Archives de Tag: idéologie

Un instinct libéral ?

Dans la suite de mes billets cherchant à expliquer cet étrange libéralisme, en voici un qui s’attarde non sur la théorie qu’il développe, mais plutôt sur les ressorts psychiques qu’il active à son avantage. À tort ou à raison.

Un instinct très naturel consiste à identifier la chose avec ce qu’on en fait. C’est si vrai qu’une des premières questions que l’on pose à quelqu’un qu’on souhaite connaitre c’est « Que fais-tu ? » et on attend une trajectoire professionnelle avec son actuel positionnement, ensuite des activités complémentaires de loisirs. Expression un peu surannée mais plus révélatrice que jamais, on désignait sa profession comme sa « raison sociale », toutefois aujourd’hui le nom d’une entreprise est la seule acception commune restant à cette expression.

La monnaie contrarie cet instinct : elle crée un symbole arbitraire de la valeur, et on est sommé d’évaluer dans cette étrange unité de mesure une foule de choses dont nous n’accordons même pas une valeur constante dans le temps, selon les circonstances, etc. Alors décréter qu’une chose a une valeur de X unités monétaires, il faut vraiment y être habitué dès l’enfance pour trouver cela assez naturel. Les commerciaux se font une spécialité de jouer sur le caractère artificiel de la chose pour gagner leur train de vie. Longtemps, l’assimilation de la valeurs à des métaux précieux, or en tête, a permis de certifier, de rendre palpable cette valeur : dur, brillant, inaltérable, tout un symbole en soi, non ?

Mais comme l’explique le néochartalisme, l’or n’est qu’un support arbitraire de la valeur, et comme l’avait prophétisé (Larry Randall Wray, Understanding Modern Money, Edward Elgar, 1998, p. 28) Knapp le fondateur du chartalisme, c’est devenu un support trop encombrant. Que mon lecteur sache que même ceux qui ont compris les mécanismes et la logique néochartaliste ne parviennent pas forcément à rassurer ce si inquiet instinct ! Ça a donné le Modern Monetary Realism (MMR, Réalisme Monétaire Moderne) par opposition à la Modern Monetary Theory (MMT, Théorie Monétaire Moderne), l’un des noms anglophones du néochartalisme, dont il est une branche hétérodoxe.

Les partisans du MMR reconnaissent, conformément au néochartalisme, que l’État moderne ne peut pas faire défaut malgré lui en sa propre monnaie, que ce sont les stabilisateurs automatiques qui s’occupent de la stabilité des prix plus que la banque centrale, et infiniment plus que la prétendue contrainte budgétaire de l’État, et pourtant, ils essaient de remplacer l’équation comptable fondamentale des soldes sectoriels (travaux de Wynne Godley, voir toutes les explications sur 4 Le commerce extérieur) Spub + Ssect privé – BC = 0 par une autre : S = I + (S – I). Que mon lecteur reste avec moi, la courte explicitation de ces équations est hilarante.

La première équation signifie tout simplement que la somme des revenus de tous s’annule : la dépense de l’un est la recette de l’autre ; une fois les revenus nets agrégés entre le secteur public, le secteur privé national et le secteur étranger, on comprend aisément que le secteur privé national ne peut croître qu’avec un déficit public ou en dégageant un revenu net sur l’étranger (Balance courante positive) : Ssect privé = Déficitpub + BC. Comme l’étranger lui-même a la même alternative, il lui faut un déficit public pour son secteur privé, et même pour le nôtre si nous ne voulons pas de déficit public chez nous…

La second équation signifie… ne signifie rien en fait. On peut s’en rendre compte en remplaçant l’épargne avant investissement noté S par, mettons, le débit en mètre cube par heure du fleuve Amazone, et l’investissement I par l’âge d’un des capitaines naviguant sur cette même Amazone. L’équation est encore vérifiée. C’est parce qu’un nombre est toujours égal à un autre nombre plus sa différence avec lui.

