Archives de Tag: Georg Friedrich Knapp

La pièce à un billion de dollars

Vous avez peut-être entendu parler de l’histoire de la pièce à un billion de dollars (« one trillion dollars coin » en anglais) aux États-Unis. Rappelons qu’il s’agit pour l’État américain de contourner le plafonds de la dette, dont le relèvement régulier est source de psychodrames depuis la crise des subprimes : le Trésor peut, par disposition légale, frapper des pièces en platine, sans dénomination faciale particulière. Cette disposition fut adoptée lorsqu’on craignait des problèmes d’approvisionnement en or de la monnaie américaine. Puis elle fut oubliée jusqu’à ce que le commentateur Beowulf sur la blogosphère néochartaliste, mentionne l’idée comme solution technique à l’absurde problème de plafonds de la dette. (cf cet historique très complet de la genèse et de la diffusion de la pièce à un billion de dollar). Cette solution s’est popularisée jusqu’à être proposée par le Nobel Paul Krugman dans sa célèbre chronique du New York Times (Ici et etc.)

Petit rappel des lumières de Knapp à ceux qui ont la fausse impression que la pièce à un billion de dollars signifierait une catastrophe incontrôlable. Le métal, comme tout autre chose, n’a pas de valeur intrinsèque inaltérable. C’est même pour cette raison que les prix varient, parce qu’on ne sait jamais vraiment ce qu’une chose vaut, et parce que la valeur qu’on y voit dépend très fortement des constructions psychologiques qu’on y attache. L’or, comme l’argent ou le platine, n’a rien dans ses atomes qui le force à valoir x dollars. Du coup, pour fixer son prix, il est nécessaire d’en prendre la décision administrative. Le dollar, 1 dollar, est une monnaie, c’est-à-dire une unité de mesure arbitraire de la valeur. Il n’est pas nécessaire de lui trouver un support, des livres de compte font tout aussi bien l’affaire. Mais il est plus commode de pouvoir se déplacer avec lui sous forme de pièces ou de billets. De même que ce n’est pas le papier, l’encre, les hologrammes et la beauté du dessein qui font la valeur en dollar du billet en dollar, ce n’est pas la quantité de métal ni le type de métal qui fait la valeur de la pièce. On peut frapper un dollar sur un gramme d’or, un milligramme d’or ou un kilogramme d’or, indifféremment, ou encore sur un gramme de platine, un milligramme de platine, un kilogramme etc.
La vraie contrainte réside dans la quantité de dollar mise en circulation par rapport au nombre de dollars nécessaires pour s’acquitter des taxes auprès du Trésor américain acceptant ces dollars, ainsi que du désir d’épargne en devises dollars de l’économie. Si le gramme de platine se négocie à quatre dollars, alors la pièce d’un gramme de platine frappée d’un dollar fonctionne (le Trésor américain accepte la pièce en question à hauteur d’un dollar de paiement) mais disparait de la circulation : des petits malins préféreront utiliser la pièce d’un dollar d’un gramme de platine comme un gramme de platine plutôt que comme un dollar, et gagner ainsi trois dollars de plus. Les pièces émises par le Trésor seront ainsi progressivement retirées de la circulation et remises aux orfèvres, chimistes et autres…
Seule solution, fixer la valeur faciale de la pièce d’un gramme à parité ou au-dessus de la valeur marchande de son contenu brut, par exemple, frapper les deux dollars de platine brut en une pièce de cinq dollars valeur faciale (bien sûr, on peut aussi diminuer la quantité de platine dans la pièce, par exemple n’en mettre que cent milligrammes). Plus la valeur faciale est haute par rapport au cours du métal brut, plus il est certain que les variations de ce cours ne permettront pas aux petits malins de fondre ces pièces lorsque le cours de marché passe au-dessus du cours légal. Grâce à cela, maintenant nous pouvons enfin payer avec nos pièces sans surveiller fébrilement le cours des métaux !1 C’est une chose très difficile à comprendre pour un métalliste qui voudrait que l’administration n’ait rien à voir dans l’histoire et que tout ne devrait être que du troc, mais ils finiront un jour par le comprendre (ils ont déjà fait beaucoup de progrès au point de se raréfier comme peau de chagrin).

La pièce à un billion maintenant. L’idée est pour le Trésor d’utiliser cette disposition légale réelle mais oubliée, pour acheter un peu de platine (un milligramme suffit amplement, mais il faudra un alliage pour avoir la place de marquer la dénomination), et de frapper la pièce avec une valeur faciale élevée. Très élevée. La plus élevée sera la meilleure. La dénomination la plus souvent mentionnée est un billion de dollars (1 000 000 000 000 $). Vu que l’économie américaine compte plusieurs billions de dollars, et que le budget des États-Unis est aussi en billions (3,6 en 2011), il serait encore plus efficace de la frapper à dix ou cent billions (encore qu’on ne soit pas à quelques centaines de grammes de platine près pour d’autres pièces). Ensuite, le trésor peut présenter cette pièce à la Federal Reserve qui est alors autorisée à créditer son compte du même montant, et le Trésor peut continuer ses opérations habituelles ne mettant en circulation que ce qui lui semble bon, sans défaut de paiement par plafonds de la dette ni dette supplémentaire.

Astucieux mais ridicule diront beaucoup.
C’est vrai.

Comme le dit Krugman, la situation est devenue ridicule bien avant, dès le moment où des élus du Congrès trouvèrent très malin de voter des dépenses mais pas le financement de ces dépenses. J’ajoute : et même encore avant, à la fin de l’étalon-or en 1971, lorsque la dette publique qui servait à contourner l’étalon-or ne fut pas supprimée (qu’aucune nouvelle émission ne soit faite) avec l’or.
Le choix est le suivant : soit le gouvernement pratique cette astuce peu glorieuse et nous pouvions continuer à avancer, soit le Trésor arrête tous ses paiements et déclenche une crise économique à faire passer la Grande Dépression des années 1930 pour une bluette. Nous aurions tort de sous-estimer ce « gadget à un billion de dollar » : c’est sûrement sa menace qui obligera le Congrès à voter le relèvement du plafonds de la dette avec beaucoup moins d’atermoiements que la dernière fois. Et une fois de plus, il sera prouvée que la possibilité de défaut était une contrainte légale idiote auto-imposée, dépourvue de fondement comptable ou économique.


Note :

1. En fait, il faut quand même surveiller le cours des métaux, ne serait-ce que pour repérer la spéculation. C’est si vrai que les pièces aux valeurs faciales les plus faibles peuvent devenir à nouveau plus chères brutes que frappées. Mais il s’agit de l’exception, le principe demeure. Au pire, nous nous rabattrons sur le papier.

25 Commentaires

Classé dans En vrac