L’Employeur en Dernier Ressort < Série Les Bases > 10. Le grand camouflage


Notes :

1 Ici, nous avons un passage d’un historien reconnu, pourtant conciliant semble-t-il avec la thèse libérale, où on ne parvient tout simplement pas à évacuer l’État :

Les historiens s’accordent pour situer la véritable invention de la monnaie — ce que les spécialistes qualifient de « monnaie standardisée et certifiée » — aux VIIIe-VIIe siècles av. J.-C. Par monnaie standardisée et certifiée, on entend une monnaie dont le contenu en métal (précieux ou autre) est uniforme, et dont surtout le contenu métal (et son titre) est certifié par une autorité politique. Cette invention apparaît à la fois en Chine et dans la bassin méditerranéen. Dans ce cas, la Chine a probablement précédé le bassin de la Méditerranée, et cela vers le XIe siècle av. J.-C. Bien évidemment, il s’agissait alors de monnaie métallique, puisque le papier-monnaie ne fut inventé que beaucoup plus tard et également par les Chinois (vers le IXe siècle), donc près d’un millénaire avant l’Occident. Comme ces pièces étaient de différentes formes selon leur valeur, on considère qu’il s’agissait de véritables pièces de monnaie. La pièce ronde percée d’un trou carré — dont le succès fut durable non seulement en Chine mais dans tout l’Extrême-Orient — est apparue, elle, vers le IIIe siècle av. J.-C.
Pour le bassin méditerranéen On peut être plus précis. La première véritable monnaie a été frappée en Lydie, un État grec de l’Asie Mineure, vers le VIIe siècle av. J.-C. Ces pièces, dont la forme étaient celle du haricot, étaient constituées d’un alliage d’or et d’argent (appelé « electrum »). Elles comportaient comme emblème la tête d’un lion et, c’est là le point important qui en fait une monnaie, une marque certifiant soit le poids, soit le titre (proportion), soit les deux.

Bairoch Paul, Victoires et déboires, Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours, tome I, Gallimard, Paris, 1997, 662 p., p. 27-28

Remarquons que l’or n’a jamais fait la valeur de la monnaie, mais une question de prestige (comme le reconnait le très libéral Hayek : « L’étalon-or opérait surtout grâce à l’existence de la conviction généralement partagée qu’être exclu du régime de convertibilité en or était une calamité majeure et une honte nationale. » von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 333). Nous disposons de nombreuses preuves historiques : régulièrement, les souverains abandonnaient et revenaient à l’étalon-or lorsque des crises sévissaient ; faute d’or, et poussés par la situation, des monnaies furent battues par exemple sur du cuir et furent acceptées comme paiement de rançon pour un roi capturé entre autre ; les pièces d’or des différents souverains, pourtant de poids fixes en métaux précieux, s’échangeaient à cours variable au jour le jour sur des places de changes du Haut Moyen Âge). Bref, c’est le volume de monnaie souveraine en circulation relativement au volume de taxes à payer et de désir d’épargne de l’économie qui déterminait la valeur de la pièce, même d’or, plutôt que le poids en métal. Que les souverains aient édictés des lois contre le rognage de ces pièces pour éviter d’avoir à repayer du métal précieux lorsqu’il rebattaient sa monnaie (changement d’effigie, par exemple) ne prouve nullement que l’or fondait la valeur des pièces.

2 Dembinski Pawel H., L’endettement international, Que sais-je, PUF, Paris, 1989, 125 p., p. 8 :

La conjonction de la personne morale et d’un cadre comptable cohérent a ouvert la porte à la généralisation du financement économique par endettement. L’essor pris par ce type de financement depuis deux siècles accompagne l’émancipation de l’économie de l’emprise du politique. Ce processus a conduit à l’apparition au XIXe siècle de l’économie de marché en tant que système. Ces coïncidences suggèrent que « endettement » et « économie de marché » entretiennent des liens très étroits, à tel point que certains auteurs considèrent la monnaie comme une créance qui atteste que son détenteur a donné quelque chose à la collectivité et a reçu en contrepartie la monnaie, c’est-à-dire une reconnaissance de dette. L’économie de marché — monétaire par excellence — serait donc naturellement une économie d’endettement.

Alan Greenspan, ancien président de la Fed, pose similairement la question :

La question vexante à laquelle sont confrontés les régulateurs est si le poids croissant de la finance a été une nécessaire condition de la croissance du dernier demi-siècle, ou une coïncidence.

La position néochartaliste est que le libéralisme se crée artificiellement l’obligation de passer par la finance pour financer l’économie, et que cette finance déchaînée tend à être un prédateur toujours plus insupportable pour cette dernière. Il suffirait de réassumer le pouvoir de création monétaire de l’État pour pouvoir faire rentrer la finance dans de justes proportions. C’est parce qu’elle nous menace de la faillite que nous lui cédons progressivement tout ; et c’est parce que nous nous interdisons bêtement la planche à billet comme on peut avoir peur du couteau que nous croyons devoir être financés uniquement par les financiers.

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