Faisons assaut de bienveillance et tâchons de savoir pourquoi les MMR tiennent tant à cette équation, pourquoi ils la jugent si éclairante et la brandissent aux visages des MMT. Grâce à cette équation, disent-ils, on comprend que la richesse est créée par l’investissement et que l’État ne fait que « faciliter le processus d’accumulation de richesse en procurant des actifs financiers nets qui aident le secteur privé à monétiser cette richesse réelle ». Chose que le néochartalisme avait toujours clamé : la monnaie sert à déplacer des ressources réelles vers les projets approuvés et menés sous la direction gouvernementale ; mieux vaut que ça se passe bien, sans difficultés inutiles pour le secteur privé, voilà tout l’objectif du néochartalisme, et parmi ces difficultés se trouvent des crises financières à répétition, le chômage de masse et la précarité. Mais les MMR insistent : quand un agriculteur élève des vaches, et d’une vache nait une ribambelle de génisses, il y a accroissement de la richesse sans monnaie, et cette dernière n’est souhaitable que lorsque ces vaches seront vendues. Chose évidente au néochartaliste, il a même toujours clamé que c’est justement ce décalage entre la chose de valeur et le symbole de la valeur correspondant qui crée la nécessité de l’épargne nette du secteur privé, donc du déficit public. Mais les MMR, plutôt que de regarder le vrai problème que pose la monnaie, veulent se focaliser sur les « vraies choses » opposées à l’abstraite monnaie.

C’est le même esprit qui veut que seul l’or soit une vraie monnaie, et qui se méfie viscéralement de l’État au point de ne plus pouvoir s’en servir dans son intérêt, au point de ne plus voir qu’une créance sur un investissement n’est pas une épargne très fiable, ni que l’investissement peut avoir de réelles opportunités sans qu’il y ait d’épargne peu chère disponible… Mais non, on ne veut pas que l’État utilise la puissance dont il dispose pour tous nous enrichir, mesquinement. C’est ça l’instinct libéral. J’exagère ? L’évolution depuis le MMR jusqu’au libéralisme pur et dur est déjà écrite, par John Carney, rédacteur en chef à CNBC :

John Carney s’aligne sur le MMR (…) L’honnêteté m’oblige à dire que, je suis plus libertarien que les types du MMR. Peut-être que je suis Néo-MMR.

Les libertariens sont les plus libéraux des libéraux, même Hayek, de l’école autrichienne rechignaient à se dénommer ainsi1. De la même manière que les libéraux néoclassiques sont plus libéraux qu’Adam Smith et autres libéraux classiques, de la même manière les néolibéraux sont plus libéraux que les néoclassiques (Marshall avait théorisé des imperfections du marché2, le néolibéralisme consiste à l’occulter.), les MMR sont libéraux là où les MMT sont libres, et les Néo-MMR sont encore plus libéraux que les MMR, dernière étape avant l’anarcho-capitalisme3. Ce n’est pas la défiance de tous contre tous qui nous rendra plus forts dans nos épreuves.


Notes :

1 Car trop lié à l’esprit idéologique selon son goût :

Aux États-Unis, où il est presque impossible d’employer le mot « libéral » dans le sens que je lui ai donné, on lui a substitué le mot « libertarien ». Peut-être est-ce la solution ; pour ma part, je trouve ce mot bien peu attrayant et je lui reproche de sentir l’artificiel et le succédané. Ce que je souhaiterais serait un mot qui évoque le parti de la vie, le parti qui défend la croissance libre et l’évolution spontanée. Mais je me suis creusé la tête en vain pour trouver un terme descriptif qui s’impose de lui-même.

von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 403-404

2 Schumpeter Joseph Aloïs, Histoire de l’analyse économique : III – L’âge de la science, Gallimard, Paris, 2004 (1954, 1983), 710 p., p. 282-9

Mais Marshall affirmait avoir une certaine sympathie pour les objectifs socialistes et parlait sans autre précision ni restriction des « maux de l’inégalité » ; c’est aussi le premier théoricien qui ait prouvé théoriquement que le laissez-faire, même en cas de concurrence parfaite et indépendamment de ces maux de l’inégalité, n’assurait pas le bien-être maximal à la société dans son ensemble ; et il était favorable à une forte imposition, plus qu’il n’est compatible avec un libéralisme authentique. Cela s’applique à la plupart des économistes anglais. Le fait qu’on les classe comme « libéraux » tient au solide soutien qu’ils ont apporté à la liberté du commerce et aussi peut-être à ce qu’on ne prête pas suffisamment attention aux métamorphoses du credo du parti libéral anglais

3 von Hayek Friedrich August, La Constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 (1960), XXVII+530 p., p. 59 (l’emphase est mienne) :

Ce n’était pas la « liberté naturelle » en quelque sens du terme, mais bien les institutions développées en vue d’assurer « la vie, la liberté et la propriété », qui rendaient bénéfiques ces efforts individuels. Ni Locke, ni Hume, ni Smith, ni Burke, n’auraient jamais soutenu, comme le fit Bentham, « que toute loi est un mal car toute loi est une atteinte à la liberté ».
Leur thèse n’a jamais été celle d’un « laissez-faire » complet, qui, comme les mots eux-mêmes l’indiquent, se rattache à la tradition rationaliste française, et qui, dans son sens littéral, n’a jamais été défendu par aucun des économistes anglais. Ils savaient mieux que la plupart de leurs critiques postérieurs, que ce n’est pas par un tour de magie que les efforts individuels ont pu se trouver efficacement canalisés vers des fins sociales bénéfiques – mais par l’évolution d’institutions « bien constituées », de nature à réunir « les règles et principes touchant les intérêts opposés et les avantages issus des compromis ». En fait, leur thèse n’a jamais été ni orientée contre l’État en tant que tel, ni proche de l’anarchisme – qui est la conclusion logique du laissez-faire ; elle a été une thèse tenant compte, à la fois, des fonctions propres de l’État et des limites de son action.

1 commentaire

Classé dans En vrac

Rocard touche le point sensible : l’autoritarisme libéral

C’est l’un des secrets les plus inavouables du libéralisme. Le libéralisme, partisan inconditionnel de la liberté, est tiraillé entre deux évolutions inconciliables : L’une veut que tout soit admis au nom de la liberté — c’est la racine sceptique et relativiste du libéralisme. Il ne fut que lentement reconnu que l’absolutisme de la majorité et des institutions démocratiques, telles que Rousseau les proclamait, peuvent aussi être un vecteur de despotisme. L’URSS avait une Constitution très démocratique et s’en vantait beaucoup, simplement l’appareil de terreur politique visant à empêcher l’émergence d’un oligopole de ploutocrates est un remède encore pire que le mal pour s’assurer de la direction prise par le système formel. L’autre évolution veut que seul ce qui est fait selon la stricte conformité de ce qu’ils ont défini comme étant la liberté soit permis, mais alors on ne voit plus ce qui fait société, question que le libéralisme prétendait résoudre : c’est l’exemple de l’entrepreneur plus ou moins voyou, qui, devenu commercialement suffisamment fort et abusant de ce pouvoir pour se verser des rémunérations déconnecté de tout résultat économique, corrompre les régulateurs, etc. s’exclame, pris sur le fait, « qu’à sa place on aurait fait pareil », en somme qu’il n’y avait qu’à se précipiter avant lui pour nuire tout autant au reste de la société. C’est la racine pragmatique et opportuniste du libéralisme.

Tocqueville notait déjà dans L’Ancien Régime et la Révolution (chapitres 3 et 12) l’accommodement au despotisme de la branche pragmatique et opportuniste du libéralisme, des architectes du marché :

Les économistes ont eu moins d’éclat dans l’histoire que les philosophes ; moins qu’eux ils ont contribué peut-être à la Révolution ; je crois pourtant que c’est surtout dans leurs écrits qu’on peut le mieux étudier son vrai naturel. Les philosophes ne sont guère sortis des idées très générales et très abstraites en matière de gouvernement ; les économistes, sans se séparer des théories, sont cependant descendus plus près des faits. Les uns ont dit ce qu’on pouvait imaginer, les autres ont indiqué parfois ce qu’il y avait à faire. Toutes les institutions que la Révolution devait abolir sans retour ont été l’objet particulier de leurs attaques ; aucune n’a trouvé grâce à leurs yeux. Toutes celles, au contraire, qui peuvent passer pour son œuvre propre ont été annoncées par eux à l’avance et préconisées avec ardeur ; on en citerait à peine une seule dont le germe n’ait été déposé dans quelques uns de leurs écrits ; on trouve en eux tout ce qu’il y a de substantielle en elle.
(…) Ce sont pourtant en général, des hommes de mœurs douces et tranquilles, des gens de bien, d’honnêtes magistrats, d’habiles administrateurs ; mais le génie particulier à leur œuvre les entraîne.
Le passé est pour les économistes l’objet d’un mépris sans bornes. « La nation est gouvernée depuis des siècles par de faux principes ; tout semble y avoir été fait au hasard », dit Letronne. Partant de cette idée, ils se mettent à l’œuvre ; il n’y a pas d’institution si vieille et qui paraissent si bien fondée dans notre histoire dont ils ne demandent l’abolition, pour peu qu’elle les incommode et nuise à la symétrie de leurs plans. L’un d’eux propose d’effacer à la fois toutes les anciennes divisions territoriales et de changer tous les noms des provinces, quarante ans avant que l’Assemblée constituante ne l’exécute.
Ils ont déjà conçu la pensée de toutes les réformes sociales et administratives que la Révolution a faites, avant que l’idée des institutions libres ait commencé à se faire jour dans leur esprit. Ils sont, il est vrai, très favorables au libre échange des denrées, au laisser faire ou au laisser passer dans le commerce et dans l’industrie ; mais quant aux libertés politiques proprement dites, ils n’y songent point, et même quand elles se présentent par hasard à leur imagination, ils les repoussent d’abord. (…)
L’aisance seule exempte ; quand un cultivateur figure annuellement parmi les plus hauts imposés, ses fils ont le privilège d’être exempts de la milice : c’est ce qu’on appelle encourager l’agriculture. Les économistes, grands amateurs d’égalité en tout le reste, ne sont point choqués de ce privilège ; ils demandent seulement qu’on l’étende à d’autres cas ; c’est-à-dire que la charge des paysans les plus pauvres et les moins patronnés devienne plus lourde. « La médiocrité de la solde du soldat, dit l’un d’eux, la manière dont il est couché, habillé, nourri, son entière dépendance, rendraient trop cruel de prendre un autre homme qu’un homme du bas peuple. »

On y retrouve la « rationalisation » des structures administratives à base de regroupement de commune, de fusion au sein d’une Europe fédérale, etc. et surtout on y trouve la sacralisation du résultat du marché : le riche est à enrichir puisqu’il est riche selon le jugement du marché, et on peut laisser le pauvre s’appauvrir, il n’est bon qu’à ça puisqu’il est pauvre selon ce même marché. Seul le statut de riche âprement gagné sur le marché donne droit à leur reconnaissance, à être considéré comme un être humain à part entière.

Dans les théories des illuminés du marché, la baisse général des prix (dont les salaires) est une chose que le marché accomplit sans heurt, comme toujours, et qui permettrait de limiter la quantité de la monnaie sans dommage. Nombre de métallistes, de partisans de l’or sont ainsi convaincus qu’on peut rationner la monnaie dévolue à l’économie sans soucis particuliers. Or, c’est faux. Faire baisser les prix est un processus chaotique parce que chacun « défend son prix », ce qu’il croit avoir obtenu par ses efforts et qu’il n’est pas prêt à abandonner facilement, même en sachant qu’il n’est pas le seul à baisser ses prix ; chacun a payé avec un niveau de prix élevé et préfère que ce soit l’autre qui commence à vendre à un niveau plus bas. En général, on préfère baisser les quantités, donc créer du chômage. La seule dévaluation interne (autre nom de la baisse des prix généralisée) ayant réussit, c’est-à-dire ayant conservé les proportions des prix les uns aux autres, c’est l’Italie fasciste de Benito Mussolini en 1926. Une répression féroce avec interdiction des grèves et renflouement des banques furent nécessaires pour cela.

Ce n’est pas la première accointance du libéralisme avec l’autoritarisme, comme l’illustrent la Révolution sus-mentionnée, avec le Second Empire, mais aussi les fameux Chicago Boys de Pinochet, l’alliance du Parti Communiste Chinois avec le capitalisme le plus débridé et mondialisé, etc. Est-ce la fin ? L’ancien premier ministre Michel Rocard reconnait (via le forum démocratique), lui, la nécessité d’un pouvoir autoritaire pour forcer la réalité à rentrer dans une telle camisole de force idéologique :

Il n’est pas possible de gouverner ce peuple en lui disant qu’il va perdre 25 % de son revenu dans les dix ans si on tient à payer toutes les dettes. Personne ne le dit, mais il ne peut y avoir d’issue en Grèce qu’avec un pouvoir militaire.

L’union Européenne s’assoit sur les référendum et les contrôles démocratiques, comme pour le Traité de Lisbonne passant outre le référendum de 2005, ou plus récemment le Mécanisme Européen de Stabilité. Jusqu’où les libéraux dominant l’Europe glisseront-ils ? Emmanuel Todd intitulait un lire qu’il publiait en 2008 Après la démocratie

1 commentaire

Classé dans En vrac

Quand Milton Friedman était presque néochartaliste

Le Nobel d’économie 1976 Milton Friedman est surtout connu pour être la figure fondatrice du monétarisme (doctrine par laquelle le libéralisme est revenu au pouvoir monétaire), un libéral acharné, le propagandiste talentueux de Free to Choose, est un féroce adversaire du budget public et de l’inflation, quitte à s’accommoder du chômage. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Dans l’American Economic Review de juin 1948, il publia un article intitulé Une doctrine monétaire et fiscale pour la stabilité économique1 qui est une sorte de consensus autour de la finance fonctionnelle d’Abba Lerner. Florilège (l’emphase et la traduction sont de mon fait) :

Pendant la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, les problèmes du jour focalisaient les économistes sur l’allocation des ressources et, dans une moindre mesure, sur la croissance économique, et presque pas sur les fluctuations de court-terme à caractère cyclique. Depuis la Grande Dépression des années 1930, l’attention est inversée. Les économistes tendent dorénavant à se concentrer sur les mouvements cycliques, à agir et parler comme si n’importe quel amélioration, aussi minime soit-elle, pour le contrôle du cycle justifie n’importe quel sacrifice, aussi important soit-il, de l’efficacité à long terme. (…) Une conséquence de cette attitude est que l’attention consacrée à la possibilité de satisfaire aux deux catégories d’objectifs simultanément est inadéquate.

En construisant la doctrine monétaire est fiscale proposée dans cet article, je donne délibérément une considération première pour les objectifs de long-terme. (…)

La proposition extrêmement simple que ces objectifs de long-terme m’amènent à avancer ne contient aucun élément nouveau. Et même, au regard du nombre de propositions qui ont été faites pour altérer l’une ou l’autre des parties de la doctrine monétaire et fiscale actuelle, il est difficile de croire que quelque chose de complètement neuf peut être ajouté. La combinaison qui émerge de ces éléments fait un peu moins cliché ; cependant, aucune revendication d’originalité ne peut être faite pour autant. Comme il n’est peut-être pas surprenant après ce qui vient d’être dit, cette proposition est peut-être quelque chose comme le plus grand dénominateur commun de beaucoup de propositions différentes. (…)

Le montant absolu de dépenses, toutefois, variera selon le cycle automatiquement. Elles tendront à être élevées lorsque le chômage est élevé et faibles lorsque le chômage est faible. (…) La structure de la taxation ne doit pas varier en fonction des fluctuations cycliques, bien que la recette fiscale effective le fasse. (…) Le gouvernement ainsi tiendra deux budgets : le budget stable, dans laquelle tous les chiffres se rapportent au revenu hypothétique, et le budget effectif. Le principe d’équilibrer dépenses et recettes pour un revenu hypothétique donné se substituera au principe d’équilibre des recettes et dépenses effectives.

L’essence de cette quadruple proposition est d’utiliser l’adaptation automatique du budget public au flux de revenu pour compenser, au moins en partie, les changements dans la demande globale et pour changer la création monétaire de manière appropriée. (…)

Par la présente proposition, les dépenses gouvernementales seront financées entièrement soit par les recettes fiscales ou par la création de monnaie, c’est-à-dire, l’émission de titres ne portant pas d’intérêt au public. Le gouvernement n’émettra pas de titres portant intérêt auprès du public (…) Une autre raison parfois donnée pour émettre des titres portant intérêt est qu’en période de chômage il est moins déflationniste d’émettre ces titres que de lever des taxes. C’est vrai. Mais il est encore moins déflationniste d’émettre de la monnaie.

Les déficits et les surplus du budget gouvernemental seraient reflétés au dollar près dans les changements de la quantité de monnaie ; et réciproquement, la quantité de monnaie ne changera qu’en conséquence des déficits et des surplus. Un déficit signifie une augmentation de la quantité de monnaie ; un surplus, une réduction.
Les déficits et les surplus eux-mêmes deviennent des conséquences automatiques du niveau d’activité économique. (…)
La taille et les effets automatiquement produits par les changements du revenu national dépendent évidemment de l’étendue des activités que le gouvernement entreprend, puisque cela déterminera en retour l’ordre de grandeur général du budget public. Toutefois, un élément essentiel de cette proposition est que les activités entreprises par le gouvernement sont déterminées selon des fondements entièrement différents. (…)

Par cette proposition, la quantité globale de monnaie est automatiquement déterminée par les nécessités de la stabilité domestique. Il s’ensuit que des variations de la quantité de monnaie ne peuvent être également utilisées — comme ils le sont dans un étalon-or pleinement opérationnel — pour parvenir à l’équilibre du commerce internationale.  L’accord international qui semble être la contrepartie logique de la doctrine proposée est des taux changes flexibles, librement déterminées sur des marchés de changes étrangers, de préférence entièrement par des transactions privées. (…)

S’il en est ainsi au point de rendre le système raisonnablement efficace, l’amélioration tendra à être cumulative, puisque l’expérience de fluctuations atténuées amènera des habitudes de prédiction de la part tant des hommes d’affaires que des consommateurs qui rendraient rationnels pour eux d’agir de manière à atténuer encore plus les fluctuations. Cet heureux résultat ne surviendra, toutefois, que si le système proposé fonctionne raisonnablement bien sans une telle aide ; aussi, de mon point de vue, cette proposition, et toutes les autres par la même occasion, devraient être jugées avant tout sur leurs effets directs, pas sur leurs effets indirects stimulant une atmosphère psychologique favorable à la stabilité. (…)

La proposition a bien sûr ses dangers. Le contrôle explicite de la quantité de monnaie par le gouvernement et l’explicite création de monnaie pour financer les déficits effectifs du gouvernement peuvent établir une atmosphère favorable à l’action irresponsable des gouvernements et à l’inflation. Le principe d’un budget équilibré pourrait ne pas être suffisamment fort pour contrer ces tendances. Ce danger pourrait bien être plus grand pour cette proposition que pour d’autres, cependant d’une certaine manière il est commun à la plupart des propositions pour mitiger les fluctuations cycliques. Cela ne peut être empêché vraisemblablement qu’en s’engageant dans une direction totalement différente, c’est-à-dire, vers une monnaie entièrement métallique, l’élimination de tout contrôle gouvernemental, et le re-couronnement du principe du budget effectif en équilibre. (…)

Une proposition telle que la présente, qui ne s’occupe pas de la politique immédiate mais de réforme structurelle ne doit pas être précipitée vers le public à moins et jusqu’à ce qu’elle ait résisté au test de la critique professionnelle. C’est dans cet esprit que le présent article est publié.

Ces simples extraits sont éloquents à plusieurs points de vue :

  1. La finance fonctionnelle d’Abba Lerner, qui est un peu le squelette du néochartalisme, était alors si bien ancrée dans la pensée des économistes que Milton Friedman la qualifie non de proposition révolutionnaire, mais de « plus grand dénominateur commun ».
  2. L’erreur qui a consisté pour les libéraux d’avant 1919 à se focaliser sur quelques problèmes intéressants mais limités pendant que le reste devenait hors de contrôle fut répétée par les keynésiens qui absolutisèrent la relance et le plein emploi, avant d’être répétée par les néolibéraux qui ne jurent plus que par la stabilité des prix.
  3. Frapper monnaie n’est nullement un acte absolument catastrophique, et c’est pour des raisons politiques, par procès d’intention contre le gouvernement qu’il préfèrerait le faire fonctionner selon le mythe pré-analytique du budget à l’équilibre. C’est même pour cette raison que Milton Friedman se montre favorable à l’or. Laisser le gouvernement frapper monnaie, imprimer des billets, des « titres ne portant pas intérêts au public », n’est pas une impossibilité technique, mais un tabou libéral et un choix antipolitique.
  4. Bien que Milton Friedman défende une variation du schème d’Abba Lerner, il semble le faire avant tout pour le mettre en doute auprès de ses lecteurs, et j’ai coupé de longues digressions sur les conjectures qu’il enchaîne quant à la fiabilité et la préférabilité de sa proposition. Le final est plus explicite : il désavoue sa proposition à demi-mots et appelle ses confrères à taire la chose jusqu’à ce qu’il soit décidé de son opportunité politique…
  5. Ceux qui ont peur d’avouer le statut d’émetteur de la monnaie intrinsèque au souverain, ont peur de la chose, partant, seront facilement retournés. Si Milton Friedman appelle à ce que la création monétaire ne se fasse que pour le déficit, c’est qu’il veut cacher qu’il n’a pas besoin, logiquement, de taxer pour financer tout le reste. Il suffit de retarder la taxe après la dépense, pour que cette dernière devienne un déficit créateur de monnaie et la taxation une simple destruction. Une fois le verrou du tabou de la planche à billet éliminé, il est évident que la fonction du budget est avant tout celle de stabilisation économique, et indirectement seulement, de financement des dépenses (du déplacement des ressources réelles en faveur de l’État)…
  6. La politique d’austérité prétendant ramener la croissance parce qu’elle ramènerait la confiance est absurde : c’est l’effet intrinsèque qui amorce l’effet psychologique cumulatif, et non l’inverse. C’est la relance qui crée la confiance alimentant cette relance, et non l’hypothétique confiance donnée par l’équilibre du budget public à grand renfort d’austérité s’abattant sur ceux qui doivent retrouver confiance qui leur permettent de participer à la relance.

Abba Lerner avait approfondi la relance keynésienne en l’épurant par le chartalisme de Knapp et en donnant la finance fonctionnelle (le simple circuit monétaire dans la théorie néochartaliste). Après, le néochartalisme s’est constitué en enrichissant la finance fonctionnelle de la notion de stock-tampon, en l’appliquant au problème du chômage, et sous la forme de cette idée géniale : assurer la stabilité des prix par le plein emploi grâce à l’Employeur en Dernier Ressort.

PS : Après avoir lu ces premiers écrits de Friedman recommandant la planche à billet nécessaire pour financer les déficits eux-mêmes nécessaires à la stabilité économique, ce passage beaucoup plus tardif semble très hypocrite, pour ne pas dire une mystification malveillante bien qu’essayant peut-être de ne pas éliminer le nécessaire déficit public :

La loi telle qu’initialement proposée se consacrait entièrement à limiter la dépense gouvernementale. Elle ne requérait pas un budget équilibré. C’était notre point de vue que le plus important était de couper dans les dépenses gouvernementales, quelle que soit le financement de celles-ci. Un prétendu déficit n’es qu’une forme déguisée et cachée de taxation, et par la-même une mauvaise forme de taxation. Le réel fardeau sur le public est que le gouvernement dépense (et ordonne à d’autres de dépenser), pas qu’une partie de ses dépenses soit financée par des taxes ostentatoires. Comme je l’ai répété de nombreuses fois, je préférerais un gouvernement dépensant 1 000 milliards de dollars avec un déficit de 500 milliards qu’un gouvernement dépensant 2 000 milliards de dollars sans déficit.

Friedman Milton, Two Lucky People, The University of Chicago Press, Chicago, 1998, xii + 660 p., p. 354-355


Note :
(1) Milton Friedman, A Monetary and Fiscal Framework for Economic Stability in The American Economic Review, juin 1948, vol. 38, n° 3

10 Commentaires

Classé dans Compléments d'enquête